‹ Voyage en France (volume 2)Chapitre 1 sur 38 · Voyage en France · texte numérisé non relu

Voyage en France

N élail à ceUe époque de T année qui agite de tant d'émotions diverses les cœurs de la jeune et studieuse population des collèges ; la distribution des prix avait eu lieu le malin môme, et Guillaume Dumonlel, un des lauréats du jour, venait de rentrer dans sa famille pour y passer les vacances. Tandis que sa sœur Henriette examinait avec intérêt les beaux livres qu'il avait reçus, Guillaume , nonchalamment étendu sur un canapé , se reposait, comme on dit, sur ^S ses lauriers, et faisait les plus agréables projets pour passer gaiement ses vacances , projets bien permis à un écolier

laborieux qui a obtenu un prix au concours général et trois au

collège, sans compter les accessits.

« Si mon père le voulait , disait-il , îiu lieu de rester enfermés

h la ville, nous ferions quelque beau voyage.

— Par un beau voyage tu entends sans doute un long \ oyage , interrompit sa sœur ; et lu ne penses pas que les vacances ne durent que six semaines.

— Est-ce que ce temps ne suffît pas pour aller à Rome ou à Naples

par le baleau à vapeur, ou pour voir la Suisse ou les bords du Rhin, ou pour visiter l'Angleterre ?

— Eh bien ! il faudra en parler à mon père.

— De quoi faudra-t-il me parler? dit M. Dumonlel qui rentrait en ce moment.

— D'un voyage que Guillaume aurait envie de faire, mon père, répondit Henriette.

— Et quel voyage?

— Celui que vous voudrez, mon père, dit Guillaume avec gaieté ; que vous me fassiez voir les montagnes pittoresques de la Suisse, les ruines antiques de l'Italie, les monuments gothiques et les merveilles industrielles de l'Angleterre, je m'en contenterai.

— Et tu crois , reprit M. Dumontel , que tu ne peux voir de montagnes pittoresques, de ruines antiques, de monuments gothiques et de merveilles industrielles sans quitter la France ? Quant à moi , il me semble que je serais honteux de visiter les pays étrangers si j'ignorais ce que le mien renferme de beautés ou de richesses. Aussi, si nous voyageons jamais, mes enfants, le premier de nos voyages sera celui de France.

— Je ne demande pas mieux , mon père , s'écria Guillaume , c[ui se représenta à l'instant le plaisir qu'il aurait à visiter un port de mer, à monter sur un vaisseau, à étudier nos monuments nationaux, nos vieilles cathédrales, à se faire l'idée d'une mine, d'une usine, d'un haut fourneau, à voir fonctionner les machines de nos manufactures. »

Henriette était assez de l'avis de son frère , et l'idée de ce voyage lui souriait fort. Elle ne serait pas fâchée de s'assurer par ses propres } eux si les fermières du pays de Caux portent en effet des bonnets aussi hauts et aussi riches que celui qu'elle a admiré cet hiver dans un certain bal costumé auquel elle a assisté. Elle aimerait à prendre sur les lieux le i)alron d'une de ces singulières petites coiffures de velours (jue porleiil les Alsaciennes, ou de ces gracieux capuchons où s'encadre élégainmciil IcMisage des JJéarnaises. 11 ne faudrait |»as cependani la juger sur ces petits instincts de frivolité ; elle a (pielques

pensées plus raisonnables: par exemple, celle d'éludier d'après nature quelques-uns de ces beaux sites de montagnes , de rochers et de cascades, qu'elle n'a vus qu'en peinture ; de copier dans certaines villes quelques beaux tableaux dont on lui a parlé, de dire une prière dans certaines églises, ou de visiter certains lieux de pèlerinage révérés des âmes pieuses. En conséquence , les jeunes gens pressèrent leur père de leur faire faire ce voyage le plus tôt possible, ce à quoi il eût consenti sans doute si la chose eût dépendu de lui ; mais les pères ont rarement des vacances, et cette année, M. Dumontel, sous-directeur au ministère des finances, était par malheur plus occupé que jamais. Son directeur avait obtenu un congé, deux employés étaient malades ; il lui fallait suffire à tout et sans que le travail en souffrît : il n'y avait donc pas d'absence possible.

« Vous avez compté sans votre bote, mes pauvres enfants, dit-il; je suis cloué à mon poste , il nous faut encore renoncer cette année à tout projet d'expédition lointaine. 11 faudra nous borner à quelques parties de campagne, le dimanche; à quelques promenades à Versailles ou à Saint-Germain, ou tout au plus, grâce aux chemins de fer, à une excursion à Rouen ou à Orléans; mais c'est là tout. Cependant , pour vous dédommager quelque peu , en attendant que nous puissions accomplir notre tour de France, j'ai une proposition à vous faire. Vous savez, comme vous me l'avez entendu raconter souvent à votre mère , que , dès l'âge de vingt ans , je commençai à parcourir la France comme secrétaire d'un inspecteur général des finances. J'ai exercé des emplois dans des locahtés diverses ; plus tard, j'ai été chargé moi-môme d'inspections dans plusieurs départements; j'ai fait ensuite nombre de grandes tournées dans le Midi et dans le Nord, dans l'Est et dans l'Ouest; enfin, le poste que j'occupe aujourd'hui à Paris me met encore à môme de recueillir une foule de renseignements de tous les points de la France.

« J'étais curieux , j'aimais à m'instruire ; j'ai toujours eu le goût des arts, et je me suis occupé d'anticiuités; j'ai mis mes missions à profit; j'ai recueilli les dessins de tous nos monuments principaux ; j'ai rédigé mes souvenirs de voyage; j'ai conservé des notes sur nos

richesses agricoles et nos grands établissements dans tous les genres (l'industrie. Voulez-vous me prendre pour votre guide et vous confier à moi, mes clicrs enfants? Tous les soirs, sans sortir de notre petit jardin ( et remercions Dieu qui nous accorde la jouissance d'avoir un petit jardin dans une ville comme Paris) , nous partirons de celte capitale pour quelqu'une de nos grandes villes. J'ose espérer que vous retirerez de nos entreliens quelque instruction, et qu'au bout de six semaines de voyages sur la carte , vous connaîtrez notre chère France aussi bien que moi qui ai passé à la parcourir les plus belles années de ma vie. En toui cas, lorsque viendra pour vous l'heureux moment de voir les choses par vos propres yeux , vous n'en serez ([ue mieux préparés pour les observer avec fruit , puisque vous les aurez une première fois entrevues à travers les récits de votre père. A demain notre premier voyage. »

Guillaume et sa sœur étaient trop raisonnables pour ne pas se soumettre de bonne grâce à la nécessité , et ils acceptèrent avec reconnaissance cette compensation que leur offrait la bonté de leur père.

Meliiii. — Sons. — .\u\errc — Avalloii. — Auliiii. — Cliàlm:. — Miicuii, — Lxoii.

E lendemain soir, M. Dumonlel était assis entre ses deux enfants , devant une table sur laquelle il avait étalé une carte de France, bien éclairée par une Carcel; on voyait à coté de lui un grand portefeuille plein de dessins ou de gravures ; et , feuilletant un manuscrit qui contenait les notes de ses voyages, il commença ainsi :

Par quelle roule allons-nous sortir de Paris ? car vraiment nous avons l'embarras du choix. Je ne sais quel écrivain appelle les grandes routes les artères d'un État ; cette expression est juste , surtout pour la France, où toutes les routes principales partent de Paris, qui est comme le cœur du pays.

Vous savez aussi bien que moi ce que c'est qu'une grande route. Au milieu est une chaussée solide en pavé ou en empierrement. Les deux bas-côlés de la chaussée s'appellent aussi accolements , et sont bordés de fossés où les eaux viennent s'écouler ; une ligne d'arbres plantée de chaque côté de la roule donne de l'ombrage aux \oyageurs.

On divise les routes en cinq classes, selon leur degré d'importance. Celles de première classe partent de Paris et aboutissent à la frontière ; celles de seconde classe parlent aussi de la ville capitale, mais n'aboutissent ([n'a un dief-lieu de département ; celles de

n PREMIER VOYAGE.

(roisièmc classe sonl destinées à joindre entre eux plusieurs départements, sans passer par Paris. Ces trois classes prennent le nom de roules nationales, et sont entretenues au\ frais de l'État. Leur largeur varie de 10 mètres et demi à li mètres, dont 5 mètres et demi ou 7 mètres en chaussée. Des maisons de poste y sont établies, oii Ton doit donner à toute heure du jour et de la nuit des chevaux à tous les voyageurs qui se présentent munis d'un passe-port. Les routes de quatrième classe, ou roules déparlemenlales , conduisent de chef-lieu à chef-lieu, ou mettent en communication les grandes communes entre elles. Elles sont entretenues au\ frais des départements. Leur largeur totale varie de 8 à 10 mètres, et elles n'ont que 4 à 5 mètres de chaussée. Viennent ensuite les routes de cinquième classe, qui joignent entre elles des communes de moindre importance. Elles sont appelées routes de grande vicinalilê ou chemins vicinaux. Elles sont à la charçe des communes qu'elles desservent. Leur largeur totale varie de 6 à 8 mètres, dont 3 à 4 mètres de chaussée.

Je te suppose riche, mon cher Guillaume. Tu montes dans ta calèche de voyage; ton valet de chambre occupe le siège ; on attelle deux chevaux de poste. Le postillon fait claquer son fouet , et te voilà emporté au grand trot , et même au galop ( si tu promets au postillon de lui donner un bon pour-boire, de lui payer de bonnes guides) ; te voilà, dis-je, emporté très -confortablement jusqu'au prochain relai. 11 t'en coûtera par poste , c'est-à-dire pour une distance de deux lieues ou huit kilomètres, 4 francs 50 centimes, sans compter ce que Ion désir de te montrer libéral, ou ton besoin d'aller très-vite, t'aura lait ajouter au salaire légal du postillon. Si tu veux voyager dans un bon style , in a good style , comme disent les Anglais , tu feras précéder ta calèche par un courrier qui , à chaque relai , annoncera ton arrivée ; de manière que tu trouveras des chevaux tout prêts , et que tu perdras moins de temps à relayer.

.le suppose (pie tu ne veuilles pas te servir de ta propre calèche; les maîtres de poste mettront un cabriolet à la disposition , moyennant une rétribution de 1 franc .19 centimes par poste.

Veux-tu aller aussi vite tout en dépensant beaucoup moins? Tu prendras une place dans une des malles-postes qui parlent de Paris tous les soirs à six heures. Tu seras conduit tout d'une traite, avec une vitesse de quatre lieues à l'heure, jusqu'à quelque grande ville, dépourvue de chemin de fer, à l'extrémité du royaume : Strasbourg, Besançon, Marseille, Bayonne. Tu acquitteras le prix de la place en entier avant de partir, et cela à raison de 1 franc 50 centimes par poste. Je te défle d'aller plus vite avec ta voiture et un courrier, môme en payant les plus fortes guides aux postillons.

— Quant à moi , dit Henriette , je n'ai pas de goût pour votre malle-poste. Elle ne s'arrête que pour changer de chevaux; il faut faire cent et jusqu'à deux cents lieues sans descendre de cette boite , si ce n'est pour quelques minutes tout au plus. Puisque je n'ai ni courrrier, ni calèche âmes ordres, retenez-moi tout simplement, mon cher papa, une bonne place dans le coupé d'une diligence. On y est très-bien, absolument comme dans sa propre voilure, et l'on découvre parfaitement tout le pays.

— Nous irons donc dans le coupé d'une diligence. Nous retiendrons nos places indifféremment aux Messageries nationales ou aux Messageries générales. Ce sont deux immenses établissements dont le matériel représente plusieurs millions de francs. On trouve là des diligences qui partent tous les jours dans toutes les directions et pour toutes les grandes villes de la France. Ces voitures ont un aspect très-propre et Irès-rassuranl. Elles sont soumises à l'inspection rigoureuse de la police , et elles doivent être vraiment solides , puisqu'elles sont destinées à recevoir au moins quinze voyageurs avec leurs bagages, et en outre un poids énorme en marchandises. La diligence vide pèse 2,200 kilog. ; on compte que les voyageurs et leurs bagages pèsent 1,500 kilog.; les marchandises 1,300 kilog. ; en tout 5,000 kilog. pour le chargement complet. Au-delà de ce poids, les directeurs encourraient une forte amende.

La construction d'une diligence est si bien entendue, qu'il sulïil de cinq chevaux pour entrauier ces 5,000 kilog. avec une vitesse de trois lieues à l'heure sur les routes ([ui sont bien servies, et où l'on

« J'IIEMIEU VOYAGE.

relaie aussi fréquemment que le font lesmallcs-poslcs. Paris expédie chaque jour par les diligences environ neuf cents voyageurs et 45,000 kilog. de marchandises.

S'ils pouvaient revenir au monde et voir nos malles-postes et nos diligences rouler de ce train , les pères de vos grands-pères seraient bien surpris. Vous aurez peine à croire qu'en 1715 , une voiture publicjue , c'est-à-dire un coche , une sorte de charrette non suspendue, et qui se fermait fort mal (avec des rideaux de cuir) , mettait (rois jours à franchir la distance de 18 lieues qui sépare Paris de Beauvais.

Le prix moyen d'une place dans une diligence est de 45 centimes par lieue. 11 faut compter en général 60 centimes pour une place de coupé. Ainsi , ma chère Henriette , toi qui te piques de devenir une bonne ménagère , indique-moi pour quelle ville lu veux que nous partions ce soir. Calcule sur la carie le nombre de lieues que nous aurons à faire , et porte bien exactement cet article dans notre livre de dépenses. Ne manque pas de calculer aussi le temps que nous resterons en route , et compte ce que coûtera notre nourriture , à raison de deux repas par jour. Le prix des denrées varie d'une contrée de la France à l'autre , et cependant l'usage s'est établi dans toutes les auberges de demander à peu près le môme prix : 3 francs pour un dîner, 2 francs pour un déjeuner; ajoute ce qu'il est d'usage de donnera Ja fille. Le prix d'une chambre varie de 5 francs à 1 franc 50 centimes. Tu comprends que ce ne sont pas là les prix pour les voyageurs à courrier, qui se font servir dans leur appartement et dédaignent la table d'h(Me. Tl faut s'attendre en pareil cas à être forlemeni rançonné. Un règlement de police serait fort utile, qui enjoindrait aux aubergistes d'afficher le tarif de leur hospitalité, ainsi que nos restaurateurs dans les grandes villes annonceni par une cirle le prix de leurs différents mets.

Mais nous avons déjà perdu beaucoup de temps. Pour quelle \ille nous déridons- nous à partir?

— Mon papa , dil Henriette, puisque vous voulez bien me laisser le choix, j'aimerais à commencer par Lyon.

— La \'i\k où se fabriquent les belles étoffes de soie , fit observer (Guillaume en souriant.

— Je n'y avais pas pensé, monsieur le frondeur; j'ai indiqué Lyon parce que ma géographie m'a appris que c'était la seconde ville de France.

M. Dumontel repril : — Partons donc pour Lyon et par la routc^ la plus belle. Nous sortirons par le boulevard Saint -Antoine et la place de la Bastille. Saluons de la main la colonne de Juillet, qui a remplacé le colossal éléphant de plâtre moulé par ordre de Napoléon', et dont les flancs caverneux sers aient, depuis trente ans, de patrie à des générations de rats. Une loi récente vient d'ordonner (pu» ce trophée, consacré au souvenir de l'expédition d'Egypte, sera (Mifin coulé er. bronze , et ira embellir la barrière du Trône.

Avant de passer le pont de Charenton, au confluent de la Seine e( de la Marne, jetons un regard sur notre gauche, et disons adieu

au château de Vincennes et à son donjon, sombre masse quadrangulaire à cinq étages, flanquée de tourelles, (pii domine si Irislemenl toute la plaine. Le généial Dauniesnil, connu du peuple sous le glorieux et naïf surnom de la jambe de bois, s'est immortalisé en défendant deux fois cette forteresse , et en conser\ ant à la France

10 PKEMIKK VOVAGi:.

l'immense matériel qu'elle contenait lors de nos désastres de 1814 et de 1815 ; car Vincennes es( un immense dépùl d'armes et de munitions de guerre. Le donjon a renfermé d'illustres prisonniers d'Etat. C'est là que le grand Condé captif cultiva des fleurs. Mademoiselle de Scudéry lit à cette occasion le quatrain suivant :

En voyant ces œillets qu'un illustre guerrier Arrosait d'une main qui gagna des batailles , Souviens-toi qu'Apollon a bâti des murailles , Et ne t'étonne pas que Mars soit jardinier.

Vous apprendrez , en lisant l'histoire de la révolution , comment ce séjour devait être plus fatal encore à l'un des descendants du héros, le jeune et infortuné duc dEnghien. Dans le fossé du château du côté de l'esplanade , à droite du pont-levis et dans l'angle rentrant formé par la tour de la Reine, on lit sui- un fût de colonne en granit rouge, que supporte une base de marbre noir, cette simple inscription latine : « Ilic cecidit : c'est là qu'il tomba. »

Avant d'être consacré à cette triste destination de prison d'État, le château de Vincennes servit longtemps de demeure aux rois de France.

Philippe-Auguste fut le premier qui entoura le bois de murailh's et construisit à l'extrémité une maison de plaisance pour la saison de la chasse. Le roi saint Louis, bien qu'il ne fût pas ardent chasseur, aimait ce séjour. On lit dans la chronique de Joinville : « Le bon saint, après qu'il avoit ouï la messe, se alloit esbattre au bois de Vincennes, et se seoit au pied d'un chesne, et nous faisoit asseoir tous aui)rès de lui. Et tous ceux cpii avoieni affaire à lui venoieni lui parler, sans ce (pie aucun huissier ne autre leur donnasl empeschenient. » le manoir bûti par PhiUppe-Auguste fut rasé en 1337, et IMiilippe de Valois entreprit la construction du donjon (pie nous Noyons aujourd'hui. Charles V bâtit la chapelle; Louis XI ajouta d'aulr(>s enibellissemenls. Charles IX termina ses jours en ce lieu. Marie de Médicis construisit la magnifique galerie cpie Ton \oit en- ((ire; d'autres constructions sont dues àLouisXlIL Louis XIV avait

de trop beaux palais à liabiter pour songer à honorer jamais Vincennes de sa royale présence. En 1738, Louis XV autorisa le marquis de Furcy à y établir la manufacture royale de porcelaine , qui fut ensuite transférée à Sèvres.

L'école vétérinaire d'Alfort jouit d'une réputation trop grande et trop bien méritée pour que nous passions devant elle en indifTérents. Sa fondation remonte à 1766. Le buste en marbre blanc du fondateur Bourgelat orne la salle du concours. Quelques centaines d'enfants, dont les uns paient une pension et les autres sont boursiers de l'État, reçoivent pendant huit années une admirable instruction à la fois théorique et pratique. La France, qui, proportion gardée, est peut-être le pays de l'Europe le moins riche en chevaux et en bétail, grâce au peu de soins que nos agriculteurs donnent à la multiplication des fourrages, est en revanche le pays où l'on s'entend le mieux à rétablir la santé des bestiaux malades.

Voyez-vous celle riante vallée dans laquelle serpente la jolie rivière d'Yères avant de se jeter dans la Seine auprès de Villeneuve-Saint- Georges? Le grand tragédien Talma a souvent médité sous ses frais ombrages. La modeste maison de plaisance qu'il possédait au village de Brunoy a souvent réuni, parmi les admirateurs de son talent, les personnages les plus illustres de l'Europe entière.

La vieille ville de Melun a cette ressemblance avec Taris qu'elle a pris naissance dans une île de la Seine , et qu'elle en est sortie peu à peu pour s'étendre sur les deux rivages, afin de pouvoir loger ses 9,000 habitants. Melun possède des ruines auxquelles nous nous arrêterons : celles d'un palais où la reine Blanche a tenu sa cour; la reine Blanche , cette noble mère de notre grand roi saint Louis , la pieuse et forte femme qui sut former à tant de vertus l'ilme de son fils, et qui lui disait : « J'aimerais mieux vous voir mort que souillé d'un péché mortel. »

Avant de faire ta troisième, mon cher Guillaume, et d'être en état de coiuiaitre Plutarque dans l'original, tu avais déjà lu avec moi la traduction si belle de notre grand écrivain Amyot. C'était à ton âge un garçon bien pauvre ; il était né à Melun , \o W octobre 1 513,

12 PREMIKU VOYAGE.

de parents tout à fait misérables. Dieu sait commenl il avait pu aller à l'école! Le désir de s'instruire le poussant, il \ inl à Paris. Sa mère ne pouvait lui fournir d'autre secours (jue l'envoi d'un pain par semaine; pour exister, il se fil le domestic(ue de quelques écoliers d'un collège. Le jour venu de la distribution des ]mx , le serviteur f^agnait plus de couronnes que ses maîtres. Au sortir de ses éludes, il obtint une cliaire de grec cl de latin. Sa traduction de Plulai(jue ne tarda ])as à lui valoir la faveur de François ^^ qui lui donna l'abbaye de Bellovane. Il mourut évéque d'Auxerre, bonoré de l'estime des grands et de la vénération publique, dans la quatrevingtième année de son âge, le 6 février 1593. Que son exemple te serve de leçon, mon fils; voilà où peut conduire l'amour du travail et le courage à luller contre l'adversité.

Le Pont de Monlereau-fault-Vonne , c'est-à-dire où l" Vonne faull. tombe dans la Seine , est célèbre par un des plus tristes souvenirs de noire histoire.

— Oui, dit Guillaume, l'assassinat du duc de Bourgogne; j'en pourrais retrouver le récit dans mes cahieis d'histoire.

— Eh bien! voyons ta rédaction; Henrielle ne sera pas fâchée de l'entendre.

Guillaume chercha le cahier, et lut :

« Le malbeuieux roi Charles VI, privé de sa raison et cédani auv conseils du duc de Bourgogne el du roi d'Angleterre, avait longtemps guerroyé conlre son fils le dauphin, depuis Charles VIF. La paix se conclut enfin en 1419. Il fui décidé (pi'une enticvuc aurait lieu entre le dauphin el le duc de Bourgogne sur le pont de Monlereau. A cet effet , deux barrières furent consiruiles sur le pont. Le duc de Bourgogne, accompagné de dix genlilshommes, se ])résenla de son côté et fui iiiIrcMlui! dans l'intervalle réservé enire les barrièics par un des dix genlilshonimes (pii accompagnaient letlauphin, Tannegu> du Chasiel. Le dauphin tendit la main au duc, et conversai! avec lui lorscpje .1. Louvel, président de l'ioNcnce, s'avança vers le dauphin et lui |)arla ii l'oivillc; jiprès (juoi tous deux firent signe à Tanneguy du Ciijislcl. (pii It'Nii sa hache d'armes sur la l(Me du duc. Les sei-

gneurs de Noailles et de Vergy détourneni le coup. Au même iuslanl les gens du dauphin ciienl : Tue! lue! La barrière du ciMé du dauphin s'ouvre, et un grand nombre d'hommes d'armes, embusqués près du pont , accourent. Un homme de haute taille frappe le ducsur la tète d'un coup d'épée; le coup, en descendant le long du Aisage, lui coupa le poignet qu'il levait pour se défendre. La victime était encore debout , lorsque Tanneguy lui porta un coup de hache et l'abattit au^ pieds du dauphin, »

— Ce fut là une horrible action, reprit M. Dumontel, et qui eut de funestes conséquences pour notre pays. Aujourd'hui encore on montre suspendue à la voûte de l'église Noire-Dame l'épée du duc de Bourgogne.

Mais détournons les yeux de cette page sanglante de notre histoire. Vous verrez avec plus d'intérêt, dans cette même petite ville de Montereau, Napoléon accourant, le 17 février 1814, à la tète d'un faible corps d'armée , pointant de sa propre main un canon , et remportant une belle \ictoire sur les Prussiens.

Montereau compte environ 4,500 habitants. Sur la montagne qui la domine s'élève le beau château moderne de Surville.

.l'aperçois Sens. Nous voici en face de vieilles murailles , conservées , réparées , et quelquefois défigurées dans les siècles féodaux , mais probablement de construction romaine. Le temps n'a rien pu contre ces fondations en pierres énormes de quatre à cinq pieds de longueur sur trois à quatre d'épaisseur. La muraille assise sur ces blocs est nue, massive, composée de petits pavés carrés de qnatre à cinq pouces, avec trois rangées de briques de distance en distance. Des neuf portes de la ville trois paraissent dnler d'une époque antérieure au XIV* siècle.

L'intérieur de la ville est d'un aspect moderne. Les iiies larges, propres et rafraîchies par des eaux courantes, rassurcnl loul à fait sur la santé de ses 10,000 habitants.

Tu aimes les belles cathédrales, Henriette; viens admirer celle-ci, dont la construction date du x^ siècle. Ses proportions sont peu audessous de celles de Notre-Dame de l'aris, mais l'ensemble est plus

U PREMIER VOYACK.

svoltc. Le l)al(la(|iiiii à (iiialiv coloniios rorinlliicnnos du maiire-aiilel est (lu sii'clc dernier; Scrvaudoni eu donna les dessins, l'our qui veut étudier les coslumes du temps de François F% il y a dans cette église un mouument précieux : ce sont des bas-reliefs qui ont orné le tomlteau, aujourdhui dis|)aru, du cardinal Dupral. On y remarque Duprat siégeant à la chancellerie ; son entrée à Paris en qualité de légal du Saint-Siège ; le concile où il préside ; l'entrée de son cortège fiuièbre dans la ville de S(mis. On admire encore dans celle église le Trésor, (jui renferme un magnifique christ de Girardon , la chasuble de Thomas Becket, et une foule d'autres objets qui méritent l'attenlion du voyageur.

Quant à loi , Guillaume , je le recommande le Muséum du collège. Parmi les manuscrits, fais-toi montrer le célèbre diptyque qui contient rolTice des Fous et la prose de TAne. Cet office, que l'on peut appeler les saturnales du moyen âge, se célébrait à Noël. L'iuie en élait le héros. On le conduisait en triomphe en chantant : Orienlis parlihns advenlavit asinus pulrher , ce ([ue, pour loi, Henriette, je traduirai par : Du pays de l'Orient un moult bel àne est venu, etc. A quoi les assistants répondaient en refrain: Hi! han! hilhan! Iii! h(tn! chacun s appliquant à braire de son mieux.

Au sortir de Sens, on commence à comprendre ce que c'est que des vignobles en Bourgogne. Partout à l'horizon, le sol crayeux et blanchillrcdes coteaux se dérobe sous un immense tapis de verdure; à mesure (pie vous approchez, vous (hstinguez les larges feuilles de pampre gracieusement découpées , et vous voyez pointer la tête des longs échalas qui soutiennent le cep, pour l'empêcher de ployer sous ses trésors.

Sur l'un des coteaux de la rive gauche de l'Yonne, la viUe de ,loigu\ façonne des douves el relie ses cuves et ses tonneaux. Sa population, aujourd'hui de près de 7,000 âmes, s'est trouvée tro|) il l'élroit dans ses ancieiuies rues torlueuses el (>scarpé(>s. Une boiuie |)arlie s'esl (b'cidée à se ranger le long d'un beau cpiai, el même à |)asser sur l'autre rive. Dans la partie ('levée de la ^ille, un duc de Villeroy enlrcpril de consiruire un cliAleau cpii n'a jamais élé a(•he^é :

DE PARIS A LVON. — BOUKCOGM::. 15

les murs sont en bossages rustiques d'un genre singulier. In aulre château , construit par le cardinal de Gondi , a été détruit en partie.

Te rappelles-lu, Henriette, un certain vin de Bourgogne que notre ami le docteur t'ordonna lorsque lu entras en convalescence à la suite de cette maladie qui nous avait si fort alarmés? Ce vin , l'un des plus fins de ceux que produit la haute Bourgogne, et qu'on ne saurait trop recommander aux estomacs délicats, se récolte sur le coteau de Migrenne. Ce coteau comprend environ vingt hectares.

De ce point de la route , jouissons du beau coup d'oeil que présente la ville d'Auxerre déployée devant nous , et où nous entrerons dans quelques instants.

Auxerre est agréablement situé sur un coteau bordé par l'Yonne, qui baigne une petite ile en face. A quelques lieues plus haut commence la navigation de cette rivière si utile à notre Paris , à qui elle apporte les vins de la basse Bourgogne et environ huit cent mi lit» stères de bois de chauffage. Le quai d'Auxerre, bordé de jolies maisons dont plusieurs sont précédées d'un petit jardinet , présente un aspect fort riant et fort animé. La cathédrale, dédiée à saint Etienne, date du commencement du xi" siècle. Elle a longtemps possédé une statue colossale de saint Christophe , haute de 29 pieds , et qui portait en main un bâton de 32 pieds et de la grosseur d'une feuillette de vin. Le peuple appelait ce bâton la badine de saint Christophe. La statue n'avait d'autre mérite que sa taille. Une décision du chapitre la fit disparaître vers le milieu du siècle dernier.

A gauche de l'autel, contre le pilier de la porte latérale du chœur, il existe un monument en marbre blanc, qui représente un vieillard à longue barbe priant dans une chaire ; c'est un des plus célèbres évêques d'Auxerre, c'est le pauvre et opiniâtre écolier que nous avons vu quitter Melun en sabots pour venir chercher la science et la gloire à Paris, c'est l'illustre et excellent Amyot. Deux seigneurs de Chastellux ont aussi là un tombeau dont le bas-relief, fort curieux, représente la bataille d(; Cravant, qui eut lieu en 1423 entre les Anglais et les Français.

L'horloge d'Auxerre mérite d'être mentionnée. Elle est établie

i6 PREMIER VOYAGE.

sur la porle de la cih' , laquelle porte est conlifîuë aux btilimenls (l'un ancien château des ducs de Bourgogne. Celle porte cl la tour (pii renferme la soiuierie sont d'un effet très-pittores(iue. Le cadran de riiorloge i)résente deu\ cercles concentritjues. Sur le cercle extérieur, on peut voir l'indication du temps solaire ou lunaire, autrement dil (lu temps vrai , celui (|ui est donné par la hauteur du soleil ou de la lune sur l'horizon : en môme temps que sur le cercle intérieur on voit l'indication du lemps mo]ien , celui qui est donné par les oscillations du balancier et la marche des rouages.

La culture de la vigne aux environs d'Auxerre date de fort loin. On lit dans les auteurs latins que, vers l'an 12 de l'ère chrétienne, une disette détermina Donatien, préteur romain, à convertir en terres à blé la moitié des vignobles àWutimodurum : tel était le nom (jue portail en ce temps-là la cité qui devait devenir à notre époque le chef-lieu du département de l'Yonne. Ce qu'elle comptait jadis d'habitants, je ne saurais vous le dire; on lui en donne aujourd'hui 1-2,500.

J'ai éprouvé trop de plaisir à visiter les grottes d'Arcy poui' ne pas vous prier de nous arrêter à la petite ville de Vermanton , sur la ri\(' droite de la Cure. Il nous sufïira d'une courte excursion de deux lieues pour arriver à l'entrée des grottes. Prenons un guide, et armons-nous chacun d'une chandelle et d'allumettes chimiques.

Un largiMestibule s'ouvre devant nous , haut de six à sept mètres, cl dont la voûte plate peut avoir une vingtaine de mètres de largeur. Le sol présente une forte pente ; il est tout parsemé de quartiers de pierre d'une grosseur énorme, qui se sont détachés delà voûte. On passe de là dans une salle d'environ 20 mètres de longueur. A droite, se trouve un lac de iO mètres de diamètre. Si nous avons la curiosité de goûter de celte eau, nous ne lui trou\crons aucun goût désagréable. De cette salle, ou plutôt de celte caverne, nous jjourrons passer successivement dans plusieurs autres, pourvu que nous ne craignions pas de salir nos vêtements ; car le passage d'une salle à l'autre esl (pichpiefois un véritable terrier où il faut se traîner sur les i)ieds et sur les mains.

Ces groUes onl dû êiro creusées par quelques couranls d'eau pendant la longue suite des siècles , à travers une masse calcaire slralifiée, d'environ 30 mètres de hauteur, dont les couches sont horizontales. Ton professeur de minéralogie t'expliquera, mon cher Guillaume, comment aujourd'hui les eaux pluviales pénètrent cette masse rocheuse, entraînent les sels calcaires, et déposent sur les parois des salles une concrétion de chaux carbonatée. Cette concrétion , qui atTecle mille formes fantastiques , devient ce que les savants appellent des stalactites ou des stalagmites. Amusons-nous à projeter la lueur de nos chandelles sur les inégalités de ces parois blanchâtres , sur ces obélisques renversés qui pendent de la voûte , et qui se terminent en une pointe effilée d'où suinte lentement une gouttelette d'une eau pâteuse; et nous verrons ces parois, ces obélisques, refléter toutes les brillantes couleurs du prisme. Pour peu que nous fermions nos oreilles aux locutions bourguignonnes du petit vacher qui nous sert de guide , et que nous donnions carrière à notre imagination , il ne tiendra qu'à nous de nous croire dans la splendide demeure de quelque fée.

Remettons - nous en route. Nous pourrons prendre un avantgoût de la Suisse dans une des promenades de la jolie petite ville d'Avallon. Voyez serpenter la rivière du Cousin dans une étroite > allée de près de cent pieds de profondeur, presqu'à pic , dont les hauteurs sont garnies de pointes de rochers qui percent à travers de riants bosquets; çà et là sont suspendus des jardins en terrasses; à l'horizon s'ouvre une vaste plaine que bordent des forêts. J'ai fait quelquefois le vœu d'être un des G, 000 habitants de ce riant séjour.

Nous nous détournerons un peu pour faiie un pèlerinage à Vézelay. Tous les pèlerins de France savaient autrefois le chemin de son abbaye, fondée au ix" siècle parle comte Ghérard, si connu dans les romans de chevalerie sous le nom de Ghérard de Roussillon. Us y venaient honorer sainte Marie-Madeleine.

C'est à Vézelay que , le 3 1 mars 1145, s'ouvrit le concile où saint Bernard prêcha la croisade. Le roi Louis VII et les seigneurs de sa cour, ainsi que les femmes, la reine en tête , y reçurent la croiv des

\s i'i;i::.Mii;i; vovace.

mains du saint abbé. C'élaienl de petites croix de drap que l'on s'altadiait sur l'épaule. On en avait préparé une grande quantité, qui fut bientôt distribuée. Saint Bernard mit sa robe en pièces pour y suppléer, et les autres membres du clergé imitèrent son exemple.

En 1190, une solennité du même genre se renouvelait au même lieu. Le roi de France Philippe-Auguste et Richard Cœur-de-Lion , roi d'Angleterre, à la tête d'armées formidables, prenaient la croix el recevaient les insignes de pèlerin.

L'église de Vézelay est fort ancienne; la façade, dont les parties basses appartiennent au style roman , a subi plus tard une restauration gothique. Ses trois portes, ornées de sculptures et flanquées de deux tours, dont une seule existe aujourd'hui, donnent entrée à une première église dite des calêchumènes , disposition qui rappelle les temps primitifs où l'entrée de l'église n'était accordée qu'aux chrétiens. De cette église on passe par trois autres portes dans la grande église, où l'on conserva longtemps, dans la crypte ou grolle souterraine au-dessous du chœur, les reliques de sainte 3Iarie-Madeleine.

Poussons une autre ex cursion d'Avallon à Semur , ville de 4 , 000 âmes, dont l'importance ancienne est attestée par ses vieilles murailles conservées en partie , ainsi que par son donjon flanqué de quatre tours d'une hauteur et d'une grosseur peu communes.

L'église paroissiale est un bel édifice gothique, bâti en 1065 par le duc de Bourgogne Robert P% pour expier, dif-on, l'assassinai (pi'il avait commis de sa propre main sur son beau-père. Au-dessus du portiiil, ([uatre bas-reliefs représentent le crime, l'expiation du crime , el la mort de Robert , qui passe la barque à Caron , accompagné d'un moine. Les artistes du moyen âge, à l'imitation des poètes, ainsi que Wichel-Ange l'a fait d'après Dante dans son Jugement dernier, se plaisaient à introduire le batelier mythologique dans les siij<'ts chrétiens.

Maintenant gagnons Saulieu, \ille de 3,000 âmes et patrie de Vauban. On nous y montrera les restes d'un temple dédié au soleil. Jadis un bois sacré servit en ce lieu de demeure aux druides.

Au scMlir de Saulieu, nous IVaiichirons une suite de hauteurs.

DE PARIS A LYON. — FiOlRLOGM:. 19

Elles apparlienneni à la chaîne de monlagnes regardée comme une des grandes ramifications des Alpes , et qui sépare le bassin de la Seine du bassin de la Loire. Guillaume , qui a lu son Homère , te dirait, ma chère Henriette, à l'imitation du grand poêle : « Nous quittâmes ceux qui boivent les eaux de la Seine, et nous vînmes parmi ceux qui boivent les eaux de la Loire. »

Nous voici à Autun , une des plus anciennes cités des Gaules. César la nomme Bibracle , capitale de la république des Éduens. 1! ne la soumit qu'après la sanglante bataille d'Alise , où combattaieiU 35,000 Éduens. Les Romains la qualifièrent soror et œmula Romœ, la sœur et l'émule de Rome. Ruinée par un lieutenant de César à la suite d'une révolte, elle dut sa renaissance à Auguste, et prit alors \e nom cV Aaguslodunum , d'où, par contraction, l'usage a fait le nom actuel Autun.

Auguslodunum posséda les plus célèbres écoles de toutes les Gaules. A l'instar de Rome, elle eut son capilole. Quelques antiquaires le placent dans la rue des Bancs, où l'on voit encore aujourd'hui une tour et l'emplacement d'une porte.

Les murailles de cette cité puissante formaient un circuit d'environ 7 kilomètres. Les parements extérieurs étaient composés de petites pierres de grès taillées avec un soin extrême. Elles paraissent avoir été d'une hauteur considérable , puisque les débris qui subsistent aujourd'hui ont 4 mètres d'élévation sur 7 à 8 d'épaisseur. A l'orient delà ville et près des anciennes murailles, les ruines d'un théâtre, disposées en demi-cercle, présentent encore une élévation de plus de 8 mètres. A peu de distance , on voyait , au siècle dernier, les vestiges d'un amphithéâtre. Ils ont disparu sous des constructions récentes. Il était de forme elliptique, et avait un étage de plus que celui qu'on admire à Nîmes. Le temple de Janus, dans la plaine qui s'étend le long des rives de l'Arroux , était de forme carrée. Trois faces existent encore, et portent 22 mètres de hauteur sur 17 mètres de largeur. Les murs ont 2 mètres d'épaisseur. C'était de la brique revêtue de pierres d'un très-petit échantillon. La porte d'entrée regardait l'orient; on voit encore le massif du perron.

Près du pont d'Arroux , deux étages de murailles circulaires percées d'arceaux ont appartenu à un temple de Plvilon. Les antiquaires retrouvent aussi les traces de plusieurs autres lemples sur différents points de la ville moderne. Le musée est riche en fùls de colonnes , chapiteaux, fragments de bas reliefs et de pavés en mosaïque, etc. La collection de médailles se compose de plus de 3,000, parmi lesquelles il en est plusieurs fort rares; quelques-unes même paraissent être inédites. Aujourd'hui, nous aurons de plus à admirer la collection de M. Jovet , bibliothécaire de la ville , dont on vante le savoir et la complaisance. 11 a fait faire à ses frais des fouilles qui ont donné d'importants résultats. 11 a découvert une très-belle mosaïque représentant le combat de Bellérophon contre la Chimère , plusieurs pierres gravées, la plupart d'un magnifique travail, et un grand nombre d'ustensiles antiques, de charmantes statuettes, de belles poteries, de bronzes rares; enfin beaucoup d'objets du moyen âge d'un grand intérêt, entre autres une partie du tombeau de Brunehaut , trouvé lors de la démolition de l'ancienne abbaye Saint-Martin.

La cathédrale, monument du xi*" siècle, est remarquable par l'élévation de son aiguille , et à l'intérieur par les sculptures variées qui enrichissent les chapiteaux. On admire surtout ceux de gauclie, qui représentent, l'un, Androdès et son lion, l'autre, le loup et la cigogne.

Sur la place de la cathédrale , une gracieuse et élégante fontaine d'ordre ionique porte la date de 15i3, et atteste le bon goût des artistes de la renaissance. On retrouve ce même bon goût dans une tour qui porte le nom de tour de François 1".

De la ville d'Aulun, jadis brillante et embellie par les arts, et qui ne compte guère aujourd'hui plus de 11,000 habilanls, passons au bourg du (jcuzol , dont la prospt'rilé se fonde sur le labeur des forgerons.

La population , d'environ k ,000 Times , doit ses moyens d'existence à l'établissement de forges et fonderies qui date de 17'Î7, un des plus vastes en ce genre qui existent en France. Il a subi des changements iui|)(»rlaiils (le|)iiis une (piiiizaine d'aïuiées. Il consiste au-

jourd'luii en 4 hauls fourneaux où Ion fond le minerai de fer, el 32 fours à réverbère où l'on alTîne la fonte. Ajoutez un atelier de moulage et un atelier pour la construction des machines à \apeur.

Vous allez me demander, mes enfants, ce que c'est qu'un haut fourneau et un four à réverbère; je vais tïlcher de vous l'expliquer en peu de mots, à l'aide de notes que j'ai empruntées à quelques ouvrages et surtout à un excellent livre de M. Francœur, les Éléments de Technologie.

Le fer s'obtient des minerais qu'on rencontre en mille lieux dans le sein de la terre, car le fer est le plus répandu des métaux. On le trouve presque partout dans les sables, les argiles, les eaux , les substances animales et végétales, etc. On l'extrait principalement des minerais d'oxyde de fer, colorés en rouge, brun, jaune ou noir.

La fonte du minerai s'opère dans de hauts fourneaux, ainsi nommés parce qu'ils ont jusqu'à 10 et 14 mètres d'élévation. Représentez-vous la forme d'un vase arrondi qui serait étroit à son col , irait en s' élargissant , et puis, à partir du ventre, se resserrerait vers sa base. Imaginez que cette base aboutisse à un canal étroit par où le contenu du vase descend dans une caisse carrée. Sur une face du canal étroit et à fleur de la caisse, ménagez une ouverture. Construisez le vase en briques , le canal d'en bas et la caisse en pierres les plus réfract aires , c'est-à-dire qui résistent le mieux au feu , et donnez à cet ensemble une solide enveloppe de maçoimerie présentant à l'œil une pyramide tronquée ; vous aurez un haut fourneau.

Votre caisse en pierres réfractaires a sur le devant une plaque qui s'ouvre. Vous l'ouxrez, et vous placez là du coke allumé; le tirage, pour la combustion, s'établit dans toute la longueur du fourneau. Vous jetez alors d'autre coke par le col du vase, c'est-à-dire le haut du fourneau, et vous continuez progressivement jusqu'à ce (pie le fourneau soit plein. Pour activer la combustion, vous avez ménagé deux petits conduits à travers la maçonnerie et les pierres réfractaires du canal d'en bas. A ces conduits vous appliquez le bout de deux énormes machines soufflantes qui sont mises en mouvement par une roue cl un cours d'eau. Il Tant ([uelquefois tiois jours poui' emplir

le fourneau jusqu'à l'ouvoilin-o du col cl pour que loule celle masse soit incandcsccnle.

C'esl alors seulemenl que vous jelez votre minerai par celle ouverture (lu col du fourneau : dans leur lan^a^e énergique, les ouvriers l'ont appelée (jueulard.

A mesure que vous jelez du minerai, vous avez soin de jeler eu même temps du nouveau coke* pour que le feu ne perde pas de son inlensilé, el aussi une cerlaine quanlilé de pierre calcaire ou lien d'argile, qui doit se mélanger avec le mêlai quand il entrera en fusion , afin de le rendre plus coulant . Ce qui est destiné à se mêler ainsi avec le métal s'appelle la casline.

Le minerai , la castine el le coke , tout cela descend pêle-mêle du gueulard dans le ventre du fourneau, qu'on appelle la c»/re;lou( cela arrive à l'endroit oii le fourneau se resserre près de la base. Celle partie prend le nom iVèlalage.

Là, les matières s'étalent el se lrou\enl favorablement exposées à une liante température, justju'à ce qu'elles parviennent à s'écouler l)ai' le canal étroit qui occupe la base du fourneau. Ce canal reçoit le nom d'ouvrage. C'esl là en efTet , sous le jeu des deux puissants soufflets, que s'accomplit l'œuvre. Là se trouve le métal en fusion, la fonle , abandoiuianl le coke plus léger qu'elle, mais entraînani la caslinc, avec laquelle elle s'est unie.

Dans l'ouvrage, qui est la partie où la lempéralure atteint le plus liaut degré, la castine passe à l'état de vitrification, el le métal l'abandoiuie pour descendre seul jusque dans la caisse du fond , qui s'appelle le creusel. L'ouverture latérale, ménagée au bas de l'ou- \ rage et à fleur du creusel, laisse échapper la castine vitrifiée et beaucoup des scories et impuretés qui surnagent sur le métal : cette ouverture s'appelle la iijmpe. Vers le fond du creuset , la fonte trouve un conduit d'écoulement que l'on bouche à volonté avec un tampon.

Avant (le convertir en fer cette prc^nière fonte, il faut Vaipuer, c'esl-à-dire la purifier en la fondant de nouveau, opération qui s'accomplit dans un foiu' à léxerbère.

DE PAHIS A LYON. — BOUIU.OGIS E. «23

C'e.sl un tour consduil en matériaux réfractaires. Sur uu (eu de houille, activé par une machine soufflante, on lait griller les blocs de fonte. La voûte de ce four, très-surbaissée à l'extrémité, réverbère, c'est-à-dire renvoie énergiquement la chaleur. Une cheminée de 12 à 13 mètres d'élévation détermine un violent courant d'air, que l'on peut cependant modérer à l'aide d'une soupape qui ferme à volonté le haut de la cheminée. L'eff'et de cette température élevée et de ce courant d'air sur le métal est de le faire entrer une seconde fois dans un état voisin de la fusion, et de déterminer la séparation de ce qu'il peut renfermer de substances étrangères. Lorsque les grains de fer s'agglutinent et commencent à former une masse pâteuse, l'ouvrier enlève un fragment de cette masse à l'aide d'un ringard, longue barre de fer pointue , et le porte sur une enclume où il est frappé par un énorme marteau qui souvent pèse jusqu'à 3,000 kilog., et qui est mis en mouvement, soit par un cours d'eau, soit par un autre moteur.

Une fabrique de cristaux , fondée dans le principe à Sèvres en 1786 sous le litre de Manufacture des cristaux de la reine , avait été transportée au Creuzot, où elle trouvait à s'alimenter plus facilement de combustible dans les riches mines de houille du voisinage. Ce magniGque établissement , qui livrait au commerce pour plus de 80,000 fr. de produits par mois, n'existe plus aujourd'hui.

Franchissons les hauteurs qui séparent sur ce point le bassin du Khône de celui de la Loire, et rendons-nous à Chalon-sur-Saône.

Cette ville de 13,500 âmes est toute commerçante. Elle doit sa prospérité au canal du Centre qui unit la Loire à la Saône , cette imposante tributaire du Rhône, et qui met ainsi le port de Marseille et la Méditerranée en communication avec le port de Nantes et l'Océan. Châlon doit bénir la mémoire de Gauthey, l'ingénieur en chef de l'ancienne province de Bourgogne. C'est lui qui , en 1783 , fournil les plans de ce canal de \ingt-quatre lieues de longueur, et obtint des états de Bourgogne l'argent pour les travaux. Il fut assez heureux pour le terminer en 1792. Trois ans après, la na\igation commença à y prendre de l'activité, et ses 300 écluses s'ou\ rirent à

-i'^ PREMIKK VOYACE.

(le nombreux Irausporls. Aujourd'hui Cliàlon expédie annueilemenl, sur 5,000 bateaux, dans le nord et l'ouest de la France, des vins, des bois , de la houille , des fers, des meules, des pierres à bAlir, elc. Non loin de CluHon est la verrerie de Lamotte , qui fabrique par an un million de bouteilles destinées toutes aux vins fins de la Bourgogne.

De Chiilon, quand le temps est bien clair, l'œil peut deviner le sommet des Alpes au-dessus de la ligne que forme le Jura.

Nous avons à nos ordres un bateau-vapeur si nous voulons descendre rapidement la Saône jusqu'à Lyon ; mais , comme notre but est de nous instruire, je pense que vous préférerez la route de terre; d'ailleurs j'ai peu de sympathie pour celte rivière aux rives plates, qui, depuis plusieurs années, ne manque pas, à chaque saison pUnieuse, de sortir de son lit et d'envahir la contrée en exerçant d'horribles ravages. Les ingénieurs prétendent qu'ici ce n'est pas la nature qui est coupable, et qu'il conviendrait d'accuser la cupidité des propriétaires des montagnes du Jura. Ils ont défriché sans prudence trop de terrains boisés, et les eaux des torrents, qui ne sont plus ralenties dans leur marche, descendent trop brusquement des hauteurs. Le lit de la rivière destiné à régulariser la conduite de toutes ces eaux et à les décharger sagement dans le Rhône, a cessé d'être toujours sudisant à les contenir.

Tu as copié quelquefois des tableaux du peintre Greuze , ma chère Henriette ; tu t'es sentie doucement attendrie devant ces naïves et vénérables figures de vieillards, ces délicieuses têtes de jeunes filles rêveuses et d'aimables enfants. A^eux-tu voir la maison où il naquit? demande-la à quekiu'un des habitants de la petite ville de Tournus. (Guillaume se fera montrer, sur la place de l'hôtel-de-ville , une colonne dont le fût , d'un seul bloc de granit , a environ 6 mètres. Elle paraît avoir appartenu à un temple romain. Ce granit ne provient pas des carrières du pays. On prétend qu'elle a été trouvée dans la Saône.

Mâcon, ville de 13,000 habitants, possède une église paroissiale «pii est belle, mais tout à fait moderne. Elle fut commencée en 1810 cl consacréecn 1810. L'liistori(pie de ce monument est assez curieux.

DE PARIS A LYON. — BOL KGOG.Nt:. 23

Les démolisseurs d'églises avaient, en 1793, Iravaillé à Mdcon avec tant d'ardeur, que de douze églises qu'avait possédées cette anli(|ue cité, il ne restait plus que des ruines. Lorsque dans l'hiver de 180i le pape Pie AU, traversant la France pour venir à Paris sacrer Napoléon empereur, passa par celte ville , faute d'un édifice consacré au culte , Sa Sainteté fut obligée de célébrer la messe dans ses appartements, les Maçonnais s'étaient, de plus, prononcés chaudement contre la nomination de Bonaparte consul à vie. Le nouvel empereur, pour se gagner leur affection , imagina d'accorder à la ville de Mâcon ce qui restait de biens nationaux non vendus dans le département, sous la condition que le produit de la vente de ces biens serait employé à la construction d'un édifice religieux.

I\Iàcon existait avant la conquête romaine, et fil partie de la république desÉduens, dont l'oriyine remonte à la plus haute antiquité. Sous la domination romaine , elle devint un dépôt d'armes et fabriqua des flèches et des javelots. Des monuments de cette époque il ne reste rien cpie des débris de colonnes , des vases , des statues , des médailles, et surtout deux pierres conservées dans les jardins de la [iréfeclure : l'une est un fragment d'autel à Jupiter -Tonnant, l'autre est un débris de tombeau. Un pont de douze arjhes réunit la ville au bourg de Saint-Laurent, qui appartient au département de l'Ain. Le peuple se plaît à attribuer ce pont à César; les antiquaires n'en font pas remonter la construction au delà du xi'' siècle.

Tu es sobre, comme il convient à Ion âge, Guillaume; je l'engage à continuer ainsi toute ta vie ; cependant il me paraît didicile que la réputation des vins de Màcon ne soit pas arrivée jusipi'à loi. Mais je crois que tu apprendias a\ec plus de plaisir que cette ville est la patrie de notre grand p(»tMeM. de Lamartine.

Je veux même ([ue nous me deviez un plaisir plus complet; suivez-moi à cinq lieues de Mâcon , dans une vallée profonde des premières montagnes du Charolais.

Deux chaînes de ces monlagncs élcNccs mous enloureul aNcc leurs crêtes rocheuses, découpées en dents inégales, et leurs lianes cou- \erls de bois et de culluics xariées. Au fond (|e la vallée, un lideaii .

-26 imil:mii:ii vovac;^.

(le saules , de hêtres el de peupliers , indique à travers les prairies le cours sinueux d'une petite rivière. Arrêtons-nous à ce village , dont un vieux château , aux larges tours el aux murailles massives , couronne le sommet. C'est le château de Saint-Point, la retraite favorite du poète. Les fossés, les ponts -levis, les fortifications, n'existent plus ; la révolution les avait détruits en partie ; des jardins les remplacent. Nous ne quitterons pas ce séjour sans aller dire une prière à la chapelle que le pèlerin de Jérusalem a fait construire sur le tombeau de sa mère et de sa fille.

Avant de quitter le département de Saône-el-Loire , Henriette sera bien aise de connaître le costume des Mâconnaises. 11 se compose d'une jupe de drap bleu foncé et d'un corset pareil, dont les coutures sont marquées pai' une broderie rouge. J'ai vu à Mâcon une femme vêtue de ce costume , et son corset avait en outre de longues basques à la provençale, liserées de ridjans de laine rouge. Elle était coiffée d'un bonnet, et , par-dessus, d'un très-petit chapeau rond et plat en feutre noir, posé , non sur l'oreille , mais sur le devant de la tête. En descendant la \ allée de la Saône, on ne voit plus aux paysannes ce petit chapeau maçonnais; elles portent un bonnet de dentelle qui laisse voir leurs cheveux relevés en chignon; les jupes sont de couleur claire, vert tendre ou Isabelle, quelquefois ornées d'un large galon d'argent , avec un tablier de toile ou de soie rose, des souliers noirs à petits talons , des boucles d'oreilles d'or ou d'argent , et au cou des colliers qui se composent d'une petite plaque carrée soutenue par trois rangs de chaîne.

Villefranche est une \ ille de 7 , 300 âmes, qui Ole le coton et fabrique (les étoffes et de la toile. Un sire de Beaujeu, Himbert IV, sous la protection de qui elle se plaça lorsqu'elle commençait à se former ^('^s le milieu du xi* siècle, lui permit de changer son premier nom fjiinia eu ccltii de Villefranche; et en effet il lui octroya certaines IViiMcliises.

Paruu CCS IVanchises, ma pau\re lleiuiette, il en est une qui \a le donner luie triste idée de la condition des femmes de cette ville naissante, cl (|iii le fera iK'iiir IHeu d'èlre ncc dans un lemps meilleur.

DE PARIS A I.VO.N. — liOl IKiOf. N K. 27

Dans la charle oclroyée par le haut cl puissani comlc et seigneur, en un mauvais lalin que je traduis tanl bien que mal, il est dil : « S'il arrice à un bourgeois de frapper ou de (jalonner sa femme, le seigneur n'en fera nul bruit , il ne prétendra , ni ne lèvera aucune amende , à moitis gue mort ne s'en soit suivie. » Fuyons ces vilains souvenirs, el courons jusqu'à Anse, jadis colonie romaine, fondée par l'empereur Auguste. 11 lui donna le nom d'Antium en souvenir d'une ville \oisine de Rome, el célèbre parce qu'on venait y consulter les sorts dans le temple de la Fortune.

V^ous ne douterez pas que la campaiîne ne soit belle quand je vous aurai cité le proverbe du pays :

De Yillefranchp à Anse

La pins helle lieue de France.

De l'autre coté de la Saône , sur le penchant d'une colline que couronnent les ruines d'un château gothique, se développe en amphithéâtre la petite et antique ville de ïrévouv, qui compte moins de 3,000 habitants. Elle a joui , pendant le siècle du grand roi , d'une haute réputation littéraire. Tu te rappelles, mon cher Guillaume , que Boileau fait mention des journalistes de Trévoux. On doit à cette société , outre son journal , un dictionnaire (jui a (m lonet(^mps une célébrité méritée.

Entrons à Lyon , et reposons-nous des fatigues de ce premier voyage. Des trois routes qui conduisent de Taris à Lyon , celle que nous venons de parcourir est la plus longue , et compte 497 kilomètres ou 12i lieues. Aujourd'hui, nous ne nous arrêterons pas à Lyon, nous pousserons jusqu'à la frontière. Demain nous recommencerons le même voyage par une seconde route qui compte 1 19 lieues, et nous prendrons le chemin de l'Italie.

Continuons maintenant notre voyage par la Suisse. Une quarantaine de lieues nous séparent de Genève. Nous laissons à droite le Rhône , et nous venons gagner successivement Montluel , Meximieuv , Pont-d'Ain, Nantua , petites villes dont celle-ci , la plus importante, compte près de V,000 habitants.

28 PK FMI F. Il VOYAGE.

Elle est assise sur lo bord d'un lac du mOmc nom, au milieu d'une gorge des plus sauvages de la chaîne du Jura. Le sol aride et la pente escarpée des montagnes qui la ressenent n'admelleni d'autre végétation que celle des ronces et des buis \('rs leur base , des hèlres

et des sapins vers leur cime. Le porlail mutilé de son église paroissiale qui, au ix' siècle , reçut la tombe de Cbarles-le-Cliauve, surpris par la mort à Briord, au retour d'un voyage en Italie, se recommande aux artistes. C'est le Bas-Empire, c'est l'âge grec de la décadence dans toute sa naïveté.

Les habitants de cette contrée sont pauvres , mais intelligents et laborieux. Un giand nombre émigré l'hiver el va chercher au loin un modique salaire dans l'exercice de professions pénibles, surtout celle de peigneurs de chanvre.

A un (piart de lieue au-dessus du bourg de Bellegarde et du conlluent de la petite rivière de A'alserine et du Rhône, nous pourrons observer un phénomène très-curieux : c'est la perte du RhOne , qui , descendu du lac de Genève, rencontre ici une barrière de rochers sous hupK'lle il s'abiiiie el disparaît complètement l'espace d une

soi\antaine de pas. Toutefois, ce phénomène n'a lieu qu'en hiver; dans les mois d'été, lorsque le fleuve est grossi par la foule des neiges des hautes Alpes, ses eaux recouvrent tous les rochers.

Toute cette contrée est fort aimée des peintres, qui y trouveni à chaque pas de belles éludes de lacs , de cascades et de rochers.

Au-dessus de l'endroit où il se perd ainsi pour quelques instants , le Rhône, entre Génisset et le fort l'Écluse, est encaissé entre deux murailles étroites, masses rocheuses presque à pic, et qu'il est impossible de gravir. Son lit, qui a de 80 à 100 mètres au sortir du lac de Genève, n'a pas ici plus de 50 à 80 pieds. 11 y a un endroit où les deux parois de roc se rapprochent par leurs sommets, et s'inclinent de part et d'autre en demi-arceaux vers un rocher isolé qui se dresse du milieu des eaux. Les habitants du hameau de Brezin ont profilé de ce commencement de pont indiqué par la nalure, et ils l'ont complété en y jetant quelques poutres.

Cette gorge étroite dans laquelle le Rhône s'est creusé si dilTiciiement un lit est une des portes par lesquelles on pénètre de Suisse en France. La route est creusée dans le roc au-dessus du lil du fleuve , et passe sous le canon et au milieu des travaux avancés du fort l'Écluse. Ce fort lui-même est une sorte de caverne à plusieurs étages, fouillée dans le sein de la montagne. Du dehors on distingue à peine les embrasures ménagées pour le jeu de l'artillerie; au dedans, ce ne sont que vastes salles garnies de pièces en batterie, et de larges galeries souterraines en pente douce, qui communiquent d'un étage à l'autre. Le fort l'Écluse a la réputation d'élre imprenable, ce qui ne m'a pas semblé difficile à croire.

Au delà du fort l'Écluse, et au pied du revers des montagnes du Jura, la dernière commune française, celle qui touche à la frontière genevoise, est Ferney.

Ce bourg a dû sa prospérité à Voltaire, qui y fixa pendant de longues années sa demeure. Le château, bâti par lui , existe encore ; il ressemble beaucoup à la maison de campagne d'un bon bourgeois de Paris. C'est une maison carrée à quatre façades très-peu ornées. Les plus petites comptent sept fenêtres, et les grandes neuf. On \

rîO l' M KM IKK VOYACE.

ani\{' par une a\('iiii('; elle est située au bas de jardins en terrasse (jui dominent la plaine, la ville de Genève et son beau lac. On a conservé le mobilier de sa chambre à coucher, qui est d'une grande simplicité. Les deux seuls objets de prix sont un portrait de Catherine II et un bon portrait de Voltaire lui-même. J'y ai vu encore, il y a peu d'années, un vieux jardinier qui racontait avoir connu à l'âge de quinze ans le grand écrivain, cl travaillé sous ses yeux à ses jardins. Ce NÎeillard m'a montré alors un objet assez curieux; c'est un livre de dépense du portier du château, où sont cotés les jjorls de lettres, et à ce livre est jointe une multitude de cachets armoriés. A côté de chaque cachet. Voltaire, dans un moment de boutade sans doute, a écrit de sa main quelque mot souvent assez rude, pour indiquer au portier si la lettre revêtue de ce cachet et présentée par le facteur devait être acceptée ou refusée ; car le poète entrait dans les détails domestiques, et n'aimait pas à payer des ports de lettres inutilement. Ce n'est pas de cela que je le blâmerai, d'autant mieux qu'à cette époque la poste coûtait fort cher. A côté donc de certain cachet, on lit : à refuser, c'est d'un sot ; et à côté d'un autre : à recevoir, c'est d'un homme d'esprit; et mille autres désignations que ma mémoire ne me fournit plus.

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