‹ Voyage en Europe en 1895Chapitre 1 sur 3 · PAR · texte numérisé non relu

PAR

ALCEE PORTIER,

Président de l'Athénée Louisianais, Professeur à l'Université Tulane.

NOUVELLE-OELEANS :

IMPllIMEKJE COSMOPOLITE, 406, RUE CHARTRES.

, 25, 26, 27, et 28 juin.

Je partis de la Nouvelle-Orléans, le 25 juin, à sept heures cinquante du soir, par le " Piedmont Air Line.^' Oe train *' vestibule" oflFre le plus ^rand confort possible : wagons-lits, wagons-restaurants, service excellent, et surtout grande vitesse. Ayant d'aimables compagnons de voyage, la journée du 26 juin ne me parut pas trop longue, quoique je* fusse bien attristé en pensant que je m'éloignais avec une rapidité vertigineuse de la Nou- •velle-Orléans, et que bientôt l'immense Océan me sépa« rerait de ces deux choses les plus chères au cœur de l'homme, la famille et la patrie. Le 27, à sept heures du matin, nous aperçûmes la ville de Washington, et après avoir passé non loin du Capitole, édifice grandiose et imposant, nous entrâmes dans la gare de Washington. C'est là que fut assassiné le Président Garfield, cet homme énergique et intelligent, qui, de simple passeur de bac, devint le chef de qotre grande Eépublique.

Vers huit heures du matin nous arrivâmes à Baltimore, où je m'arrêtai pour voir un ami, professeur à l'Université John Hopkins. Cette excellente institution suffirait pour rendre Baltimore célèbre, mais la ville elle-même est très jolie. Il y a beaucoup de maisons en pierre, et tous les escaliers donnant sur la rue, même des maisons de brique, sont de marbre blanc.

Il s'y trouve aussi un parc admirable, /'Druid Hill Park," et uiie promeuade charmante appelée " Eutaw Place." Après quelques heures agréables à Baltimore, je partis pour New York à quatre heures du soir. .En arrivant à Jersey City, je me disais que, quoique l'Europe fût la terre des grauds souvenirs historiques, notre pays, les Etats-Unis, pouvait à bon droit s'enorgueillir de son histoire. Depuis la Nouvelle-Orléans, où les Anglais furent vaincus en janvier 1815, jusqu'à New York, j'avais passé près de bien des endroits historiques : Atlanta, détruite pendant la guerre et aiainteuant une ville grande et prospère qui convie le monde entier à son Exposition, les villes de la Caroline et de la Virginie, où eurent lieu tant de batailles pendant la guierre de la Kévolution et la guerre civile, Washington, Baltimore, Philadelphie, et les grands fleuves historiques, le Potomac, le Susqiiehannah, et le Delaware.

A bord du ferry, de Jersey City à New York, le coupd'œil est féerique la nuit. La rivière Hudson est sillonnée en tous sens par des bateaux brillaniment illuminés, et la statue de la Liberté, à l'entrée du port, éclaire le voyageur de sa torche civilisatrice. New York est une belle ville à l'aspect européen, et quoique je l'eusse déjà visitée, ce fut avec plaisir que je la revis. J'allai à Castle Garden, où pendant des années les émigrants débarquaient, et là je as la réflexion qu'il était temps que l'oD restreignît l'immigration et que l'on empêchât des milliers de gens sans aveu d'aborder sur. nos côtes. Paul Bourget a raison, ce ne sont pas les ouvriers américains qui veulent l'anarchie. Ce sont les étrangers hostiles à nos institutions et ne les comprenant pas, qui fomentent la lutte entre le capital et le travail, et créent le désordre dans nos grandes villes.

Apiès Castle Garden le pont de Brooklyn m'attira.

C'est une tuerveille de l'art de l'ingénieur que cette éuorme masse de fer jetée avec tant de hardiesse pardessus un bras de mer. Du pont j'allai au Central Park, et là je pris une place dans un omnibus. Il se trouve dans le parc un beau musée de tableaux et de statues. J'y ai vu des chefs-d'œuvre de Eembrandt, de Vélasquez, de Van Dyck, du Corrège et de plusieurs autres grands maîtres, ainsi que des tableaux des célè* bres peintres modernes. Les statues aussi sont très belles. New York possède de grandes bibliothèques publiques, de beaux squares ornés de statues,, et des palais sur la Cinquième Avenue et sur Broadway. Les premiers sont les résidences princières des archi-millionnaires, et les derniers sont les bureaux et les magasins des princes du commerce. New York, centre d'une richesse colossale, est appelé à devenir une grande ville artistique et littéraire, mais on ne peut s'empêcher de déplorer l'inégalité extrême des fortunes, qui crée une aristocratie de l'argent plus dangereuse encore pour la liberté d'une nation que l'aristocratie de la naissance.

29 juin.

Je me rends à bord du navire à midi, j'écris quelques lignes d'adieu à ma femme et à mes enfants, et j'attends l'heure du départ avec impatience. Puisqu'il faut partir il vaut mieux quitter au plus tôt cette terre où se trouvent ceux qu'on aime. J'ai hâte que le navire se mette en mouvement, que la puissante hélice commence à battre l'eau, que la fumée s'élève jusqu'au ciel en colonne noire et épaisse. Tous ces gens q-ui viennent faire leurs adieux à leurs parents, à leurs amis, m'obsèdent, moi, dont la famille est à plus de trois cents lieues. Enfin, à une heure, on lève l'ancre, la machine s'anime et le *' Veendam " part.

Dimanche, 7 juillet.

Demain nous verrons ,1a terre pour la première fois, l'île Scylly, sur la côte d'Angleterre. Cela m'a paru bien étrange lorsque nous avons perdu de vue Sandy Hook et Fire Island, la dernière terre américaine, et que je me suis trouvé en plein Océan, entre la mer et le ciel. J'ai été malade pendant les trois premiers jours, mais pas assez pour rester couché. La sensation qu'on éprouve est réellement étrange et pénible, c'est un malaise indéfinissable qui vous fait regretter d'avoir mis le pied sur le pont d'un navire. Depuis le quatrième jour j'ai été bien portant et j'ai pu jouir de l'air de la mer. Nous avons eu un temps très favorable, et la traversée est assez rapide. Le navire fait environ 330 milles par jour, et a eu peu de roulis et de tangage. J'ai été étonné de voir que les vagues n'étaient pas hautes; je m'attendais à rencontrer des montagnes prêtes à écraser le navire à chaque minute, mais en réalité, pendant toute la traversée, les vagues n'ont pas été plus hautes* qu'elles ne le sont généralement à Biloxi ou à la B«^ie St. Louis, sur la côte du Golfe du Mexique. L'effet, cependant, est grandiose, surtout le coucher du soleil se perdant, s'enfonçant presque subitement dans l'Océan.

Nous avons passé un grand steamer allant à Londres, et sommes restés à peu de distance l'un de l'autre pen- . dant plusieurs heures. Nous avons eu la bonne fortune de voir passer " La Touraine, " le plus grand navire français, et la ''Lucania," le plus grand navire anglais. Ces superbes steamers font la traversée eu six ou sept jours.

Quoique nous ayons des compagnons de voyage très aimables, la vie à bord est assez monotone: on se lève à sept heures, on déjeune à sept heures et demie, ou prend

le lunch à midi, on dine à six heures, et le' soir on a des sandwiches et de la limonade. On passe aussi de la soupe et des biscuits sur le pont à dix heures du matin. On donne beaucoup à manger, mais la cuisine hollandaise ne me plaît guère, ce sont toutes sortes de ragoûts. On mange beaucoup, on dort, on cause, on joue à des jeux athlétiques, et la journée passe assez vite. Le 4 de juillet il y a eu grande célébration patriotique : discours, concert, récitations, beaucoup de spread eagle. A ce sujet je me demande si nous n'ennuyons pas un peu, par notre enthousiasme d'Américains patriotes, les passagers d'autres nationalités. Enfin, tant pis ! Qu'ils en fassent autant de leur côté le jour de leur fête nationale.

8 juillet.

Nous venons de voir la terre pour la première fois. Nous arriverons à Boulogne demain, vers midi. Nous sommes heureux de penser que bientôt nous serons en Europe.

11 juillet.

Nous sommes arrivés à Boulogne le 9, à onze heures trois quarts de l'après-midi. Depuis le 8 nous avions vu les côtes d'Angleterre, qui s'élèvent, blanches, hautes et menaçantes, de la mer, comme pour protéger l'île contre toute invasion.

Boulogne m'a beaucoup plu, il s'y trouve un château du XlIIe siècle et la colonne de la Grande Armée, sur laquelle est une admirable statue de Napoléon. Deux de mes amis de la Nouvelle-Orléans sont avec moi, et nous prenons une voiture pour visiter la ville et les environs. Le quartier des pêcheurs m'a fort intéressé; il y avait une foule d'enfants blonds qui m'ont rappelé les chers petits que j'ai laissés bien loin en Louisiane.

Les pêcheuses portent un haut bonnet de dentelle, et la ville est renommée pour le poisson. Nous sommes montés jusqu'au haut de la colonne, 176 pieds, pour voir le pays. De là, le coup d'œil est admirable : la mer en face, et la campagne ornée de collines et parfaitement cultivée. Boulogne est une station balnéaire; on entre dans une petite voiture à deux roues pour se déshabiller et un homme vous pousse jusque dans la mer. Il faisait si froid que nous n'avons pas osé nous baigner. D'ailleurs, la saison des bains n'est pas encore ouverte. Nous avons passé la nuit à Boulogne et nous sommes partis pour Paris à six heures trente-sept du matin.

Nous avons passé par Abbeville et Amiens, en pleine Picardie, non loin du champ de bataille de Orécy. La ville d'Amiens rappelle à un Louisianais un événement qui eut une grande influence sur l'histoire de la Louisiane. Lors de la rupture du traité d'Amiens entre la France et l'Angleterre, Bonaparte, le Premier Oonsul, voyant qu'il ne pouvait garder la Louisiane qu'il avait reprise aux Espagnols par le traité de St-Ildefonse, vendit la colonie aux Etats-Unis en 1803 et assura ainsi l'indépendance des Louisianais.

Les trains de chemins de fer en France sont rapides, mais tout à fait différents des nôtres et bien moins confortables. Oe sont des compartiments, de petites voitures, des wagons, comme on dit ici, contenant une dizaine de personnes. Les conducteurs sont très polis, et au lieu du "ail aboard " américain, on entend: "en voiture, s'il vous plaît. "

Aux environs de Paris nous avons vu St-Denis, où sont les tombeaux des rois, Oompiègne, où Jeanne d'Arc fut faite prisonnière, et Chantilly, où se trouve le beau palais des Montmorency et des Oondé, que leducd'Aumale a si généreusement légué à l'Institut de France.

Nous sommes arrivés à Paris à dix heures cinquante, à une gare splendide, la gare du Nord. Là, nous avons laissé nos bagageis à la. consigne et no.us sommes allés tout droit au Comptoir National d'Escompte, place de l'Opéra, pour avoir nos lettres d'Amérique. «Nous avons ensuite marché pendant plusieurs heures et voyagé eu omnibus et en tramways presque toute la journée pour trouver un logement Nous avons fini par aller au numéro 7, rue Poisson, pi es de' l'avenue de la Grande Armée. Nous avons chicun une jolie chambre dans une charmante maison, près de l'Arc de Triomphe de l'Etoile. C'est un peu loin, mais par le tramway de la rue Taitbout, ou arrive en vingt minutes à l'Opéra, qui est environ au centre de Paris. Je commence à m'habituer à la monnaie française, aux grosses pièces de dix centimes, et aux pourboires, et je crois que bientôt je saurai trouver mou chemin facilement à Paris. J'ai vu l'extérieur d'un grand nombre de monuments et beaucoup de statues. L'Arc de l'Etoile et la Colonne Vendôme m'ont rappelé la merveilleuse épopée napoléonienne, et la statue de Henri IV sur le Pont Neuf et celle de Louis XIV sur la place des Victoires m'ont fait penser à la glorieuse époque de la mo4iarchie des Bourbons. On n'a qu'à marcher dans les rues à Paris pour s'instruire: on apprend l'histoire en regardant les monuments et les statues, et on admire l'aspect artistique de la ville. Notre Dame surtout m'attire; je veux aller entendre la messe dimanche dans la vieille basilique de l'ancien Paris.

12 juillet.

Hier je suis allé voir M. Foncin, secrétaire de l'Alliance Française; je délire saivre le cours de vacances de cette patriotique société. J'ai vu aussi M. Paul Passy, le phonéticien distingué, professeur à l'école des Hautes

Etudes, et j'irai chez Ini tous les jours à Neniily pour prendre des leçons de phonétique physiologique. Je regrette de n'avoir pas encore reiïcontré M. Henri Vig-naud, premier secrétaire de l'ambassade des Etats- Unis et Lonisianais de naissance. En revanche j'ai été reçu de la manière la plus aimable par M. le Dr. A. Visinier, natif de la Louisiane ainsi que sa femme. Cette charmante famille demeure rue Moncey, non loin de l'admirable statue, place Ohicby, du maréchal Moncey, duc de Conegliano.

J'ai passé une grande partie de la journée du 11 au jardin du Palais Eoyal et au jardin des Tuileries. J'ai été content de voir jouer les petits enfants; ils sont bien portants, gais et rosés. Le Palais Royal m'a beaucoup intéressé. Il a été construit par Kichelieu et appelé d'abord le P^lais-Oardinal. Il a appartenu longtemps aux ducs d'Orléans. Le palais proprement dit sert aujourd'hui au Ooiïseil d'Erat, mais tout autour du jardin se trouvent un grand noujbre de boutiques et de restaurants à bon marché. Nous avons déjeuné hier à un de ces restaurants à trente sous, mais cela ne valait pas grand'chose. Nous déjeunons généralement à un des établissements Duval. Pour 50 spus on a quelque chose de bon avec une demi-bouteille de vin. Le jardin du Palais Eoyal fut pendant longtemps au X Ville siècle, le lieu de promenade des gens à la mode, comme la Place Royale l'avait été au XVIIe siècle.

Le jardin des Tuileries est fort beau et orné de statues qui sont de vrais chefs-d'œuvre. Quel dommage que les gens de la Commune aient détruit ce monument historique, le palais des Tuileries! On ne peut se faire une idée de la beauté du Ci>up d'œil quand on se place devant le Louvre, à la statue de Gambetta, et qu'on regarde dans la direction des Champs-Elysées. On

aperçoit d'abord la place du Garroasel, puis le charmant Arc de Triomphe du Carrousel, ensuite le jardin des Tuileries, au bout duquel se trouve la place de la Concorde, ornée d'admirables fontaines et de statues des villes de France, entre autres Strasbourg en deuil. A la place de la Concorde commencent les Champs-Elysées qui montent vers le grand et splendide Arc de Triomphe de l'Etoile. Le soir cette belle avenue est brillamment illuminée et l'effet est magique. Les Tuileries, le Louvre, que de souvenirs historiques ces deux noms nous rappellent !

13 juillet.

J'écris du haut de la tour Eiffel à près de mille pieds du sol. Le coup d'œil est grandiose ; on voit tout Paris ; la Seine, les maisons, les monuments paraissent tout petits. Paris est réellement magnifique.

14 juillet.

Pour aller chez M. Passy àNeuilly, je prends le tramway à vapeur de l'avenue de la Grande-Armée, près de l'Arc de Triomphe. On quitte Paris par la porte Maillot, et bientôt on arrive au pont de Neuilly sur la Seine. Ici la rivière est très jolie et les bords bont ombragés de beaux arbres. M. Passy demeure rue de Longchamp, à Neuilly-St.-James, et pour me rendre à sa maison il me faut marcher pendant dix minutes. La promenade est fort agréable, le matin à huit heures. Il fait frais et l'on côtoie le bois de Boulogne. Je passe tous les jours devant une maison où. se trouve une inscription qui m'intéresse beaucoup: '' Le poète Théophile Gautier, né à Tarbes le 31 août 1811, est mort dans cette maison le 23 octobre 1872."

Hier, en sortant dé chez M. Passy, vers 9 heures du

matiii, j'ai traversé presque tout le bois de Boulogne. J'y ai vu beaucoup d'hommes et de femmes vsur des bicyclettes. Les femmes portent un pantalon très disgracieux appelé hloomers en Amérique. Le bois de Boulogne m'a beaucoup plu et je me suis arrêté longtemps au bord d'un joli lac pour voir des petites filles donner à manger à des cygnes au plumage de neige. Je marche plus d'une heure dans le bois de Boulogne, puis j'arrive à l'avenue Henri Martin. J'ai le plaisir de voir la statue d'un de mes poètes favoris, Lamartine, et peu après j'arrive au Trocadéro. Ce beau palais date de l'Exposition de 1878 et contient un musée d'eUiographie et un musée de sculpture comparée. J'ai vu avec intérêt la reproduction d'un grand nombre de. monuments historiques, surtout des tombeaux de Charles le Téméraire et de sa fille, Marie de Bourgogne. On traverse le jardin du Trocadéro, on passe sur le beau pont de l'Aima et on arrive à la tour Eiffel. A Paris on ne paraît pas beaucoup admirer la gigantesque tour, mais j'avoue que je l'ai trouvée merveilleuse comme hardiesse, solidité et élégance. Le Champ de Mars me rappelle un des événements importants de l'histoire de la Révolution Française, et je constate avec plaisir les progrès immenses accomplis par la France depuis ce jour de juillet 1790, où le malheureux Louis XVI vint assister à la fête de la Fédération. Il reste encore quelques bâtisses de l'Exposition de 1889, mais elles devront disparaître pour faire place aux édifices que l'on construira pour l'Exposition de 1900.

Du Champ de Mars je vois à peu de distance le dôme doré des Invalides. Je désire voir le tombeau de Napoléon, mais le samedi l'église n'est pas ouverte au public. Je me rends alors à la place de la Bastille et j'admire l'artistique colonne de Juillet qui s'élève au milieu de

remplacement où se trouvait la sombré forteresse détruite par le peuple en 1789. Etrange contraste que présente Paris ! Je viens des Invalides où repose le despote, l'empereur, dans un splendide mausolée érigé par Louis-Pbilippe, et quelques minutes après je contemple un trophée élevé à la liberté par la même monarcbre de Juillet. Il y a des monuments à Paris à toutes les gloires de la France, et les Français ont raison de garder intactes toutes les pages de leur héroïque histoire.

15 juillet.

Je suis heureux d'avoir vu la fête du Quatorze Juillet à Paris. Le matin je suis allé à la messe à Notre Dame et tout de suite après, mes deux amis, Messieurs Chas. G. Gill et Henry M. Gill, et moi, avons été à Longchamp voir la revue des troupes. J'ai été bien aise de voir passer le Président de la Eépublique, M. Faure, ainsi que le général Haussier et son état-major. L'armée française est nombreuse, bien disciplinée et bien armée, et en cas de guerre la France ne se trouverait pas prise au dépourvu comme en 1870. En considérant les progrès immenses qu'a faits le pays sous la République, on se

demande comment il peut y avoir encore en France des gens attachés au système monarchiste. Heureusement que les élections sont de plus en plus en faveur des républicains et que le duc d'Orléans et le prince Victor Napoléon seront encore longtemps des monarques in partibus. La célébration du Quatorze Juillet dans les rues, le soir, a été très intéressante. Partout ou faisait de la musique et l'on dansait, et la ville était brillamment éclairée. Les journaux, cependant, disent qu'il n'y a pas autant d'enthousiasme que les années précédentes. Cela n'indique pas que l'esprit républicain s'aâaiblisse. Notre 'Quatre de Juillet en Amérique n'excite plus, de-

puis longtemps, le même enthousiasme qu'auparavant. J'ai été plusieurs fois au Louvre et voudrais y retourner tous les jours. Le palais actuel date du temps de François ler, mais Philippe-Auguste avait fait construire en cet endroit une forteresse avec un donjon, et Charles V avait fait de cette construction une résidence royale. Les derniersYalois agrandirent et embellirent le Louvre, et c'est là que se tint la cour corrompue et brillante de Catherine de Médicis, de Charles IX, de Henri III. Eu regardant cet édifice on s'imagine voir le roi des mignons donnant ses fêtes splendides ou s'apprêtant à fuir devan.t Henri de Guise. On aperçoit aussi le Béarnais brave et spirituel, et le morose Louis XIII, et enfin on se rend compte que le beau palais sur la Seine, embelli par Louis XIV, Napoléon 1er et Napoléon III, n'est plus une demeure de rois, mais un admirable musée.

On ne peut décrire les tableaux et les sculptures du Louvre. On ne sait ce qui plaît le plus, la Vénus de Milo, les chefs-d'œuvre du Salon Carré, ou les œuvres des peintres et des sculpteurs depuis le XVIIe siècle jusqu'à nos jours. Après les tableaux des grands maîtres du XVIe siècle, ce qui m'a surtout charmé, c'est " la Jeune Fille à la Cruche," de Greuze, et '^ la Source," d'Ingres.

Le musée du Luxembourg, où se trouvent les œuvres des artistes contemporains, plaît autant que le musée du Louvre, et l'on ne peut rien voir de plus beau que le jardin du Luxembourg, depuis le palais jusqu'à la belle fontaine de l'Observatoire, et la statue de Ney, le irave des braves.

On ne peut aller au Louvre sans visiter l'église St. Germain l'Auxerrois, d'où, fut donné le signal du massacre de la St. Barthélémy. On se rend ensuite à la belle tour gothique St. Jacques, on visite le Palais de

Justice, où l'on voit dans la célèbre salle des Pas Perdus, des avocats et des juges en robes, puis on admire ce joyau dé l'architecture gothique, la Sainte Chapelle de St. Louis, qui est malheureusement écrasée par le Palais de Justice.

16et 17 juillet.

Ces deux jours ont été bien employés. Je commence ma journée par ma leçon de phonétique physiologique avec M. Passy, puis je me. rends aux conférences de l'Alliance Française, et ensuite je visite les monuments et les musées. Le soir j'étudie et je lis les journaux. Ceux-ci sont tout à fait littéraires et ne donnent pas autant de nouvelles que nos feuilles américaines. Les journaux parisiens sont bien écrits et spirituels, et il s'y trouve souvent des articles profonds et fort sérieux, mais je regrette que les écrivains publient des choses que devraient laisser de côté des journaux quotidiens qui sont lus dans toutes les familles. Moi, qui suis de sang entièrement français et qui suis sincèrement attaché au pays de mes ancêtres, je suis fâché de voir l' je les Français, par leurs romans et leurs nouvelles publiés dans les journaux et même dans les revues, donnent aux étrangers une idée tout à fait erronée de leurs mœurs. Je sais que nulle part la famille n'est plus respectée qu'en France, alors pourquoi toujours prendre l'adultère pour base de tous les ré^îits, pourquoi faire si souvent allusion à cette chose honteuse, monstrueuse, le ménage à trois? Heureusement que l'école naturaliste se meurt et espérons qu'une littérature plus saine sortira de l'évolution actuelle. J'aime mieux voir Pauline, Polyeucte, Sévère, exagérant le sentiment de l'honneur, mais fidèles au devoir, qu'une Madame Bovary ou une Nana, dépeintes avec toute vraisemblance, mais foulant aux pieds l'honneur et le devoir.

Aucun édifice à Paris u'est plus imposant que le Panthéon, ce temple grandiose consacré " aux grand» hommes par la patrie reconnaissante." L'ancienne église Sce-Geneviève est ornée d'œuvres d'art, tableaux et statues, et sert de sépulture aux. hommes éminents que la nation veut honorer d'une manière toute spéciale. Je me suis arrêté avec respect devant le tombeau de Oaruot, l'homme intègre, le patriote sincère assassiné à Lyon en juin 1894, et j'ai vu par les nombreuses couronnes déposées devant sa tombe que la France n'a pas oublié que Carnot, par son grand caractère, a consolidé la république. Le tombeau de Victor Hugo m'intéresse aussi .beaucoup, ainsi que ceux déVoltaire et de Eousseau^ mais ceux-ci sont vides. Les restes des deux grands écrivains du XVIJIe siècle ont été enlevés, à l'époque de la Bestauration, en représailles de la violation des sépultures royales à St-Deuis en 1793. Vengeance indigne et lâche !

Eu sortant du Panthéon je visite l'église Saint-Btiennedu-Mont, la bibliothèque Ste-Geneviève et l'église de la Sorbonne, construite par Kichelieu. C'est là que repose le grand cardinal, le ministre plus puissant que son roi, qui fonda l'Académie française, voulut être écrivain et fut jaloux du *'Oid," lui dont l'œuvre comme homme d'Etat fut aussi grandiose que les pièces les plus sublimes de Corneille.

Je me rends de la Sorbonne à la Madeleine, une merveille d'architecture, et ensuite au musée Grévin, où l'on représente en cire toutes sortes de personnages et d'événements historiques. On y voit Charlotte Corday tuant Marat, le jugement de Madame Roland, Louis XVI et Marie Antoinette à la prison du Temple, toute l'histoire d'un meurtrier : le crime, l'arrestation, la condamnation, l'exécution. Les figures sont frappantes

de vérité et l'on ne sait, au premier abord, si les personnes sur les bancs sont en cire ou en chair.

Je consacre une grande partie de la journée du 17 à l'île Saint-Louis et à la Cité. Je ne puis me lasser de contempler Notre Dame, la vieille cathédrale fondée en 1163. La façade ornée de statues est curieuse et iutéresfiaute, et j'écoute avec grande attention les explications du guide, qui me fait voir toute l'église ainsi que le trésor et les reliques, parmi lesquelles sont les vêtements»eusanglautés des saints évêques, Monseigneur Affre, tué sur les barricades eu 1848 et Monseigneur Darboy, assassiné par les communards en 1871.. Je monte aux tours de Notre Dame, 397 marches, je regarde de près les étranges animaux en pierre qui m'entourent, je contemple l'immense bourdon, et telle est là puissance d'une œuvre de génie que je ne pense pas autant à l'histoire réelle de la cathédrale qu'à celle que Victor Hugo a décrite dans son admirable roman. Je vois Quasimodo accroché à sa grosse cloche, je le vois défendant, à ce qu'il croit, Esméralda contre les gueux de la Cour des Miracles, et je cherche l'endroit d'où. le sonneur de cloches a précipité sur le pavé l'indigne archidiacre.

Il rfeste encore dans la Cité et dans l'île Saint- Louis quelques rues de l'ancien Paris, où d'Artagnan et ses amis, les trois mousquetaires, donnaient de si grands coups d'épée aux gardes de Monsieur le Cardinal.

19 juillet.

Le musée de Oluny est un des plus intéressants et des plus instructifs à Paris. Il comprend un nombre infini de produits artistiques et industriels anciens de toutes sortes. Voici, d'après le guide Baedeker, quelle est l'histoire de l'édifice occupé par le musée : " L'hôtel de Cluny occupe en partie l'emplacement du palais romain

coiistniit, dit-on, par l'empereur Constance Chlore, pendant sa résidence en Gaule, de 292 à 306, où Julien fut proclamé empereur par ses soldats en 360 et dans lequel les rois francs résidèrent avant d'aller habiter la Cité. C'était encore un édifice important en 1180; aujourd'hui ii n'en reste plus guère que les salles de bains ou les Thermes^ à l'état de ruines. Il appartint dès 1340 à la riehe abbaye de Ciuny, dans le Maçonnais, et les abbés firent construire sur ses ruines, aux XVe et XVIe siècles, l'hôtel de Cluny actuel, un des édifices les plus élégants du style gothique tertiaire mêlé de renaissance, et presque entièrement conservé dans sa forme primitive. La partie la plus remarquable est la façade dans la cour. Devenu propriété nationale à la Révolution, puis propriété de l'archéologue A. du Sommerard, l'hôtel a été racheté en 1842 avec sa collection, considérablement augmentée depuis."

L'hôtel des Invalides fut fondé par Louis XIV et pouvait loger 5000 vieux soldats. Ceux-ci, cependant, préfèrent vivre de leur pension où il leur plaît, et l'hôtel ne contient que peu de pensionnaires. L'esplanade en face de l'hôtel est très belle et il s'y trouve plusieurs canons anciens pris sur l'ennemi. Dans le jardin est la statue d'Eugène de Beauharnais, fils de Joséphine, homnie loyal et de grand jugement. Cette statue du beau-fils de Napoléon semble presque un anachronisme, placée en face de la statue équestre bas-relief de Louis XIV. Dans ce beau monument élevé par le Grand Roi aux vétérans de l'armée française, il semble que l'on ait perdu tout souvenir des Bourbons. Quand on est aux Invalides on ne pense qu'au grand homme qui est enseveli sous le <lôme doré construit par Mansart, l'architecte de Louis XIV.

On sait que Napoléon mourut à Sainte-Hélène, le

5 mai 1821, et qu'il fut enterré sur l'île, près d'une fontaiiie ombragée de saules. Jusqu'eu 1840 les restes du grand capitaiue restèrent au pouvoir des Anglais, mais lorsqu'on eut rétabli sa statue sur la colonne Vendôme recouverte du bronze de 1200 canons russes et autrichiens, on pensa à rapporter en France les cendres du vainqueur d'Austerlitz. Thiers, alors ministre, en fit la proposition au roi. Le duc d'Orléans, fils aîné de Louis-Philippe, appuya la proposition que le roi accepta, et l'Angleterre ayant consenti à rendre à la France les restes de. l'empereur, le prince de Joinville, un des fils du roi, fut chargé d'aller chercher le corps de l'illustre captif.

Joinville arriva à Sainte-Hélène le 8 octobre, et en présence du général Bertrand et d'autres compagnons de . captivité de Napoléon, on fit l'exhumation du corps. On le trouva dans un état parfait de conservation et on le transporta sur la frégate, la ** Belle Poule." Pendant le voyage de Sainte-Hélène en France le prince de Joinville apprit que la guerre était probablement déclarée eiïtre l'Angleterre et la France, et il résolut défaire sauter son navire plutôt que de rendre aux Anglais les restes de l'empereur. Il arriva, néanmoins, sans encombre à Cherbourg et le corps fut transporté sur la Seine jusqu'à Oourbevoie. Là, il fut placé sur un char funèbre splendide, et le 14 décembre le cercueil entra à Paris. Napoléon mort passa sous l'Arc de l'Etoile et fit sa rentrée dans sa capitale sur les Champs-Elysées, au milieu d'une foule immense exaltiée jusqu'au délire, malgré un froid intense. Louis-Philippe fit placer l'épée d'Austerlitz par le général Bertrand sur le cercueil de l'empereur et lui fit construire sous le dôme des Invalides un sépulcre digne de son génie.

Il n'y a rien à Paris de plus grandiose que le tombeau de Napoléon, et l'on se sent ému en contemplant le

sarcophage qui coutient le corps de cet homme extraordinaire. A l'entrée de la crypte, au-dessus de la porte, on lit ces mots du testament de l'empereur : " Je désire que mes cendres reposent sur les bords de la Seine, au milieu de ce peuple français que j'ai tant aimé."

Non loin de Napoléon reposent Duroc et Bertrand et Jérôme et Joseph Bonaparte. Sous ce dôme se trouvent aussi les monuments de deux guerriers illustres du XVIIe siècle, Vauban et TurennCi Dans l'église St-Louis, aux Invalides, on voit beaucoup de drapeaux pris sur l'ennemi, et on lit les noms d'un grand nombre de guerriers célèbres ensevelis- près du plus grand capitaine des temps modernes.

Le musée d'artillerie à Thôtel des Invalides est le plus complet en ce genre eu Europe, et on y voit les armures des rois de France, entre autres celle de François 1er.

Le tombeau de Napoléon me fait penser à St-Cloud, où se trouvait le premier Consul lorsque le Sénat vint lui annoncer qu'il était nommé empereur des Français. J'accepte donc avec plaisir l'invitation d'un cousin de ma femme, M. Féraud-Giraud, d'aller avec lui à St-Cloud. Nous partons de la gare St-Lazare, nous admirons le Monument de la Défense Nationaley nous voyons le Mont- Valérien, au sommet duquel est une forteresse redoutable, et nous arrivons bientôt à Saiut-Clond. Le château n'existe plus ; il a été incendié par les Prussiens pendant le siège de Paris. Nous nous promenons dans le jardin et dans le parc, et du haut d'une terrasse d'où les Prussiens bombardèrent Paris, nous avons une vue magnifique de la ville. De St-Cloud nous allons à Sèvres, où nous visitons le musée céramique. Nous y voyons d'admirables vases, et je regarde surtout avec intérêt les plats à couleuvre du célèbre potier-écrivain,

Bernard Palissy. Nous revenons à Paris en bateau sur la Seine, et je puis ainsi voir les beaux ponts sur cette rivière, depuis celui du Point-du-Jour jusqu^au Pont- Royal.

Je ne saurais assez remercier M. Féraud Giraud de Paccueil cordial que j'ai reçu de lui. Son père, magistrat distingué, président honoraire de la Oour de Cassation, ne se trouvait pas à Paris et je n'ai pu le voir. Son fils aîné qui est avocat à la Oour d'Appel parle fort bien l'anglais, le cadet est capitaine dans l'armée française. Je garderai un excellent souvenir de la soirée que j'ai passée chez mon aimable cousin, rue de Eennes.

Je termine la journée du 19 juillet en allant voir " Tannhauser " à l'Opéra. Il faut s'habituer à la musique de Wagner, et malgré le talent des acteurs, j'eusse bien préféré entendre "Faust "que "Tannhauser." L'extérieur de l'Opéra est très beau, mais on ne saurait décrire la splendeur de l'intérieur. La salle, le foyer, l'escalier d'honneur sont des merveilles d'art et de richesse. Je suis étonné de voir que les messieurs au foyer accompagnent les dames le chapeau sur la tête. Pendant l'entr'acté, au parquet et au parterre, beaucoup de messieurs se tiennent debout à leurs pla-ces, et le dos tourné à la scène et le chapeau sur la tête lorgnent les dames avec une persistance qui me paraît excessive. Les coutumes à Paris ne sont pas les mêmes qu'en Amérique. Les cafés, surtout, sont différents des nôtres. Sur les boulevards les deux tiers du trottoir sont pris devant les cafés par de petites tables où l'on s'assoit pour boire un bock et voir les passants. Le soir les boulevards sont d'une animation extrême et on y rencontre totites les classes de la société. Le marchand dé journaux, qui n'est pas un petit garçon comme chez nous, mais un îîomme, crie: "Voilà la Patrie, etc.," et on entend à

—sitout moment ce refrain : ''En voulez-vous des Zhomards," scie idiote que tolère le peuple le plus spirituel de l'Europe.

Je consacrerai une étude spéciale à l'Alliance Française , et aux lycées de Paris. Demain je vais au Collège Ohaptal, où. fut élevé mon ami et collègue de l'Athénée, M. le Dr. Devron, et dimanche, le 21, j'irai voir Versailles, création de Louis XIV.

Alcée Forïieb.

(A suivre.)

( SUITE

22 juillet.

Noua apprenons qne dimanche, le 21 juillet, il y aura les grandes eaux à Versailles, aussi deux de mes amis et moi, nous partons de bonne heure pour nous rendre à la ville fondée par Louis XIV. Nous arrivons en trentecinq minutes, et en approchant du palais la première chose que nous apercevions c'est une belle statue équestre du Grand Koi. C'est bien lui que l'on voit partout dans ce lieu où il habita si longtemps; il y a laissé une empreinte aussi indélébile que Napoléon à Paris par ses colonnes et ses arcs de triomphe. Il y trouva un médiocre château construit par son père et ajouta au bâtiment de Louis XIII d'immenses et imposantes constructions. Il dépensa des sommes folies, non seulement jjonr le palais, mais encore pour l'admirable jardin tracé par Le Nôtre, où se trouvent de nombreux et merveilleux jets d'eau et de grands bassins. Tout est imposant à Versailles, tout est sévère et digue comme le fut la cour du roi après qu'il eut épousé la marquise de Maintenon. Si nous voulons avoir une 'idée des dernières années de Louis XIV il faut lire les '^Mémoires " de Saint-Simon, ce duc et pair entiché de sa noblesse, cet écrivain de génie sans qu'il le sût. Je désire reproduire ici une ou deux pages tirées de mon *' Histoire de la Littérature Française ":

"Essayer de faire une analyse des ' Mémoires ' serait presque raconter en entier la fin du règne de Louis XIV et la Régence du duc d'Orléans. Jetons seuh'ment les

yeiix sur la famille du roi telle que l'a dépeinte Saint- Simon. D'abord, le Dauphin, Monseigneur, assez beau de figure, pas méchant,, mais inepte, et tremblant devant sou père; ensuite, le duc de Bourgogne, fils aîné du Dauphin, l'idole de Saint-Simon, prince pieux et capable ; sa femme, gracieuse et spirituelle, favorite du roi et de Mme de Maintenon; le duc d'Anjou, Philippe V d'Espagne, second fils du Dauphin, roi timoré et faible, que gouvernèrent Louis XIY et la princesse desUrsins; le duc de Berry, troisième fils du Dauphin, prince excellent qui eut le malheur d'être le mari de la trop célèbre duchesse de B ^rry, fille du Régent.

"A côté des descendants légitimes de Louis XIV se trouvent ses enfants illégitimes : les filles qu'il marie au prince de Conti, au duc de Bourbon, au duc d'Orléans ; les fils, le duc du Maine, la bête noire de Saint-Simon, homme d'esprit,, cependaïit, et le comte de Toulouse, homme de mérite, aiuiral de France. Que d'intrigues autour de tous ces^ princes, (}ue <le cabales, les uns qui sont avec Monseigneur à Meudoii et comptent sur sa royauté future, les autres qui sont les intimes du duc de Bourgogne et tous mourants de peur devant le roi et la Scarron. Quel tableau de la mort de Monseigneur, de la consternation de la cour de Meudon, des ambitions déçûtes, de la joie des amis du duc de Bourgogne, parnii lesquels est Saint-Simon, qui ne cache pas le bonheur que lui fiiit éprouver la mort du Dauphin. Les pages les plus touchantes du livre sont celles où l'auteur fait. la description des qualités du duc de Bourgogne et de sa femme, de la joie publique dans l'espoir de leur règne, puis raconte avec émotion la mort soudaine de la Dauphine, du Dauphin, de leur fils aîné. Voilà Louis XIV seul avec un petit enfant de cinq ans tit une vieill-iî femme. Quelle tristesse dans cette cour

autrefois si brillante, que d'intrigues en prévision du nouveau règne, mais quelle grandeur chez le roi. Toujours majestueux, digne, courageux, il voit venir la mort sans terreur: 'Il ne paraissait rien regretter dans cette vie; il fut constamment sans aucune sorte d'inquiétude; il parla, il régla tout ce qu'on devait faire après lui, comme s'il eût dû l'ordonner lui-même. Il prévoit tout pour après lui, dans la même assiette que tout homme en bonne santé et très libre d'esprit aurait pu faire, a6u que tout se passât jusqu'au bout avec cette décence extérieure, cette gravité qui avaient accompagné toutes les dictions de sa vie.' Voilà un tableau écrit avec calme, où l'on sent percer le respect dû au maître, mais que Saint-Simon vienne à penser au testament extorqué au roi par Mme de Maintenon et le duc du Maine, il s'écriera avec une éloquence véhémente : ' Quelle fin d'un règne si longuement admiré, et jusque dans ses derniers revers si étincelant de grandeur, de générosité, de courage, de force ; ,et quel abîme de faiblesse, de misère, d'anéantissement, senti, goûté, savouré et abhorré, et toutefois, subi dans toute son étendue et sans avoir pu élargir ni soulager les liens ! ' " Le successeur de Louis XIV fit de Versailles un lieu de débauches et prépara la chute de son petit-fils, le malheureux Louis XVI. Les Etats-Généraux se réunirent le 5 mai 1789 pour la première fois depuis 1614 et enlevèrent au descendant de Louis XIV son pouvoir absolu. Bientôt même le roi dut quitter Versailles après les journées des 5 et 6 octobre, et la royauté déchue fut ramenée à Paris, où le 10 août 1792 elle disparut dans la tourmente révolutionnaire. Le palais du Grand Roi resta inoccupé jusqu'à ce que Louis-Philippe en eût fait l'admirable musée historique que nous voyons aujourd'hui.

Eien ne peut enseigner l'histoire de France mieux que le musée de Versailles: depuis Olovis jusqu'à nos jours nous voyons reproduits devant nous tous les gran<ls événements de l'histoire, nous contemplons les portraits des hommes et des femmes qui ont illustré la France, et nous comprenons bien mieux alors leurs actions. Nous voyons aussi les fresques illustrant la grandeur de Louis

XIV, nous regardons avec intérêt le lit où mourut ce monarque, nous nous promenons dans la salle de l'Œilde-Bœuf, où les courtisans attendaient le bon plaisir du roi, nous admirons la splerjdeur de la Galerie des Glaces, et nous pensons à la vanité des choses humaines en nous rappelant que dans cette même salle, où Louis XIV déployait sa magnificence, un roi de Prusse a été proclamé empereur d'Allemagne, de cette Allemagne conquise tant de fois par les Français.

Non loin du palais de Versailles sont le Grand Trianon, construit par Louis XIV pour Mme de Maintenon, et le Petit Trianon, bâti sous Louis XV et qu'habita Marie-Antoinette. Le jardin de la pauvre reine est très intéressant ainsi que son hameau, où l'on voit la laiterie où Marie-Antoinette et sa cour jouaient aux bergeries, tandis que grondait sourdement le tonnerre de la Eévolution.

H faudrait plusieurs jours pour bien visiter Versailles, mais nous garderons un souvenir ineffaçable de notre journée du 21 juillet. Nous revenons à Paris le soir l'esprit frappé par le spectacle féerique des grandes eaux, et par la splendeur du palais et du musée de Versailles.

24 juillet.

J'ai visité avant-hier le Jardin d'Acclimatatioïi et hier le Jardin des Plantes, et j'ai été enchanté de tous les deux. Le premier m'a plu encore mieux que le

secoiHÎ, quoique celui-ci soit plus renommé. Le Jardin d'Acclimatation contient des plantes et des animaux de tous genres et est très intéressant. Les otaries ou lions de mer sont réellement curieux avec leur glapissement continuel, et l'on ne saurait se lasser de regarder tous les spécimens du règne animal qui nous entourent. Au Jardin des Plantes on voit le fameux muséum d'histoire naturelle et l'on s'intéresse surtout à l'éléphant et aux grands fauves, les lions et les tigres. On pense surtout à Buffon et à sa statue portant cette belle inscription : ''Majestati naturœ par inginium^^^ ''génie égal à la majesté de la nature."

En sortant du Jardin des Plantes j'ai pris le bateau sur la Seine, près du magnifique pont d'Austerlitz, et je me suis rendu au Louvre où j'ai passé plusieurs heures au musée. On ne peut perdre son temps à Paris ; si l'on a un moment à soi, on peut toujours le consacrer à l'étude d'un musée ou d'un monument.

Aujourd'hui j'ai été à St. Denis pour voir les tombeaux des rois. Par le tramway de l'Opéra on arrive en trois quarts d'heure à la ville rendue célèbre par l'abbaye et la basilique de St. Denis. De grands souvenirs de l'histoire de France sont attachés à la vieille cathédrale de Suger, conseiller de Louis VII et régent de France pendant la croisade de ce roi. 0© fut Suger qui continua les chroniques de St. Denis et qui adopta pour étendard royal l'oriflamme, la bannière de l'abbaye. Les rois de France, par une fiction, se considéraient les vassaux de l'abbé, et l'on sait que leur cri de guerre était ; '' Mo.ntjoye,-St. Denis."

A partir de Dagobert 1er les rois furent inhumés dans la cathédrale, mais leurs monuments étaient en partie détruits lorsque St. Louis fit construire des mausolées dans le chœur. Jusqu'à Henri IV on construisit de&

raonuraents pour les membres de la famille royale, mais après ce temps on déposa les bières dans la crypte. A la Révolution, par ordre de la Convention, on détruisit plusieurs»des monuments, mais Alex. Lenoir avait réussi à en conserver les plus importants, et à la Restauration } ceux-ci furent replacés à St. Denis. Louis XVIII fit mettre daï>s la ciypte ce que l'on put recueillir des cendres de ses aïeux, ainsi que les restes de Louis XVI et ^e Marie Antoinette, en mémoire desquels il fit aussi construire l'admirable Chapelle Expiatoire. Louis XVIII fut inhumé à St. Denis en 1824, et il est le seul roi dont la dépouille certaine repose dans la vieille cathédrale. A côté de son cercueil se trouve celui du duc de Berry, assassiné en 1820, le père du comte de Chambord, qui fut le dernier des Bourbons de France.

Les mausolées à St. Denis sont très imposants, surtout ceux de Louis XII et d'Anne de Bretagne, de François P^ et de Claude de France, de Henri II et de Catherine de Médicis. On voit aussi avec intérêt le tombeau de Bertrand Du Guesclin, le vaillant connétable qui aida si bien Charles V à réparer les désastres du règne de Jean, le vaincu de Poitiers.

St. Denis est une ville de cinquante mille habitants et il y a bien plus d'animation et d'activité qu'à Versailles.

26 juillet.

Hier j'ai consacré plusieurs heures à visiter le»cimetière du Père Lachaiae. C'est là que sont enterrés beaucoup de grands hommes, et il s'y trouve d'admirables monuments. Le premier tombeau que j'aie aperçu en entrant au cimetière a été celui deWalewski, ce fils naturel de Napoléon P^ qui fut ministre sous Napoléon III, et qui avait le bon goût de ne pas se glorifier, comme Morny, de son origine royale.

Le toîubeaii qui attire le plus l'attf^ntion est ct-liii d'Abéiard et (i'Héloï-e, les deux parfaits amants. ^Parïui les tombeaux les pins intéressants sont ceux de liaspjpiil, le patriote, le savant, le philantlirope, de Thiers, *'leiibérateur du territoire," l'historien du CoDsulat et de TEmpire, de Casimir Périer, le grand ministre de Louis- Philippe, dont le petir-fils ne se montra pas à* la hauteur de son nom, de Molière, l'inimitable poète comique, de La Fontaine, le naïf et profond fabuliste, de Musset, l'immortel auteur des "Nuits," des niaréchaux Masséna, Suehet, MacDonald, Keilermann, Lefebvre, de Chanipollion qui «lécouvrit la clef des hiéroglyphes et nous permit de comprendre l'aîitiquité égyptienne. On ne pourrait citer les noms de tous les hommes illustres qui reposent dans l'immense nécropole du Père Lachaise ; à chaque pas on voit un nom célèl)re, et l'on fait une étude littéraire, historique et scientifique en lisant les inscriptions qui se trouvent sur les tombes innombrables du cimetière.

Aujourd'hui je suis allé à Vincennes, dont le château historique date du Xlle siècle et fut aussi une prison <i'Etat. C'est là que furent emprisonnés le duc de Beaufort, '' le roi des halles," et le grand Coudé, à l'époque de la Fronde. C'est là aussi que Napoléon fit fusiller le duc d'Bnghien, petit-fils du prince de Condé. Après le complot de Pichegru et de Georges Cadoudal, le Premier Consul résolut de frapper un grand coup et de jeter la terreur parmi les royalistes. Il fit enlever le duc d'Enghien dans Etrenheim et le fit conduite le 20 mars 1804 à Vincennes. Ce malheureux jeune homme avait servi dans l'armée des émigrés contre la France, mais quand il fut arrêté par Bonaparte il se trouvait sur un territoire neutre. Il fut mené à deux heures du matiii devant une commission militaire, et condamné à mort

et exécuté siir-le champ dnus les fossés du château de Viiicennes. La mort du prince fut nu meurtre, et Bonaparte, qui devait bientôt devenir l'empereur Napoléi)n, comn)it ur» crime qui souillera à jamais sa mémoire. Le duc d'Enghieu venait de se marier avec nue princesse de Rohan, il était jeune, il était brave, et sou sort excitera toujours la pitié de la postérité.

Vincennes est ua vrai donjon féodal, avec pont-levis et fossés profonds. C'est maintenant un fort et il y a une nombreuse garnison. Dans la plaine de Gravelle j'ai vu les soldats s'exercer à la boxe et à la savate. Disons ici qti'il est bien malheureux que la France soit obliirée de maintenir une si grande armée permanente et que les jeunes gens soient forcés de servir dans l'armée pendant trois ans. Dans l'état actuel de l'Europe il ne saurait e!) être autrement, mais que d'intelligences, que de bras retirés à l'industrie, au commerce, à l'agriculture ! Que nous sommes heureux aux Etats-Unis de n'avoir qu'une armée permanente de vingt-cinq mille hommes!

Je me suis promené longtemps dans le bois de Vincennes qui est presque aussi joli que le bois de Boulogne. J'y ai beaucoup admiré le charmant lac des Minimes.

En revenant de Vincennes je suis allé aux Buttes- Ohaumont. A l'endroit où est maintenant ce beau parc s'élevait autrefois le gibet de Montfaucon, de sinistre mémoire. Le parc a un aspect sauvage, et du haut des rochers tombe une magnifique cascade. On arrive par un pont suspendu en fil de fer à un temple corinthien bâti sur une haute colline d'où l'on a une vue superbe d'une partie de Paris. Là où s'ébattait '> l'essaim noir de Montfaucon, " ou voit aujourd'hui de beaux cygnes blancs . auxquels des enfants jettent des morceaux de pain avec de grands cris de joie.

28 juillet.

Une excursion à Saint-Gerniain-eu-Laye est une des plus intéressantes que l'on puisse faire aux environs de Paris. Le château actuel fut bâti par François 1er. L'édifice a l'air féodal, comme le château de Vincennes, et c'est avec grand intérêt que j'ai vu dans les grandes salles la célèbre salamandre enflammée du roi-chevalier et son F couronnée. Que de belles fêtes François a dû donner à Saint-Germain, entouré des belles dames et des galants cavaliers de sa brillante cour. Quoique le château soit maintenant un important musée des antiquités nationales, l'image de François P^' effaçait presque à mes yeux les antiquités des Gaulois et des Francs. Dans la grande salle des Fêtes ou de Mars il me semblait voir le vainqueur de Marignan causant avec la douce Marguerite de Navarre ou écoutant les vers de Clément Marot, pendant que le connétable de Montmorency parlait à la belle duchesse d'Etampes.

Jacques II d'Angleterre, chassé par son peuple en 1G88 et reçu en roi par Louis XIV, mourut à Saint- Germain. Thiers aussi y mourut en 1877, et on lui érigea une statue à côté du châteati.

La terrasse de St- Germain s'élève à une assex grande hautejir au-dessus de la vallée de la Seine que l'on voit serpentant au loin devant soi. La forêt de St-Germain est une des plus belles de France et je m'y suis promené longtemps. En revenant à Paris sur le tramway à vapeur on passe devant Marly-le-Eoi, où Alexandre Dumas fils a une maison de plaisance, et devant la Malmaison, résidence de Joséphine, où Napoléon se retira et demeura quelques jours après WaterloQ. Le tramway s'arrête à l'Arc de Triomphe de l'Etoile, et le trajet commencé au château de François P^ finit devant le monument de

Napoléon. Que de bouleversements indiqués par ce fair ! Le quartier du Marais était à la mode au XVIIe siècle et il nous intéresse fort aujourd'hui par les souvenirs historiques. La place des Vosgesétait autrefois la

Place Eoyale, rendez-vous des beaux-esprits sous Louis XIIL Cette place s'élève sur l'emplacement de l'ancien hôtel des Tournelles, qu'avait habité Bedford, ré|çênt de France sous Henri VI, et où mourut dans un tournoi le roi Henri II, tué par Montgommeri, son capitaine des gardes. L'hôtel fut démoli après cet événement funeste, et Henri IV fit construire les bâtiments qui existent encore de chaque côté de la place. On sait qu'une des premières comédies de Corneille fut nommée ''la Place Eoyale". Au milieu de la place s'élève une belle statue équestre en marbre de Louis XIII, érigée par Louis XVIII pour remplacer la statue du roi élevée en 1639 par Eicheliëu et détruite à la Eévolution.

Non loin de'la place des Vosges sont le Mont de Piété, l'Imprimerie Nationale, et l'Hôtel Carnavalet où se trouve le Musée des Antiquités parisiennes. Cette dernière maison porte l'inscription suivante :

'' Marie de Eabutin-Chautal,

Marquise de Sévigné,

Habita cette maison de 1677 à 1696."

L'hôtel de l'aimable marquise est fort beau et l'on y revoit par la pensée Madame de Sévigné écrivant à sa chère fille ou se préparant à aller rendre visite à son amie, Mme de La Fayette. Le souvenir de ces deux charmantes femmes ne périra jamais, car on lira toujours '' la Princesse de Clèves," analyse profonde et délicate du cœur humain, et les admirables '^Lettres" de Mme de Sévigné.

Eu sortant de l'hôtel Carnavalet on va regarder ce qui

reste de l'hôtel Barbette, une tourelle et une fenêtre ffrillée. C'est là qu'était Louis, duc d'Orléans, en 1407, lorsqu'on vint lui dire que le roi, son frère, voulait le voir. Il se mit en route, et peu après il fut assassiné par les ^ens de son cousin <le Bourgoji^ne, Jeansans-Peur. Ce meurtre amena les terribles guerres des Armagnacs et des Bourguignons et mit la France à deux doigts de sa perte après Azincourt.

l'enseignement en FRANCE.

31 juillet.

Depuis que je suis à Paris rien ne m'a intéressé autant que le concours général des lycées et collèges à la Sorbonne. J'ai été assez heureux pour obtenir une carte d'entrée et j'ai eu une excellente place d'où j'ai pu entendre parfaitement les discours de l'orateur du jour et du ministre de l'instruction publique. L'extrait suivant du ''Temps" du 31 juillet donîie une bonne idée de ce qui s'est passé : "A midi le ministre arrive, en voiture, escorté par un peloton de gardes municipaux à cheval. Un double cordoïi d'agents refoule les curieux sur les trottoirs du boulevard Saint-Michel let de la rue des Ecoles.

M, Gréard, vice-recteur, reçoit sur les marches de la Sorbonne, M. Poincaré, qui est accompagné de MM. Liard, directeur de l'enseignement supérieur, Rabier, directeur de l'enseignement secondaire, Xavier Charmes, directeur du secrétariat, Bernard, chef (Ve cabinet, et Grant, secrétaire particulier.

Le ministre entre par la porte du milieu et se rend au salon d'honneur, les tambours battent aux champs, et les gardes à pied forment la haie sur son passage, dans le grand vestibule.

Le cortège se dirige par la galerie de la Faculté des lettres vers le grand amphithéâtre. Eu tête marchent

ies massiers des Facultés, puis viennent les membres du conseil académique, du conseil général des Facultés, du c.mseil supérieur de l'instruction publique, de l'Institut, du corps diplomatique, etc. Tous ces hauts dignitaires prennent place sur l'estrade, autour du ministre.

La salle est entièrement remplie. Dans l'hémicycle' , sont assis M. Gérard, les proviseurs des lycées et les professeurs de Faculté ; derrière eux, les élèves. Les professeurs des lycées occupent les gradins. Dans les tribunes et les 'galeries sont les parents des élèves et les personnes munies de cartes.

La musique de la garde républicaine fait ' entendre un morceau de son répertoire. Puis M. Poincaré donne la parole à M. Bergson, professeur de philosophie au lycée Henri IV, pour le discours d'usage."

M. Bergson a pris pour sujet, " Le bon sens et les études classiques" et s'est exprimé avec beaucoup d'élé gauce.

Le discours de M. Poincaré est très beau. En voici quelques passages qui m'ont frappé: *'Notre éducation se fait, pour partie, <ie ce que nous recevons d'autrui et, pour partie, du travail libre de notre volonté. Les leçons de l'école et du collège se complètent, au cours de la vie, par les avertissements des choses et par l'exemple des hommes ; elles s'aiguisent par l'action secrète de la conscience. Notre jeunesse se passe à continuer l'éducation de notre enfance; notre âge mûr, à perfectionner celle de notre jeunesse ; notre vieillesse à regretter de n'avoir pas le temps de terminer celle de notre âge mûr. Mais nous laissons après nous un peu de cette éducation toujours inachevée et ce peu entre, au bénéfice des générations futures, dans le fonds commun de l'humanité.

Dans cette évolution continue qu'est l'éducation, l'école tjt le collège ne donneront jamais à l'esprit de l'élève

qn'ane orientation première, mais ce qui est indispensable, c'est de marquer exactement cette direction dans le sens du bien et de la vérité.

Nous faisons pour vous, mes amis, ce que nous pouvons. Nous ne répondons pas des déviations lointaines et des accidents imprévus. Nous aiguillons de notre mieux au départ. A chacun de vous, ensuite, de régler sa marche, de surveiller sa route, et de maintenir sa vitesse initiale.

Mais si je répète ainsi, en les unissant à dessein, ces deux expressions fraternelles d'école et de collège, c'est que l'éducation n'a pas, suivant le degré de l'enseignement, de buts distincts et de voies opposées, que l'impulsion, pour être plus faible ici et plus forte ailleurs, doit être partout concordante, que c'est [)artout la claire et juste perception de la vie qu'il s'agit d'éveiller, et qu'au collège comme à l'école l'œuvre de l'Etat, à moins d'être inerte et inutile, c'est l'initiation, prudente et résolue, de l'enfance à la réalité contemporaine."

Voilà des idées bien libérales, voilà ce que doit être l'éducation moderne; elle ne doit pas être toujours dirigée vers le passé, elle doit s'occuper du présent et regar- <ier l'avenir en face afin de pouvoir surmonter les difficultés qui pourraient se présenter.

On donna lecture du palmarès, et les élèves vinrent recevoir leurs prix qui consistaient en livres et en une couronne que le ministre on un des hauts dignitaires sur l'estrade posait sur la tête de l'élève. Lorsque le petitfils de M. Gréard fat appelé celui-ci se leva de son siège et embrassa le jeune garçon sur les deux joues. Cette caresse de grand-père était bien française et fut vivement applaudie. Il y avait un premier prix, un second prix et huit accessits. Parmi cette quantité d'élèves représentant tous les lycées de Paris je m'étonnai de n'en-

tendre appeler que deux noms historiques, d'Argenson et de Maurepas. Cela montre les changements que la Eévolution Française a amenés dans la société.

La distribution des prix à Paris ne ressemble en rien aux exercices de fin d'année dans nos collèges; d'ailleurs les lycées français sont entièrement diflérents des collèges américains. M. Foucin, secrétaire général de l'Alliance Française, a eu la bonté de me procurer l'autorisation suivante que je reproduis ici pour faire voir quelles sont les formalités à remplir pour visiter les écoles et les lycées à Paris :

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