ETAT ACTUEL DES ABORDS DU MONT SAINT-MICHEL
Echelle au —
ces maisons porte à l'entrée une inscription disant le nom de celui qui l'a fait construire, celui de sa femme, et la date de la construction.
Ici la culture est bien bretonne d'allure, le sarrasin fleuri épand ses blanches nappes entre les arbres. De superbes aspergières et des semis de maïsfourrage, des épis lourds et serrés, des pommes de terre aux fanes vigoureuses montrent que le progrès agricole se fait ressentir ; le bétail est rare, les oies sont peu nombreuses, mais chaque ferme a sa bande de canards et son troupeau de dindons conduit par un enfant. Peu ou pas de hameaux, il faut aller sur le rivage pour trouver des agglomérations. La route qui borde la grève à hauteur de Saint-Broladre jusqu'à Saint-Benoît-des-Ondes, est une longue rue de 10 kilomètres, avec un petit port au Vivier. La vie a dû être active sur ce rivage dès la création de la digue. Il y a quelques belles demeures, notamment, près de Cherneix, la pittoresque gentilhommière de Y Aumône.
Autant donc les polders de Pontorson sont déserts, autant le reste du marais jusqu'à Saint- Benoît-des-Ondes est populeux. Non aux abords mêmes de Dol où ils forment une vaste étendue de prairies, donnant à la vieille cité épiscopale un si Lrrand caractère d'isolement.
LA HOLLANDE DE NORMANDIE. 3iO
Dol mérite un instant d'arrêt ; lorsqu'on a traversé les larges avenues bordées d'arbres reliant la gare à la ville, on découvre tout à coup une vieille petite cité dont la pittoresque grande rue est encore bordée çà et là d'antiques maisons à pignon, à façade reposant sur des galeries à colonnes, ornées de chapiteaux curieusement fouillés. La maison des plaids, d'autres encore arrêtent le regard. La cathédrale, si délabrée, si sordidement entourée, est restée belle en dépit de l'abandon dont elle est l'objet; ses verrières, la légèreté de ses arceaux, la belle ordonnance du plan en font un des monuments les plus intéressants de tout*1 la Bretagne.
Mais le charme de Dol est la vue immense qu'on découvre de la petite place entourant la halle et ornée de deux vieilles colonnes. Par une grille on aperçoit la grasse campagne des marais, prés plantés de grands arbres dominés parla haute butte du mont Dol, qui fut longtemps, comme le mont Saint-Michel, une île dans la grève.
Le mont Dol est à deux kilomètres de la ville.
Vu de Dol, il n'est guère qu'un renflement du sol, car il est en partie dissimulé par les arbres, mais si on l'aborde par le nord-est, il se présente comme une belle falaise de granit, escaladée par des châtaigniers vigoureux, dont les ressauts sont
couverts d'un gazon éj->ais, de fougères et de fleurettes ; un sentier étroit gravit le mont, dessinant son ruban fauve dans la verdure, dominant des soupçons de précipices, de petites parois à pic entaillées par les carriers qui débitent le roc en pavés pour les villes voisines. C'est une sorte de réduction Collas d'une montagne sérieuse, c'est charmant, d'un charme très intime et personnel. Lorsqu'on a atteint le sommet du mont, 65 mètres au-dessus de la mer, on se trouve sur un plateau en forme de cuvette, très vert ; une douzaine de châtaigniers énormes étendent des ombres vigoureuses jusqu'à une mare aux eaux louches que les habitants appellent la Fontaine. Deux moulins à vent, deux ou trois maisons, une petite chapelle attendant son remplacement par un plus vaste édifice, comme l'indique un tronc placé à la porte d'une tour carrée, isolée, surmontée d'une statue colossale de la Vierge, sont épars sur le plateau. Le point culminant est un amas de granit surplombant la falaise du nord. De là on a une merveilleuse vue sur un paysage grandiose. Au premier plan, sous les pieds, l'immensité des marais de Dol, mer de verdure où le feuillage argenté des saules plantés en bordure formerait l'écume des vagues au milieu des Ilots sombres représentés par la ramure des frênes, des peupliers et
des pommiers. Pais la mer, la vraie mer, étincelante, ouverte entre la pointe de Gancale, bordée d'îles, la longue côte de l'Avranchin, la pointe sombre de Carolles et, très distincte, Granville sur son rocher. Le mont Saint-Michel se projette, d'une blancheur apaisée, à la limite des flots bleus de T Océan et de la nappe verte des marais. A Test, au sud, -à l'ouest, c'est comme une forêt sans fin, formée par les bordures des champs et les pommeraies qui font de cette partie de la Normandie et de la Bretagne, de Mortain à Dinan, de Saint- Malo à Fougères, un interminable bocage. Du milieu des arbres pointent des flèches d'église, la cathédrale de Dol se détache tout entière sur ce fond vert et paraît le centre de l'immense tableau.
En redescendant du mont, on est de nouveau dans les chemins plats, bordés de frênes du marais.
On retrouve des collines au delà de Saint-Benoît-des -Ondes, au pied de Saint-Méloir-des- Ondes. Elles forment un joli pays, boisé, vert, doucement ondulé et de plus en plus animé à mesure qu'on approche de Gancale, où les pentes douces font place à des roches déchiquetées. La ville elle-même est à demi paysanne. Les rues sont des routes étalées à travers la campagne ; le centre, appelé le bourg, est moins considérable que la partie maritime, où l'on descend par une
rue en pente rapide. Ce port de Cancale est en réalité une grève vaseuse dont une partie est fermée par deux jetées entre lesquelles, au pied de la falaise, se groupent les maisonnettes basses des pécheurs, c'est la Houle, le plus pittoresque de nos ports de pèche, celui où se pressent le plus grand nombre de bateaux, dont l'animation, les mœurs et les costumes ont le plus séduit les peintres. Une bordure de jolies collines, de hauts rochers, un moulin à vent sur la pointe, forment à la Houle un cadre charmant. Au large, dans la partie de la baie qui ne couvre jamais, mais à une faible distance, surgit le rocher de Cancale, de formidable aspect. Cet écueil superbe est le parrain d'une foule de restaurants de province séduits par la vogue du fameux rocher de Cancale parisien, où Ton dégustait les succulentes huîtres, les plus belles sinon les meilleures de France.
Pauvre rocher de Cancale ! Son nom couvre aujourd'hui une situation peu brillante. La culture des huîtres n'a pas pris ici le développement qu'on aurait pu attendre. Lps procédés d'élevage, un peu barbares, sont loin de l'organisation savante d'Arcachon, de Marennes et de l'île d'Oleron1.
i. Voir, pour la culture des huîtres dans ces pays, la 3e série du Voyage en France, chapitres I, II et III.
An lieu de se livrer principalement à la récolte du naissain, on récolte surtout les bancs naturels de la baie au moyen de la drague, ces bancs s'étendent, entre Cancale et Granville, sur une ligne allant de l'îlot de Tombelaine à la maîtresse île des Chausey. Les deux ports de Cancale et de Granville se disputent la possession exclusive d'une partie de ces bancs immenses où des milliards de mollusques se reproduisent ; ne voulant pas prendre parti dans le débat, l'administration de la marine a fait comme le juge dans l'Huître et les Plaideurs, elle s'est adjugé les bancs litigieux et les garde pour réserve, autorisant un instant la pèche en avril. Grâce à cette mesure, on a pu empêcher la drague de dévaster ces précieuses ressources.
La pêche à la drague se fait au moyen de près de 500 bateaux1, montés chacun par cinq hommes. L'autorisation de pêcher est donnée par un coup de canon. Les bateaux sont, à l'avance, couverts de toile, la flottille entière semble frémir, le coup de canon tonne et, aussitôt, ces centaines de voiles s'inclinent au vent et s'élancent au large. Il n'est pas de régates au monde qui vaillent ce caravan de Cancale. Les voiles se dispersent
i. 494 bateaux jaugeant 3,383 tonnes, avec 2,320 hommes 'équipage; ils ont dragué, en 1889, 1,234 tonnos d'huîtres.
sur le banc et bientôt les embarcations commencent à traîner leurs dragues et à se remplir du produit de la pêche.
Aux grandes marées, les bancs découvrent; alors la population entière de la côte, des marais et des collines se rue sur ces espaces pour faire la cueillette. On appelle cela la pèche des « marauds » à cause des gens du marais. En une seule marée on a pris jusqu'à 1,500,000 mollusques. En 1890, la pêche totale avait atteint 6 millions; en 1874, elle était de 25 ou 30 millions, c'est-à-dire que les bancs s'appauvrissent à la fois par l'emploi de la drague détruisant beaucoup de jeunes huîtres et par l'abus de la récolte. Si l'on pouvait laisser les bancs en repos deux ou trois ans, on aurait rapidement reconstitué la fortune de Gancale.
Si le nombre des huîtres de Gancale diminue, le prix s'abaisse. Cette situation étrange est due à l'invasion de plus en plus grande de l'huître portugaise à Paris, où elle entre pour les neuf dixièmes dans la consommation ; son bas prix est d'une concurrence terrible. L'huître de Gancale vaut 11 fr. le panier de cent à Gancale; avec le transport elle revient à 12 fr. à Paris, soit 1 fr. 45 c. la douzaine. Elle est vendue 2 fr. 50 c. par les écaillères.
Les huîtres draguées ou recueillies aux grandes
marées sont versées dans des parcs ; chaque bateau, en revenant, s'arrête au-dessus de son parc, reconnaissable à certains indices et y vide sa pêche qui sera ensuite disposée à marée basse par les femmes. En deux ans l'huître obtient toutes ses dimensions et la belle forme qui permet de distinguer à première vue les produits de G ancale. Mais la pêche des bancs ne peut suffire; on a appliqué les procédés de M. Goste en disposant des collecteurs dans les parties les plus basses de la grève ; dans le langage local, ce sont les étalages. Le naissain recueilli, après un séjour dans des ruches en bois, contenant aussi de jeunes huîtres amenées du sud-ouest, notamment de Marennes, est placé dans des claires où les mollusques restent jusqu'à ce qu'ils aient atteint une taille marchande. Les 172 hectares de claires et d'étalages de Cancale sont répartis entre 1,276 parts. Chaque jour, à mer basse, hommes, femmes, enfants se rendent dans les claires pour les nettoyer de la vase, du sable et des débris d'animaux et de plantes marines apportés par le flot1.
Granville participait jadis à cette industrie,
1. Je n'entrerai pas ici dans de plus amples détails sur la culture des huîtres. Elle a été longuement exposée dans le se volume.
mais il n'y a plus de parcs près de cette ville, ils sont tous concentrés autour de Gancale.
La grève immense du mont Saint-Michel se* termine en face de Gancale. Le « rocher » et l'île des Rimains sont déjà en dehors de ces terres découvertes à basse mer. La côte, à partir de là, est superbe, hautes roches et belles plages se succèdent. Non loin, à l'extrême pointe de la presqu'île, une anse dite de Port-de-Mer est bordée d'une jolie grève. De cette baie ignorée on a une vue admirable sur le rocher de Gancale, l'immense étendue des grèves et le mont Saint-Michel aux lignes indécises. Au-dessus de l'anse se dressent des falaises que longe un sentier de douaniers, il conduit jusqu'à la pointe du Groin, très étroite arête de rochers, séparée, par un chenal étroit appelé la Vieille-Rivière, d'une autre ligne de roches très mince, d'aspect terrible, aux strates verticales, l'île des Landes. Entre cet îlot tourmenté et la pointe du Groin se précipitent de furieux courants atteignant jusqu'à sept nœuds. Au delà, un autre rocher en forme de pyramide surmonté d'un phare, le Herpin, surgit des flots, tragique d'aspect.
L'île des Landes est absolument déserte, mais elle a dû être habitée jadis : on y découvre une maison en ruine aux pignons aigus ; une muraille croulante et une « guette » indiquent un ancien
poste militaire d'où l'on pouvait surveiller les golfes de Saint-Michel et de Saint-Malo et la mer libre jusqu'aux îles Chausey, dont les roches basses se distinguent nettement par les temps clairs.
Cette pointe du Groin est une des plus sauvages, mais aussi des plus belles de nos côtes. Elle deviendra bientôt célèbre, le jour n'étant pas loin où elle sera reliée à Saint-Malo par une ligne de stations balnéaires. Toute la côte est frangée de jolies plages soudant les unes aux autres les pointes qui déchiquettent le rivage. Entre la pointe du Groin et la pointe du Nid, au-dessous d'une batterie ruinée, l'anse du Verger a une belle grève, en pente trop prononcée il est vrai. De l'autre côté de la pointe du Nid, sur un rocher, île à marée haute, se dresse le fort Duguesclin ; il aurait été bâti, dit-on, sur l'emplacement du château qui a donné son nom à la famille du connétable. De ce château primitif il reste peu de chose, quelques tours et des débris. Le fort actuel remonte à 1857, il est aujourd'hui déclassé*, malgré son fier aspect, il ne saurait résister au canon moderne.
Et ainsi continue le rivage, d'anse en anse, avec de riantes plages, encadrées de verdure, mais dont le sable est grossier et la pente trop forte.
Aux abords du havre de Rothéneuf seulement, l'excessive déclivité disparaît. Le havre est une jolie baie, presque complètement fermée, dont le sable fin se prête bien aux bains ; mais sur le rivage même delà Manche, plus quedaDsle havre. se crée un établissement nouveau, prolongement de Paramé. Le site est charmant, un îlot rocheux portant un sémaphore et relié à la côte par un cordon de dunes, ferme le bassin ; une petite anse, celle de Lupin, ouverte dans de profondes et vertes collines, est du plus pittoresque effet, grâce au moulin à mer mû par les eaux que retient un barrage .
Au delà de Rothéneuf, le paysage perd de sa sauvagerie, des bois de pins et des villas annoncent l'approche d'une ville de plaisir ; voici en effet Paramé, sa digue bordée de luxueux hôtels, son immense plage. La foule est grande, tramways à vapeur et voitures roulent incessamment. Puis se montrent un bassin, des mâts de navires, des remparts à mâchicoulis : nous sommes à Saint- Malo.
L'île Cézembre. — Embargo du génie. — Saint-Malo et son archipel. — Sur la Rance. — Dinan et son paysage. — Le plateau de Corseul. — Plancoët. — La vallée de l'Arguenon. — Extraction de la tangue. — Saint-Jacut-de-la-Mer. — L'île des Ehbiens. — Château du Guildo. — L'agriculture dans les- Côtes-du-Nord.
Plancoët, septembre.
Sur le port de Saint-Malo, hier matin, je cherchais une embarcation pour aller à l'île Cézembre.
— Avez-vous une autorisation du génie ? me demandent les bateliers.
— Mais je ne veux pas voir les forts : simplement faire une promenade dans l'île.
— Il est interdit d'aborder, nous ne pouvons pas vous conduire.
Et j'ai dû me contenter de contempler du haut des remparts, avec ma jumelle, ce rocher hardi, le plus grand des cent îlots ou écueils qui parsèment la mer à l'entrée de la Rance et font des abords de la cité malouine un si terrible dédale
de passes, où l'on ne pénétrerait pas volontiers sans pilote. Cet obstacle inattendu est décourageant; je viens de parcourir tant d'îles et d'îlots sans autre difficulté que la mer et les vents contraires et me voici, en vue de ces rochers infimes, condamné à les regarder de loin, sans entrer dans la vie des rares habitants chargés de veiller sur les défenses. Je puis, il est vrai, aller au Grand- Bey, visiter une fois encore le tombeau de Chateaubriand, si orgueilleux dans sa modestie, mais tout le monde y est allé, au Grand-Bey ! C'est comme si je songeais à décrire Saint- Malo, ses remparts de granit d'où la vue est si belle sur la mer, la Rance, Dinard et Saint-Servan ! Tant d'autres l'ont fait, Saint-Malo n'a jjlus de secret pour personne, ses rues étroites bordées de hautes maisons, ses vieilles tours, son château, précieux restes d'architecture militaire, sont connus de tous.
Consolons-nous, Cézembre aussi a été visitée par des milliers de touristes ; jusqu'au moment où le génie a repris possession de l'île et remplacé par des batteries puissantes les pittoresques mais inoffensives fortifications d'il y a trente ans, Cézembre fut pour les baigneurs une visite obligée, beaucoup de gens n'ont fait d'autre traversée que celle-là. Dans la rue Saint-Denis, bien des
commerçants ne parlent pas sans terreur et sans orgueil de leur excursion à la Thulé malouine, ils font d'horrifiques récits sur l'état de la mer devant le passage du Décollé, par le travers du fort Harbour.
L'archipel malouin a donc perdu son grand attrait par la mainmise du génie sur Gézembre, les autres rochers n'ont de curieux que leurs noms, pleins d'une vraie saveur de terroir. Si les Bretons de Basse-Bretagne se sont vengés des récifs par des noms significatifs, comme la Truie et le Cochon, les Bretons de Saint-Malo, voisins des Normands narquois, ont trouvé un vocabulaire un brin méprisant. Qui donc verrait des écueils dangereux dans les Patouillets et les Savates, le Pot et le Beurre, les Herbiers et le Grand-Jardin? Une seule épithète rappelle la mer grondeuse, c'est celle de Ronfleresse appliquée à un rocher voisin de Gézembre. La mer ronfle bruyamment, en effet, dans ces parages !
Jadis, avant la vapeur, avant l'éclairage des passes, ces dangers étaient plus réels que de nos jours, ils étaient pour Saint-Malo une cause de sécurité -, aujourd'hui, les steamers vont et viennent sans peine dans ces couloirs. La cité de Duguay-Trouin n'y a guère gagné, son port a bien
perdu de sa prospérité ; en vain a-t-on créé de superbes bassins, l'activité est moindre que jadis, aux temps où les armateurs commerçaient avec le monde entier, où les corsaires enrichissaient leur ville natale avec les dépouilles de l'Anglais. Le mouvement total des ports de Saint-Malo, Saint- Servan et Dinard — car c'est en somme un seul organisme — atteint près de 400,000 tonnes, dont 315,000 pour la navigation au long cours. Le développement du commerce ne répond donc guère à ce qui s'est produit sur d'autres points de nos côtes.
Saint-Malo est resté cependant un des centres pour la pêche à la morue. Cette pêche à Terre- Neuve et celle du homard dans les mêmes parages font travailler 15.000 marins français. C'est par jalousie contre les pêcheurs malouins que les Anglais de Terre-Neuve ont soulevé tant de protestations contre le monopole de pêche laissé à la France par le traité d'Utrecht. Les pêcheurs n'ont rien perdu de leur hardiesse, les armateurs sont, comme par le passé, des hommes d'initiative, mais l'esprit d'entreprise s'est tourné d'un autre côté-, tout en demeurant un port actif, Saint-Malo est surtout devenu une cité de plaisir. Avec ses satellites, Paramé, Dinard, Saint-Lunaire, etc., c'est le centre balnéaire le plus considérable du
littoral ; un paysage admirable, de belles plages, des rivages accidentés expliquent cette vogue.
En effet, Saint-Malo n'est pas renfermé dans l'étroit espace de l'île d'Aron. En dépit des jalousies locales et de la séparation administrative, elle ne fait qu'une avec Saint-Servan, c'est une population totale et compacte de 25,000 âmes, de 30,000 avec Paramé, de 40,000 si on compte Dinard, Saint-IÉnogat et les autres faubourgs de la rive gauche de la Rance. La sextuple ville doit à sa rivière, aux petits golfes qui séparent ses quartiers, à l'aspect mondain et coquet des parties balnéaires un caractère particulier; les relations entre les groupes divers sont continues, l'activité est grande : tramways à vapeur, pont roulant, bacs ne cessent de transporter des voyageurs. Si, au lieu de se jalouser, les diverses municipalités de cette grande agglomération se fondaient ensemble, on ne tarderait pas à voir se souder plus intimement ces cités rivales et naître là un centre de population plus considérable, car les efforts pour attirer les touristes seraient d'autant plus efficaces qu'ils ne pourraient plus se neutraliser.
Ce groupe de Saint-Malo devrait se prolonger au sud sur les bords admirables de l'estuaire de la Rance, une des plus belles choses du littoral français et l'une des moins connues aussi, en dé-
pit des milliers de touristes qui, chaque année, font la classique excursion de Saint- Malo et Dinard à Dinan.
11 semble que l'on ait épuisé l'admiration quand on a vu, du haut des remparts, les rochers de la rade, si petits à marée haute, grandir peu à peu, paraître se souder et former sur la mer un rideau de collines aux formes hardies, sur lesquelles les forts découpent leur silhouette. Mais la Rance est bien plus belle encore avec ses anses gracieuses, ses plages verdoyantes, ses rochers, ses îlots, ses jolis villages au fond des golfes.
En quittant Dinard sur les beaux vapeurs de la Rance, on peut voir une fois encore les hautes murailles de Saint -Malo, pressant entre leur ceinture de granit les toits d'ardoises et la flèche de l'église; puis voici plus vaste, plus à l'aise sur ses pentes vertes, la jeune cité de Saint-Servan, et l'on perd de vue la mer pour entrer dans le large fjord aux rives harmonieuses. Les cordons de villas ont disparu, mais les châteaux, assis dans de grands parcs, se mirent dans l'eau calme. A chaque instant une pointe de terre semble fermer le passage, aussitôt après apparaît un nouveau lac, bordé de collines et de hameaux riants. A mesure que l'on avance, le paysage s'agrandit,
les collines se haussent. Après le grand bassin de Langrolay, la rivière se rétrécit au point de n'avoir plus que quelques mètres entre le port Saint- Jean et le port Saint-Hubert et soudain s'ouvre le dernier grand bassin de l'estuaire, dominé par le village de Pleudihen, aux toits bleus, serrés autour de son église. La vie est plus active ici, beaucoup de gabares au fond des anses ; près de petits ports, s'empilent d'énormes tas de bois appelés mats, fagots ou bûches destinés à Saint- Malo et que des voitures vont vendre de porte en porte dans les villes. Les collines deviennent falaises, elles se boisent; au Chêne -Vert, où des ruines couronnent la pointe, elles ont un grand aspect. A partir d'ici, l'estuaire perd son caractère, ce n'est plus qu'un fleuve de largeur médiocre, coupé par un barrage et une écluse destinés à retenir l'eau dans le bief supérieur jusqu'à Dinan, port de mer grâce à cet artifice.
Mais combien la Rance, ainsi rétrécie, est plus belle ! Les rives sont de hauts rochers rougeâtres couverts de grands arbres ; avant l'écluse, le chemin de fer enjambe la profonde fissure par un viaduc hardi dominant de 33 mètres la nappe tranquille sur laquelle passent rapidement les vapeurs. A l'écluse, les bateaux attendent leur tour, mais ils laissent passer le petit paquebot \ en quel-
ques minutes celui-ci a franchi le passage. Le paysage est plus grandiose ; un moment le fleuve