‹ Voyage en France (volume 2)Chapitre 24 sur 47 · UU · texte numérisé non relu

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s'élargit au-dessous du village de Taden, puis le chenal devient plus étroit que jamais, ce n'est qu'un canal entre de hautes rives. Voici, au fond,

une ville sur de hautes terrasses, un viaduc hardi aux arches de pierre, c'est Dinan.

Gomme Vitré au sud, Dinan est, au nord, l'entrée monumentale de la Bretagne. Par ses édifices, ses maisons particulières, ses maisons à encorbellement, elle est restée, malgré ses embellissements, la ville de Duguesclin à qui elle a érigé une statue, vrai chevalier selon le goût de Loïsa Puget et de Partant pour la Syrie, En créant des promenades et des jardins, en transformant ses douves en allées ombreuses, en jetant sur la vallée un superbe viaduc, elle a gardé assez de souvenirs du passé pour attirer le visiteur. Les églises sont des bijoux où Part breton, en pleine efflorescence, a semé les sculptures sans compter. Le charme de cette petite ville est pénétrant, c'est une de celles où l'on rêverait de rester longtemps, errant des rues montueuses bordées de fantastiques maisons déjetées, aux églises qui virent Duguesclin — une d'elles renferme le cœur du héros — et aux terrasses ombreuses qui dominent la rivière .

La campagne voisine est fort belle ; elle se creuse d'une infinité de vallons remplis de grands arbres envahis par le gui, ailleurs parasite malfaisant, ici source de revenu, car on envoie le

gui en Angleterre pour les fêtes de Ghristmas, en décembre, c'est un élément de fret pour les vapeurs de Saint-Malo. Peu de villages, mais de grandes fermes entourées d'herbages.

Au delà, sur le chemin de fer de Lamballe, le pays devient moins riant. Aux abords de Corseul, qui fut peut-être une importante cité romaine, ce sont des terres argileuses et humides, travaillées en larges billons. Beaucoup de champs d'ajoncs, témoignant de faibles progrès agricoles ; cependant on emploie en abondance les amendements marins, presque partout on aperçoit des tas de tangue, plus nombreux même que dans les environs du mont Saint-Michel.

Les tanguières sont très vastes dans cette région; lorsque l'on quitte le plateau de Corseul pour descendre dans la vallée de l'Arguenon, on passe un instant au-dessus d'un petit port où de gros bateaux déchargent cette laisse de mer dont on fait de grands tas sur le quai. C'est le port de Plancoët, assis au-dessous du bourg aux allures cossues, dominé par deux églises. Yu ainsi, avec ses maisons en amphithéâtre, Plancoët a de l'allure ; intérieurement il est assez triste , mais quelques tics-tacs de métier lui donnent un peu de vie. C'est un centre pour la fabrication de ces étoffes mi-laine, c'est-à-dire de laine tissée sur

chaîne de lin dont les femmes se servent dans la Bretagne pour leurs vêtements. Pendant l'été, le passage des voitures de Saint- Jacut-de-la- Mer et de Saint-Cast lui donne un peu d'animation', il y a là, en effet, d'assez nombreux baigneurs que l'étendue des tanguières n'a point effrayés.

A la gare mie voiture est prête pour aller à Saint-Jacut, je me juche sur l'impériale et bientôt nous voici en chemin, au bord de l'Arguenon, dont le lit vaseux a été abandonné pour un chenal creusé à la base d'un coteau. La mer est basse, le petit fleuve n'est qu'un étroit filet d'eau au fond d'un fossé tapissé d'une vase inquiétante. L'Arguenon gâte un peu le paysage, fort joli pourtant aux abords du château de Largentaye, grande bâtisse sans caractère, mais bâtie au milieu d'un parc superbe. La route, parfois bordée de grands châtaigniers, semble une allée. De chaque côté, beaucoup de champs de céréales, les récoltes paraissent belles, elles le doivent plus à la tangue qu'aux méthodes de culture, encore fort imparfaites. Mais il y a progrès ; voici à Trégon, village d'où la vue est admirable sur les campagnes lointaines, un atelier de mécanicien fort achalandé ; nombreuses sont ici les machines en réparation.

De Trégon on descend rapidement à la mer par une route large mais défoncée par les charrois,

pleine d'ornières et de boue. C'est que le golfe long et étroit ouvert entre Saint-Jacut et Saint- Brieuc n'est à marée basse qu'une vaste grève de tangue, sur tout le rivage l'extraction est incessante. Devant le hameau de Beaussais ce ne sont que tombereaux chargeautla tangue accumulée sur le rivage par les cultivateurs. La mer se retire en ce moment, c'est un jour de grande marée, le golfe asséché présente une surface immobile, d'un gris d'argent. Au-dessus s'allonge, mince et verte, la longue péninsule de Saint-Jacut, à demi recouverte par la longue rue aux toits rouges des hameaux de l'Isle, Saint-Jacut et l'Abbaye. Au delà, mais fort loin encore, tant les grèves sont vastes, la mer bleue, que borde l'île des Ehbiens, dominée par sa tour.

Saint-Jacut et ses hameaux sont habités surtout par des pêcheurs ; la presqu'île, resserrée entre les baies de Lancieux et de TArguenon, est trop étroite pour permettre des cultures étendues: tout le monde vit de la mer, les femmes pèchent à la grève, les hommes poursuivent le maquereau et le homard au large de Saint-Cast et des Ehbiens. Autour des bâtiments restaurés d'une ancienne abbaye devenue un couvent, des arbres et des champs, des plantes qui aiment le doux climat des rivages océaniques font comme une oasis,

mais aussitôt on arrive au sommet d'une petite falaise d'où l'on domine l'immense grève, semée de roches verdies par les varechs, étalée jusqu'à l'île des Ehbiens ; l'île moins vaste d' Agot, simple calotte de gazon, et d'autres rochers sans cesse isolés prolongent en mer la tramée des écueils. La mer se retire encore, il est possible de gagner l'île des Ehbiens à pied. Tantôt sur des rochers, tantôt sur des grèves de sable grossier semées de coquillages, tantôt sur la tangue ferme mais sillonnée de ruisseaux marins, on atteint l'îlot verdoyant après une course de 1,500 mètres. La grève est très vivante aujourd'hui -, toute la population, profitant du retrait extraordinaire de la mer, pêche coquillages et crustacés dans les flaques d'eau et les trous ; aussi lorsqu'on atteint l'île on éprouve une sensation étrange, tant elle est solitaire et contraste avec la vie de la grève. C'est une roche de granit, recouverte de terre végétale, mais trop battue des vents pour être cultivée, le sol, en grande partie, est une lande de fougère et d'ajoncs traversée par d'étroits sentiers et des coulées de lapins. Dans les endroits moins directement exposés à la fureur des rafales, des lierres et des troènes nains plaquent des teintes sombres. On a pu créer quelques pâturages, d'un gazon feutré, fin et court, où paissent des moutons. Dans

un creux on tente la grande végétation par une plantation de trembles encore arbustes.

Au puint culminant se dresse l'ancienne tourr d'aspect solide et qui pourrait même servir à la défense. Elle est construite de blocs de granit dont l'épaisseur totale atteint six mètres. Elle

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serait très lourde d'aspect sans l'élégante tourelle de guet qui la flanque au sommet.

Déclassée aujourd'hui elle ne sert plus qu'à entreposer les provisions du garde, habitant d'une maison basse placée au pied de la petite forteresse et entourée de quelques cultures.

Un escalier de quatre-vingts marches conduit sur la plate-forme bordée d'épais parapets où des embrasures étaient jadis armées de canons. Un autre escalier, à demi aérien, accède à la tourelle.

De là on a une vue immense sur la mer, de la pointe du Groin au cap Fréhel ; on distingue nettement plusieurs rochers de l'archipel Malouin, notamment Gézembre et la Gonchée. A l'ouest, le fort Lalatte dresse ses pittoresques remparts et ses tours qui, à cette distance, semblent plaqués contre les hautes falaises du cap Fréhel. Plus près, de l'autre côté de l'Arguenon, la côte de Saint-Cast, ses jolis villages, la colonne commémorative de la bataille du 11 septembre 1758 dans laquelle les troupes françaises, aidées par les milices bretonnes, jetèrent à la mer les 8,000 Anglais qui avaient débarqué et dévastaient le pays. Glorieuse victoire due au duc d'Aiguillon et dont le souvenir est resté vivace.

La tour des Ehbiens est au cœur de ce paysage tragique et guerrier, où la mer pénètre au cœur des terres par les baies de Lancieux, de l'Arguenon et de la Frénaye; où la terre, à son tour, par ses minces péninsules précédées d'écueils, semble vouloir menacer le flot. Ce rôle d'observatoire est le seul qui lui reste aujourd'hui, mais en 1697, quand on la construisit sur les ruines d'un phare, elle était la sauvegarde des populations contre l'Anglais. Pour qu'elle fût construite, chaque équipage de pêcheurs revenant de la mer abandonnait un lot de maquereaux dont le produit

a permis de mettre ces golfes à l'abri des insultes de l'ennemi héréditaire. En même temps le vieux château de Roche-Goyon, transformé, devenait le fort Lalatte, un des rares monuments complets qui restent de la défense des côtes comme la concevait Vauban. Cette admirable forteresse a été vendue ; puisse l'acquéreur la garder intacte !

La mer monte déjà ; si je ne veux pas être prisonnier dans l'île, il faut quitter les Ehbiens ; j'avais le projet de traverser la baie de l'Arguenon pour gagner Saint-Cast et Matignon, mais les pêcheurs me conseillent de ne pas m'aventurer, le flot arrive avec trop de rapidité et il y a trop de vases molles. Je gagnerai donc le Guildo par les bords de l'Arguenon. Un sentier de douaniers court sur les falaises et les dunes, descendant sur des grèves, escaladant des rochers. Peu à peu le large golfe vaseux se rétrécit; au milieu de la tangue coule un flot grisâtre, bordé de balises, c'est l'Arguenon. Les collines se haussent, s'escarpent, se boisent; sur Tune d'elles, voici de hautes tours, des remparts couverts de lierre, restes d'une vaste et somptueuse citadelle.

C'est un des beaux sites des côtes de Bretagne que ce château, encore de fière mine vu du dehors. Mais lorsqu'on a pénétré dans l'enceinte par une brèche, ce n'est plus qu'un éboulis de murailles

entourant un champ cultivé. Le château du Guildo a joué un grand rôle dans l'histoire de Bretagne ; là fut saisi, par ordre de son frère, ce Gilles de Bretagne dont la fin tragique est la page la plus sinistre de l'histoire du duché ; on sait que ce prince, accusé de trahison, fut longtemps tenu en prison par son frère le duc François II, laissé sans nourriture dans le château de la Hardouinais, empoisonné et finalement, comme il ne succombait pas, étranglé.

Le site du Guildo est très beau ; le fleuve, rétréci, coule sous un pont bâti entre des roches fort curieuses de forme. Deux d'entre elles sont appelées les « pierres sonnantes » ; lorsqu'on les frappe elles font entendre un murmure prolongé.

Pour retourner à Plancoët, une route passe par Saint-Lormel, je l'ai suivie. Elle traverse un pays agricole d'une sauvagerie aimable ; des ravins bordés de roches, des bouquets de bois, des prairies rompent la monotonie du plateau. Chemin faisant, je m'arrête dans les fermes ; les paysans ont l'esprit très ouvert en ce coin des Côtes-du- Nord, ils parlent volontiers, mais ils se plaignent: l'année est pluvieuse, la moisson menace de manquer, les blés mal mûris versent et pourrissent. -Cependant les machines à battre sont prêtes à

fonctionner sur l'aire. Ici, dès qu'un propriétaire ou fermier exploite un domaine de cinquante journaux, il achète une batteuse qui fait désormais partie du mobilier agricole. 11 y a donc progrès, on commence même à utiliser les engrais chimiques, mais l'emploi en est restreint par le prix élevé des transports. Les principales récoltes sont le sarrazin et l'orge : on consomme le premier, l'orge est vendue à la brasserie. L'élevage augmente, car il est facile de vendre le beurre, les coquetiers de Saint-Malo parcourent les campagnes et évitent aux ménagères le souci d'aller au marché.

Le cidre est abondant, il se vend bien, surtout dans les stations balnéaires du groupe malouin. En somme, malgré la pluie, je trouve ici des gens satisfaits de leur sort. Il en est à peu près de même partout en Bretagne. Les « souffrances de l'agriculture » ne seraient-elles qu'un tremplin politique ?

Nous verrons cela en Normandie où me conduira tout à l'heure le chemin de fer de Lamballe à Granville.

De Coutances à Graaville. — Granville. — En route pour les Chausey. — La Grande-Ile. — Les carrières. — Le vieux Château. — Jardin de Provence. — Vie des habitants. — Dans l'archipel. — Les Robinsons de l'île d'Anneret. — Les îles Minquiers.

Grande île de Chausev-, septembre.

De Coutances à Granville la course est exquise, non par la route nationale : elle se tient trop volontiers sur les hauteurs, depuis Quettreville et Bréhal jusqu'aux abords mêmes du grand port du Gotentin, mais par la vallée delà Sienne. La rivière est claire, profonde, sinueuse, errant par les prairies, babillant sous les moulins dont les roues à palettes noires travaillent avec une activité fébrile. Cette vallée est une des jolies choses de la Normandie ; son charme, il est vrai, est tout intime, il ne faut chercher ni collines accidentées, ni profonds horizons ; la gamme du vert y est d'une variété infinie par la puissance de la végétation herbagère et la vigueur des arbres qui enclosent les champs et les prairies.

Le chemin de fer abandonne la Sienne près de Cérences, laissant à Test la partie de la vallée la plus profonde et la plus pittoresque, celle qui se creuse vers Gavray et Villedieu, pour monter

Échelle au

jusqu'au plateau verdoyant où il croise la ligne de Paris, près du village de Folligny. Ce plateau est comme un dôme écrasé, d'où descendent, vers tous les points de l'horizon, des ruisselets qui vont former ou grossir les petits fleuves côtiers. L'un d'eux, le Boscq, offrirait jusqu'à Granville sa

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vallée à la voie ferrée, s'il ne fuyait si rapidement par une pente rapide. Aussi la ligne s'est-elle maintenue sur le plateau pour atteindre, non la ville, mais la colline qui la domine à près de 50 mètres de hauteur ; la déclivité n'en est pas moins très grande, et les trains semblent glisser plus qu'ils ne roulent à travers cette campagne grasse et herbue, où les villages sont tellement menus qu'on n'a pas cru devoir les doter d'un arrêt. La seule station entre Folligny et Granville est à plusieurs kilomètres du bourg de Saint- Planchers, dont elle porte le nom.

Enfin voici Granville annoncée par les villas des falaises de Donville, ses hautes casernes et la flèche de Notre-Dame, noircie parles embruns. La saison des bains est déjà dans son plein, la cour de la gare est remplie de véhicules, omnibus d'hôtels pour Granville et Saint-Pair, fiacres et tapissières ; les pisteurs et les pisteuses se précipitent sur les voyageurs pour leur offrir des appartements garnis. On charge les bagages et bientôt c'est une bruyante course d'équipages par une longue et large rue descendant rapidement jusqu'au bord du Boscq, le « fleuve» granvillais, ici encore ruisseau insignifiant, relevé par un barrage près duquel s'ouvrent toutes les artères de la curieuse cité.

En cette saison, avec ses baigneurs aux costumes éclatants ou bizarres, ses voitures, son ciel pur, Granville est fort gai, mais ce n'est point le pittoresque port qu'on peut voir en hiver, quand l'arrière- bassin est rempli de goélettes revenues de la pêche à Terre-Neuve, et qu'un peuple de marins basanés se prépare à une campagne nouvelle contre la morue \

Seule la vieille ville, le Granville primitif, a conservé son aspect. On dirait que la vie active d'en bas ne saurait pénétrer dans ces rues silencieuses, bordées de demeures qui durent être somptueuses jadis. A peine, de temps en temps,

1. En 1894, le nombre des navires entrés à Granville a été de 514, jaugeant 60,236 tonneaux; à la sortie 527 navires jaugeant 61,023 tonneaux.

37 navires montés par 835 hommes ont armé pour la pêche à Saint-Pierre et Miquelon (Terre-Neuve). 3, montés par 78 hommes, ont armé pour la pêche à Islande. Ils ont rapporté de Saint- Pierre 1,116,940 kilogr. de morues, 102,391 kilogr. d'huile, 1,970 kilogr. de rogue (appât), 40,350 kilogr. d'autres poissons et issues.

D'Islande : 924,640 kilogr. de morues, 76,978 kilogr. d'huile ; 19,573 kilogr. de rogue, 46,633 kilogr. d'autres poissons et issues. Mais le produit de la pêche par navires granvillais est bien plus considérable, la plupart des navires allant débarquer à Bordeaux, marché principal pour la morue. Les chiures qu'on vient de lire comprennent seulement les quantités débarquées à Granville.

La pêche côtière occupe à Granville 58 bateaux montés par 249 hommes. En outre un grand nombre de bateaux pêcheurs de Cancale débarquent leur poisson à Granville, pour profiter des facilités d'expédition données par le chemin de fer.

un pas furtif de femme ; sur les perrons des maisons dorment des chats, rares sont les enfants. L'église est basse, trapue, comme pour mieux résister aux vents qui soufflent sans cesse sur ce roc élevé et entouré par les flots. Le monument est saisissant par sa patine sombre et ses proportions écrasées qui contrastent si fort avec le style flamboyant de la plus grande partie de l'édifice. La lumière parvient à peine dans le vaisseau bas, aux lignes mystérieuses, accentuées par le relief des nervures.

Notre-Dame confine à la ville militaire : hauts bâtiments de granit, magasins, poudrières, champ de manœuvres occupent tout le roc jusqu'au cap Lihou, vers le phare et le sémaphore. Malgré l'insuffisance de ses défenses en présence de l'artillerie moderne, Granville n'en a pas moins, de nos jours encore, une grande valeur stratégique : aux mains d'un ennemi, ce serait une incomparable base d'opérations, grâce au voisinage de Jersey. Mais la cité des corsaires ne reverra sans doute plus ses heures de gloire.

Le sémaphore et le phare ont remplacé la vigie qui, si souvent, annonça les prises des hardis marins granvillais. De là, on contemple un des plus grandioses paysages maritimes du littoral normand. Voici Avranches sur sa montagne; par

delà la pointe de Garolles apparaît nettement la superbe pyramide du mont Saint-Michel ; plus loin c'est le mont Dol et la côte de Gancale ; au nord, nébuleux, le cap Carteret, fièrement projeté en face de Jersey. Enfin, au large, la mer se couvre d'un rideau de roches semé de deux ou trois taches blanches; ce sont les îles Chausey où je puis me rendre aujourd'hui, grâce au bateau baliseur des ponts et chaussées ; celui-ci va aux Minquiers pour placer une bouée et Ton veut bien m'y accueillir.

Il faut attendre le flot pour sortir du bassin ; aussi, à deux heures seulement, YÉclaireur peut écluser, en même temps qu'une goélette venant de Terre-Neuve pour apporter la première pêche et toucher la prime donnée au premier bateau arrivé. Aussitôt dans l'avant-port, on prend à la remorque la bouée des Minquiers, nous doublons presque immédiatement le musoir et nous voici en route, le cap sur une des taches blanches émergeant des Chausey : le toit du sémaphore, dans la Grande-Ile.

La mer est bien belle ici, animée par les voiles qui entrent au port ou prennent le large. Nous traversons cette flottille et bientôt, devant nous, grandissent les roches des Chausey ; on les voit

en quelque sorte surgir du flot, les plus basses se soulevant lentement, les plus hautes prenant des aspects bizarres : buttes, obélisques, ruines de forteresses ; les unes vertes, d'autres de teintes fauves, plusieurs portant une balise au sommet. Sur la principale, la tour carrée du phare commande tout l'archipel.

A mesure qu'on avance, les îles, de loin soudées en apparence, se séparent*, on les reconnaît facilement. Voici, très verte, l'île d'Anneret, l'île d'Ancre de la carte, entourée d'un essaim de roches ternes aux formes massives. La Grande-Ile se montre entièrement, depuis son phare trapu jusqu'aux bâtisses blanches du sémaphore. Entre elle et des îlots sans nombre, s'ouvre un long chenal appelé le Sound, piqueté de balises formant une perspective fuyante ; en arrière du phare s'alignent des talus réguliers, c'est le fort, sous lequel croissent quelques pins et les arbres des jardinets créés par les gardiens.

UÉclaireur avance lentement dans le Sound, jusqu'à sa balise d'amarrage, près d'une autre amarre destinée à l'aviso-torpilleur Sainte-Barbe, dont ce chenal est un des séjours. Une embarcation vient se ranger le long du bord ; quelques instants après, nous mettons pied à terre, mon fils Jacques et moi, sur la Grande-Ile. L'enfant n'a

jamais foulé le sol d'une île, aussi sa joie est-elle vive et plus vif encore son étonnement à la vue de ce paysage.

La surprise se comprend. L'île est si bizarre avec sa chapelle juchée sur un rocher, ses maisons basses placées sur le sol, sans jardinet, sans verdure, sans rien qui rappelle la vie ordinaire à la campagne. Pas un poulet, pas un pigeon, pas une cabane à lapins, pas même le chou familier croissant à l'abri du vent. Sur les pelouses montueuses, au milieu desquelles le granit surgit en grandes masses, une herbe courte, où fleurissent de petites scilles. Les parties les plus sauvages ont des ronces, des fougères, des touffes de tanaisie. Sur l'un des rochers la chapelle seigneuriale — j'emploie ce mot à dessein ; — en face, au pied du fort, sur les terrains militaires, une grande bâtisse accroupie sur le sol, c'est l'église commuuale ; le curé occupe auprès une humble mais ou adjacente à l'école , le desservant remplissant en même temps les fonctions d'instituteur.

Entre les rochers un sentier s'achemine jusqu'à une petite baie bordée de maisons et de cahutes. Les maisons sont bien construites, l'une d'elles a des allures de villa, les autres sont la cantine et une auberge. Les cahutes sont posées sur les rochers, parfois entre deux blocs, misérables de-

meures faites de grosses pierres et de boue, de débris de navires et de mottes de gazon, recouvertes de pierres plates ; le tout déjeté et sordide. A l'intérieur, ayant à peine deux ou trois mètres carrés, des coffres remplis de foin ou de varech servent de couche, un foyer entre deux pierres dont la fumée monte par un trou dans la toiture, quelques instruments de cuisine pour faire la soupe au poisson et c'est tout. Il y a comme cela une quinzaine de tanières.

Ne nous hâtons pas de plaindre les habitants de ces taudis, ils y habitent l'été seulement. Ce sont des pêcheurs du continent, venus des communes de Bainville et d'Agon. On les appelle les Bainv illais j la plupart ont sur la côte maison et terre, où ils résident l'hiver -, l'été, ils viennent aux Ghausey pêcher la crevette-bouquet , principal produit de l'archipel. Ils arrivent à la fin de février et repartent en novembre.

Nous reverrons tout à l'heure cette population singulière. Il faut profiter du reste de jour pour parcourir l'île, demain, à la première heure, nous lèverons l'ancre pour aller aux Minquiers.

En route donc : la première visite sera pour le Gros-Mont, triple mamelon dont un sommet porte le sémaphore. Le chemin suit une chaussée d'é-

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tang abandonné et longe un grand enclos verdoyant, dans lequel paissent des vaches ; à côté, un champ de blé moissonné ; on charge la récolte sur l'unique charrette de l'île. Après ce petit coin de civilisation on arrive dans un microcosme de désert : des roches abruptes entre lesquelles on trouve avec peine le sentier, des carrières abandonnées s 'ouvrant au flanc du coteau. Au-dessus, toute blanche, la maison du sémaphore ; un peu au delà, un autre mamelon, c'est le Gros-Mont.

D'ici on découvre tout l'archipel, une 'Cinquantaine de roches en tout, surgissant au-dessus de la mer, mais le flot descend et tous ces îlots s'agrandissent par des platins de varechs qui, peu à peu, s'étendent, se soudent et prennent l'apparence d'une immense prairie bosselée de buttes rocheuses ; à peine çà et là quelques flaques ou chenaux encore remplis.

Cette transformation est rapide ; en peu de temps elle s'est accomplie ; vienne le flot et l'immense prairie sera submergée de nouveau, les îles sembleront flotter et les chaloupes vogueront où, tout à l'heure, on cueillait le varech et ramassait les coquillages.

Au pied du Gros-Mont, dans une anse, deux goélettes sont échouées, elles chargent les blocs de granit fournis par une carrière où l'activité est

grande. Froissement des fleurets trouant la roche, bruit des pics et des marteaux, roulement des wagonnets sur un petit chemin de fer m'ont attiré. On extrait des blocs de toutes les dimensions. Les plus puissants attendent un acheteur, les autres sont débités sur place en dalles, en bordures de trottoirs, en marches, en montant de portes et de fenêtres. C'est tout ce qui reste de l'énorme exploitation de jadis. Il y aune trentaine d'années seulement, plus de 400 ouvriers travaillaient dans les carrières des Ghausey, celles-ci fournissaient notamment les blocs pour la digue de Cherbourg. Il n'y a plus qu'un exploitant et 20 ouvriers. La constitution de la propriété dans les, îles est évidemment pour beaucoup dans ce déclin. Les carriers se sont répandus en Normandie et en Bretagne, à l'île Grande surtout1. Du Gros-Mont on gagne des plages eu pente rapide, faites de gros sable ; à mer basse on peut atteindre l'îlot verdoyant de la Genêtaie, absolument désert. D'autres récifs plus sinistres se dressent en mer -, sur l'île un gros morne isolé fait face à des ruines qui ont fort grand caractère, grâce à une carrière creusée au-dessous du rempart.

Voir pages G8 et suivantes.

C'est le vieux château de Chausey, mi-castel, mi-couvent, car il a été construit pour les moines du mont Saint-Michel, seigneurs des îles. Ils avaient voulu en faire une défense contre les Anglais. Le château primitif présente encore un angle arrondi, avec une guette pittoresque. A cette construction sont venues s'en ajouter d'autres, plus vastes, percées de meurtrières et faites de blocs cyclopéens. Du côté qui regarde l'île il y a eu des préoccupations monumentales, la pierre est taillée en pointe de diamant. La cour était vaste, on a pu y construire des maisons basses, elles ont sans doute été des logements pour les carriers, toutes s'en vont maintenant en ruines ou servent d'étables.

Ce château a eu des destinées bien curieuses : les moines du mont Saint-Michel le cédèrent aux Franciscains, ceux-ci le vendirent ensuite à la famille de Matignon, tige des princes actuels de Monaco, dont le séjour habituel était à Torigni. Après le mariage d'un duc de Matignon avec l'héritière des Grimaldi, les Chausey revinrent à la couronne, Louis XV en fit don à l'abbé Nicole, en lui donnant même la possession de toute la partie découvrant à mer basse, ce qui est aujourd'hui contraire à notre Droit, puisque les laisses de basse mer sont la propriété de l'État.

L'abbé Nicole se dégoûta promptement de sa seigneurie ; après avoir essayé de l'exploiter, il la vendit à un sieur Hédouin dont les descendants possèdent encore toutes les îles, sauf les étroites parcelles expropriées pour élever le phare, le fort et le sémaphore.

De là est venue la singulière organisation de ces îles et cette absence de bien-être et de confort qui frappe le visiteur. La famille Hédouin n'a jamais voulu aliéner la moindre parcelle de ses rochers, elle n'a jamais laissé construire autre chose que des cahutes ; les constructions sérieuses lui appartiennent, elle les loue, mais se refuse absolument à affermer la moindre parcelle de terrain pour jardinage. Les petites maisons à un simple rez-de-chaussée d'une ou deux pièces valent 12 fr. par mois. Quant aux légumes, au lard, à la boisson, il faut les acheter à la cantine banale. On n'a pas le droit d'avoir des poules ou des lapins, ni de cultiver un brin de persil ; la ferme fournit tout, contre paiement, bien entendu.

Il ne faut donc pas s'étonner si la population est descendue aujourd'hui à 90 habitants et si tant d'îlots présentent des ruines d'habitations. Les carrières sont fermées, la récolte et l'incinération du varech ont cessé depuis que le Chili

fournit des soudes minérales1 (on vendait le varech un franc le tonneau de jauge) -, la population n'a plus d'autres ressources que la pêche et celle-ci est bien difficile l'hiver.

Les habitants peuvent faire venir directement la viande de boucherie du continent, car on tue à peine un veau par an ; mais rares sont-ils ceux qui s'offrent un tel luxe.

Telle est la singulière constitution économique des Chausey ; cependant cette population ne se plaint pas, la pêche du homard, celle de la crevette surtout sont d'un bon revenu. La crevette vaut parfois 4 fr. le kilogramme, la moins belle vaut 3 fr. Un pêcheur m'a dit en avoir pris 12 kilogrammes dans une grande marée. Les femmes ramassent sur les grèves un petit coquillage jaune appelé vignot, elles le vendent 40 ou 50 centimes le pot (deux litres). Le vignot, dit-on, va en Angleterre, où l'on en tire du vernis.

La ferme, située au cœur de l'île, suffit aux besoins des habitants, en lait, légumes et pommes de terre. Cette ferme est une merveille par la richesse de la végétation. Le grand jardin situé aux abords de la maison possède des figuiers énormes dont on a dû soutenir les rameaux par des étais *,

i. Voir page 12, au chapitre sur l'Aber Vrac'h.

une allée est bordée de myrtes géants ; une autre possède des oliviers ; dans un massif voici un chêne-liège; à côté sont des noyers, des néfliers, des poiriers couverts d'innombrables fruits. Tous les légumes, même ceux du Midi, croissent en pleine terre. Les fleurs sont d'un coloris étonnant, nulle part on ne verrait plus éblouissant parterre .

Ce jardin enchanté fut longtemps hospitalier -, les visiteurs, les Anglais surtout, ont obligé les propriétaires à choisir parmi les touristes. Les Anglais coupaient les branches, mordaient à même les fruits; ceux-ci semblaient-ils bons, on les emportait. Dans les bosquets, des arbres superbes sont tailladés à coups de couteau, d'aucuns y ont creusé leurs initiales. On comprend donc la mesure qui rend difficile l'accès du domaine. Grâce à l'aimable régisseur j'ai pu cependant le parcourir.

Un coin de l'île reste en dehors de la propriété : c'est, aux abords du fort, l'église, la cure et l'école où le curé enseigne à lire et à écrire à une douzaine d'enfants. Les gardiens du phare, l'ancien gardien du fort, qui a demandé à rester là, et leurs familles forment en quelque sorte un territoire indépendant. Cette petite colonie est d'origine récente, le fort, déjà déclassé, porte, à son entrée, la date de 1866.

Ce petit monde est exigu, cependant la nuit arrive, et nous n'avons vu que la grande île. Déjà le phare de Granville et, à la pointe de Cancale, celui de Herpin sont allumés. Nous allons coucher à l'auberge, où les chambres, avec leurs alcôves de pitch-pin, ont l'air de cabines de navire. Par les fenêtres, l'immense plateau découvert envoie une pénétrante odeur de varech.

Demain nous irons aux Minquiers.

Hélas ! le temps s'est gâté ; quand, à cinq heures, je descends sur le rivage, un vent violent souffle ; les nuées apportent la pluie; un matelot de YÉclaireur me dit qu'on ne pourra aller placer la bouée aux Minquiers si le vent continue de la sorte, la mer étant toujours très forte en ces parages. Si, à huit heures, le vent n'a pas tourné, le voyage sera impossible, car la mer sera trop basse.

Loin de s'apaiser, le vent s'accroît encore, les vagues fusent sur les rochers, leur bruit sourd emplit l'île de murmures. Sur les collines où je monte, des oiseaux alourdis s'envolent à chaque instant sous mes pieds. Dans un chemin couvert, aboutissant à la seule fontaine de l'île, sous les trembles argentés à l'épaisse ramure, voici les vaches revenant de l'abreuvoir, c'est un beau bétail de pure race, au poil lustré, admirablement

soigné. Plus loin, dans une lande rase, paissent quelques chevaux.

Huit heures : le vent n'a pas fraîchi davantage, mais la mer est toujours houleuse. On ne pourra relever la vieille bouée des Minquiers, ni marier la nouvelle à sa chaîne ; en repartant pour Granville maintenant, nous arriverions à basse mer et l'entrée du port sera impossible. Il faut rester aux Ghausey.

Je puis trouver un batelier qui me fera visiter les autres îles. La marée a déjà beaucoup descendu, on voit affleurer les roches, recouvertes d'une flottante draperie de varechs d'un vert bronzé. Nous passons entre le Colombier et la Longue-Ile, des baies et des lacs calmes s '"ouvrent devant nous, leurs rivages sont hérissés de roches. La plus grande de ces terres, l'île d'Anneret1, se présente sous l'aspect d'un triple mamelon, celui du milieu est fort aigu. Cette île, m'a-t-on dit, est habitée par une équipe de Bainvillais -, je voudrais voir ces Robinsons volontaires.

L'île est une belle prairie ; sur les points culminants affleure le rocher recouvert d'une inextricable végétation de lierre, de prunelliers, de ronces, de troènes, de fragons aux baies rouges,

l. Ancre do la carte.

GRANVILLE, LES G H AU SE Y ET LES IfINQUIERS. 363

de chèvrefeuilles et de fougères. Dans la prairie, la centaurée, les scilles et de grandes marguerites mettent un peu de gaîté.

Sur le piton le plus élevé, une pyramide en pierre sèche a été construite pour un levé topographique, de là on a une vue extraordinaire sur le jjlaleau des Chausey, les îles, les passages. Le mouillage de Beauchamp, où peuvent ancrer des navires de guerre, et le chenal qui coupe les Chausey en deux, où l'escadre a pu passer récemment, vus d'ici, paraissent un fleuve.

Au sud de l'île, devant une jolie anse remplie de coquillages, au pied d'une petite falaise, voici le « village » d'Anneret, c'est-à-dire une hutte basse semblable à celle de la Grande-Ile, mais plus propre. Elle est déserte, seuls un chien et un chat dorment au soleil, ils se réveillent et viennent à nous, comme pour nous faire les honneurs de l'îlot. Le chat nous suit sur le rivage, autour de la maison, mais quand il juge la politesse suffisante, il retourne à son rêve. Le chien, au contraire, prend les devants, nous mène dans toute l'île, nous fait voir le creux de roche où suinte un peu d'eau suffisant pour la petite colonie. Un moment il aboie avec colère, et, tirant Jacques par son manteau, cherche à le ramener en arrière, c'est que nous nous sommes fourvoyés

dans des ronces d'où aucun sentier ne permet de sortir. Enfin, fier de son rôle, il nous accompagne à notre barque et salue notre départ d'un aboiement joyeux.

Maintenant, nous allons d'îlots en îlots, profitant des derniers courants laissés encore par la mer descendante. La plupart de ces rochers sont des pelouses où ne vit pas même un mouton ; au printemps l'herbe en est fauchée et fanée pour être transportée dans la Grande -Ile. Beaucoup ont à peine quelques mètres de superficie, ils sont couverts par les lignes noires des cormorans qui, graves et immobiles, nous regardent passer. Sur plusieurs îles des ruines informes se dressent près de carrières abandonnées ou de petits plateaux jadis utilisés pour l'incinération des plantes marines. Ces débris semblent très vieux, cependant il y a quinze ans encore c'étaient des maisons habitées, il y avait des toits et la fumée des foyers montait partout, pendant que les feux de varechs, répandant de noires nuées, donnaient au paysage l'aspect infernal qu'ont encore les archipels des Glénans et d'Ouessant1.

Les noms de plusieurs îles, pour les pêcheurs, ne sont pas ceux des cartes. Aucun d'entre eux

i. Voir la quatrième série du Voyage en France.

ne connaît l'île d'Ancre sous ce nom, c'est l'île d'Anneret; ils ne disent pas Ile Longue, mais Longue-Ile; l'Ile Plate des cartes est la Plate- Ile.

On débarque rarement sur ces rochers, dont quelques-uns sont cependant assez verts, où les pêcheurs auraient certainement créé de petites colonies si les redevances à payer au propriétaire de l'archipel n'étaient pas aussi élevées. Seuls les oiseaux de mer animent ces solitudes profondes.

La barque nous a conduits par delà les Corniquets et la Roche des Guernésiais jusqu'à Plate- Ile, d'où nous faisons le tour du Grand Romont et du Colombier. Nous rejoignons le Sound, l'Éclaireur est encore amarré, nous n'irons décidément pas aux Minquiers.

Faut-il le regretter ? Les gardiens du phare m'assurent que ces îles sont sans intérêt, ils n'y sont jamais allés du reste. Du haut de leur lanterne, ils découvrent ces minces îlots comme une colline à peine perceptible surgissant d'une mer presque toujours agitée. A cause de cet isolement, de cette sauvagerie même, je voudrais être là-bas. Ces rochers perdus où l'on retrouve ces curieux oiseaux des Sept Iles appelés calculaux, ne

sont-ils pas d'ailleurs l'objet de discussions entre la France et l'Angleterre? En dépit de leur situation, nos insatiables voisins ne prétendent-ils pas que les Minquiers sont anglaises parce qu'elles sont proches de Jersey et habitées par des pêcheurs jersiais qui font un exode estival semblable à celui des Bainvillais aux Ghausey ? D'ailleurs les Anglais n'ont -ils pas aussi revendiqué jadis les Ghausey !

Les jurisconsultes ont toujours assuré que les Minquiers sont terres françaises ; la France, d'ailleurs, entretient les bouées lumineuses et flottantes, celle que nous venions placer en est une preuve. Il est vrai que le petit débarcadère de la Maîtresse-Ile est entretenu par les Jersiais, ceux-ci ont accaparé la police sur les pécheurs installés aux Minquiers. Le meilleur moyen d'empêcher les contestations soulevées par les Anglais serait de construire un phare sur la Maîtresse-Ile, il rendrait de grands services en éclairant les abords du plateau sous-marin des Minquiers, en partie émergé aux grandes marées. Les gardiens du phare seraient la marque vivante de notre souveraineté sur les restes de cette énorme fraction du continent emporté par la mer, il y a moins de sept cents ans, et dont les Minquiers, les Chausey et le mont Saint-Michel sont les témoins.

La sirène de VEclaireur se fait entendre, on nous appelle pour le départ ; encore un coup d'œil sur ce paysage extraordinaire d'îlots rocheux semés en désordre dans la mer, sur la lointaine Maîtresse-Ile des Minquiers et nous rejoignons le bord. Dans moins de deux heures nous serons cà Gran ville.

Cette 5e série du Voyage en France devait comprendre, non seulement G-ranville, mais encore le reste du Cotentin ; l'étendue déjà considérable de ce volume a fait renvoyer à une autre série les chapitres consacrés aux régions de Coutances. d'Avranches. de Saint-Lô. de Cherbourg, de la Hougue et de la Hague.

Ces chapitres feront donc partie de la 6e série qui comprendra en outre diverses autres régions normandes : la campagne de Caen, le pays d'Auge, la Seine maritime, le pays de Caux et le pays de Bray.

Ce volume formera la 6e série, mais paraîtra après la 7e, actuellement sous presse et consacrée à la région de Lyon et au cours du Rhône.

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