SUITE ET FIN
Londres, le 5 septembre.
J'ai quitté Paris hier à dix heures du matin. La route jusqu'à Dieppe est très belle et j'ai beaucoup admiré la Normandie. Nous nous sommes arrêtés peu de temps à Bouen, où nous sommes arrivés à midi vingt. J'aurais voulu visiter l'ancienne capitale du duché de Normandie, j'aurais voulu aller en pèlerinage à l'endroit où mourut Jeanne, la douce guerrière, mais je n'ai pu que voir en passant les deux admirables églises de Eoueu.
A une heure vingt nous avons aperçu Dieppe et, dix minutes plus tard, nous nous sommes embarqués pour l'Angleterre. Nous avions un excellent navire français, '' la Tamise;" le temps était superbe, et nous avons traversé la Manche en moins de quatre heures. C'est avec peine que j'ai vu s'évanouir les côtes de France, car Dieu sait quand je reverrai ce beau pays. Nous avons débarqué à New Haven vers cinq heures et n'avons pas eu à nous plaindre de la douane anglaise. Non loin de New Haven se trouvent Hastings, où Guillaume <Je Normandie débarqua en 1066, et Senlac, où fut vaincu le dernier roi saxon, l'héroïque Harold.
Les trains anglais sont de beaucoup supérieurs à ceux du continent et vont avec une grande rapidité, au moins cinquante milles à l'heure. C'est avec plaisir que j'ai traversé les comtés de Sussex et de Surrey, où ont eu lieu tant de grands événements. Le pays paraît prospère, et les arbres sont grands et beaux. Il y a sur
les collines d'immenses troupeaux de moutons qui fournissent dVxcellente viande à la ville de Londres. Nous avons passé devant Lewes, où Simon de Montfort, comte de Leicester, a livré bataille à Henri III, et nous somaies arrivés vers huit heures du soir, à Londres, la plus grande ville du monde.
Je suis logé près de Eussell Square, à une petite distance du merveilleux " British Muséum," et j'ai déjà va une grande partie de la ville en voiture et du haut d'un omnibus. Londres me paraît immense et grandiose et elle est remplie de souvenirs historiques, mais il y manque ce cachet artistique qui caractérise Paris d'une manière si absolue. Oe n'est pas qu'il n'y ait pas de musées à Londres, car le Musée National de peintures est admirable et à peine inférieur au musée du Louvre. J'y ai passé plusieurs heures, puis je suis allé à la célèbre Tour de Londres.
Rien n'est plus intéressant en Angleterre que la Tour de Londres. Elle représente presque toute l'histoire du pays depuis le temps de Guillaume le Conquérant qui fit ériger la Tour Blanche, où eurent lieu tant d'événements sinistres, de meurtre^s, d'emprisonnements arbitraires. Sous un escalier de la Tour Blanche furent trouvés les ossements des fils infortunés d'Edouard IV, assassinés par leur oncle, le duc de Glocester, Richard III, le dernier des Plantagenets. Parmi les prisonniers de la Tour de Guillaume de Normandie nous pouvons citer Richard II, qui abdiqua en faveur de son cousin Bolingbrok*e, Jacques 1er d'Ecosse, le roi-poète, et le chevaleresque Walter Raleigh.
La Tour Blanche contient un remarquable musée de vieilles armures, et l'on croirait voir devant soi les différents rois d'Angleterre sur leurs chevaux bardés de fer. Non loin d'Henri VIII se trouve le billot sur lequel
furent décapitées deux de ses femmes, Anne Boleyn et Catherine Howard, ainsi que Marie Staart et bien d'autres personnages historiques. C'était sur Tower Hill que les exécutions avaient généralement lieu, et les corps des suppliciés étaient enterrés dans un petit cimetière attenant à la chapelle de St. Pierre ad Yincula. Outre la Tour Blanche il y a encore douze tours dans l'enceinte de la Tour de Londres, et toutes ont une histoire lugubre. Dans la Tour Bowyer, Clarence, frère ^' d'Edouard IV, fut noyé, dit-on, dans un tonneau de
malvoisie ; dans la Tour Wakefield, Henri VI fut assassiné, et à diftérentes époques la Tour de Londres retint prisonniers Jean Baliol et Da\{*w Bruce, rois d'Ecosse, l'héroïque Wallace, le roi Jean, le vaincu de Poitiers et Charles, duc d'Orléans, le doux poète du XVe siècle. La TourWakefield contient les joyaux de la couronne, dont la valeur s'élève à 3,000,000 de livres sterling. Il y a plus de deux mille diamants dans la couronne de la reine Victoria.
Londres, le 7 septembre.
De bonne heure le 6 j'ai été au British Muséum. C'est
une immense collection d'objets antiques et, en même
temps, une bibliothèque contenant les livres et les
|\ manuscrits les plus rares. C'est là que se trouve la
fameuse pierre Bosetta, où il y a une inscription en hiéroglyphes, en caractères démotiques, et en grec. ChampoUiou traduisit les hiéroglyphes à l'aide du grec et trouva ainsi la clef de l'écriture des Egyptiens. Cette pierre fut découverte par les Français lors de l'expédition de Bonaparte en 1798, mais les Anglais s'en emparèrent en 1802.
Une chose très intéressante au British Muséum c'est une partie du célèbre mausolée érigé à Halicarnasse par
Arthémise, reine de Carie, à son époux Mausole. Il y a la statue du roi en bon état, celle de la reine mutilée, une magnifique colonne, et la tête d'un cheval avec le harnais de l'époque.
Les Anglais, qui ne respectent rien, ont etilevé d'Athènes une partie des frises et des statues du Parthénon, et l'on n'a pas besoin de faire un voyage en Grèce pour contempler les ruines d'un des plus beaux monuments des Hellènes. Les antiquités égyptiennes et assyriennes au British Muséum sont aussi très importantes. ^
En parlant de mausolée j'ai vu celui que la reine Vie- j
toria et le peuple anglais ont érigé au prince Albert. Le monument est réellement magnifique et digne du prince, qui fut un homme excellent et de grand jugement. Là statue de Nelson sur la place Trafalgar, celles de Wellington, du duc d'York, et quelques autres sont belles. Il n'y a pas sur les places et dans les rues autant de statues qu'à Paris. Les monuments élevés aux grands hommes sont presque tous à l'église St. Paul et à l'Abbaye de Westminster. Cette dernière église est le Panthéon et le Saint-Denis de l'Angleterre. Beaucoup de militaires, de poètes, d'hommes d'état, de rois, de reines, sont ensevelis à Westminster. Les monuments sont trop entassés les uns sur les autres et l'édifice il 'a pas l'air de grandeur du Panthéon et des Invalides. Westminster est, cependant, plus intéressant que Saint-Detiis, parce que nous savons qu'à l'Abbaye anglaise il y a de vraies tombes contenant les dépouilles des rois, tandis qu'à Saint-Denis les mausolées sont vides. Il n'y à rien de plus instructif qu'une visite à Westminster ; c'est la meilleure des leçons d'histoire et de littérature. En regardant la statue de Henri Y, au-dessus de laquelle se trouvent la selle, le casque, et le bouclier dont il se servit à Azincourt, on voit passer devant les yeux tous lés
acteurs de ce grand drame qu'on appelle la guerre de Cent Ans. Chaque monument est une page de l'histoire ou de la littérature de l'Angleterre, et cette histoire est souvent héroïque et cette littérature est souvent sublime. Je suis resté une demi-heure sur le beau pont de Westminster pour voir la maison du Parlement et la Tamise. Cette rivière est beaucoup plus large que la Seine et bien plus rapide. Le Parlement est un édifice admirable et grandiose.
Les parcs à Londres sont immenses et fort b^aux et j'ai beaucoup admiré Hyde Park, Eegent's Park et St. Z^" James Park. J'ai vu aussi avec plaisir les palais de la
reine, St. James et Buckingham, le palais du prince de Galles, Marlborough House, la résidence du Lord-Maire, Mansion House, et la célèbre banque d'Angleterre.
Eotterdam, le 10 septembre.
Mes trois dernières journées à Londres ont été bien employées. Le 7 je me suis rendu au Parlement et j'ai visité toutes les pièces de ce beau palais. L'édifice est nouveau et a coûté $15,000,000. On entre par le " Queen's Robing Eoom," où il y a des fresques de la légende d'Arthur et des sculptures sur bois représentant la touchante histoire de Tristan et d'Iseult. Ensuite vient le " Victoria Gallery," qui conduit à une belle salle, " Prince's Chamber," d'où l'on entre dans la Chambre des Pairs. On y voit le trône splendide de la reine, à droite celui du Prince de Galles, et à gauche celui du Prince Albert. Les pairs s'asseyent sur des bancs bien rembourrés et il n'ont pas de pupitres comme nos sénateurs et nos représentants. On passe ensuite par différents corridors ornés de fresques historiques et l'on arrive à la Chambre des Communes. C'est fort intéressant de voir cette salle célèbre.
On va de la salle des OommuDes au Westminster Hall, la seule partie qui reste de l'édifice construit par les rois saxons. La salle est très simple; C'est là qu'Edouard III a reçu David Bruce et Jean le Bon, que Charles 1er a été condamné à mort, et que Cromwell a été proclamé Protecteur. Bien n'indique plus l'instabilité, la petitesse des choses humaines, que le sort du corps de Cromwell. A la restauration de Charles II, le régicide fut arraché de son tombeau à l'Abbaye de Westminster, son corps fut jeté dans une fosse à Tyburn et sa tête fut placée au-dessus de ce même Westminster Hall, où huit ans auparavant il avait reçu les insignes du pouvoir suprême. Le crâne du grand Protecteur resta exposé pendant trente ans et fut enfin jeté à terre par un coup de vent. Telle est la justice des hommes: Cromwell, qui avait rendu l'Angleterre riche et puissante, qui avait abattu le pouvoir despotique d'un Stuart, n'eut pas de tombeau sur le sol anglais, taudis que Charles II, le monarque qui vendit son pays à Louis XIV, repose parmi les grands hommes de l'Angleterre à l'Abbaye de Westminster.
En sortant du Parlement je suis allé au Kensington Muséum. On ne peut dire ce qui se trouve dans ces bâtisses. Ce sont d'immenses musées de tous genre», depuis la céramique jusqu'aux statues antiques et aux peintures modernes. Tout près est le musée des Indes contenant des objets d'une valeur fabuleuse et donnant une bonne idée des habitants et de leurs produits. Dans un autre musée, à côté, se trouvent des modèles de machines de toutes sortes. On touche un bouton et la machine se met en mouvement. Ou voit la première locomotive et aussi un grand nombre de jolis modèles de navires.
J'ai terminé ma journée au musée d'histoire naturelle,
où j'ai vu une admirable collection d'oiseaux-mouçhes empaillés et d'oiseaux de toute espèce avec leurs nids et leurs petits. Oela m'a fait penser à mon nid si éloigné où m'attendent ma femme et mes petits enfants.
Dimanche le 8 tout a été fermé à Londres. Nous avons dîné à deux heures au lieu de sept et tout a été triste et morne. Je me suis promené en omnibus pendant une grande partie de la journée et j'ai vu Waterloo Bridge et les autres beaux ponts de la ville.
Hier j'ai passé plusieurs heures à l'église St. Paul, où il y a, comme à Westminster Abbey, beaucoup de tombeaux d'homniies célèbres. Les plus beaux monuments sont ceux de Wellington et de Nelson. On y voit aussi un monument très intéressant pour un Louisianais, celui de Packenham et de Gibbs, les généraux anglais tués à la glorieuse bataile de la Nouvelle-Orléans, le 8 janvier 1815.
En sortant de St. Paul je suis allé au jardin Zoologique dans Regent's Park et ensuite j'ai fait mes préparatifs de départ. Je regrette de n'avoir pu voir les environs de Londres, mais je suis heureux d'avoir vu la grande ville du peuple anglais, de ce peuple dont l'influence fut si grande sur la civilisation de l'Amérique, ma patrie.
Je suis parti de Londres à huit heures du soir et suis i arrivé à Harwich vers dix heures. Là j'ai pris un beau
bateau, le *' Chelmsford," et le lendemain matin vers six heures je me suis trouvé à l'entrée de la Meuse. Le coup d'œil m'a beaucoup plu: partout des digues, des moulins à vent, de beaux pâturages où paissent de belles vaches, des villages avec de hauts clochers, des manufactures, des bouquets d'arbres. La Hollande est un pays pittoresque et intéressant, et en débarquant à Rotterdam toute l'histoire du vaillant peuple
des Pays-Bas m'est revenue à la mémoire : leur résistance aux ducs de Bourgogne de la maison de Valois, leur lutte héroïque contre l'Espagne, contre Louis XIV, leurs hardis marins, leurs entreprises coloniales.
Quoique cela m'ait fait plaisir de voir Kotterdam, la ville d'Erasme, j'y ai passé une journée assez monotone. Il n'y a pas de monuments à Botterdam, ville commerçante par excellence, aussi je suis resté aussi longtemps que possible au musée de peintures, où j'ai vu des dessins par Bembrandt et Van Dyck, des paysages par J. Van Buisdaël et Simon de Vos, et beaucoup de marines et de scènes de genre.
La ville est coupée en tous sens par des canaux, et un grand nombre de maisons, comme à Venise, s'élèvent directement de l'eau. La coiffure des femmes est curieuse; elles portent un casque doré qui reluit au soleil et leur met comme une auréole autour de la tête.
Je pars pour New York demain à cinq heures du matin par le " Obdam." Je suis bien aise d'avoir vu la vieille Europe, mais il me tarde de revoir mon pays et mon état natal, la douce Louisiane.