‹ Voyage en France (volume 2)Chapitre 16 sur 47 · LE GOËLLO ET LE PENTHIEVRE · texte numérisé non relu

LE GOËLLO ET LE PENTHIEVRE

guère aux villes bretonnes ; très pittoresquement assise sur les pentes d'une haute colline entourée par le Gouessant et le Chifrouet, elle a, vue de la gare, un aspect attirant : sur la colline deux églises attirent l'attention, l'une d'elles est dominée par une haute tour carrée flanquée d'une mince et élégante tourelle bizarrement coiffée d'un dôme d'ardoises. Dans les faubourgs pointent deux autres {lèches d'église. L'intérieur ne cause pas de désillusions, peu de petites cités sont plus propres et ont conservé de plus intéressants monuments. Du haut d'une terrasse qui avoisine l'église Notre-Dame on a sur la ville et la vallée des aperçus heureux. Cité et paysage s'harmonisent à merveille. Malgré les chemins de fer, malgré « l'avenue de la Gare », cet ensemble a conservé toute sa saveur archaïque. La petite capitale des comtes de Penthièvre semble avoir traversé sans trop de transformations et de ruines la période révolutionnaire qui débuta par la mort d'une de ses princesses, cette pauvre Mmc de Lamballe, dont la tête fut promenée dans Paris au bout d'une pique.

AU BERCEAU DE LA TOUR d' AUVERGNE

Guingamp et le guingan. — En route pour les monts d'Arrée. La vallée d'Hyère. — Carhaix. — La Tour d'Auvergne et ses origines. — Les mines de Poullaouen et d'Huelgoat. — Ce qu'elles furent jadis. — Le vallon de Pont-Pierre et ses merveilles. — Le gouffre. — Huelgoat. — La Roche Tremblante et la cuisine de la Vierge. — Sainl-Herbot. — Le pèlerinage des queues de vaches. — Le château de Rusquec. — Saut de Saint-Herbot. — Dans les monts d'Arrée.

Carhaix, septembre.

Les robes de guingan, chères à nos arrièregrand'mères et dont le roman, vers 1830, employa tant d'aunes à vêtir ses héroïnes, ne sont plus ; cela n'empêche pas bien des auteurs de signaler Guingamp comme ayant donné son nom à une étoile de coton servant encore à l'habillement. J'avais peu de temps à consacrer à cette petite ville et je me suis aussitôt mis en campagne pour chercher du guingan, afin de raconter sa fabrication ; j'ai interrogé les marchands de nouveauté et les marchands de toile, j'ai demandé à acheter du guingan, on m'a ri au nez ou l'on a té-

moigné une stupéfaction profonde. On est encore primitif dans ce pays. A Paris, le premier calicot venu m'aurait dit avec aplomb :

— Nous venons justement de vendre la dernière pièce. Si monsieur peut repasser lundi?

A Guingamp on a laissé voir un honnête étonnement. On tisse de la toile de Bretagne, on fait môme de la bonneterie, on ignore le guingan. C'était, paraît-il, une étoffe de coton très fine et brillante.

A courir par la ville pour trouver des traces de cette industrie disparue, je n'ai pas perdu mon temps ; elle est fort amusante, Guingamp. Notre- Dame-de-Bon-Secours, sa principale église, ouvre dignement les monuments et les sanctuaires de la Bretagne bretonnante , et sa fontaine de la Pompe, avec ses figures de nymphe, est une des œuvres les plus exquises de la Renaissance. Les figures en plomb, nymphes et chevaux marins, dominées par une statue de la Vierge, étonnent par leur grâce dans le décor un peu sévère de la grande place aux maisons nobles, qui rappellent l'ancien rang de capitale de cette ville-maîtresse du Goëllo et du Penthièvre. Quelques maisons à tourelle, les façades sculptées, les débris des tours du château et du rempart rappellent seuls le passé féodal et guerrier de Guingamp. De nos jours on

VOYAGE EN FRANCE. V. Il

lui a donné un régiment d'infanterie qui entretient la vie dans cette cité d'ailleurs commerçante, dont la création du réseau ferré secondaire de la Bretagne accroît aujourd'hui l'activité.

Par Guingamp, on se rend à Paimpol et à Bréhat, par là encore on pénètre au cœur de la Bretagne, dans ces monts d'Arrée jadis difficiles à atteindre, tant les moyens de communication étaient rares et défectueux. Aujourd'hui, ces hautes collines noires qui ferment l'horizon vers le sud, sont devenues accessibles ; les chemins de fer à voie étroite, appelés à sillonner la Bretagne intérieure, ont fait de Garhaix leur centre principal. De là rayonnent déjà des lignes vers Guingamp et Paimpol, vers Morlaix, vers Concarneau, d'autres achèveront d'ouvrir aux visiteurs ces pays inconnus il y a si peu de temps.

La ligne de Guingamp à Garhaix parcourt un des plus riants pays de la presqu'île. On remonte d'abord la vallée du Trieux, très accidentée, très verte, bordée de grands bois, égayée par sa jaseuse rivière; bientôt les collines s'abaissent en de grands détours au milieu de vastes prairies tourbeuses ; le petit chemin de fer monte sur un plateau accidenté, véritable toit des eaux pour toute la Bretagne où naissent la rivière de Lan-

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nion, le Trieux, le Blavet et l'Hyère, qui deviendra plus bas une partie du canal de Nantes à Brest. Les nuages accourus des deux mers se heurtent sur ces hauteurs et produisent des pluies abondantes entretenant sans cesse le volume des ruisseaux et des rivières.

Cette ligne de faîte est peu large, on ne tarde pas à descendre dans une vallée moins accidentée que celle du Trieux. Là coule l'Hyère, dont on voit, un peu au-dessous de la grosse bourgade de Gallac, se gonfler le courant par l'arrivée de ruisselets nombreux. Bientôt l'Hyère est large et ample; sa vallée, très verte, est assez austère, ou n'y retrouve pas la grâce des petits bassins qui s'ouvrent vers la Manche. Plus moroses encore sont les sites aux abords de l'antique métropole de la Bretagne celtique, Garhaix, « la cité montueuse » dont parle Brizeux, si fièrement placée au sommet d'un plateau où se croisaient jadis toutes les voies romaines de l'Armorique, aujourd'hui encore centre des routes et des chemins et, bientôt, nœud central du réseau intérieur des chemins de fer bretons.

La ville, où l'on monte, de la gare, par une rue en pente bordée de maisons basses, a encore des apparences de fête. Il y a quelques jours à peine une compagnie d'infanterie est venue de Morlaix,

ea grande tenue et a pris ses logements chez les habitants qui Tout reçue avec joie. Le lendemain, la compagnie se rendait sur une vaste esplanade d'où la vue s'étend sur un superbe horizon des Montagnes-Noires aux monts d'Arrée. Les hommes gantés de blanc, les officiers et l'adjudant en épaulettes, au milieu d'une foule de Bretons accourus dans leurs pittoresques costumes des vallées de l'Aulne et du Blavet, de Landerneau et de Roscoff, de Guingamp et de Huelgoat, défilaient en portant les armes devant la statue d'un capitaine qui décore la promenade. Il en est ainsi chaque année.

L'officier à qui cet honneur est réservé mérite cet hommage. C'est la Tour d'Auvergne, premier grenadier de la République.

On ne trouverait cependant pas la Tour d'Auvergne sous ce nom sur les registres de l'état civil de Garhaix. Le livre où étaient inscrits les « baptêmes, mariages et décès » dans cette petite ville, porte, à la date du 23 décembre 1743, la mention suivante :

Théophile Malo, né le 23 décembre 17-43, fils légitime de noble maître Olivier Louis Corret, avocat à la Cour, sénéchal de Trébivan, et de dame Jeanne Lucresse Salaun, son épouse, a été baptisé le 25 dudit mois par le soussigné recteur : parrain et marraine ont

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été les M. : maître Théophile Mathurin Huchet, sieur de Daugeville, conseiller, avocat, conseiller du Roi au siège présidial de Qaimper, et demoiselle Vincente Le Roux, dame de Kcrvasdoué, soussignés.

Signé: Vincente Jeanne Le Roux, Huchet Dangeville, de Thilbaut, notaire, Bronnec de Botsev, Ladugentil Pourcelet, de Beauverger Pourcelet, Armelle Pourcelet, Beauverger Pourcelet, subdélégué, Botsev Guezno, Pécourt, Treveret Pourcelet, adjoint, Corret, L. D. Veller, recteur de Plouguer et Carhaix.

Rien dans cet acte ne donne à l'enfant la moindre parenté avec l'illustre famille de La Tour d'Auvergne, c'est-à-dire avec les Bouillon et les Turenne. Tous les noms inscrits dans l'acte de baptême sont ceux de bons bourgeois, de cette bourgeoisie des petites villes qui fit la Révolution et dont les fils devinrent les chefs des armées de la République et de l'Empire.

Même en Bretagne, surtout en Bretagne, pourrait-on dire, dans ce pays que nous nous représentons si volontiers arriéré, presque sauvage, cette bourgeoisie de bourgade était éclairée et éprise de progrès. Nulle part plus que dans ces contrées sur lesquelles devaient s'appuyer la Vendée et la chouannerie, on ne vit un tel élan pour les idées nouvelles. Si les campagnes se laissaient enrôler dans les rangs de l'insurrection à la voix de quelques-uns de leurs recteurs, les centres

prêtèrent aux colonnes républicaines l'appui de leurs gardes nationales. Des nombreux monuments élevés depuis quelques années en l'honneur de la Révolution, aucun n'est plus éloquent que celui érigé à Pontivy pour commémorer la fédération de près de 200 bourgs ou villes de Bretagne et d'Anjou.

Dans ce milieu de libéralisme éclairé naquit et vécut Théophile Malo Gorret. Sa petite ville était une des plus humbles par le chiffre de la population, mais une des plus illustres par les origines de toute la Basse-Bretagne. Il y avait là une petite noblesse d'épée et une petite noblesse de robe qui avaient pris à cœur d'orner la cité de demeures de belle allure. Plusieurs hôtels de la Renaissance et du dix-septième siècle sont restés debout, pittoresques et élégants à la fois. Ce n'est point dans l'un d'eux que vint au monde le futur grenadier. La maison où Ton a apposé une plaque rappelant la naissance du héros est une des plus simples de la ville ; comme ses voisines, elle est bâtie de robuste granit à gros grain ; des pierres énormes forment le linteau et les montants des portes et des fenêtres ; le reste est un crépi qui depuis longtemps n'a été renouvelé. Cette demeure a un caractère froid, banal, pauvre, jurant

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avec le pittoresque des hauts pignons, des murs ventrus, des façades sculptées qui lavoisinent. Rien n'y sent la race et le terroir.

De fait, Théophile Malo n'était Breton que par sa mère. Son grand-père était le iils naturel du père du grand Turenne, Henri de la Tour d'Auvergne, vicomte de Turenne, duc de Bouillon, prince souverain de Sedan et de Raucourt. La mère, Adèle Corret, paraît avoir été une suivante attachée à la famille. Quoi qu'il en soit, l'arrièregrand-père de Théophile Malo fut reconnu en quelque sorte comme appartenant à la famille de Bouillon, car la princesse Henriette de La Tour d'Auvergne l'emmena avec elle en Bretagne, lorsqu'elle alla épouser le marquis de la Moussaye. Henri Corret grandit dans la province, s'y maria et fit souche d'une famille alliée à plusieurs familles nobles ou de robe de Basse-Bretagne. Mais les Corret n'en demeurèrent pas moins roturiers, de mince bourgeoisie.

Le sénéchal de Trébivan ne rêvait pas de hautes destinées pour son fils Théophile Malo ; il le désirait magistrat ou prêtre : dans ce but, il le fit entrer au collège des jésuites de Quimper. Mais, par un phénomène fréquent d'atavisme, le jeune homme répugna à devenir conseiller du Roi ou recteur. Le sang des Turenne se réveilla en lui,

il voulut être soldat et entra à l'école de la Flèche, âgé déjà de vingt-deux ans. Il en sortit trop tard pour ;iller à l'École militaire et sollicita son admission dans la maison du Roi, d'où il pouvait sortir officier.

Ce n'était point chose facile : il fallait prouver sa qualité de gentilhomme. Théophile Malo Gorret, ne songeant point encore à se prévaloir de sa qualité d'arrière-petit -neveu naturel du grand Turenne, eut recours à la famille noble de sa mère, qui lui fit délivrer par quatre gentilshommes de l'évêché de Tréguier un certificat déclarant que Théophile Malo de Gorret était écuyer. Ce faux témoignage, car c'en est un dans nos idées modernes, permit au jeune homme d'entrer à la 2e compagnie des mousquetaires. Rouget de lTsle, Carnot, Bonaparte, bien d'autres encore, durent employer les mêmes procédés pour pénétrer dans une carrière jalousement réservée à la naissance.

Dès qu'il eut le temps de service exigé, Théophile Malo de Gorret, voyant qu'il n'avait pas grand avenir dans la maison du Roi, sollicita une sous-lieutenance et fut nommé au régiment d'Angoumois, où il parvint lentement au grade de lieutenant en premier, suivant cette glorieuse légion dans toutes ses garnisons : Saint-Hippolytedu-Fort, Collioure, Marseille, Antibes, Grenoble,

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Mont-Dauphin, Embrun, Avignon, Montauban et Huningue, où il eut un duel dont la cause est demeurée mystérieuse et dans lequel il reçut une grave blessure au bas-ventre ; il n'en guérit jamais. Retenu au lit, se sentant seul, presque sans ressources, il se souvint de l'origine de son aïeul et songea à se faire un appui du duc de Bouillon. Il sollicita de son illustre parent une reconnaissance. Peu de temps après, il recevait de « Godefroy, duc régnant de Bouillon », une lettre qui l'autorisait à prendre le nom et les armes de cette maison, « qui sont la Tour d'Auvergne et le gonfanon, en ajoutant dans l'écusson la barre, comme enfant naturel de ma maison ».

Cette lettre est du 23 octobre 1777. Peu après, une autre autorisait le lieutenant de Corret à se faire inscrire dans l'état militaire sous le nom de la Tour d'Auvergne.

Je n'ai pas l'intention de refaire ici l'histoire du premier grenadier de la République. Si j'ai été amené à parler de ce grand soldat, c'est qu'il est impossible de ne pas songer à lui, à deux pas du beau monument dû à Marochetti et de l'hôtel de ville où se trouvent les humbles reliques du héros.

Sur la cheminée du secrétaire de la mairie est

un coffret de verre abritant un petit écrin où sont enfermés des objets envoyés par le roi de Bavière à la suite de l'exhumation du corps de la Tour d'Auvergne, en 1837. Une dent jaunie, mais saine encore, une mèche de cheveux bruns, l'épingle qui fixait le ruban à la queue de cheveux qui flottait sur le collet des grenadiers, deux boutons provenant des guêtres montantes, voilà tout ce que possède la ville natale de La Tour d'Auvergne. Elle avait de lui un portrait le représentant en lieutenant du régiment d'Angoumois, dans son uniforme blanc à revers bleu. Ceux qui ont vu ce tableau disent qu'il montrait un jeune officier de haute taille, vigoureux, de mine fière, sérieuse et franche. Il y a quelques années, on procéda à des réparations à l'hôtel de ville de Garhaix. Ce portrait et celui d'un autre enfant de Garhaix, l'amiral Emériau, furent placés dans un couvent de sœurs, en attendant le moment de reprendre place dans la maison municipale. Les sœurs mirent les deux tableaux dans la cour ! Les élèves prirent plaisir à lapider les portraits ; à l'aide de ciseaux, de morceaux de bois et d'épingles, on enleva la couleur, on troua la toile. Lorsqu'on voulut replacer les tableaux, on n'en trouva plus que d'informes débris. Ce fait s'est passé de nos jours; il en dit long sur l'éducation

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donnée aux petites iill-es bretonnes il y il peu d'années.

Cet acte de vandalisme est bien compensé, il est vrai, par le pieux souvenir que garde Carhaix de son illustre enfant. La fête annuelle du héros n'a certes pas l'éclat de celle de Hoche à Versailles. Carhaix est trop loin de Paris, et la compagnie envoyée de Morlaix ne saurait offrir un spectacle aussi imposant que les escadrons, batteries et bataillons de Versailles défilant dans les majestueuses rues de la ville royale. Mais la manifestation, pour être humble, n'en est que plus touchante. Sans le vouloir, peut-être, on rend au premier grenadier de la République l'hommage qu'il aurait rêvé. Soldat de grande valeur, digne d'être placé au plus haut sommet de la hiérarchie, il ne voulut jamais être que le chef d'une compagnie : une compagnie vient chaque année passer devant la fière statue qui contemple les lignes mélancoliques des Montagnes-Noires et le vaste horizon du plateau breton .

On ne peut s'empêcher de regretter que la Tour d'Auvergne, même lorsqu'il exerça le commandement de troupes représentant parfois plus d'une division d'infanterie, n'ait voulu que ses épaulettes de capitaine. Ce que l'on sait de lui prouve qu'il aurait été un des meilleurs généraux de la

République. Mais le scrupule auquel il obéissait est trop noble pour ne pas faire pardonner cette trop inflexible modestie. Il avait refusé de suivre ses camarades du régiment d'Angoumois dans l'émigration, malgré les instances du colonel et du corps d'officiers lui disant qu'un descendant des Turenne se devait à la royauté. Mais, tout en restant à son poste, il ne voulut pas être accusé d'avoir voulu profiter de la pénurie d'officiers dont l'émigration allait être cause, et il se promit de ne jamais accepter un grade supérieur à celui qu'il avait. Il tint parole, malgré toutes les instances, et lorsqu'un brevet de colonel lui fut envoyé après ses exploits à l'armée des Pyrénées, il le retourna au ministre.

Par cette ténacité, La Tour d'Auvergne tient bien à cette province de Bretagne qu'il a toujours aimée et dont, à ses heures de repos, il se plaisait à rechercher et à retracer les origines.

La Tour d'Auvergne avait en effet fouillé le passé nébuleux de l'Armorique pour écrire l'histoire de sa petite ville ; il y voyait la cité à'Aêtius, tandis que d'après les Bretons modernes le nom serait Ker-Ahès, la cité d'Ahès, seconde fille du roi d'Is, Gradlon. Ce sont là querelles d'archéologues; la seule chose certaine, c'est que la ville est d'antique origine, les Romains en firent, sous

le nom de Vorganium, le centre de leur domination en Armorique.

Chef -lieu de district pendant la Révolution, Carhaix, de nos jours, est un simple chef-lieu de canton. Un moment, la prospérité des mines de Huelgoat parut lui prédire une situation industrielle heureuse, mais les mines sont abandonnées malgré leur richesse et toute la région demeure agricole et pastorale. Peut-être le chemin de fer permettra-t-il un jour de reprendre l'exploitation, jadis grevée de frais de transports énormes.

Connaissez-vous rien de plus sinistre qu'une ruine industrielle récente dans un pays minier? Lorsque les siècles ont passé sur les tas de scories et de déblais, la végétation s'en empare, les broussailles et les graminées masquent l'aspect lugubre des choses, le lierre et les pariétaires couvrent les murailles calcinées. Mais lorsque les plantes ne trouvent pas encore assez d'humus pour vivre sur les scories, quand les murs de brique ou de schiste écroulés ou béants sont dénudés, c'est horrible. Ainsi, dans le morne paysage de landes, de marais et de rochers apparaissent, près de Poullaouen et jusqu'à Huelgoat, les mines abandonnées qui furent célèbres. Les ouvriers sont partis, leurs misérables demeures se sont effon-

drées, les maisons de paysans encore debout sont d'une misère lamentable. Le sol de terre battue, les meubles déjetés, les grabats qui servent de lit ne rappellent en rien les demeures si propres du bas pays, avec leur mobilier de chêne ciré aux ferrures polies. Ce pays sue la fièvre, comme au temps où les vapeurs sulfureuses du minerai grillé se répandaient dans l'atmosphère. Tout le bassin de Poullaouen et le vallon de Penfeunteun offrent le même spectacle. Des scories noires couvrent les pentes, semées çà et là de vitrifications bleues qui étincellent au soleil. Parfois, en fouillant dans ces débris, on rencontre un morceau de minerai échappé au mineur.

Les mines de Huelgoat et de Poullaouen ont surtout été exploitées au siècle dernier; des documents datant de 1760 les montrent en pleine exploitation. Lorsqu'il y a cent ans Cambry visita le pays, il y avait encore, à Poullaouen seulement, 2,400 ouvriers, hommes, femmes et enfants. De grandes roues servaient à l'extraction du minerai, de longs appentis, des forges, des cités ouvrières, des chantiers animés par des chevaux et des voitures « annonçaient une grande manufacture » . De vastes bâtiments servaient au lavage, d'autres à la fonderie. La production en plomb et en argent était considérable ; Huelgoat était plus riche en

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argent et Poullaouen en plomb. Les créateurs des établissements, des mineurs allemands venus en Bretagne vers le xive siècle, ont fait pour l'exploitation des travaux extraordinaires ; l'étang d'Huelgoat est leur œuvre, de là partent les canaux qui amenaient aux mines de Huelgoat, après un parcours de près de deux lieues presque entièrement souterrain, les eaux qui servaient à faire mouvoir les machines, au lavage et à l' épuisement des eaux dans les mines.

La profondeur des puits était grande. Six cents pieds, c'est-à-dire deux cents mètres à Poullaouen, quatre cents pieds à Huelgoat. Biïzeux, dans son poème des Bretons, conduit Liiez dans les galeries sombres et fait dire au guide :

La terre à huit cents pieds monte au-dessus de nous.

Peut-être huit était-il là pour éviter la désagréable allitération de six cents. Les Bretons paraissaient en 1846 ; peu d'années après, les mines étaient abandonnées et le temps, accomplissant son œuvre, faisait bientôt de cette contrée prospère le lamentable paysage que je viens de dépeindre1.

i. Il y a cent ans, Cambry évaluait le plomb recueilli chaque année à Poullaouen et à Huelgoat à 1, 350,000 livres. L'argent atteignait 4,53G marcs.

Le contraste est grand entre le vallon des mines de Poullaouen et la vallée de l'Aulne, où l'on débouche soudain. Bien ouverte, profonde, animée par sa jolie rivière, couverte de bois, elle évoque l'idée de l'Arcadie. Mais combien plus beau est le ravin étroit de Pont -Pierre, par lequel on monte à Huelgoat ! C'est un charme de tous les instants. Un torrent bondit jusqu'à la rivière claire et large déjà, au pied d'une colline couronnée de hauts talus qui doivent avoir été un camp romain. Bientôt le paysage devient grandiose; la route, dominant le torrent, longe des bois superbes où le chêne d'Armorique fait place à de magnifiques futaies de sapins, chose rare en Bretagne. Les vallons adventifs sont profondément creusés 5 au-dessus de l'un d'eux, on aperçoit, un moment, les ruines des mines de Huelgoat, elles n'ont pas le sinistre caractère de celles de Poullaouen, grâce à la splendeur de la végétation.

Celle-ci devient plus belle encore à mesure qu'on avance dans une forêt rappelant les beaux sites du Jura. Le cocher arrête sa voiture et nous indique un sentier qui descend dans le ravin. On entend des eaux bondir et mugir, mais rien ne prépare à l'admirable spectacle qui nous attend. Qu'on imagine, sous une futaie de sapins et de

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hêtres, de monstrueux blocs de granit moussus, couverts de lierre, de scolopendre et de fougère finement découpée. Parmi ces blocs le torrent arrive, se heurte, se brise, tourbillonne, plonge au fond d'abîmes, court sous les rochers en d'invisibles canaux d'où monte sa voix frémissante, reparaît au jour, écume et bondit de nouveau. Là tranquille en des vasques, ici amusant dans ses colères contre des blocs monstrueux. La scène à laquelle on peut assister en suivant d'heureux sentiers se passe dans une lumière douce, tamisée sous le feuillage transparent des hêtres. C'est délicieux de fraîcheur et de murmures et grandiose à la fois.

Ce « gouffre » précède Huelgoat, gros bourg prospère et propre, fort curieux d'aspect par le contraste brutal des encadrements de granit gris des portes et des fenêtres, se découpant sur des façades d'une blancheur éblouissante au-dessus desquelles monte la flèche grêle de l'église. Le bourg se termine vers un bel étang entouré de bois, de prairies, de petites collines hérissées de roches. Sur la chaussée, un vieux moulin seigneurial aux murs épais, percés de fenêtres de la Renaissance et empanachés de lierre domine le plus extraordinaire chaos de rochers que l'on puisse voir. Il y a là des blocs dont quelques-uns

doivent peser plus de cent tonnes et sont arrondis comme des galets. Quelques-uns ont été brisés, beaucoup sont couverts de verdure, chênes, viornes, sorbiers aux grappes rouges. Entre les roches, le torrent gronde et se perd, tantôt dans un vaste lit, tantôt dans une fissure qu'on franchit d'un petit bond. 11 a creusé dans le granit des marmites et des niches, il a sculpté des colonnes; il se précipite de très haut dans des gouffres. C'est d'une grandeur tragique.

Deux choses gâtent ce site : les carriers qui ont commencé à débiter en marches d'escaliers les admirables roches, mais que l'indignation des touristes et des artistes a heureusement arrêtés, et les gamins qui veulent à tout prix guider les visiteurs. On avait placé des écriteaux pour montrer le chemin des curiosités principales, les guides furieux ont tout détruit. On en chasse un, il en revient dix, celui-ci voulant nous conduire à la Roche-Tremblante, celui-là voulant la faire osciller, et, de fait, l'énorme bloc qui pèse, diton, 75,000 kilos, s'incline devant nous ; d'autres nous amènent de force à la Cuisine de la Vierge, étrange chaos où ils voient bien des choses qu'on ne devinerait guère sans une bonne volonté absolue.

Huelgoat abonde en sites de ce genre ; mais

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dans la vallée de l'Elez surtout la nature bretonne présente ses coins les plus extraordinaires. Il faut suivre la route conduisant au gros bourg commerçant de Braspart et atteignant à Bellevue la ligne de faîte entre l'Aulne et l'Elez. De là, on a une admirable vue sur tout le grand plateau breton. Voici, au delà de Carhaix, les croupes sombres des Montagnes-Noires ; vers l'Océan, c'est le Mené Hom; vers la Manche, des hauteurs nues semées de roc, les monts d'Arrée :

... Les montagnes d'Arré Dressent sur le chemin leur clos morne et sacré, Le dos de la Bretagne. Alors tout se déboise. Lande courte, aucun bruit, des rocs semés d'ardoise. Un lourd soleil d'aplomb, sur le chemin pierreux.

Le paysage ici est vraiment sublime; en dépit des médiocres altitudes de tous ces petits monts, on a la sensation d'être haut, bien haut, au sommet d'un plateau de montagnes.

La route descend aussitôt dans un vallon riant, d'un côté couvert de bruyères, de l'autre boisé et creusé de ravins. Au fond, des bois très épais, un petit village dominé par une admirable tour gothique percée de hautes baies et couronnée par une balustrade flamboyante aux angles surmontés d'aiguilles. C'est Saint-Herbot ; à lui seul ce vil-

lage vaudrait le voyage de Bretagne. L'église annoncée par la tour est un des monuments les plus beaux de toute la péninsule, son porche peuplé de statues, ses hautes fenêtres flamboyantes, son merveilleux jubé de bois sculpté , son ossuaire, le calvaire qui la précède, forment l'ensemble le plus complet d'un sanctuaire breton.

Saint-Herbot est un pèlerinage, mais un pèlerinage d'un genre particulier ; on y mène le bétail au mois de mai pour attirer sur lui la bénédiction divine *, de tous les points des monts d'Arrée et des Montagnes-Noires arrivent alors au Pardon les bœufs et les vaches.

Ces animaux sont voués au saint ; lorsqu'on les vendra, on se réservera la queue, elle sera portée à la chapelle et offerte au recteur. L'église, en certaines années, est remplie de ces queues, ou tout au moins de poils recueillis sur ces appendices et destinés à être vendus au profit de la chapelle. Parfois la vente produit plus de 3,000 francs.

Près de l'église, un joli chemin monte à travers des bois et atteint bientôt des restes de remparts et de tours cyclopéennes envahies par la végétation. Une haute porte gothique, délicatement travaillée, ouvre sur une cour ornée d'une grande vasque ; les bâtiments qui l'entourent sont

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profondément délabrés, mais ils durent être une des plus belles demeures de Bretagne. Devant le château, sous de grands arbres formant parterre, une seconde vasque, supportée par un piédouche et ornée d'armoiries, complète cet admirable ensemble de ruines. Cette vasque, d'une seule pierre, a quatre mètres de diamètre.

Le château de Rusquec est au sein d'une nature admirable, au-dessus de rétonnante tissure où coule l'Elez, venu des grands marais de Saint- Michel.

On descend un instant à travers bois, puis on atteint un site étrange rappelant le fond de vallon où se perd la Yalserine en amont de Bellegarde1. Mais au lieu des calcaires du Jura, ce sont des granits que le torrent a sciés et érodés. Qu'on imagine une immense dalle creusée de chenaux où court le torrent. Les eaux, un instant réunies pour faire mouvoir le moulin, arrivent alors au-dessus d'un chaos formidable de rochers, c'est une cascade de blocs plus gros que ceux de Fontainebleau, cascade immobile ayant plus de 100 mètres de hauteur, des milliers de rochers arrondis la forment, ceux-là nus, ceux-ci moussus, d'autres couverts de sorbiers, de chênes, d'aunes et de

i. Contrée du Sud-Est à laquelle sera consacrée en partie la 7e série du Voyage en France.

mélèzes. Des lierres, des airelles, des fougères croissent sous les arbres , se suspendent aux roches.

Là dedans FElez se précipite de roche en roche, se perd, reparaît au jour, bondit de nouveau. C'est un murmure incessant. Parfois une buée légère s'élève et le soleil la transforme en étincelant arc-en-ciel.

Je suis rentré à Huelgoat émerveillé de ces beautés inattendues. Ce matin, au point du jour, je suis reparti pour aller faire l'ascension du point culminant des monts d'Arrée, la chapelle de Saint-Michel. Le temps si doux et pur hier s'était assombri, c'est sous une bruine fine que nous avons remonté la vallée du Faou dont le torrent alimente l'étang d'Huelgoat. Étrange paysage celui-là. Ici des falaises terreuses où des hirondelles de rivage ont creusé des nids innombrables. Çà et là d'énormes rochers arrondis couvrent le sommet des collines, beaucoup ont roulé dans le fond du vallon, d'autres se sont arrêtés sur les pentes. Le paysage riant aux abords de Huelgoat devient bientôt sauvage; le Faou court entre des landes marécageuses, bordées de collines basses sur lesquelles de hauts rochers semblent des monstres accroupis. Souvent des éboulis sont

arrivés jusqu'au torrent, celui-ci alors s'irrite, écume, bondit. Et le silence se fait de nouveau, on quitte le ruisseau pour monter sur un plateau de landes mornes, à l'entrée duquel est un beau menhir. La lande est un peu cultivée ; des champs de blé, de choux énormes, de trèfle, montrent que le progrès se fait dans ce pays jadis sauvage.

Sur la route, des hommes et des femmes s'en vont à deux ; les hommes, vêtus d'une veste de bure rousse à basques courtes, portent un sac sur le do?, renfermant la pâte pour le pain, les femmes accompagnent leur mari à La Feuillée, elles mettront le pain en forme, le feront mettre au four et reviendront le soir avec le pain cuit.

Mon cocher s'exprime en bon français, très correctement ; j'en suis surpris, car il est vêtu d'une misérable blouse, malgré la pluie, et a les pieds nus dans des sabots pleins de paille. Je l'interroge, il a reçu une bonne éducation à l'école *, au régiment il a été sergent-fourrier et cinq années durant a tenu garnison à Lyon. On a voulu le faire rengager, on lui a promis Fépaulette, il a tout refusé.

— Mieux vaut la misère ici que l'aisance au loin, m'a-t-il dit.

Et c'est pourquoi il est conducteur à l'hôtel Le Bras !

Il sait bien des choses sur son pays. Je lui raconte que je voulais voir La Feuillée, dont Cambry a fait un tableau si triste en dépeignant ce village comme un lieu sauvage, au milieu d'un désert. Pays alors pauvre et sans ressources, mais dont les habitants, obligés de se faire les intermédiaires du commerce entre leurs voisins des deux versants pour l'échange des produits, étaient plus avisés et instruits que les autres Bretons.

Le paysage n'a pas changé depuis Cambry, c'est toujours l'étendue immense des marais, entourée de hautes collines nues, hérissées de roches d'ardoises. Mais le village est précédé de belles écoles, semblables à un collège, trop vastes même, dit-on ; les maisons se transforment, on devine un bien-être réel. Les landes disparaissent peu à peu, partout on voit des défrichements nouveaux.

— D'où vient cela? dis-je à mon guide.

— Maintenant tout le monde est soldat, les riches qui ont de la terre comme les pauvres sans ressources. Ils voient ce qu'on fait ailleurs et, en revenant au pays, mettent leurs landes en culture. Ensuite les landes, jadis indivises, ont été partagées ; le pays était couvert de moutons, il n'y en a presque plus, on préfère cultiver des choux de Lannilis et du blé ou créer des prairies. Il y a trente ans que la commune a adjugé ses

communaux, aujourd'hui on ne reconnaît plus la contrée. Au lieu de transporter du Léonnais en Cornouailles ou de Cornouailles en Léonnais les produits de ces contrées, l'habitant de La Feuillée préfère cultiver sa lande.

En effet, partout on voit des cultures et des prairies. De La Feuillée à Botmeur, le pays peut passer pour riche. Seul le marais reste stérile et ne produit que la tourbe, assez abondante pour donner lieu à une exploitation industrielle.

Hélas ! la brume fait place à la pluie, une pluie froide, tenace, chassée par un vent violent. La chapelle Saint-Michel où nous allons disparaît dans les nuages. Parvenus à la route de Braspart, la pluie devient une averse violente. Trois kilomètres seulement me séparent du mont, niais l'ascension sera impossible, d'ailleurs la vue sera nulle. Il faut rentrer.

Au moins je changerai d'itinéraire ; nous prenons la grande route qui monte sur l'arête môme des monts d'Arrée, au roc Trévezel, croupe étroite faite de roches ardoisées surgissant de la lande. C'est une des plus singulières formations géologiques que Fou puisse voir. L'arête se prolonge régulière pendant près de 30 kilomètres, dominant au sud les plaines marécageuses, au nord les belles campagnes de Morlaix et de Landivi-

siau. De chaque côté des roches, les landes, alloties, divisées en damiers par de hauts talus, se prolongent à l'infini. Par le beau temps, me dit-on, la vue est superbe d'ici. Hélas ! il pleut, il pleut encore quand nous arrivons à Huelgoat.

Je suis descendu à Morlaix par le chemin de fer à voie étroite. Il remonte d'abord la vallée de l'Aune, puis, par de fortes rampes, atteint la crête des monts d'Arrée. Sur l'autre versant, la pluie a cessé ; des portières du wagon on pouvait voir la crête ardoisée des monts d'Arrée dresser ses masses fantastiques. Vus des environs du Cloître, les rochers du Cragou surtout sont étonnants. Il y aurait bien des choses à découvrir ici, mais le temps presse et la Bretagne est bien grande !

Des bois, des champs verts encore, une longue tranchée et le train arrive sur le viaduc de Morlaix, dominant la coquette cité aux toits d'ardoises et le port étroit aux eaux tranquilles dans lequel reposent les navires.

Gomme nous sommes loin ici du chaos de roches d'Huelgoat et des sauvages marais de Saint- Michel !

EN COKNOU AILLES

Le dragon de Merlin. — Musée monumental du Léonnais. — Landerneau. — Une ville calomniée. — La vallée de l'Elorn. — Le Folgoët. — Lesneven. — Le premier marché du Finistère. — Plougastel, ses mariages et ses fraises. — Crozon et Morgat. — La rivière d'Aune. — Port-Launay. — Chateaulin et ses ardoises. — La vallée du Steir. — Arrivée à Quimper.

Quimper, . . décembre,

Voici le dragon rouge annoncé par Merlin...

En simple prose c'est la locomotive dont les deux grands yeux brillent au loin, dans la pâle brume du matin, venant de Guingamp pour gagner Brest. L'express s'arrête un instant à la gare de Plouaret où aboutit le petit embranchement de Lannion; il nous prend, moi troisième, et se remet en route pour Morlaix et Brest.

Le train court dans la campagne s'éveillant toute frissonnante de la brume apportée par le vent de mer ; à cette heure le paysage de landes rousses est sinistre : eaux rouillées, marécages, maigres chênaies se déroulent sans cesse, mais

sur ce plan fauve les genêts et les ajoncs verts ou fleuris prennent une splendeur étrange. De chaque côté de la voie court une haie de charmilles ; les feuilles ont roussi avec l'automne, leur teinte est rutilante, on dirait un buisson d'or rougi.

Ce haut plateau s'anime aux abords de Morlaix. Alors des maisons de campagne, des châteaux, des usines, puis la ville toute mignonne au-dessous de son viaduc, prolongeant ses faubourgs dans les vallées profondes, forment comme un décor de féerie qui se poursuit encore après le long arrêt dans la gare. Mais bientôt la campagne déserte recommence. Pour éviter de franchir à une trop grande hauteur les vallées encaissées, le tracé du chemin de fer se tient près de la tête des eaux ; ici des landes ont offert un passage facile, mais les villages sont rares ou éloignés ; c'est dommage, car on pourrait, au passage, admirer les précieux édifices qui font du pays, entre Morlaix et Landerneau, comme un misée de l'art breton. Nulle part les églises, les calvaires, les ossuaires, les porches monumentaux ne sont plus nombreux et plus beaux. La floraison de la Renaissance a été merveilleuse dans tout ce pays de Léon ; si elle a produit à Saint-Pol ses œuvres les plus parfaites, ces confins de la Cornouailles et du Léonnais se sont enrichis d'une plus grande quan-

ti Lé de chefs-d'œuvre. Saint-Thégonnec, Guimiliau, Lampaul, Landivisiau seraient une joie poulies yeux, si les wagons pouvaient courir près de leurs monuments de granit, ciselés comme des pièces d'orfèvrerie.

Mais on passe au loin, on fait seulement connaissance intime avec le pays, lorsque le chemin de fer est descendu dans la vallée de l'Elorn, si fraîche, si verte. Voici sur les rochers couverts de lierre, entre de grands arbres, de belles ruines, c'est la Roche-Maurice. Le train s'arrête un instant ici, les gamins du village sont rangés le long de la voie, ils chantent en chœur une complainte bretonne, des portières on leur lance un sou et c'est alors une bataille ardente. Ils n'ont pas fini leur mêlée, le train repart et bientôt on est en gare de Landerneau.

Pourquoi donc cette jolie ville bretonne a-t-elle une réputation comique ? Pas plus que Brive, Carpentras ou Quimper, elle ne mérite les brocards dont on l'afflige. Combien de chefs-lieux voudraient posséder son site, sa jolie rivière, ses hautes collines, son pont bordé de maisons, ses jolies églises, ses aristocratiques demeures de granit dont quelques-unes ont des tours engagées d'un effet charmant. Gomme on comprend l'a-

mour-propre local de ses anciens habitants plaçant an-dessus de tout leur humble petite ville ! On a conservé le souvenir de ce gentillâtre de Landerneau, amené à Versailles et qui restait froid devant les splendeurs accumulées par le grand roi. On s'en étonnait, il répondit que la lune de Landerneau était plus grande que celle de Versailles ! On rit beaucoup de cette sortie, prise pour de la naïveté, le brave homme voulait parler de la girouette dorée de l'église Saint- Houardon, taillée en disque !

En dépit du dicton : « Il y aura du bruit dans Landerneau », la ville est d'un calme monacal ; dans l'Elorn asséchée, deux ou trois goélettes reposent sur la vase. Le joli torrent de la Roche- Maurice est bien laid maintenant sur ces boues où il se traîne ; vienne le flot, il sera un grand neuve chargé de navires :

C'est l'El-Orn que la mer sale de sou écume.

Landerneau a perdu de son activité ; un moment elle espéra devenir une ville industrielle ; une grande usine s'y était créée pour la filature et le tissage du lin ; on espérait, sous ce climat humide et pluvieux comme celui de l'Irlande, obtenir des toiles analogues à celles de Belfast,

mais cet établissement isolé n'a pu lutter contre ceux de Lille et d'Armentières ; les lins de Bretagne n'ont pas la finesse des lins de Riga qui entrent pour une si grande part dans la fabrication en Flandre. L'usine a dû fermer ses portes, on ne voit plus passer dans les rues de

Villageois enlaidis vêtus eu ouvriers.

Le vœu de Brizeux s'est donc accompli : Nature, ô bonne mère, éloigne l'industrie !

Les habitants de Landerneau n'ont sans doute pas pensé comme leur poète; en somme la disparition de leur usine a été un désastre. Pour la Bretagne entière c'est un mal, la culture du lin en a souffert et c'était une ressource précieuse.

Le pays de Landerneau est délicieux ; nulle part les eaux, les rochers, les bois, les cultures, ne forment un tableau aussi heureux de formes et de tons. Si le soleil planait plus souvent sur cette vallée de l'Elorn, ce serait un paysage incomparable, à mer haute surtout, quand l'estuaire étincelant, encadré entre les collines boisées, où les rocs fantastiques surgissent de la verdure, a toute l'ampleur et la majesté d'un fleuve des tropiques. Le voisinage d'une grande ville comme

Brest a fait naître partout des villas, des châteaux, des hameaux où le menu peuple se rend le dimanche en partie de plaisir.

Moins agreste est la région du nord de Landerneau, vers Lesneven, mais elle est une des plus prospères de la Bretagne. 11 y a cent ans, déjà, c'était une contrée agricole qui frappait Cambry par sa richesse, bien que les progrès de l'agriculture fussent nuls ; aujourd'hui, au contraire, les progrès sont considérables, les machines agricoles sont d'usage courant. Lesneven est devenu un des plus grands marchés agricoles, non seulement de la Bretagne, mais de la France entière.

Cependant beaucoup de landes et de maigres taillis attendent encore leur mise en valeur, on en verrait même davantage sans les hauts talus complantés de chênes qui masquent le paysage. Même on rencontre de vastes marais dont le dessèchement serait facile et fructueux, à en juger par les tentatives accomplies. Le plus grand de ces marais, Land Gazel, semé de gros blocs de granit erratique, montre, çà et là, parmi les joncs et les mousses, de beaux prés à l'herbe vigoureuse.

Un des petits chemins de fer départementaux du Finistère traverse la contrée de Lesneven ; sa trouée, dans ces terres jalousement encloses,

n'ayant pas encore été bordée de haies, permet mieux que les routes de se rendre compte de l'état du pays. On traverse ainsi de belles allées de hêtres, près de Ploudaniel, et, bientôt, on aperçoit Lesneven. J'ai gagné la ville par le Folgoët, pour revoir une fois encore le superbe poème de pierre qu'est l'église, ses porches de granit sculptés et fouillés avec une admirable souplesse, son peuple de statues, son jubé semblable à une fine dentelle et creusé cependant dans la roche dure de Kersanton. A l'autel de la Vierge, sous la noire statue que prient les pèlerins, des religieuses en robe de toile crème, de pieuses femmes en coiffes bretonnes font la toilette de la madone et des ornements sacrés qui l'entourent. Dans ce cadre délicat et précieux où saint Sulpice a apporté trop d'or, de clinquant et de peinturlurage qui affadissent l'œuvre féerique des anciens Bretons, on dirait des abeilles.

Malgré les « ornements » modernes, l'église du Folgoët n'en demeure pas moins une des plus pures merveilles architecturales de la Bretagne, nulle part on n'a plus profondément fouillé et ciselé la pierre ; à l'extérieur comme au dedans ce n'est qu'une broderie capricieuse, donnant à l'édifice entier, des portails aux flèches roussies où gîtent les corneilles, une élégance aérienne. Et tout

cela a été construit, dit la légende, pour célébrer un pauvre idiot, nommé Salann, qui ne sut jamais de ses prières que ces mots Ave Maria et les répéta sa vie entière. A sa mort il sortit de sa bouche un superbe lys, portant inscrit en lettres d'or sur ses pétales d'un blanc immaculé: Ave Maria. Le miracle fit grand bruit et détermina dans la Bretagne entière un tel enthousiasme qu'en peu d'années, de 1409 à 1419, la splendide église s'élevait audessus de la fontaine près de laquelle Salann passa sa vie.

Le Folgoët (mot à mot le fou du bois) possède encore, à côté de l'église, un élégant édifice de la même époque, le Doyenné, destiné au logement des prêtres. Cet ensemble admirable de monuments s'élève presque dans la solitude, le village, très petit, en est séparé par une vaste pelouse entourée d'arbres où se tiennent quatre foires, annexes de celles de Lesneven.

Il y a un kilomètre à peine entre les deux communes. En quelques minutes on atteint les rues larges, bordées de maisons basses, mais propres et bien tenues de la petite ville. Dès les premiers pas on devine un grand centre agricole, vivant uniquement par les campagnes voisines. Les enseignes des magasins et des cabarets sont à ce point de vue fort suggestives. Les quincailliers annon-

cent des hache-lande, c'est-à-dire des machines qui broient L'ajonc et le genêt, di en Bretagne

50 is le nom de landes, et permettent de les donner au bétail et aux chevaux; plus loin, au delà du grand carrefour formant la place de Lesneven, près de L'élégant édifice moderne bordant le champ de foire, plusieurs cabarets s'annoncent comme la ". réunion » ou la « descente » des « bouchers et des marchands de beurre » .

On est fixé aussitôt sur le commerce de Lesneven.

Cette petite ville peuplée de 3,000 habitants à peine est Le plus grand marché du Finistère. Les pues d'un calme extrême Les antre- jours sont, le lundi, envahies par une foule innombrable, fort pittoresque par la variété des costumes venus de tous Les points de la Gornouailles, du Léonnais et du Trécorois, mais surtout d'un rayon de huit a dix lieues. J'ai eu la bonne fortune de rencontrer un habitant à qui j'ai demandé :

— On vend donc beaucoup de beurre ici?

— Du beurre, Monsieur, mais il part chaque lundi de 25,0 N I à o1 »,' N K) kilogrammes de beurre doux ou de beurre salé, expédiés surtout à Morlaix, qui l'envoie au Havre et à Paris ; nous avons aussi chaque année de 10,000 à 12,000 peaux de bœufs sur le marché, jadis on vendait beaucoup

de suif, maintenant le paysan plus aisé le consomme pour sa cuisine.

Nous vendons chaque année 200,000 porcs ; tous les lundis on amène au marché de 50,000 à 60,000 œufs. A l'hospice de Lesneven où Ton élève de la volaille, on ramasse 25,000 douzaines d'œufs par an.

Et le bétail! Nous avons douze foires par an, Monsieur; il y vient de 2,500 à 3,000 têtes chaque fois ; le Folgoët a quatre foires, à chacune d'elles se vendent 4,000 vaches. Quant aux chevaux, nous en voyons passer 36,000 par an, c'est-à-dire 3,000 à chaque foire. A la foire Saint-Jacques, le 25 juillet, il s'en est vendu 5,000 cette année.

— Et quel cheval fait-on ?

— Jadis c'était le gros cheval, on ne nous en demande plus maintenant, nous faisons le postier, obtenu au moyen du croisement de l'arabe et de l'anglais avec la race bretonne.

Nous ne nous bornons pas là. Le paysan fait beaucoup de céréales et de fourrages, nous commençons les primeurs. On travaille chez nous, Monsieur î

— Je n'en doute pas, dis-je à mon obligeant informateur. Mais comme vous connaissez votre marché ! Je voulais demander la mercuriale à la mairie, vous êtes une mercuriale vivante.

— C'est bien naturel, vous ne pouviez mieux vous adresser qu'à M. Robin, pendant trente ans placier de Lesneven l.

A ce moment la sirène qui remplace le sifflet sur le chemin de fer de Lesneven s'est fait entendre, j'ai serré la main de M. Robin et couru à la gare pour retourner à Landerneau et, de là, à Plongastel, par un admirable chemin montant jusque sur les hautes collines de la rive gauche, d'où l'on commande à plus de 150 mètres le large estuaire de l'Elorn et la nappe immense de la rade de Brest. Mais souvent les aiguilles, les blocs, les remparts de rochers masquent le paysage de l'Elorn : l'attention se porte alors sur Plongastel.

Le village serait banal s'il n'avait son admirable calvaire où plus de 200 personnages taillés dans le granit, avec l'esprit et la gaîté des ymagiers du moyen âge, représentent des scènes de l'Évangile; les figurants portent des costumes bretons qui donnent à l'histoire chrétienne une étrange saveur. L'entrée de Jésus à Jérusalem représente le Sauveur précédé de binious et de musettes.

I. Le placier est le percepteur des droits de place sur le marché ou le champ de foire, on paie tant par tète d'animal ou par mètre carré occupé.

Plougastel, malgré le voisinage de Brest, est resté breton ; le costume local s'y conserve avec soin dans quelques familles, mais il est à craindre qu'il ne disparaisse avec les coutumes qui ont rendu Plougastel célèbre. Parmi ces usages, le plus curieux est certainement le mariage, en bloc, de la plupart des fiancées de l'année. Gomme il est d'usage de ne pas se marier pendant l'Avent, on attend janvier pour célébrer les noces *, il n'est pas rare de voir 30 mariages le môme jour1. A cette occasion on sort des armoires la large culotte de bure brune, la veste et le gilet de couleurs voyantes, la ceinture éclatante, les grands chapeaux ornés de rubans; le bonnet de laine rouge, coiffure de Plougastel, se mêle encore à ces chapeaux de cérémonie. Les femmes, les jeunes filles surtout, ont des jupes de diverses couleurs, recouvertes par une robe éclatante ornée de rubans et de broderies ; les grandes coiffes de dentelles ont des plis retombant sur les épaules. Pendant le mariage civil, une foule énorme, parmi laquelle sont nombre de curieux venus de Brest et de Landerneau, entoure la mairie ; tout le monde se réunit ensuite à l'église où se dit la messe à laquelle assistent à la fois tous les couples. On fait ensuite

i. Le 10 janvier 1895 il y eut à lu fois 46 mariages; le maire ne put achever, il fallut continuer le lendemain.

le tour du calvaire et chaque famille va prendre part au banquet de noces. Toute la journée on chante les vieilles chansons naïves de Bretagne et celles, plus littéraires, de Brizeux, dans le même dialecte, qui ont pris place dans l'âme populaire :

Les chansons d'autrefois toujours nous les chantons : Oh ! nous ne sommes pas les derniers des Bretons ! Le vieux sang de tes fils coule encor dans nos veines. 0 terre de granit recouverte de chênes !

Le lendemain des mariages un autre service réunit tous les mariés à l'église; on prie pour les morts de la famille, puis, pendant cinq à six jours encore, on est en fête, ensuite le travail recommence.

Les gens de Plougastel sont d'infatigables jardiniers et de vaillants marins, des jardiniers surtout. La partie de leur péninsule qui regarde vers le sud, abritée des vents du nord et de l'ouest par les rochers riverains de l'Elorn, baignée par les flots tièdes, jouit d'un climat fort doux; aussi, bien des cultures qui sembleraient impossibles en Bretagne y prospèrent-elles. Déjà, il y a cent ans, quand ce pays était sans route, et naturellement sans chemin de fer, alors qu'il était difficile d'expédier les produits du sol, Cambry signa-

lait avec étonnement la culture des melons en plein champ ; on les préservait des gelées blanches en les recouvrant de débris de verre. On cultivait aussi les petits pois à l'abri de plants de genêts pour les préserver du vent du Nord. « Vous n'êtes plus dans la Bretagne, s'écriait le voyageur : les fraises, la framboise, la rose, la jonquille, la violette et l'églantier couvrent les champs chargés d'arbres fruitiers ; le cerisier, le prunier, le pommier descendent jusqu'au rivage. » Les légumes devançaient de six semaines la végétation, même à deux lieues de là.

Aujourd'hui les chemins de fer ont ouvert à la population de Plougastel et de Daoulas un grand avenir agricole. Sans avoir subi une transformation comparable au territoire de Roscoff, si prodigieusement enrichi, la presqu'île fait un grand commerce de fruits et primeurs, de fraises surtout dont, chaque année, on expédie à Paris pour quatre millions de francs. Combien d'autres parties de la Bretagne sont appelées à une semblable richesse, quand l'éducation économique du pays sera faite.

La promenade dans les vergers de cerisiers et les jardins de fraisiers, de framboisiers et de groseilliers m'a conduit jusqu'à l'anse de l'Auberlach,

EN CORNOLAILLES.

havre profond où les navires de guerre viennent procéder à la régularisation de leurs compas. C'est un des principaux abris pour la flottille de pèche

>na

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