ACADÉMIE DE PARIS. UNIVERSITÉ DE FRANCE
Paris, le 13 juillet 1895. -
M. Alcée Fortier, professeur à la Nouvelle-Orléans, membre de r Alliance française, est autorisé à assister à quelques <}lasses dans les établissements ci-après désîg^nés:
Lycée Janson de Sailly, rue de la Pompe.
Collège Chaptal, boulevard des BatignoUes.
Ecole Turgot, rue de Turbigo.
Ecole normale d'instituteurs de la Seine et école primaire annexe, 10, rue Molitor.
Monsieur le Proviseur et Messieurs les Directeurs voudront bien faire donner toutes facilités à M. FÔrtier.
Le Vice-Recteur, GRÊARD."
Muni de cette autorisation je me présentai vers huit heures et demie du matin au lycée Janson de Sailly, situé à Passy, entre Paris et le bois de Boulogne. C'est un établissement magnifique, qui comprend, d'après le prospectus, "quatre collèges réellement distincts, où les élèves, d'après leur âge, forment quatre divisions séparées, qui ne communiquent pas entre elles. Elle ont chacune leur cour de récréation, leurs salles d'études, leurs classes, leurs réfectoires et leurs dortoirs particuliers. Les deux premiers collèges forment le Grand Lycée dirigé par le
Proriseur. Les deux derniers collèges constituent le Petit Lycée."
On reçoit les enfants au lycée dès l'âge de six ans, et ils y restent jusqu'à ce qu'ils aient passé leur baccalauréat entre seize ans et demi et dix-sept ans. On voit que les jeunes gens en France sortent des lycées vers l'âge où, aux Etats-Uhis, ils entrent au collège, c'est-à-dire que si l'on prend les classes comme chez nous, Fresliman, Sophomore, Junior et Senior, les bacheliers en France sont du grade de la classe Freshraan ou, plutôt de la classe Sophomore. Il est vrai qu'en sortant du lycée le jeune homme peut se présenter à une des grandes écoles du gouvernement (Ecole normale supérieure, Ecole polytechnique, Ecole, centrale. Ecole de Saint-Oyr, Institut agronomique. Ecole des Hautes Etudes, etc.)
Au lycée Janson de Sailly,- " l'enseignement religieux est donné aux internes pour qui une dispense spéciale n'a pas été demandée par les parents.
Des conférences sont faites dans chaque division et donnent lieu à des compositions périodiques et à des prix annuels comme les autres enseignements.
Deux aumôniers do culte catholique, un pasteur et un rabbin sont attachés à la maison.
Sur la demande des familles, les externes sont admis gratuitement aux conférences religieuses."
Je regrette de n'avoir pu assister qu'à une seule classe à Janson de Sairy. En arrivant au lycée j'ai demandé à voir M. le Proviseur, et son secrétaire m'a dit qu'il venait de sortir de son bureau avec M. l'Inspecteur. On m'a prié d'attendre dans une antichambre, oii par les fenêtres j'ai pu voir les garçons jouer dans la cour. Oe n'est pas le temps qui m'a manqué pour faire une étude des jeux des élèves, car M. le Proviseur ne revenait pas. Au bout d'une heure d'attente j'ai demandé au secrétaire
si je ne pourrais pas visiter le lycée avec U'ue autre personne qu'avec M. le Proviseur. Le secrétaire a paru terrifié et s'est écrié: "OIi ! Monsieur, visiter le lycée en l'absence de M. le Proviseur! " J'ai attendu encore une demi-heure, puis de guerre lasse je suis parti. Je -suis revenu l'après-midi à deux heures, et j'ai eu le bonheur de rencontrer M. le Proviseur. Ce monsieur m'a parfaitement reçu et a répondu avec grande courtoisie aux nombreuses questions que je lui ai posées au sujet de l'enseignement en France. Je n'ai pu m'em pêcher de lui témoigner mou étounement qu'on m'ait fait attendre une heure et demie dans une antichambre sans me permettre de visiter l'établissement eu son absence. Je lui ai dit que, dans mou pays, un professeur d'un lycée de France viendrait visiter un de nos collèges qu'il n'attendrait pas cinq minutes. En l'absence du Président n'importe lequel des professeurs se ferait un plaisir de le conduire dans tout le collège. M. le Proviseur m'a dit que ce qui m'était arrivé était le résultat du système de centralisation à outrance en France. Il m'a ensuite présenté à M. le Censeur qui m'a conduit à une classe de latin, de troisième, je crois. La classe lisait un extrait de )Sénèqu«, mais le professeur m'a dit que le livre ordinaire de la classe était Tite-Live, ce qui na'a paru un grade avancé pour des garçons de treize ou quatorze ans. La prononciation du latin est entièrement française et diffère complètement de celle des collèges d'Amérique. Les élèves .commencent le latin et le grec un an plus tôt que chez nous, et je crois qu'on a raison en France. La chaire du professeur est sur une estrade et les élèves sont sur des gradins. J'ai été très content du mode d'enseignement, quoiqu'il m'ait semblé que le professeur parlait un peu trop de Sénèque et ne posait pas assez de questions aux élèves. Dans une classe déjeunes élèves il vaut mieux
que ceux-ci traduisent le latin et expliquent la construction grammaticale que d'écouter le professeur faire une sorte de conférence sur l'auteur dont on lit l'ouvrage.
En sortant de la classe de latin je fus invité par M. le OenBeur à revenir le lendemain matin au lycée. Je fus fidèle au rendez- vous, mais à ma grande surprise M- le Censeur m'annança que les élèves subissaient leurs examens de passage et que la présence d'un étranger pourrait les embarrasser. Je fus étonné de ce raisonnement, car d'après la lettre de M. Gréard toutes facilités devaient m'être données pour étudier le système de l'enseignement à Paris, et il n'y a pas de meilleur moyen de se rendre compte de ce qu'a fait une classe que d'assister aux examens de cette classe. Je me dis à moi-même que le lycée Janson de Sailly était un lieu peu hospitalier ou bien qu'il y avait là \e fomialisme, le red tape à outrance.
Je me rendis immédiatement à l'Ecole normale d'instituteurs de la Seine, et là je reçus l'accueil le plus cordial. Je n'attendis pas une minute et j'assistai aux examens de passage de plusieurs classes: de grammaire française, de mathématiques, d'anglais et d'explication de textes littéraires français. L'examen de grammaire ne fut pas brillant, et je vis que les élèves en France ne se distinguent pas plus dans cette branche qu'en Amérique. L'examen d'explication de textes fut très bon, et celui d'anglais très intéressant. L'examen de mathématiques fut satisfaisant. Les élèves se présentent quatre ou cinq à la fois devant deux professeurs et sont questionnés oralement par ceux-ci.
Je désirais voir le Collège Chaptal, dont m'avait souvent parlé mon ami, M. le Dr. Devron, ancien élève de cette institution, et ce fut avec grand plaisir que je m'y rendis. Je fus admis immédiatement et j'assistai à la classe de littérature de M. Hinzelin. Au Collège
Obaptal il y a deux classes de professeurs, les professeurs généraux et les professeurs spéciaux. Les premiers sont chargés : 'lo. d'assister aux cours faits par les professeurs spéciaux d'une division ; 2o. de dresser le classement hebdomadaire des élèves de cette division."
M. Hinzelin est un professeur spécial et un poète de talent. J'assistai avec beaucoup d'intérêt à une conférence qu'il fit sur Alfred de Musset. Il fit une analyse critique des principales œuvres du poète et récita des centaines de vers. Quelques-unes de ses remarques me frappèrent. Il dit que les *' Marrons du Feu " étaient une parodie de l'*'Andromaque" de Eacine, et fit une intéressante comparaison entre ces deux ouvrages. Il dit aussi que Musset ressemble à La Fontainje, qu'il affecte la paresse comme le grand fabuliste, . qu'il a dérimé ses^ pièces à plaisir. Le rôle de M. Hinzelin se borne à donner des conférences aux élèves; ceux-ci prennent des notes et sont examinés sur ces notes par un autre professeur. Il ne me semble pas que ce système soit bon. De cette manière le professeur n'exerce pas une influence assez directe sur ses élèves.
Je me suis intéressé tout spécialement à la classe d'anglais de M. Gricourt. Ce professeur que j'avais déjà rencontré à l'Ecole normale d'instituteurs de la Seine m'a beaucorup plu. Je n'ai jamais rencontré d'homme plus aimable. Il parle fort bien l'anglais, sans aucune trace de l'accent français. Sa classe lisait " David Copperfield" de Dickens et traduisait d'une manière très satisfaisante ce roman assez difficile à traduire. M. Gricourt ne croit guère à la méthode naturelle et emploie pour commencer son cours une grammaire anglaise écrite en français. Il tâche, cependant, autant que possible, de parler l'anglais à ses élèves. Il me pria de leur adresser quelques mots en anglais et les questionna sur
ce que je leur avais dit. Ils répondirent fort bien.
Le Collège Ohaptal appartient à la ville de Paris et fut fondé par Prosper Goubaux en 1844. Il correspond jusqu'à un certain poiiit à \aLR€aUcliuîe allemande, c'est àdire qu'on, n'y enseigne pas le latin et le grec, et qu'on y fait une large place aux sciences physiques et naturelles, aux langues modernes, et à la langue et à la littérature françaises. L'extrait suivant du prospectus explique le but du fondateur : ''En organisant, en 1844, le Collège Chaptal, la ville de Paris a eu pour but de créer un établissement où la jeunesae pût trouver, en même temps que les principes et l'iiwstruction générale qui sont la base de toute bonne éducation, un enseignement qui la prépare aux examens exigeant une étude plus spéciale des sciences, aux emplois divers de la banque, de la finance et de l'administration, ainsi qu'aux professions plus particulièrement consacrées à l'industrie, au commerce et à l'agriculture."
Le Collège Chaptal, comme les lycée», reçoit des internes, des demi-pensionnaires et des externes, et l'instruction n'y est pas gratuite. Le bâtiment est immense et très beau. A. Dumas fils et Claretie sont d'anciens élèves du Collège Chaptal. J'eus le plaisir de recevoir une visite de M. Hédoux, secrétaire de l'Association amicale des anciens élèves du Collège Chaptal, à qui M. le Dr. Devron avait eu la bonté de me présenter.
L'enseignement a fait de grands progrès en France depuis la guerre de 1870 et je désire en donner une idée. L^nstructiou primaire est obligatoire et gratuite et comprend les écoles primaires élémentaires, les écoles , primaires supérieures et les écoles normales primaires. Prenons le plan d'études des écoles primaires élémentaires et voyons quels en sont les programme». Les élèves sont admis dans la section enfantine à 5 ans ou à 6 ans, puis
il y a le cours élémentaire : deux ans, de 7 à 9 ans ; le cours moyen : deux ans, de 9, à 11 ans ; le cours supériêur : deux ans, de 11 à 13 ans.
" L'enseignement donné dans les écoles primaires publiques a un triple objet: éduGation physique, éducation intêllectvellê, éducation morale. "
"L'éducation physique a un double but :
D'une part, fortifier le corps, affermir le tempérament de l'enfant, le placer dans les conditions hygiéniques les plus propices à son développement physique en général ;
D'autre part, lui donner de bonne heure ces qualités d'adresse et d'agilité, cette dextérité de la main, cette promptitude et cette sûreté de mouvements qui, précieuses pour tous, sont plus particulièrement nécessaires aux élèves des écoles primaires, destinés pour la plupart à des professions manuelles."
Le travail manuel et la gymnastique des garçons ne diffèrent guère de ce que l'on fait dans nos écoles d'Amérique, quand celles-ci s'occupent de ces branches importantes. La supériorité des écoles en France sur celles de la Louisiane consiste en ce fait, que l'éducation physique est reconnue officiellement comme faisant partie intégrale de l'enseignement et qu'on s'en occupe consciencieusemeit dans tous les cours. Il est vrai qu'en France les jeux athlétiques ne sont pas aussi populaires qu'en Amérique, et cela vaut mieux ainsi. Si nos élèves, dès l'enfance, avaient obtenu l'éducation physique aussi bien que l'éducation intellectuelle, il n'y aurait pas, dans nos collèges, un tel abus du foot bail, du base bail et du canotage. Ils ne sentiraient pas autant le besoin, arrivés à l'âge de seize ans, des exercices violents auxquels ils se livrent avec excès. "Le travail manuel des filles, outre les ouvrages de couture et de coupe, comporte un certain «ombre de leçons, de conseils, d'exercices, au moyen des-
quels la maîtresse se proposera, non pas de faire un cours régulier d'économie domestique, mais d'inspirer aux jeunes filles, par un grand nombre d'exemples pratiques, l'amour de l'ordre, de leur faire acquérir les qualités sérieuses de la femme de ménage et de les mettre en garde contre les goûts frivoles ou dangereux." Ou voit que les Français sont toujours d'avis que la femme de ménage est nécessaire à la société, et ils ont bien raison. Ils ne veulent pas que la femme devienne politicienne^ mais ne négligent pas, néanmoins, sa culture intellectuelle et morale.
."L'idéal de l'école primaire n'est pas d'enseigner beaucoup, mais de bien enseigner. L^enfant qui eu sort sait peu, mais sait bien ; l'instruction qu'il a reçue est restreinte, mais elle n'est pas superficielle. Oe n'est pas une demi-instruction, et celui qui la possède ne sera pas un demi-savant : car ce qui fait qu'une instruction est dans son genre complète ou incomplète, ce n'est pas l'étendue plus ou moins vaste du domaine qu'elle cultive, c'est la manière dont elle l'a cultivé." Voilà d'excellentes idées, et le programme des études s'y conforme. L'étude du dessin et de la musique est obligatoire. Il me semble que le programme est surchargé, trente heures de classe par semaine sont trop de travail pour n'importe quel élève, quel que soit son âge. L'instruction civique, et les éléments usuels des sciences physiques et naturelles enseignés par des leçons de choses, font partie du programme. Ces branches sont trop négligées dans nos écoles primaires en Louisiane.
"L'enseignement moral est destiné à compléter et à relier, à relever et à ennoblir tous les enseignements de l'école. Tandis que les autres études développent chacune un ordre spécial d'aptitudes et de connaissances utiles, celle-ci tend à développer dans l'homme, l'homme
lui-même, c'est-à-dire un cœur, une intelligence, une conscience."
L'élève qui a obtenu le certificat d'études de l'école primaire élémentaire, et qui a passé au moins un an dans le cours supérieur de cette école, sera admis à l'école primaire supérieure. Cette institution correspond au High Scliool américain, mais* le bat en est plus pratique et utilitaire. Dans nos Higli Schools on enseigne presque toujours le latin et quelquefois le grec. A l'école supérieure française on ne s'occupe pas des langues anciennes, et le programme n'est en réalité que le développement logique, pendant trois ans, pour les garçons et les filles, du programme de l'école primaire élémentaire. Pour les mathématiques on enseigne l'arithmétique et les éléments de l'algèbre et de la géométrie. Il y a aussi un qours de tenue de livres et un excellent cours, quoique élémentaire, de droit usuel et d'économie politique.
Le programme d'études des écoles normales primaires ne diffère pas beaucoup de celui des écoles primaires supérieures. On y remarque, cependant, l'étude de la psychologie, et de la pédagogie, et les élèves de troisième année s'exercent à la pratique de l'enseignement sous la direction d'un maître spécialement nommé à cet effet. Les écoles ont naturellement pour but de préparer les jeunes garçons et les jeunes filles au rôle d'instituteurs et d'institutrices. Il ne se trouve pas eu France d'écoles publiques mixtes, c'est-à-dire pour les deux sexes ensemble, excepté dans quelques hameaux peu populeux, comme dans un si grand nombre d'écoles en Amérique.
L'enseignement secondaire proprement dit se donne dans les lycées et les collèges et n'est pas gratuit. Il est même assez coûteux, mais le gouvernement accorde un certain nombre de bourses dans chaque lycée ou collège. Disons ici qu'on entend par Université de France
l'ensemble du système d'enseignement dirigé par le ^gouvernement, et par Académie les institutions comprises dans une certaine localité. Ainsi l'Académie de Paris fait partie de l'Université de France et signifie les institutions du gouvernement situées à Paris.
Outre les lycées et les collèges, et les écoles du gouvernement, il y a partout en France des écoles privées et des écoles dirigées par les ordres religieux.
L'enseignemet secondaire se divise en deux parties : l'enseignement secondaire classique et l'enseignement secondaire moderne. Il y a la division élémentaire qui comprend la classe préparatoire et les classes de huitième et de septième; la division de grammaire qui comprend les classes de sixième, de cinquième et de quatrième; la division supérieure qui comprend les classes de troisième, de seconde, de rhétorique et de philosophie. Les programmes de l'enseignement secondaire moderne sont à peu près comme ceux du Collège Ohaptal, et ne diffèrent pas beaucoup de ceux de la Bealschule allemande. Dans celle-ci, cependant, on enseigne le latin, mais non le grec qui est remplacé par une étude plus approfondie des mathématiques, des langues modernes et des sciences physiques et naturelles. Dans l'enseignement secondaire moderne français on n'étudie ni le latin ni le grec. Les classes de rhétorique et de philosophie de l'enseignement classique sont remplacées dans l'enseignement moderne par la classe de première (lettres) et la classe de première (sciences). Le baccalauréat de l'enseignement secondaire moderne donne accès à presque toutes les carrières. Il y a aussi dans les lycées des classes de mathématiques spéciales, où l'on étudie l'arithmétique, l'algèbre, la géométrie, la géométrie descriptive, et la géométrie analytique. Dans le cours régulier de mathématiques on n'étudie pas la géométrie descriptive et la géométrie analytique.
L'élève qui a passé son baccalauréat peut se préparer à suivre les excellentes écqles d'enseignement supérieur à Paris, mais il me semble qu'il vaudrait mieux que les études des lycées fussent continuées deux ou trois ans de plus, et qu'il y eût des universités dans les principales villes de France, comme avant la Révolution, et comme en Amérique et en Allemagne aujourd'hui. Le système d'enseignement des lycées me paraît très judicieux, mais je crains qu'il n'y ait du surmenage dans l'étude du grec et du latin. Les programmes de ces deux branches me paraissent surchargés. J'aime beaucoup l'enseignement des langues vivantes, allemand et anglais, commencées dans la classe préparatoire et continuées jusqu'à la fin du cours, dans ia classe de philosophie et dans les classes de première. Il y a aussi des classes facultatives d'italien, d'espagnol et de russe.
A tout prendre, autant que je puisse en juger, l'enseignement à Paris et, par conséquent, en France est excellent. Le gouvernement n'offre pas, cependant, autant de facilité pour l'enseignement supérieur qu'aux Etats-Unis. Chez nous, dans presque tous les Etats, il y a une Université d'Etat où l'instruction est gratuite. En France tontes les grandes écoles d'enseignement supérieur sont à Paris, et cela doit empêcher bien des jeunes gens de s'élever plus haut que le baccalauréat. Le grand avantage de la France sur les Etats-Unis c'est que l'enseignement primaire élémentaire est obligatoire. Par ce système, dans quelques années, tous les Français sauront lire et écrire, et la France n'aura plus à craindre, comme on l'a dit en 1870, d'être vaincue par le maître d'école allemand.
VoYAOE EN Europe en 1805.
(SUITE
Paris, le 5 août 1895.
Le 3 août a eu lieu la séance de clôture des cours de vacances de l'Alliance française. Les professeurs étrangers ne sauraient assez remercier cette patriotique société de l'avantage qu'elle leur oflfre de suivre d'excellents cours dirigés par d'érainents conférenciers. J'ai suivi avec le plus grand intérêt le cours supérieur, et j'ai entendu des conférences savantes et intéressantes de M. Brunot sur la langue du XVlIe siècle, de M. Jacquinet sur la littérature du XVIIe siècle, de M. Donmic sur les romanciers contemporains, de M. Ohailley-Bert sur les institutions de la France, de M. Berr, sociétaire de la Comédie-Prançaisfe^ sur la lecture littéraire et dramatique. J'engage fortement les Américains qui désirent se perfectionner dans l'étude de la langue et de la littérature françaises de suivre avec assiduité les cours de vacances de l'Alliance française. Ces cours seront encore plus complets en 1896 qu'en 1895, et l'on rencontre des personnes très agréables et instruites parmi les auditeurs. M. P. Poncin, secrétaire général de l'Alliance française, met tout de suite à l'aise ceux qui s'adressent à lui, et je dois le remercier sincèrement d'avoir bien voulu m'inviter à donner une petite conférence à la séance de clôture du cours. J'ai eu le plaisir de parler de notre chère Louisiane, de retracer brièvement son histoire et de faire voir l'attachement que portent à la
langue française et à la France les fils des anciens colons qui suivirent en Amérique Iberville et Bienville. M. Fouein est un géographe distingué et ses ouvrages sont enseignés dans un grand nombre d'écoles en France et à l'étranger. Le zèle de M. Foncin, son affabilité, son talent d'orateur, ont beaucoup contribué au grand succès de l'Alliance française, qui compte plus de trente mille adhérents, et dont l'œuvre pour la propagatioVi de la langue française à l'étranger est si utile et patriotique.
Hier, j'ai eu le plaisir de passer une deran-journée à Bagneux, chez M. Henri Vignaud, mon compatriote distingué, qui remplit avec tant de talent les fonctions de premier secrétaire de l'ambassade des Etats-Unis. Je suis parti à onze heures quarante de Paris par l'omnibus de l'Avenue d'Orléans, près de la gare de Sceaux, et une demi-heure plus tard, je me suis trouvé à Bagneux. M. et Mme Vignaud m'ont fait l'accueil le plus aimable. Apiès le déjeuner, M. Vignaud m'a fait visiter son jardin, qui est fort beau, et sa bibliothèque qui est encore plus belle. Il possède une admirable collection de livres concernant l'Amérique, et j'espère qu'il écrira un jour une histoire des pays d'Amérique. Nul ne peut accomplir cette tâche mieux que M. Vignaud qui est, non seulement un diplomate éminent, mais un écrivain distingué.
J'ai passé hier une journée si agréable à la campagne chez M. Vignaud que j'ai accepté avec plaisir l'invitation que m'a faite M. le Dr. Xavier Easpail de venir aujourd'hui déjeuner chez lui, à Gouvieux. Ce petit village se trouve près de Chantilly, à quarante minutes de Paris, et je m'y suis rendu ce matin par le train de 9 heures. Toutes ces petites villes autour de Paris sont intéressantes et se ressemblent. Les maisons sont bâties de pierre, et les rues sont toujours d'une propreté que
nous ne voyons guère dans nos petites villes, et même dans nos grandes villes d'Amérique. ,
M. le Dr. Easpail est fils du célèbre F. V. Easpail, et a écrit lui aussi des ouvrages estimés, entre 'autres, une vie intéressante de son père, et des ouvrages sur l'histoire naturelle. Il possède une charmante propriété : jolie maison, grand parc, jardin bien cultivé. J'ai reçu de lui et de Mme Easpail l'hospitalité la plus cordiale. M. Xavier Easpail continue dignement l'œuvre scientifique de son père, et j'espère que sa santé lui permettra d'écrire encore de nombreux ouvrages.
Je me propose de partir demain pour le midi de la France et pour l'Italie. J'ai passé à Paris un mois que je n'oublierai jamais. La semaine dernière j'ai visité le musée d'etnographie du Trocadéro, le musée Guimet ou des religions orientales, et il ne reste plus à Paris un seul musée où je ne sois allé. Il faudrait des mois pour les étudier, mais on apprend encore beaucoup en les parcourant pendant quelques heures.
Eien ne m'a plus intéressé à Paris que la Comédie- Française, la "maison de Molière." J'y ai vu jouer "Mithridate" et "le Malade Imaginaire." J'ai beaucoup admiré les beaux vers de Eacine, ainsi que ta grandeur d'âme de Mithridate, et la douceur et le ^îourage de la charmante Monime. C'est en voyant jouer un drame classique français que l'on comprend le charme de cette fine analyse psychologique en laquelle excellaient Corneille et Eacine. La longue tirade de Mithridate mourant peut ne pas être vraisemblable, mais elle fait comprendre le caractère du héros, et c'est ce que voulait l'auteur.
Quant au "Malade Imaginaire" il n'y a rien de plus amusant, de plus vrai, malgré l'exagération apparente de certaines scènes qui paraissent un peu grossières aux
hommes de notre temps, mais qui ne choquaient aucunement les hommes et ]es femmes du brillant XVIIe siècle. Le foyer du Théâtre Français est orné de statues des grands auteurs clramatiques, et j'y ai surto'ut admiré le beau buste de Voltaire par Houdon.
Marseille, le 8 août.
Je suis arrivé à cinq heures et demie ce soir à Marseille, l'ancienne ville des Phocéens, et je me suis déjà promené sur la fameuse Cannebière. C'est une rue moins large que l'Esplana^ie à la Nouvelle-Orléans, mais il y règne une animation extraordinaire. Il y a une quantité de cafés avec des tables sur le trottoir, comme à Paris. Demain je vais aller voir la Méditerranée par la célèbre route de la Corniche. J'ai vu la mer un instant près de la ville et je ne sais réellement ce qui est plus bleu, le ciel ou la mer.
De Paris à Dijon la route est très jolie 5 on voit les montagnes de la Côte d'Or, et de Dijon à Mâcon et à Lyon le pays est fertile et admirablement cultivé. J'ai trouvé Lyon une grande et belle ville. Il y a la place Carnot avec un beau monument élevé à la gloire de la llépublique, Ja place Bellecour avec une statue équestre de Louis XIV, et plusieurs autres statues. Le musée de peinture est digne de quelques salles du Louvre. Il y a à Lyon une magnifique église, Notre-Dame de Fourvière, "érigée en exécution d'un vœu porté, le 8 octobre de l'année 1870, au pied de l'autel de l'ancienne chapelle, par Mgr. Ginoulhiac, archevêque de Lyon, parlant, avec une grande foi, au nom du clergé et des fidèles soumis à sa juridiction :
"Voici quels étaient les termes de cette promesse solennelle :
"Nous faisons vœu de prêter un généreux concours à
la construction d'an nouveau sanctuaire à Fourvière, si la très Sainte Vierge, notre Mère Immaculée, préserve de l'ennemi la ville et le diocèse de Lyon.
^^La moitié de la France se trouvait alors en proie »aux horreurs de la guerre ; l'ennemi approchait de Lyon, et selon toutes les prévisions, ne devait pas tarder à en faire le siège, hélas I trop facile.
"Le 1er mars 1871, la paix: était signée, l'ennemi n'avait pas foulé le territoire du diocèse ; li vœu des Lyonnais était exaucé."
Notre^-Dame de Fourvière est bâtie sur une montagne et l'on y monte par un chemin de fer funiculaire. Le coup d'œil est splendide du haut de la tour de l'église. La Saône et le Ehône s'unissent à Lyon, et les deux rivières sont intéressantes. Le Ehône m'a désappointé, ce n'est qu'un ruisseau comparé à notre grand Mississippi. Les ponts sur la Saône et le Bhône sont fort beaux. Lyon possède aussi un ancien Hôtel de Ville avec une statua murale équestre de Henri IV. A côté se trouve le Palais des Arts, en face duquel est une magnifique fontaine par Bartholdi. Le Jardin zoologique et botanique de Lyon est peut-être plus intéressant que le Jardin des Plantes à Pari^.
Le trajet de Lyon à Arles est admirable. On côtoie le Ehône presque tout le temps, et la vallée est entre deux chaînes de hautes montagnes, à droite les contreforts des Gévennes et à gauche les Alpes. Au haut des montagnes, sur les rives du fleuve, ou voit souvent des ruines des châteaux féodaux.
Je suis content de me trouver en Provence, dans le doux pays des troubadours. Il fait très chaud, mais le ciel est si bleu, la végétation si belle qu'on ne regrette pas le climat plus frais de Paris. On voit partout des
vignes sur les coteaux, des amandiers, des oliviers, et des figuiers après avoir passé Arles.
A Avignon, j'ai vu l'ancien palais des papes, et. un peu plus loin, à Tarascon, la ville immortalisée par le Tartarin de Daudet, on voit le palais du bon roi René d'Anjou, père de la terrible et énergique Marguerite, femme d'Henri VI d'Angleterre.
Je me suis arrêté trois heures à Arles et j'ai vu une vraie ville de Provence. J'y ai visité avec le plus grand intérêt l'église 'Saint-Trophime qui date du IXe siècle, et les ruines des monuments romains. Il y a des colonnes imposantes d'un théâtre romain et des arènes magnifiques très bien conservées. Quatre belles tours sarrasines s'élèvent, curieux anachronisme, au-dessus des arènes. Du haut d'une de ces tours, j'ai admiré le beau pays de Provence et son ciel si pur.
En sortant des arènes j'ai passé par de petites rues étroites et pavées d'un caillou pointu jusqu'à un jardin où je me suis reposé à l'ombre de beaux arbres. La chaleur était intense au soleil, aussi je ne suis pas resté longtemps aux Aliscamps, fameux lieu de sépulture du temps des Eomains, et si célèbre encore au moyen âge qu'on en parle dans la chanson de geste de Guillaume au court nez, Guillaume d'Orange, mari d'Orable, la belle Sarrasine.
Les Arlésiennes sont renotnmées pour leur beauté. Je n'en ai vu que quelques-unes, mais leur type m'a frappé. Elles ont les yeux et les cheveux noirs comme du jais et elles portent un grand ruban noir sur un bonnet de
dentelle.
Toulon, le 10 août.
J'ai été enchanté de Marseille, la vieille ville phocéenne et j'y ai passé deux jours très agréables. J'ai mangé de la fameuse bouillabaisse. C'est une sorte de
soupe faite avec du pain et des poissons de différentes sortes. C'est un assez bon plat, mais qui n'a rien d'extraordinaire.
Je ne saurais exprimer l'impression que produit la Méditerranée. Je l'ai vue du haut d'une église construite sur une haute montagne, Notre-Dame de la Garde. Au loin ou voit la mer d'un bleu intense, tout I)rès du rivage une demi-douzaine de rochers escarpés et le château d'If, où Dumas a placé son Edmond Dantès, comte de Monte-Cristo. Dans le port se trouvent d'innombrables navires qui témoignent de l'importance du commerce de Marseille. On monte à Notre-Dame de la Garde par un ascenseur littéralement creusé dans le roc et presque à pic.
On a aussi un magnifique coup d'œil de la mer du tramway qui passe dans le chemin de la Corniche* C'est une route en forme de croissant tout le long de la côte sur laquelle Marseille est bâtie. On y voit de charmantes villas et beaucoup d'établissements de bains.
Il n'y a pas de uionuments intéressants à Marseille, mais les édifices publics sont fort beaux. Il y a au palais de Longchamp un musée, et un peu en arrière, un jardin zoologique. Il a fait très chaud dans la journée mais les nuits ont été fraîches. J'ai eu le plaisir de rencontrer une vieille connaissance louisianaise, un "moustique. A tout prendre la ville'de Marseille m'a plu bien mieux que Lyon qui est, cependant, plus beau. J'ai remarqué avec intérêt Vassent des Marseillais. Je ne dois pas oublier de mentionner le célèbre Prado, une grande rue plantée d'arbres, la promenade favorite de la ville. J'aurais réellement du plaisir à revoir Marseille.
Je suis parti ce matin à dix heures et j'ai eu l'idée de m'arrêter en passant à Toulon. J'ai été très satisfait pendant quelques heures de ma visite, puis n'ayant pu
voir Parsenal et le bagne je n'ai su que faire de mon temps. J'ai pris un petit bateau à vapeur qui fait le trajet de Toulon à Tamaris et cela m'a fait plaisir de naviguer dans la baie de Toulon, sur la Méditerranée. J'ai passé à travers l'escadre des navires de guerre français et j'ai vu aussi des navires du siècle dernier, qui servent maintenant de pontons et qui sont curieux comparés aux vaisseaux actuels ; ceux-là si hauts et si lourds avec leurs doubles et triples rangées de sabords, ceux-ci si sveltes, si légers, avec leurs canons longs, immenses, placés sur le pont. La rade de Toulon m'a beaucoup intéressé. Elle est protégée par un nombre infini de forts placés sur des montagnes, dont la plus haute est le mont JFaron. J'ai été heureux de voir la fameuse montagne d'où Bonaparte chassa les Anglais du port en 1793. Tamaris est un endroit charmant, on voit déjà qu'on est dans le voisinage de Nice et de l'Italie. Partout s'élèvent des palmiers, et les jardins sont remplis de fleurs aux couleurs les plus brillantes. J'ai remarqué sur le quai une statue colossale eu bronze représentant le Génie de la Navigation. En arrière de la statue est l'Hôtel de Ville, orné de belles cariatides par Pnget. J'ai remarqué aussi à Toulon le nouveau théâtre qui peut contenir 2000 spectateurs et l'église Sainte-Marie-Majeure. Je me suis promené en tramway dans les environs de la ville, mais on n'y voit rien que des montagnes surmontées de forts, et des vignes, des figuiers, et des oliviers. Je me suis aperçu que l'on était à la veille d'une élection par les affiches politiques collées partout, où le mot ''mensonges" se voyait en grosses lettres. Je dois croire que les politiciens de la grande république française n'ont pas plus de respect pour leurs adversaires que ceux de la grande république américaine.
Nice, le 12 août Mon neveu, le Dr. L. G. Le Beuf, et sa femme sont arrivés à Nice hier à quatre heures. Ils viennent de Londres qui leur a beaucoup plu. Je suis heureux de pouvoir voyager avec eux car, parfois, je me sens bien triste quand je pense à ma famille dont je suis si loin. . Nous partons aujourd'hui pour Monte Oarlo où nous passerons deux ou trois heures, et npus arriverons à Gênes à onze heures du soir.
Je suis parti hier matin à six heures et demie de Toulon par le train omnibus qui s'arrête à toutes les stations. J'ai pu voir ainsi parfaitement le pays et le peuple. La côte de* la Méditerranée, depuis Toulon jusqu'à Nice, offre un coup d'œil enchanteur. On voit à gauche les Alpes Maritimes et à droite la mer si molle, si douce et si bleue. Au-dessus des Alpes quelques nuages étaient posés, et l'on eût dit d'énorm<?s flocons de neige brillant sur les cimes des montagnes. C'est peut-être à Cannes que le site est le plus joli. La ville est située sur le golfe de la Napoule et, presque en face, se trouvent les îles des Lérins, dont l'une, Sainte-Marguerite, a servi de prison au maréchal Bazaine et au fameux et mystérieux Homme au Masque de Fer. En apercevant l'île il me semblait que je voyais d'Artagnan, comme le raconte si bien Dumas, ramenant à sa prison le frère jumeau de Louis XIV. Nous avons passé aussi au golfe Juan, où Napoléon débarqua en mars 1815, à son retour de l'île d'Elbe. Près de Fréjus on voit un grand nombre de ruines romaineis. Nice nous plaît beaucoup. Ce matin je me suis levé à cinq heures et j'ai gravi une montagne au bord de la mer. De là se déroule un panorama splendide: la ville, placée^ en amphithéâtre sur la mer, et les Alpes en arrière. Il y a partout des palmiers, des figuiers, et tout autour de Nice se trouvent des bois d'oliviers. J'aurais voulu de-
mearer plasienrs semaines dans ce charmant pays. !^îce est la TîUe natale do maréchal Ma^séna, dont (a sratae h^éiève sor noe place pnbliqoe, et dn i>atriote italien Garibaldi.
GêneSf le 13 août.
Nous sommes partis hier à one henre de Ni**»*, et noos Dons sonime.s arrêtés à Monte Carlo, dans la principaoté minnscnle de Monaco. Le châteao du prince est situé sur un rocher élevé, au bord de la mer, et la ville est très pittoresque. La grande attraction, cependant, est le fameux salon de jeu à Monte Carlo. Le casino oit Pon joue est une bâtisse splendi«ie, et les salons sont d'un luxe presque comparable à celai de la galerie des glaces à Versailles. 11 était curieux de voir tout ce monde autour des tables, et Ton pouvait faire une triste étude des passions humaines les plus basses. Que de drames ont eu lieu dans ces salons dorés ! Cela me semblait étrange de me trouver avec des joueurs, moi qui ai une telle horreur du jeu.
Nous sommes arrivés à la frontière vers cinq heures, et là OQ a examiné nos bagages, surtout pour voir si nous avions du tabac. La route de Yintimille jusqu'à Gênes est jolie et pittoresque. La première chose que nous ayons vue en arrivant à Gênes est une belle statue de Christophe Colomb érigée sur une place à côté de la gare. Il y a dans la ville des palais somptueux en marbre et en pierre. Nous avons pris une voiture et dans quelques heures nous avons vu presque toute la ville. La cathédrale est du douzième siècle et construitede marbre noir et de marbre blanc. Je n'ai jamais vu d'église plus imposante. Nous avons visité le palais dn célèbre amiral Doria, le contemporain de François 1er. On y voit des sculptures par Michel-Ange et des pièces d'orfèvrerie do Benvenuto Oellini. Nous avons visité aussi l'Université
dont la colonnade est admirable. Le port de Gênes est un des ports les plus importants de l'Italie etde la Eiviera de la Méditerranée. Nous partons aujourd'hui pour Pise et nous arriverons demain soir à Borne.
Pise, le 14 août.
Nous sommes partis de Gênes vers midi et nous sommes arrivés à Pise à cinq heures. Il faisait excessivement chaud pendant la route, mais c'était intéressant de voir toutes ces villes italiennes le long de la mer, et de hautes montagnes en arrière. Peu après avoir* quitté Gênes nous avons vu les Apennins qui m'ont paru plus hauts que les Alpes Maritimes.
Pise est une ville tout à fait vieille et a eu une histoire intéressante pendant le moyen âge. Elle a été une république importante et la rivale de Gênes, mais elle est tombée plus tard sous le joug de Florence, et on y voit partout les anciens palais avec les armes des Médicis, et les statues de ces marchands devenus princes. L'Arno traverse la ville, et les quais le long de la rivière sont larges et beaux. Pise nous intéresse beaucoup et nous nous sommes promenés en tous sens dans la ville. La cathédrale est magnifique ; nous y sommes entrés pendant qu'on disait les vêpres. L'archevêque oflSeiait et nous l'avons yu bénir les fidèles à sa sortie de l'église. Il est parti dans une voiture attelée de deux chevaux superbes.
La tour penchée est la chose la plus intéressante à Pise ; elle a cent quatre-vingts pieds de haut et elle est construite d'un marbre admirable. Elle penche comme si elle allait tomber et, cependant, il y a des centaines d'années qu'elle est ainsi. J'ai acheté une jolie petite tour en marbre de Carrare. Cette célèbre carrière
n'est pas loin de Pise et nous y sommes passés il y a quelques heures.
Nous partirons pour Borne demain matin à quatre heures. Il me tarde de me trouver dans la "Ville Eternelle."
Algée Fortieb.
(A suivre*)
( SUIT.E
Rome, le 15 août.
Eorxie ! Je puis à peine croire que je suis dans la ville aux grands souvenirs historiques. Nous sommes arrivés hier à dix heures et demie du matin, après un voyage fatigant de Pise, que nous avions quittée à trois heures moins un quart. La route de Pise à Eome n'est pas intéressante; le pays n'est pas montagneux comme de Gênes à Pise, et les champs sont mal cultivés. On y voit des vignes et du maïs, et aux environs de Eome se trouve une grande plaine, nommé la Oarapagna, qui est, dit-on, très malsaine. Nous avons l'intention de prendre cinq grains de quinine par jour, et j'espère bien que nous échapperons à la fièvre romaine.
La ville est grande et belle et il y a quelques rues magnifiques. L'hôtel où nous sommes est sur le Oorso, la rue la plus animée de Eome. Elle est splendidement éclairée à la lumière électrique, et ce soir, à cause de l'Assomption, un grand nombre de maisons «ont illuminées par des lanternes chinoises. A trois ou quatre
rues de notre hôtel il y a une place, étitourée de beaux palais, et au milieu se trouve une colonne érigét^ par l'empereur Marc-Aurèle. Tous les soirs on y fait de la musique, et cela produit un effet étrange de voir cette foule si gaie et si modem» circulant autour de cette vieille colonne romaine, et les descendants, ou plutôt les successeurs des Romains, ne parlant même plus la langue de ceux-ci. On ne peut dire, cependant, que physiquement, les Eomains d'aujourd'hui aient dégénéré. Oe sont généralement de beaux hommes, et les soldats, surtout, sont njagnifiques et portent un charmant uniforme.
Je suis étonné de voir les journaux vendus dans les rues par des fennnes, et j'achète la 2Vi6i*«a que je lis avec grand intérêt Les journaux illustrés présentent une entrevne entre le roi Hnmbert et le général Baratieri, où le monarque fait l'accueil le plus chaleureux au général en chef de l'armée d'Abyssinie. Je suis resté longtemps sur la place Colon na, et cela m'a fait plaisir d'entendre parler l'italien tout autour de moi et de pouvoir poser aux Eomains quelques questions en cette belle langue.
Hier j'ai été à St. Pierre. On est un peu désappointé en voyant l'extérieur de la cathédrale, niais les colonnades, avec l'obélisque et les fontaines au milieu, sont admirables. L'intérieur de l'église est grandiose et imposant. La chose la plus curieuse est une statue en bronze de St. Pierre, dont le pied droit est à moitié usé par les baisers des fidèles. Le tombeau de l'apôtre est au milieu de l'église sous un baldaquin où brûlent perpétuellement une centaine de belles et grosses lampes. On éprouve un profond sentiment de vénération devant le sépulcre du disciple du Christ dans la cathédrale de la chrétienté.
TJii grand nombre de papes sont ensevelis dans l'église et presque tous les, autres sont dans les cryptes. Les statues des papes sont eu général des œuvres d'art et on ne peut décrire tous les monuments et les tableaux que renferme l'église. Il y a des confessionnaux pour entendre les confessions en onze langues différentes. Le Vatican est à côté de îSt. Pierre ; on s'y rend par la colonnade à la droite en descendant de l'oiunibus. Le trajet de la place de Venise à la place St. Pierre est très intéressant. Ou traverse le Tibre près du Château Saint-Ange, et on se sent transporté au temps des anciens Romains, en contemplant les eaux limoneuses du fleuve célèbre sur les bords duquel se. trouvait VUrbSy la Ville^ capitale de VOrhis, le Monde.
Nous avons passé plusieurs heures aujourd'hui au musée du Capitole. Kien ne peut donner une idée des sensations qu'on éprouve en voyant le mont Gapitolin, au-dessus duquel s'élèvent le Palais Sénatorial et le Musée, et de l'autre côté de la rue, à une vingtaine de pieds au-dessous du niveau de la Eome moderne, la Eome antique, le Forum où ont eu lieu tant de grands événements.
Le musée du Capitole renferme des statues admirables de l'antiquité, entre autres le Gladiateur Mourant et la Vénus du Capitole. La Vénus de Milo au Louvre ne me paraît pas aussi belle que celle du Capitole. Les formes de cette statue sont l'idéal du beau et font voir le culte qu'avaient les anciens pour la beauté, de même que le célèbre Gladiateur indique leur culte pour la farce.
En sortant du Capitole nous sommes allés à la Casa Tarpeia, où, dans un joli jardin, on nous a fait voir ce qu'on dit être la roche tarpéienne. Maniius ne courrait guère que le risque de se rompre une jambe, si on le précipitait aujourd'hui du haut de la roche. Il tomberait
d'une hauteur de dix ou douze pieds .dans la petite cour d'une vilaine maison située au bas de la Gasa Tarpeia. Non loin de cette maison se trouve le palais Oaft'arelli, résidence de l'arïibassadeur d'Allema<^ne, et nous n'oublierons jamais l'eau si pure et si fraîche que nous avons bue à une fontaine adossée au palais. Quand on pense que cette eau est conduite à Rome par des aqueducs construits il y a deux mille ans on est émerveillé. Ces aqueducs s'élèvent comme les murailles d'une forteresse dans la Oampa^na, et c'est la première chose que l'on aperçoive en arrivant à Rome.
Aujourd'hui au Oapitole, demain au Forum ! Ne se croirait-on pas contemporain de Oicéron, de César et d'Auguste ?
Eome, le 17 août.
Je suis allé deux fois au Forum Romain, à l'endroit où Oicéron prononçait ses admirables discours. On voit' encore les Rostres, c'est-à-dire la tribune aux harangues. Il y a huit colonnes du temple de Saturne, trois de celui de Vespasien, un s^rc de triomphe de Septime îSévère, trois colonnes du temple de Castor, le portique des Douze Dieux, très bien conservé, un grand nombre de ruines de maisons et de temples, un arc de triomphe de Titus, réellement charmant, un arc de triomphe de Constantin, immense et qu'on croirait bâti de nos jours, enfin un peu plus loin le Colisée. Il ne reste qu'un tiers de ce gigantesqive édifice, mais cela sufiît pour donner une idée de ce qu'il devait être. Il pouvait contenir 87,000 spectateurs et c'était là que les empereurs avaient leurs combats de gladiateurs et de bêtes téroces. Des milliers de chrétiens ont été sacrifiés dans l'arène.
C'est en contemplant le Colisée qu'on se rend compte de la vie étrange que menaient les Romains à la fin de
la Eépublique et du temps de PErapire. Ne rien faire et aller au Oolisée, voilà la vie d'ane grande partie du peiiiple romain. Anssi-quelque vil que fût l'empereur la populace l'adorait b'il donnait parem et' cir censés. Même Néron était populaire. On voit les ruines de la Maison Dorée de ce monstre au Forum.
La colonne Trajane a servi de modèle pour la colonne Vendôme à Paris, seulement elle est en marbre et la cplonne de Napoléon est'en bronze. A la place de la stutne de Trajan on a mis celle de St. Pierre, ce qui est ' un curieux anachronisme. La statue de St. Paul surmonte la colonne de Marc-Aurèle.
Une des choses les plus étonnantes ici c'est la prison Mamertine. C'est un souterrain où Jngurtha mourut de faim, où furent étranglés les complices de Oatilina, et enfin où fut emprisonné St. Pierre avant son martyre. On voit les chaînes du saint, sa figure empreinte par un miracle, dit-on, sur la pierre du mur, et la fontaine qu'il fit jaillir du pavé pour baptiser les prisonniers qui étaient avec lui. C'est un lieu horrible.
Hier nous avons visité au Vatican la Chapelle Sixtine, les chanîbres peintes par Raphaël, et le musée de peinture. Il n'y a rien de supérieur en fait d'art. D'une des fenêtres du musée nous avons pu jeter un coup d'œil sur le jardin du Vatican. C'est un endroit charmant, et la résidence du pape est presque une petite ville. Les gardes du Saint-Père sont des Suisses, et leur costume si ancien m'a fort intéressé. J'ai vu aussi le Musée National, et la galerie Barberini où se trouvent la Fornarina de Raphaël et la Béatrix Cenci de Guido. La Fornarina a des traits étranges et sensuels, et Béatrix une figure d'ange.
Ce matin je suis allé au musée des antiques du Vati- •can ; c'est le plus beau du monde. C'est là que se trouvent
le fameux Apollon da Belvédère, le Laocoon et le Nil. J'y ai remarqué aussi la Véini« de Cnide, le Discobole, un Bacchus barbu, uu Méléagre, et deux admirables sarcophages en porphyre, de Sainte-Hélène, et de Constantia, fille de Constantin. Pour vse ren<ire au musée des antiques du Yatiean il faut faire le tour de la cathédrale Saint-Pierre, et c'est seulement alors qu'on se rend compte de l'immensité de cet édifice. ' J'étais exténué par la chaleur et la fatigue lorsque je suis arrivé à la porte du musée.
J'ai visité aussi la bibliothèque du Vatican. Elle est si grande qu'on fait un mille en allant au bout et eu revenant. Elle contient tous les cadeaux en vases et en objets précieux faits aux papes. J'y ai vu la plus belle Bible illustrée et aussi la plus ancienne. Dans l'aprèsmidi nous sommes allés voir l'église St. Paul. Elle est à quelque distance de Bome, hors des murs dont la ville est entièrement entourée. Pour aller à St. Paul on passe devant le mont Aventin et aussi devant le mont Testaccio qui a plus de cent pieds de haut et qui est formé en entier des débris des grandes amphores qu'on déchargeait dans le port. La pyramide ou tombeau de Castius est située à la porte St. Paul, ainsi que le cimetière protestant. L'église St. Paul est magnifique, de même que toutes les églises de Rome, d'ailleurs. Souvent l'extérieur ne produit aucun effet, mais dès qu'on entre dans l'église on est frappé par la splendeur des fresques, des marbres et des colonnes.
En sortant de St. Paul nous avons été à la belle place du Peuple, et de là à la Villa Borghese, hors des murs aussi. Il y a un beau jardin et un musée qui, malheureusement, était fermé. C'est là qu'est la statue par Canova de la belle Pauline, sœur de Napoléon, en Vénus. Kous avons terminé la journée par une promenade an
Pincio, an parc sur une haute colline d'où l'on voit toute la ville. C'est à Napoléon, roi d'Italie, qu'on doit ce parc. On rencontre partout les traces de cet homme extraordinaire.
La Eôme ancienne est ensevelie sous la Borne moderne, et je pense qu'un jour on trouvera encore bien des chefs-d'œuvre des Romains. Je ne puis me lasser de contempler les r-uines des monuments et des maisons de ce [ïeuple de géants. J'observe avec attention les personnes que je rencontre. Le type à Rome est beau et les femmes du peuple sont jolies quand elles sont jeunes. Beaucoup d'entre elles portent un corset ronge par-dessus leur robe ou un châle blanc bordé de rouge. Au Pincio j'ai vu une voiture traînée par deux ânes minuscules et conduite par un petit garçon de cinq ou six ans. J'ai pensé tout de suite à mon ^etit James aux cheveux blonds.
Il y a en une élection aujourd'hui, et depuis hier les palais de marbre, les églises, les magasins, sont couverts d'aflSches. J'ai remarqué sur les aflSches, comme à Toulon, les mots "mensonges," "calomnies," et "ne votez pas pour Baldassare Odescalchi," " votez pour Avelloni," ^' votez pour Giuseppè del Felice." Odescalchi est un prince dont le nom se voit sur de vieux monuments dans les églises, et les socialistes ne veulent pas de lui.
Le soleil est brûlant, mais les nuits sont fraîches, et à l'ombre il y a toujours une bonne brise. L'eau à boire est abondante et excellente. Je suis étonné de voir 'qu'un grand nombre de rues n'ont pas de trottoirs, et on ne s'en sert guère dans celles qui en ont. On marche autant sur le pavé de la rue que sur le trottoir, qui est très étroit. J'aime à errer à l'aventure dans les rues pour voir le peuple tel qu'il est.
Eome, le 19 août.
Hier nous avons eu une journée bien employée. A neuf heures nous sommes allés à la messe à St. Pierre, la grande cathédrale. L'église est presque entièrement vide et il n'y a que quelques bancs pour s'asseoir. A Paris, à Notre Dame, il y a des chaises pour lesquelles on paie deux sous. On disait la messe des prélats à un des petits autels. Quatre prêtres officiaient et il y avait deux archevêques et une (juârantaiiie de prêtres. La musique et le chœur composé de voix d'hommes seulement, mais voix féminines plutôt que masculines, étaient très beaux. Cela m'a beaucoup intéressé de voir cette imposante cérémonie. Un jeune homme qui se trouvait à côté de nous nous a donné beaucoup de renseignements sur l'église, et nous a dit qu'il était le marquis Luceioliy fils d'un général du pape.
Après la messe je suis allé chercher une permission pour visiter le palais du roi et le Château St. Ange. Le palais de sa Majesté Humbert est situé sur le mont Quirinal; c'était l'ancienne résidence d'été des papes, mais Victor-Bm manuel la leur a enlevée. La demeure du roi est réellement splendide. Nous avons visité toutes les pièces du palais, excepté les chambres à coucher. Le roi et la reine ne sont pas à Eome en ce moment. La reine Margherita est très jolie et le roi est très laid. Le boudoir de la reine, la salle à manger, la salle du trône sont meublés et ornés avec un luxe inouï. Partout des tapisseries des Gobelins, des peintures et des dorures. Le roi est populaire comme son père et mérite de l'être ; ^ j'aurais voulu le voir.
Le Château St. Ange fut construit par Adrien comme mausolée pour lui et ses successeurs, et plusieurs empereurs furent ensevelis dans cet édifice. Lors d'une peste en 590 le pape St. Grégoire le Grand crut voir sur le
haut du mausolée St. Michel remettant son épée au fourreau, indiquant ainsi que la peste avait cessé. C'est ce qui fit donner au tombeau d'Adrien le nom de Château St. Ange. Au haut de l'édifice il y a un Sfc. Michel colossal en bronze rempluçant une statue en marbre qui est maintenant à l'intérieur du château. Les papes firent ajouter un étage au mausolée et s'en servireiit comme forteresse depuis le moyen âge jusqu'à nos jours. Il y a une communication seciète entre le Vatican et le château et en cas d'alarme, le pape allait se réfugier dans le tombeau d'Adrien, qui est presque inexpugnable. Il y a les appartements privés des papes, admirablement ornés ^e fresques par les plus grandies peintres. Il y a aussi dans le château des cachots affreux où furent emprisonnés Benvenuto Oellini, le grand orfèvre, Béatrix Ceuci et sa belle-nière. Ces deux femmes furent accusées d'avoir empoisonné l'une, son père, l'autre, ^on mari. On montre la salle où Béatrix fut torturée. Elle n'avait que seize ans et était d'une beauté angélique. Elle fut décapitée, ainsi que sa belle- mère et son frère, sur le pont en face du château. Le sort tragique de Béatrix a beaucoup ému le peuple, et jusqu'à présent on parle d'elle avec pitié à Kome. L'illustre poète anglais Sheliey a consacré à Béatrix un admirable drame.
Du temps des empereurs il y avait tout autour du château, aux différents étages, des statues en marbre. Pendant le siège de Bome par les Golhs on jeta les statues sur les assiégeants, et plus tard, on en fit des boulets de canon, dont on en voit un grand nombre dans la cour du château.
En sortant du château St. Ange je suis allé à l'église St. Jean de Latran. C'est l'église du pape comme évêque de Rome ; à St. Pierre il est, évêque de toute la chrétienté. L'église est magnifique ainsi que le cloître qui y
est attaché, et tous deux coutieunent les reliques les plus sacrées. A côté de Téglise du Latran est une autre église qui cou tieut l'escalier sacré, c'est-à dire l'escalier par lequel Jésus monta chez Ponce Pilate. Il y a vingthuit marches et on ne peut y monter qu'à deux genoux. Ohaque marche donne droit à onze ans d'indulgences.
Il y a partout ici des souvenirs historiques, tant anciens que modernes. J'ai vu la maison du célèbre poète comique Goldoni,' celle où Shelley écrivit son "Prométhée"et"les Oenci," et le palais Balestro où vécut longtemps et mourut le Cardinal d'York, Henri IX, le dernier des Stuarts. Il n'y a rien de plus intéressant à Borne que les Thermes de Dioclétien. C'est là que se trouvent le Musée National, dans un ancien couvent de chartreux, et l'église Ste-Marie des Anges. Les cellules des religieux sont fort curieuses à voir. Les moines n'eu sortaient jamais et ne communiquaient avec personne. A chaque cellule était attaché un petit jardin. Quelques fleurs et un petit coin du ciel bleu suffisaient à ces hommes qui ne vivaient pas pour la terre mais pour les cieux.
Nous avions espéré voir le pape, mais l'ambassadeur américain n'étant pas à Eome nous n'avons pu obtenir une audience. Je le regrette, car Léon XIII est un homme d'un grand génie et d'un grand caractère. Nous partons ce soir pour Naples ; nous garderons un souvenir ineôaçable des six jours que nous avons passés à Bome.
VOYAQE EN RUROPE EN 1895.
(SUITE
Naples, le 21 août.
Nous sommes arrivés à Naples à onze heures et demie du soir, après une route très fatigante. Nous avons passé devant la célèbre ville de Oapoue, où Annibal a trouvé les délices qui l'ont empêché de prendre Borne et qui l'ont conduit à Zama. Oe pays s'appelle la Campagne Heureuse et il est, en effet, fort beau; très montagneux et pittoresque.
Je me suis levé de bonne heure hier matin et j'ai été me promener sur le quai de la baie de Naples. La vue est ravissante, encore plus belle qu'à Nice. La mer et 1© ciel sont d'un azur admirable, et du côté gauche de l'amphithéâtre, s'élève le Vésuve, dont le cratère est toujours en ébullition. Le soir on voit des lueurs rouges au haut de la montagne et sur les flancs, et dans la journée une fumée épaisse est visible de Thôtel où nous sommes.
Nous sommes partis hier à onze heures pour Pompéi et nous y sommes arrivés à midi. Nous avons vu en passant la petite ville de Portici, immortalisée par l'opéra, *' la Muette de Portici," Tîle d'Lschia, l'île de Oapri où demeurait Tibère et d'où il lançait ses ordres cruels, l'île de Procida, où Lamartine a rencontré Graziella, Sorrente, dont il parle dans son "Premier Eegret," et Oastellamare.
Il faut payer deux francs pour entrer à Pompéi, et la visite dure environ trois heures. Cela produit un© impression extraordinaire de se trouver dans une ville dé-
trnite depuis dix-huit cents ans et retrouvée de nos jours. Les rues ont la trace des roues des chariots, et l'on voit sur les fontaines publiques l'empreinte faite sur la pierre par les niains des personnes en s'appuyant sur le rebord des puits. Dans le petit nausée de Pompéi se trouvent des pains, des ustensiles de ménage, et plusieurs corps, dont la forme s'est conservée presque parfaite dans la lave. Il y a troishommes, deux femmes seules, et deux femmes ensemble, la mère et la fille probablement. En regardant l'empreinte de ces corps humains j'ai failli faire comme Théophile Gantier et laisser tomber " une larme en retard de deux mille ans." Il y a aussi des animaux, entre autres un chien bien conservé.
Dans les boutiques des boulangers on voit les meules pour moudre le blé, et dans celles des marchands de vin se trouvent les réceptacles dont ils se servaient. Les temples, les théâtres, les bains, le forum, sont en meilleur état qu'à Rome et donnent une excellente idée de la vie de ce peuple qui vivait presque entièrement hors du foyer domestique. Cependant leurs maisons devaient, être très jolies et agréables, à en juger par le luxe des fresques, les fontaines, les jardins et le nombre des pièces. Beaucoup de peintures murales sont parfaitement conservées, et il y en a de fort gracieuses. Il y a en a aussi qui donnent une triste idées des mœurs des Romains au premier siècle de l'ère chrétienne. Oe fut en 79, sous le règne de Titus, surnommé, bien à tort, les Délices du genre humain^ qu'eut lieu l'éruption qui ensevelit Herculanum et Pompéi.
Nous avons déjeuné à Pompéi, à l'hôtel Diomède, et de là nous sommes partis, mon neveu, sa femme et moi, pour faire l'ascension du Vésuve. Nous avons été à un petit village à quelques milles de la montagne, puis nous avons pris des chevaux. Le mien était dangereux, et le
guide m'a dorme le sien qui ressemblait à Rossinante. Nous avons pasvsé pendant quelque temps dans un chemin bordé, des deux côtés, par des vignes qui donnent le vin du Vésuve, appelé aussi " lachryma Christi." En approchant de la montagne la végétation s'est arrêtée et nous n'avons vu que quelques arbres rabougris. Nous avons été à cheval jusqu'aux trois quarts de la montagne, qui a 4000 pieds de haut. Mon pauvre cheval me portait sur son dos et traînait un des guides accroché à sa queue. Oe n'était guère rassurant de se voir sur un chemin étroit et l'abîme au-dessous.
L'endroit où nous sommes descendu'^ de cheval est horrible: on n'y voit que d'énormes morceaux de lave durs comme de la pierre et tordus comme par une main de géant. Ma nièce est montée dans une chaise portée par deux hommes, et mon neveu et moi avons essayé de gravir à pied. Nous n'avons pas pu faire dix pas et il uous a fallu monter dans les chaises aussi. C'était une sensation étrange de se voir porté ainsi par ces hommes suant, haletant, mais ne trébuchant jamais. Tout autour de nous la ftimée sortait par les fissures du volcan, et la lave était chaude. Nous avons vu celle de l'éruption de 1884, et je me disais que, d'un moment à l'autre, la montagne pourrait s'entr'ouvrir et nous engloutir dans les flammes. Arrivés presque au haut nous sommes descendus de nos chaises, et traînés par les guides nous sommes arrivés jusqu'au cratère béant, effroyable fournaise. Malheureusement le vent soufflait de notre côté, et la fumée de soufre et de phosphore était si forte que nous avons dû descendre bien vite pour éviter d'avoir le même sort que Pline l'Ancien. Nous avons pu voir, cependant, les lueurs d'un brasier infernal, et d'un côté du volcan nous avons vu la lave incandescente couler le long du monstre enflammé.
Quand nous avons commencé à descendre la montagne il faisait noire nuit et nous nous sommes sentis au pouvoir des dix hommes qui nous accompagnaient. Nous leur avons acheté du vin d'un marchand entrepre*^ nant au haut du volcan et nous leur avons promis à chacun un franc pour " macaroni," ce qui est le pourboire napolitain. C'était fantasmagorique de nous voir descendant à la lueur des torches, un homme tenant la bride de nos chevaux et poussant de grands '* ah!" pour faire marcher les pauvres bêtes qu'ils rouaient de coups. Arrivés à un petit village au bas de la montagne nous avons pris une voiture et nous sommes allés à la ville de Torre Annnnziata 'Oittà, d'où nous sommes partis pour Naples à* dix heures et demie, fiers de notre ascension mais presque anéantis de fatigue.
Ce matin je suis sorti de bonne heure et j'ai été visiter le musée de Naples. Il contient un grand nombre de peintures trouvées à Pompéi. Il yen a de charmantes, parmi lesquelles j'ai remarqué une femme se regardant dans un miroir avec un air de coquetterie des plus gracieux, ensuite des danseuses trouvées dans la maison de Oicéron, les trois Grâces du temple de Vénus, de petits amours, et deux perdrix près d'une gerbe de blé, l'une portant le blé et l'autre tenant un grain dans son bec. L'état de conservation de ces peintures est réellement étonnant. Le musée contient aussi des ustensiles de ménage du temps des Romains, des statues de Pompéi, des tableaux des grands maîtres, des statues de marbre^ d'admirables bronzes antiques et la fameuse mosaïque de la bataille d'Issus.
En sortant du musée j'ai marché dans la principale rue de Naples, la via Toledo ou Eoma, pour voir le peuple, et j'ai vu aussi beaucoup de rues latérales. Oelles-ci, comme à Rome, n'ont pas de trottoirs, et les
piétons, les voitures, les cavaliers, s'entremêlent d'une manière étrange. Il y a à Naples quelques beaux palais, le théâtre San Carlo, le Oastel dell' Ovo, le Oastel Sant' Elmo, et de belles églises, mais ce ne sont pas les monuments que l'on admire, c'est la Méditerranée, c'est la baie aux douces vagues bleues. Elles vous attirent, ces vagues enchanteresses, et l'on voudrait s'y élancer pour joair de leurs tendres et chastes caresvses.
Venise, le 25 août.
Nous sommes partis de Naples le 22, à sept heures cinquante du matin, et sommes arrivés à Eome à une heure. Nous sommes repartis à deux heures et demie et sommes arrivés à Florence à 8 heures quarante-cinq du soir. La route était très fatigante; il faisait chaud pendant les deux premières heures, mais ensuite nous avons eu de la brise. La poussière était terrible ; on peut presque croire qu'il ne pleut jamais en Italie. Deux heures après avoir quitté Rome, après avoir passé la Oampagna marécageuse, le pays était admirable. Partout de hautes montagnes, des villes aux noms historiques. J'ai été content de voir le lac Thrasymène, où Annibal a anéanti une armée romaine.
Florence n'a rien de pittoresque mais contient de beaux palais et de belles églises. La cathédrale est admirable; elle est de marbre blanc et noir et il s'y trouve beaucoup de monuments et de tombeaux. A côté est une tour en pierre de 292 pieds de haut. O'est la célèbre tour de Giotto, d'où l'on a une belle vue de Florence et des environs. On voit les Apennins tout autour et des villas et des jardins. Du haut de la tour je voyais toutes les maisons de la ville. Elles sont de pierre et recouvertes de tuiles et il n'y a pas vestige de cour. Les fenêtres du rez-de-chaussée et du premier
étage sont grillées par de lourds barreaux de fer.
Florence n'a pas de jolies rues et n'est intéressante qu'au point de vue historique, artistique, et littéraire. C'est la ville natale de Dante, dont une grande statue eu marbre orne la place San Oroce. C'est le dialecte toscan, écrit par Dante, qui est devenu la langue littéraire de l'Italie.
J'ai visité toutes les pièces du vieux palais des Médrcis. C'est une sombre construction en pierre grise, au milieu de laquelle s'élève une haute tour. Les fresques des salles sont admirables, surtout de la salle de Léon X, qui était un Médicis. A côté du Palazzo Vecchio est la Loggia dei Lanzi, une arcade où se trouvent des statues par les plus grands artistes. De cette arcade les ducs haranguaient le peuple. Aujourd'hui c'est le rendezvous des hommes de la campagne, qui se réunissent sur la place de la Signoria une fois par semaine, le vendredi, pour faire leurs emplettes,
Florence possède les plus beaux tableaux des grands maîtres, excepté quelques-uns à Paris et à Rome, et des statues célèbres, entre autres, la Vénus de Médicis, qui n'est pas aussi belle que la Vénus du Oapitole à Eome. Les musées sont aux palais des TJfflzi et Pitti. Ce der* nier palais est aussi la résidence du roi d'Italie quand il est à Florence. De même que le Palazzo Vecchio, les Uffizi et le Pitti sont de vraies forteresses et donnent une bonne idée des temps de troubles au moyen âge, quand les Guelfes et les Gibelins se faisaient une guerre acharnée, quand Dante était exilé de sa patrie et allait mourir à Kavenne. A l'église San Croce se trouve le tombeau de Michel-Ange, né à Florence. Les Italiens paraissent fiers de leur histoire et partout dans les rues sont des inscriptions gravées sur des tablettes de marbre, indiquant que tel grand homme a vécu ou est mort dans
cette maison, que tel grand événement y a eu lieu.
Nous sommes partis de Florence le 24, vers six, heures du matin, et nous sommes arrivés à Venise à deux heures. Les voitures des chemins de fer italiens sont peu agréables, et le trajet jusqu'à Venise est fatigant. Bologne, célèbre pour ses musées de peinture et, étrange contraste, pour ses saucissons, est entre Florence et Venise, à moitié chemin. La route est à travers les plus hautes chaînes des Apennins jusqu'à une petite distance de Venise, où I'oîi aperçoit l'Adriatique.
Venise ne m'a pas désappointé et plaît plus que toutes les autres villes d'Italie. Les gondoles sont les voitures de l'endroit et sont très agréables. Il est curieux de se trouver dans une ville où l'on n'entend d'autre bruit que le clapotement des vagues sur les murs des maisons. Hier soir nous sommes allés à la place Saint-Marc, où est l'église de ce nom. C'est là que se trouvent des centaines de pigeons apprivoisés auxquels on jette dés morceaux de pain et qui viennent manger dans la main des passants. A côté de l'église est le palais des doges que nous avons visité aujourd'hui. C'est un splendide édifice, mais qui renferme des prisons affreuses, où étaient détenues les victimes de la tyrannie du Conseil des Dix. Le fameux Pont des Soupirs joint le palais aux prisons. Nous avons été à la messe à Saint-Marc ce matin. Cette église rappelle un peu une mosquée et il s'y trouve de curieuses et anciennes mosaïques. Nous avons visité le musée qui est fort beau, et ce soir nous irons nous promener en gondole à la lueur des étoiles.
Cette après-midi nous avons été à un endroit appelé le Lido. On y va en bateau à vapeur; c'est une île à quelque distance de la ville et renommée pour les bains qu'on y prend. Nous y avons vu un grand nombre de baigneurs des deux sexes et nous nous sommes prome-
nés UD moment sur la plage. L'Adriatiqae est aussi bleue et aussi belle que la Méditerranée, et la vue de cette mer aux grands souvenirs historiques m'a fort intéressé, ir me semblait que je voyais les flottes des Grecs, des Eomains, des Vénitiens, des Turcs, passer devant mes yeux dans une étrange fantasmagorie. Au lieu des galères anciennes il y a dans l'Adriatique, devant Venise, de beaux navires de guerre italiens.
Ce soir, devant le Grand Hôtel où nous sommes, il y a eu une scène vraiment féerique. Une centaine de gondoles brillamment éclairées se sont arrêtées devant nous; elles accompagnaient une gondole toute pavoisée et illuminée de lanternes chinoises et contenant une douzaine de musiciens. Ils ont donné une sérénade charmante; deux femmes surtout avaient une voix ravissante, et pendant deux heures j'ai bien joui de ce concert en plein air, sous un ciel étoile, devant ces palais de marbre, dans ces gondoles si étranges.
Lucerne, le 30 août.
Nous sommes partis de Venise à huit heures quarantecinq du matin le 26 et nous sommes arrivés à Milan à deux heures et demie. Nous avons pris une voiture et nous avons été voir la fameuse cathédrale. Elle mérite d'être appelée la huitième merveille du monde et produit plus d'effet que 8aint-Pierre de Eome. En face de la cathédrale il y a une magnifique arcade, la Galerie Victor- Emmanuel, semblable à la Galerie Humbert à Naples. Milan a des rues très larges, et la ville est grande, belle, et moderne.
A quatre heures et demie nous sommes partis pour la Suisse et dans une heure nous sommes arrivés à Chiasso, la dernière ville de l'Italie sur la frontière de la Suisse. Avant de quitter l'Italie nous avons passé à travers un
pays très pittoresque. Le lac de Garda, le lac Oorao, sont charmants. Nous avons vu, à moitié route entre Venise et Milan, la ville de Vérone, située sur PAdige. Partout dans le nord de l'Italie sont les champs de ba-
taille de Bonaparte en 1796 et 1797 et de la guerre de 1859. Vérone est célèbre par le souvenir de Eoméo et de Juliette. On y montre la tombe de ces amants infortunés et la maison de la mère de Juliette.
A Ohiasso nous avons quitté les chemins de fer italiens, à notre grande satisfaction. Les voitures sont généralement sales, pleines de monde et incommodes. En Suisse c'est bien différent ; il y a d'excellents wagons dans le genre des nôtres aux Etats-Unis, et voyager dans ce paysci est un plaisir. Nous sommes arrivés vers sept heures à Lugano, une petite ville admirablement située sur les bords d'un lac aux eaux bleues, entouré de montagnes de cinq ou six mille pieds de haut. Je n'ai jamais vu d'endroit plus paisible, plus rustique, où l'on se sent l'âme si tranquille, que cette ville suisse de Lugano. Nous y avons passé la nuit et sommes partis à dix heures dix-sept pour Lucerne, où nous sommes arrivés à six heures du soir. Le voyage a été charmant. Je savais que la Suisse était un. pays montagneux, mais je n'avais pas d'idée que les montagnes fussent si hautes. Nous avons passé dans les Alpes, à côté de pics couverts de neige. Tantôt le chemin de fer était sur le côté de la montagne, tantôt il passait à travers la montagne dans des tunnels immenses, et tantôt il suivait la vallée, où l'on voyait des maisons d'une construction étrange et des champs bien cultivés. Ce qu'il y a de plus intéressant c'est de voir un torrent se précipiter du haut de la montagne et rejaillir en cascades sur les rocs. Nous avons côtoyé, pendant deux heures, une petite rivière, le Tessin, formée par les ruisseaux des montagnes et courant avec rapidité sur un lit de pierres.
Nous avons traversé le Saint-Gothard dans un tunnel de neuf milles de long, creusé à six mille pieds dans la profondeur de la montagne. Peu après le St. Gothard
se trouve Flueleu, et là nous avons pris le bateau à vapeur sur le lac de Lucerue. On ne peut rien voir de plus joli que ce l^c.
Il fait une température charmante, même un peu trop frais la nuit. Il y a un monde fou à l'hôtel qui est tout à fait fashiouable, des comtes, des ducs, mais n'ayant pas Pair plus nobles que nous simples citoyens américains.
Lucerne me plaît beaucoup ; c'est un endroit charmant, comme site. Il n'y a pas grand'chose à voir, excepté un jardin représentant les glaciers, et les rochers emportés par la mer de glace, et le lion de Thorwaldsen. Ce lion est superbe; il est creusé dans un roc et représente la fidélité et l'héroïsme des Suisses morts pour la défense de Louis XVI au 10 août 1792.
Nous sommes partis hier à deux heures par le bateau à vapeur qui va à Vitznau, d'où l'on se rend par chemin de fer au sommet du Eighi. Le trajet d'une heure sur le lac de Lucerne ou des Quatre Gantons est admirable. Le chemin de fer du Eighi est une merveille, et dans une heure et demie on arrive au sommet. La monta^rne n'a pas plus de 6000 pieds de haut mais elle est célèbre dans le monde entier, parce qu'elle est entourée de pics grandioses qu'on voit parfaitement du haut du Eighi. L'hôtel est au plus hgCut point de la montagne, et le vent y souffle avec grande violence. Il faisait très froid hier soir et ce matin. Nous avons pu voir une grande partie de la Suisse, avec les lacs, et les Alpes couvertes de neige, et une grande partie de l'Allemagne.
Ce matin nous avons été réveillés à cinq heures par un homme qui soufflait dans un cor des montagnes et
qni faisait uu bruit digne du fameux taureau d'Uri et de la vache d'Uuterwaldeu qui avaient produit une si grande impression sur les hommes de Charles le Téméraire à Grausou et à Moral. (Je moiituguard a chanté aussi d'une voix douce et mélodieuse, et sa musique nous a charmés. Bien ne saurait donner une idée du lever du soleil au haut de la montagne. Il faudrait être peintre pour rendre la splendeur de ce spectacle.
Paris, le 3 septembre.
J'ai quitté Lucerne le 2 août et suis arrivé à Zurich à deux heures, ce qui m'a permis de bien voir la ville avant la nuit. Le lac de Zurich était charmant vu au clair de la lune. Comme tous les lacs suisses il est entouré de hautes montagnes dont l'effet esc grandiose et pittoresque. La ville est tout à fait moderne et très belle.
Je suis parti de Zurich à sept heures du matin et suis arrivé à Bâle à neuf heures vingt. Sur. la route, peu après avoir quitté Zurich, à sept heures trois quarts, on voit les ruines du château de Habsbourg. C'était l'ancienne demeure féodale de ces seigneurs dont l'un d'eux, Eodolphe, devint empereur d'Allemagne. La maison d'Autriche descend de Rodolphe, et il est intéressant de voir le berceau de cette grande famille impériale.
A huit heures quarante-cinq on arrive à la ville de Stein en Suisse, et l'on voit le Rhin pour la première fois. Il coule entre Stein et Saeçkingen en Alleajagne. On côtoie le fleuve presque jusqu^à Bâle. Du côté de l'Allemagne on aperçoit les montagnes de la Forêt Noire. Le Rhin n'est pas plus large à Bâle que le Rhône à Lyon.
A neuf heures on passe devant les salines delà Suisse. On tire l'eau salée des puits et on la fait évaporer. Ces salines fournissent le sel à toute la Suisse.
On arrive à Bâle à neuf heures vingt et on part pour Paris à dix heures vingt. A Bâle la douane allemande examine le bagage et à Petit Oroix la douane française. J'ai traversé PAlsace et ensuite nous avons déjeuné à Vesoul, en France. Nous avons passé par Belfort, l'héroïque ville que les Prussiens ne purent prendre, Ghaumont, et Troyes, à travers un pays presque plat et bien cultivé, et nous sommes arrivés à Paris le 31 août vers sept heures du soir.
Depuis mon retour ici il me semble que la ville me plaît encore mieux qu'auparavant. J'ai été dimanche au parc Monceaux, qui est magnifique^ j'ai visité le nouvel Hôtel de Ville, où se trouvent d'admirables fresques, je suis retourné au Louvre, j'ai été aux magasins du Louvre et du Bon Marché, et j'ai tâché de revoir une partie des monuments que j'avais déjà vus avant mon départ pour l'Italie. Je pars demain pour Londres que je désire beaucoup voir, mais je suis certain que la capitale de l'Angleterre ne produira pas sur moi le même eflfet que celle de la France. Il n'y a sûrement qu'un Paris!