L ILE DE BATZ
L'île de Batz il y a quarante ans. — Le chenal de Batz. Du haut du phare. — A travers l'île de Batz.
Roscoff.
Il y aurait un livre bien amusant à écrire. Ce serait de reproduire simplement les récits des voyageurs d'il y a quarante ans à peine sur notre pays et de les reproduire sans réflexion, avec les prophéties sur le manque d'avenir d'un coin de terre ou les lamentations sur l'invincible routine. On arriverait ainsi à des résultats exquis pour un humoriste.
J'ai déjà signalé, à propos de Saint-Nazaire1, une de ces descriptions navrantes auxquelles il a suffi de quelques années pour donner un caractère d'antiquité. Voici maintenant ce que disait de l'île de Batz, aux environs de 1852, un écrivain
1. Voir dans le 4e volume au chapitre sur l'île Dumet, page 216.
qui signait du pseudonyme romantique de Verusmor :
« L'île de Bas (sic), située dans la Manche, sur la côte septentrionale du département du Finistère, a une lie ne de longueur et à peu près la moitié de largeur. Une terre sablonneuse, aride, pierreuse -, une végétation pauvre et toujours flétrie ; pas d'arbres ; des fougères, des mousses, de maigres pâturages nourrissant à peine les bestiaux qui les paissent : voilà le sol et les productions de Bas. Une surface découverte, inégale, mais dont le point le plus élevé n'atteint pas 60 pieds audessus des Ilots ; de tous côtés des rochers pour rivages, et des vagues mugissantes, impétueuses, qui se brisent à leur pied : voilà sa configuration. Un village, deux hameaux, de pauvres champs, six à sept cents personnes, voilà sa statistique. Des hommes au teint hâve, à la physionomie sauvage, à l'accoutrement grotesque, et qui sont tous marins ; des femmes basanées, à jupon court, à coiffure bizarre, qui travaillent péniblement la terre ou pèchent avec de longs râteaux le goémon que le flux apporte sur la côte, si elles ne ramassent pas, pour se nourrir, des lépas parmi les cailloux ; des gens ignorants, ne sachant pas lire, sans idée des arts les plus simples : tels sont ses
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malheureux habitants. Leur industrie, qui es* très bornée, leur travail, leurs fatigues de la nuit et du jour, suffisent à peine à leur subsistance.
« C'est au sein de cette âpre nature qu'il faut chercher l'homme approchant de l'état primitif de la société. Les Basois forment une tribu qui vit comme en famille. Leurs mœurs sont austères et empreintes de la sévérité du climat. Tout à leur travail, ils vivent sans ambition, sans brigue, sans procès et presque sans haine. Les jeux, le chant, la danse, sont pour eux des amusements inconnus. Le manque général d'imagination rend leurs idées d'une simplicité remarquable ; mais, pour ne pas s'étendre au delà des bornes de leur solitude, elles n'en sont pas moins justes sur ce qui touche à leurs intérêts l. »
Supposons maintenant que nous connaissions l'île par ce tableau ; évidemment il nous viendra à l'idée d'aller visiter cette terre farouche. Mais la déception viendra vite. Non que la description ne soit encore exacte, si le style a vieilli, l'aspect
1. France maritime, de Gréhan (2e volume). Cet ouvrage s'est d'ailleurs inspiré du livre classique de Cambry, qui a fourni la matière de la plupart des écrits sur la Bretagne, îsous avons voulu éviter ces sentiers battus et voir de nos propres yeux, nous ne sommes allés consulter Cambry que pour comparer, à cent ans de distance, l'aspect du pays.
général des choses s'est maintenu. Mais en une nuit le chemin de fer vous transporte à Morlaix, on change de train et, quelques minutes après, on aperçoit cette adorable flèche de Saint- Polde-Léon qui a nom le Creisker et Ton descend à Roscoff, au milieu de la foule des baigneurs venus de la rue Saint-Denis ou des Batignolles ; on voit charger dans les wagons, par des Bretons authentiques, les choux -fleurs et les oignons à destination des halles. A peine est-on sur le port qu'une nuée de bateliers nous sollicite pour nous conduire à Batz. Le prix ordinaire est de cinq sous la traversée. Ce n'est pas cher pour aller dans « une âpre nature chercher l'homme approchant de l'état primitif de la société ».
Le facteur de Batz (un facteur authentique, portant des lettres, ô Yerusmor!) va embarquer; il est en môme temps passeur, son canot est à l'extrémité de Roscoif*, nous partons avec lui par ce chenal où les courants sont violents et les écueils sans nombre. C'est un des plus étranges paysages marins de nos côtes, ce détroit de Batz. Devant nous l'île s'étend, légèrement mamelonnée, son village central décrivant un arc de cercle autour d'une petite rade et étageant ses maisons blanches entre le phare et l'enceinte carrée d'un fort sans valeur aujourd'hui. L'île n'a rien de
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l'aspect farouche que nous attendions, n'étaient les écueils hargneux surgissant partout, ce serait plutôt riant. Il est vrai que la mer est calme et le soleil jette à flots ses rayons.
La mer baisse, le courant de jusant est violent; de roc en roc, évitant l'Ile Verte, mince îlot auquel d'autres écueils font cortège, puis le Loup, Per Roc'h, Pelloch, Malvoch, nous atteignons non le port, mais la pointe du Ru, dans la partie orientale de l'île.
Un chemin moutueux conduit à l'église, édifice sans caractère, surtout pour qui vient de Saint- Pol où les monuments sont des merveilles, mais elle n'en est pas moins un des sanctuaires des plus vénérés de la Bretagne. Lorsque saint Pol, le thaumaturge anglais s'en vint à pied sur la mer, de la Grande-Bretagne en Armorique, il choisit Batz pour point de débarquement. Dès son arrivée il y fit des miracles surprenants : d'un seul coup de bâton sur les reins des malades et des infirmes il guérissait toutes les maladies. Il y avait en Angleterre une cloche d'argent fameuse, le comte Guitur, gouverneur de Batz, la convoitait depuis longtemps, Pol la fit avaler par un hareng qui vint la rejeter sur le rivage. Le saint la mit en branle ; au son de la cloche les morts ressusci-
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taient, les tempêtes se calmaient, les courants du détroit se ralentissaient.
Ce ne fut pas tout, un dragon long de cent pieds ravageait Fîle, mangeant bêtes et gens, Pol le défia, réussit à le lier avec son étole et à le jeter à la mer. Enfin pour donner de l'eau au couvent qu'il fonda, le thaumaturge frappa le sol de son bâton et fit jaillir une fontaine. Cette source qu'on voit encore, l'étole du saint conservée dans l'église, l'amas de rochers appelé Toul ar sarpant (le trou du serpent) d'où le dragon fut jeté à la mer, sont toujours l'objet de la vénération publique.
Le village de Batz est en façade sur l'anse qu'une longue jetée transforme en port, il couronne des coteaux nus et rocheux. Sauf quelques arbres dans les jardins et des tamaris dans les bas-fonds mouillés, pas une plante un peu haute.
La julienne ou giroflée de Mahon y pousse à l'état sauvage et ses fleurettes roses égaient le revers des fossés.
Du bourg un chemin conduit à la pointe de l'ouest; par une campagne accidentée, montant, descendant sans cesse, le sentier bordé de murs en pierres sèches, traverse de petits enclos cultivés, des prairies artificielles où paissent des che-
vaux et des vaches. Un autre sentier monte sur les flancs d'un mamelon, haut de 35 mètres, où se dresse le phare, un des plus puissants de Bretagne. Du sommet de la tour on a une vue immense. L'île se détache tout entière sous les yeux, avec ses moindres accidents de terrain ; petits vallons, champs d'orge et de pommes de terre, petits marais verdoyants où poussent, en bordure, des tamaris rabougris. En ce moment la mer est très basse, l'île n'a, à mer haute, que quatre kilomètres de longueur sur une largeur de cinq cents mètres à deux kilomètres, elle semble triplée par les immenses bancs de sable et les rochers émergés, le chenal de Roscoff est réduit à un mince ruban vert. Au delà, dans un cercle prodigieusement étendu, voici, en mer, les Sept-Iles et les roches déchiquetées de Trégastel, sur le continent de vertes campagnes s'élevant jusqu'aux âpres cimes nues des monts d'Arrée.
Le panorama de la mer est merveilleux. La côte est découpée par une quantité de larges estuaires ; les îles, les îlots, les récifs sont en telle multitude qu'on se demande où finit le sol, où commence l'océan. Les îlots ont toutes les formes : les uns sont des rochers hardis, aux couleurs sombres, d'autres sont dorés, d'autres sont des bancs de sable, d'autres des nappes vertes de
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pâturages. A rentrée de la rivière de Morlaix, le
château du Taureau, assis sur son écueil, semble veiller sur le passage. Parmi tant d'îles, une seule est habitée, c'est l'île de Callot.
Sur le continent la mer pénètre partout par de larges estuaires, entourant de vertes péninsules. Roscoff et Saint-Pol-de-Léon, les villes jumelles, couvrent l'une d'elles. Saint-Pol avec son antique cathédrale et son merveilleux Creisker ajouré est le joyau du paysage.
En descendant du phare, j'ai gagné la côte nord de l'île jusqu'au hameau de Goalès. C'est le second centre de la commune ■ — ■ elle est peuplée de 1,177 habitants répartis sur 307 hectares. Le village semble déserté, pas un homme, ils sont à la mer *, pas un enfant, ils sont à l'école : cette île jadis peuplée d'illettrés a deux écoles aujourd'hui. Les femmes seules sont ici, dans les champs, coupant l'herbe pour leur bétail, transportant la moisson. La femme est la grande ouvrière, seule elle cultive le sol. Elle doit labourer, semer, récolter, battre et vanner le blé . Pour engraisser son champ elle va, fort avant dans la nuit, aux basses mers récolter les varechs, le jour elle cueille sur les rochers les berniques, coquillages dont la chair sert à engraisser le porc. L'as-
pect général est misérable, les abords des maisons à Pors-Méloc et autour du réduit central, enceinte carrée sans valeur, sont sales. Le voisinage de Roscoff n'a pas encore amené le conforl, sous ce rapport File est encore primitive. L'influence étrangère est enrayée chez les îliens qui ne se marient qu'entre eux, gardant jalousement la pureté de leur race.
Cependant le modernisme pénètre, il y a même, à Batz, une auberge construite dans un archaïsme breton de fantaisie, comme on le trouve dans les cabarets « artistiques » de Montmartre, c'est l'amorce d'une station balnéaire.
La pointe orientale se recourbe jusqu'au Cleguer, autour d'une anse bordée par le hameau de Pen-Batz. C'est la partie la plus morne de l'île. Un sentier la relie au bourg où, pendant ma promenade, il y a eu un changement de décor. L'anse asséchée s'est remplie, la mer bat le pied des maisons et le village, tout à l'heure si monotone, s'égaie et rit, il se mire dans l'eau frémissante. Je quitte Batz sous cette impression, oubliant les hameaux gris, entourés de détritus de poissons et de coquillages, leurs murs et les clôtures de hautes pierres des champs plaquées par les galettes de fiente de vache qui, ici encore, servent de combustible. L'océan est un aussi grand thau-
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maturge que saint Pol, il transforme en un instant les paysages !
Et c'était eu Léoii et dans l'île de Batz, L'île des grands récifs et des sombres trépas...
a dit Brizeux.
Dépari de Roscoff. — Le Caillou de l'Arche. — Iles de Vei des Cordonniers, des Foirous, les Grandes-Fourches, les Cochons-Noirs, la Vieille. — L'ile de Callot, sa chapelle et son pardon. — L*ile Verle. — La pêche des crustacés et des coquillages. — L'ile de Sable. — L'ile aux Dames. — L'ile Sterec. — L'ile Louè't. — Le château du Taureau. — L'ile Noire. — Locquénolé. — La rivière de Morlaix. — Morlaix et son viaduc.
A bord de l'Hirondelle, décembre.
L'Hirondelle est un petit clipper de pêche, finement taillé, célèbre parmi les pêcheurs de Ro^
pour ses succès dans les régates de ces parages. On consent à me prendre à bord pour me conduire à l'entrée delarivière de Morlaix. Le petit navire est ancré à la cale neuve, près de la pointe de Bloscon: un canot nous y conduit. En un clin d'œille filet brun qui sèche au grand mât est descendu, le gui est hissé, tendant la voile d'un roux ardent, on met le foc et moins de deux minutes après r.