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torpilleurs. Un vieux navire de guerre, YObligado, ancré au fond de l'estuaire, leur sert de magasin de ravitaillement.
Et c'est tout, la rade n'a aucune défense. Le fort Cézon, bâti par Vauban sur une petite île, dresse encore ses remparts à l'entrée de la rivière, il est aujourd'hui déclassé. En face de l'île Cézon est l'île d'ERCH assez longue mais inhabitée, elle est recouverte d'une pelouse d'herbe fine, très jolie, au printemps surtout : elle se transforme alors en un tapis de fleurettes roses d'un effet charmant. Chose curieuse, cette herbe des îles transportée sur la terre ferme y dégénère rapidement, elle devient épaisse et dure et ne fleurit plus. Tous les efforts tentés pour la domestiquer et la faire servit à l'ornement des jardins qui bordent l'estuaire ont échoué.
Au delà d'Erch, que les habitants appellent aussi l'île aux Chevaux, est l'île Yrac'h, elle a peutêtre donné son nom au havre ou « aber ». Un petit phare s'y dresse, éclairant l'entrée de l'estuaire. Tout auprès est l'îlot désert de Lech h'Vens. Plus loin, à mer basse, une vaste grève de sable et de roches relie ces îlots à l'île Stactadon, une des plus petites, mais la seule habitée du groupe. Il y a là une ferme entourée de champs cultivés, où le fermier, me dit-on, récolte suffi samment pour
vivre lui et les siens. Mais son principal revenu est la pêche du goémon.
Le même plateau de roche porte encore la petite île Vatan et l'île Venan, abri de pêcheurs et de goëmonniers, haute de 17 mètres, et se prolonge jusqu'à l'île Vierge. C'est une masse compacte de rochers ondulés, couverts d'herbes et portant un des plus beaux phares de ces parages. L'île n'a pas d'autres habitants que les gardiens du phare, mais elle sert de pâturages à des vaches envoyées du continent. Jadis elle était couverte de multitudes de lapins : une grande marée a en partie submergé l'île il y a deux ans et les a presque tous détruits. Au loin, sur la côte de Plouguerneau, est l'île de Pen, Pen-Enès, reliée par un sillon de sable au rivage continental de l'anse profonde du Corréjou, port naturel où cinquante bateaux goëmonniers viennent chaque soir s'abriter. Un autre îlot, Enès-Bihan, ou la « petite île », a été relié à Pen-Enès par une jetée et complète l'abri de ce petit port où, pendant les gros temps, les petits navires viennent se réfugier.
Du haut du sémaphore de l'Aber-Vrac'h, la vue de ce petit archipel est fort belle à mer haute; alors entre toutes les îles, les unes plates, d'au-
très montueuses, les mies régulières, les autres déchiquetées, passent sans cesse les barques de pèche de l'Aber-Vrac'h, du Corréjou, de l'Aber- Benoît et de Porsal, venant de lever les casiers à crustacés ou pêcher le goémon. A mer descendante, ces mêmes barques vont au large, sur les fonds rendus accessibles, procéder à la coupe des goémons. Les pêcheurs, armés de faucilles fixées à des perches ayant parfois dix mètres de long, détachent sur les roches où elles croissent les plantes marines destinées à la fabrication des sels de potasse dont on extraira l'iode et le brome. On récolte dans ce but plusieurs variétés d'algues, mais surtout ces longs rubans d'un vert glauque , à demi transparents, qu'on appelle des laminaires.
C'est le goémon de coupe. La mer, pendant les tempêtes, arrache et rejette à la côte d'énormes quantités de goémons, qu'on appelle alors les goémons d'épave.
Le goémon des fonds, toujours couvert par les eaux, peut être coupé en tous temps ; mais celui découvert à basse mer ne peut être récolté qu'à des époques fixes , afin d'éviter la destruction d'une richesse inestimable pour l'industrie et l'agriculture. Les syndics des gens de mer et les douaniers ont fort à faire pour obliger les impré-
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voyants habitants à conserver une source de revenus que des coupes déréglées ne tarderaient pas à détruire.
La plus grande partie du goémon est fournie par les apports de la mer. Après des tempêtes on a vu, sur File Béniguet notamment1, une couche de cinq à six mètres border le rivage. Aussi la ferme de l'île, si elle produit peu de blé, est-elle louée 6,000 fr. par année.
Les goémons récoltés en été sont aussitôt mis à sécher. La récolte d'hiver est, au contraire, mise en meules énormes. La partie extérieure pourrit, mais l'intérieur se conserve et, les beaux jours venus, on peut exposer le goémon au soleil et le faire sécher.
Une fois sec le goémon est incinéré dans de grandes fosses en pierre. J'ai souvent signalé au cours de ce voyage l'aspect fantastique de quelques îles sans cesse couvertes par la fumée de ces foyers. Les sels de potasse contenus dans les plantes marines se mêlent à la cendre au fond de la fosse en une matière molle, en apparence semblable à du verre en fusion. Lorsque la quantité est assez considérable, on fait ce qu'on appelle des pains de soude qui sont alors expédiés aux usines
l. Voir page 261 du 4e volume du Voyage en France.
fabriquant l'iode et les autres produits tirés de la mer.
C'est là une industrie assez récente, puisque Gay-Lussac ne découvrit l'iode qu'en 1831 ; il fallut ensuite bien des tâtonnements pour l'isoler. M. Courtois réussit dans cette tentative; il fonda une usine à Cherbourg-, le succès encouragea d'autres capitalistes et une vingtaine d'usines surgirent sur les rivages où le goémon abonde. Ce fut une industrie prospère, assez prospère pour attirer des spéculateurs qui, en jouant sur les marchés, amenèrent des désastres*, plusieurs établissements durent fermer; j'ai dit quel aspect mélancolique les ruines de l'un d'eux donnaient à l'île du Loch, dans les Glénans.
Puis les Chiliens découvrirent un jour que leurs inépuisables mines de nitrate renfermaient de l'iode. Ils se mirent à en fabriquer en quantité énorme, en telle abondance qu'ils ne purent l'écouler; aujourd'hui, dit-on, il y a au Chili de l'iode en baril pour alimenter le monde pendant 20 ans! En même temps l'Ecosse, la Norvège, un grand nombre d'autres pays maritimes se livraient à l'extraction des sels contenus dans les plantes marines. Le Japon lui-même en fabrique en quantité. Enfin l'Allemagne a trouvé le moyen d'extraire le brome et la potasse des mines de Stass-
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furth, en Saxe, si curieuses par la variété des produits retirés des immenses gisements de sel gemme.
Aussi y eut-il une dépression énorme dans les prix des produits dérivés des plantes marines et des mines de sel et de nitrate. Le prix de l'iode avait atteint 150 fr. le kilogramme, il est descendu à 12 fr. 50 c. Le nombre des usines de nos rivages a naturellement diminué. En dehors d'un petit établissement dans l'île de Bréhat, il ne reste plus que six usines : à l'Aber-Vrac'h, Porsal, le Gonquet, Audierne, Pont-1'Abbé et Quiberon. Les deux plus importantes sont celles du Gonquet et de rAber-Vrac'h.
La préparation est assez simple : les pains de soude, lessivés, vont déposer les sels de potasse sur les parois de grandes bâches, le chlorure de sodium se dépose en d'autres en forme de cristaux. De ces sels on extrait l'iode au moyen de procédés dont on trouve la description dans tous les traités de chimie.
La quantité de goémons incinérée chaque année est énorme. Depuis l'île d'Yeu jusqu'à la baie de Saint-Brieuc, la côte, les îles, tous les écueils que ne recouvrent pas les marées sont des foyers sans cesse en ignition. D'ailleurs toutes les cendres ne sont pas employées à la produrtion des
sels, une grande partie est vendue sur le continent pour servir d'engrais, car les prix du transport ne permettent pas d'envoyer bien loin les algues à l'état de nature. Celles-ci, cependant, sont plus utiles encore que les cendres, elles ne donnent pas seulement au sol la potasse et le calcaire, elles lui apportent aussi une notable quantité d'humus. On a vu1 que nos grandes îles de Saintonge doivent au goëmon, là-bas appelé sars, leur fertilité et leur richesse.
Les habitants de l'Aber-Vrac'h et des autres côtes du Finistère n'en sont pas encore là, il reste bien des landes à défricher, bien des marais à drainer près de leurs côtes. Cette transformation, que le goëmon apporté à bas prix pourrait rapidement amener, changerait bien les conditions d'existence de ces pauvres gens, jadis pilleurs d'épaves, aujourd'hui pêcheurs de goémons et de crustacés, métier plein de risques, fort pénible et permettant juste à son homme de ne pas mourir de faim.
La mer, si belle à la tombée de la nuit, s'est soudain gonflée. Pendant qu'un de mes hôtes de l'Aber-Vrac'h me décrit cette existence des goô-
i. 3e série du Voyage en France, chapitres consacres aux îles de Ré et d'Oleron.
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monniers, en nous promenant au bord de la baie des Anges, le vent se lève, les lames viennent battre la côte, le vent fait rage, on entend au delà des îles gronder la vague contre les rochers. Et ce tranquille paysage, subitement assombri, devient lugubre. Connue la navigation doit être dure à cette heure pour les bateaux qui ont à gagner les havres de ce rivage dangereux !
Mais des feux nombreux indiquent le passage. Près de Plouguerneau, sur la colline, un phare signale à la fois le Corréjou et rAber-Vrac'h, le phare de l'île Vierge, celui de l'île Vrac'h ; les petits feux de port de rAber-Vrac'h montrent le chemin. Pour les navires qui vont en Amérique ou dans le golfe de Gascogne voici, fulgurants éclairs, les jets de lumière électrique de l'île d'Ouessant qu'on voit distinctement d'ici. Tous ces feux, les milliers de balises bordant ce littoral frangé d'écueils, d'anses et d'estuaires font de la mer une route désormais sûre et sont l'œuvre de ce siècle. Il n'y a pas cent ans encore les ressources de l'existence en ce coin de Basse- Bretagne étaient surtout tirées du pillage des navires naufragés !
Mais si la mer, malgré le vent et les lames, est clémente aux embarcations suivant une route régulière, la tempête s'accroît, le baromètre des-
cend toujours et me fait abandonner mon projet de parcourir l'archipel de l'Aber-Vrac'h. Le débarquement sera peut-être impossible, me dit-on, à moins d'attendre la basse mer et d'aller à pied sous la pluie battante que Ton prédit. J'en prendrai mon parti, je ne verrai ni le fermier de Stagadon, qui paie sa ferme avec le produit de ses pains de soude, comme tant de fermiers des côtes, ni le jardinet de l'île Vierge que la submersion des lapins a permis aux gardiens du phare de créer.
t/ile de siec l
Saint-Pol-de-Léon. — Pempoul. — L'ile Sainte-Anne. — Les champs d'artichauts et de choux-fleurs. — L'ile de Siec. — La ferme. — Le village. — Les pêcheurs de goémon. — Au milieu des primeurs. — Santec. — Richesse et saleté. — L'ile Verte. — Roscoff.
Roscoff, décembre.
En débarquant du train à Saint-Pol ce matin, j'ai couru à Pempoul, sans même prendre le temps d'admirer une fois encore l'admirable tour du Creisker, un des rares monuments qu'on ne se lasse pas de revoir. Entre les champs de chouxfleurs et d'artichauts qui bordent le chemin, on est vite parvenu au havre servant de port à Saint- Pol-de-Léon. Hélas ! je n'avais pas songé à demander l'heure de la marée et me voici en présence d'une immense grève de sable mouillé où de rares chaloupes sont échouées. De vieilles maisons de granit bordent ce port de Pempoul, qu'une jetée
1. Pour la carte de l'île de Siec et de ses abords, voir au bas de la carte de l'ile de Ratz, page 33.
reliant à la côte l'îlot rocheux de Sainte-Anne abrite contre les vents du large. Impossible d'avoir une embarcation à flot avant deux ou trois heures de l'après-midi pour aller dans l'île de Gallot dont j 'aperçois, en face, la longue côte surmontée d'une chapelle s'estompant dans la brume .
Il faut modifier mon itinéraire et gagner l'île de Siec. La mer basse, défavorable ici, sera favorable là-bas. Et je remonte vers Saint-Pol-de- Léon, bien payé de ma déconvenue par la vue du svelte Creisker, des tours de la cathédrale, des flèches ajourées d'autres églises, car cette capitale du pays de Léon est une petite Rome, une réduction de l'Isle sonnante de Rabelais. Sur la route une jolie source s'écoule de la cour d'un vieux manoir et remplit un bassin de son eau claire. Puis c'est la chapelle du cimetière, l'ossuaire, et alors commencent les rues mornes de l'ancienne ville épiscopale, bordées de maisons basses et sans caractère. À peine, de temps à autre, quelque porte de granit sobrement ornée. Les anciens Léonnais n'ont embelli leur ville que par les églises, mais elles sont des merveilles. Partout ailleurs qu'aux côtés du Creisker la cathédrale serait célèbre.
Autour du vieil édifice la ville a encore quelque
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allure, mais les faubourgs sont presque sordides. Ils aboutissent dans une campagne singulière. Ce sont toujours les épais murets de pierre sèche couverts de terre sur lesquels croissent des ajoncs. Mais ces ajoncs sont maigres et chétifs. De loin leur horizontalité donne une impression presque désagréable. Entre ces murets rébarbatifs sont des enclos consacrés uniquement à la culture des primeurs, artichauts et choux-fleurs en cette saison. Les choux-fleurs sont hauts sur pied, leur feuillage élancé monte, raide, au-dessus de tiges énormes. Les artichauts sont moins rognes, leur feuillage lancéolé a des reflets bleus, ils dressent d'un air bon enfant leurs grosses boules savoureuses et semblent les tendre au passant, tandis que le choufleur enferme jalousement entre ses feuilles la monstrueuse et succulente efïlorescence d'une blancheur lactée. Dans les champs, des paysans coiffés qui de bérets, qui de singulières toques noires ornées de bandes bleues pouvant se rabattre sur la nuque, fouillent les cultures. D'un coup de couteau ils tranchent la tige, elle est aussitôt portée sur des charrettes et, pour éviter les dégâts de la pluie et du soleil, posée le trognon en l'air. A voir se croiser incessamment sur le chemin ces voitures chargées de ce feuillage pâle, on ne se douterait guère que ce sont là ces beaux légumes
dont la masse de neige sera d'aussi bel effet sur l'étal des halles. Les artichauts, les choux-fleurs, les oignons voilà ce qui fait sinon la beauté, du moins la fortune de cette presqu'île de Roscoff, baignée par l'humidité constante du Gulf-Stream. Quand ailleurs l'hiver a tout détruit dans les jardins, ici c'est le moment de la récolte. Au printemps les gens de Roscoff ayant tout cueilli iront, en attendant les autres légumes, acheter en gros les légumes d'Angers, dont ils ont presque monopolisé le commerce1.
C'est fête aujourd'hui ; cependant la plupart des cultivateurs sont dans leurs champs. Ceux qui ont pu se dérober au travail viennent à la ville, les hommes, très farauds dans leur gilet et leur pantalon noir, dont la teinte est relevée par une ceinture bleue -, les femmes, banales, vêtues de noir, avec des coiffes assez laides formant des cornes de chaque côté. Un fichu noir et blanc, parfois une jupe bleue tranchent sur le noir morose.
La route s'en va, boueuse, défoncée par l'incessant charroi des primeurs et des chargements de varechs venus des plages de Siec. De chaque coté,
1. Voir sur ce curieux exode annuel des maraîchers de Roscoir la 2e série du Voyage en France, page -2o-2.
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toujours des champs de légumes, mais à mesure qu'on avance, les ajoncs prennent la place, le sol ici est d'un sable très fin, très profond, se relevant peu à peu en dunes sur lesquelles on a tenté des plantations de pins qui ont peu réussi, car ils sont bien maigres et jaunes. Ce sable calcaire, gras et riche, appelé ici le merle et analogue à la tangue du Mont-Saint-Michel, est excellent comme amendement et mauvais sans doute pour les arbres. Il y a en trop ici ce qui manque au granit voisin et à la Sologne. Ces sables, en apparence infertiles, suffiraient à transformer toute la surface des landes bretonnes. Les frais de transport interdisent d'y songer.
Une petite rivière qui s'est tracée un vallon profond dans la presqu'île s'élargit en estuaire. La route l'abandonne près du village d'Odern au nom Scandinave, traverse de petites dunes et finit sur la grève de Siec, en vue de l'île. Le détroit est à sec en ce moment, c'est une couche unie de sable fin et blanc, si résistante que les roues des voitures y tracent à peine un sillon léger. Cette grève s'étend à près de mille mètres dans le golfe bien dessiné de Siec.
L'île surgit de ce blanc tapis, rocheuse et verte. Des cultures, des pâturages, un coin de falaise éboulée où ont crû des tamaris, une ferme et, au
centre, une haute construction, attirent d'abord le regard. De la plage, douce au pied, on monte sur une grève de galets, puis on gagne l'unique chemin de l'île, juste assez large pour faire passer une charrette. Au-dessus de cette entrée de Siec, au pied de blocs de rochers entassés en désordre sur un mamelon, deux ou trois misérables fermes grises, recouvertes de chaume, représentent l'agriculture. Cette pointe orientale de l'île est seule cultivée. Des primeurs, des blés qui pointent, des champs de trèfle, ceints des éternels murets, regardent l'océan. Du haut des rochers on a vue sur toute l'île, et l'on jouit d'un coup d'œil étendu sur les rochers noirs et déchiquetés qui séparent Siec de l'île de Batz, dont le phare et l'église dominent les flots.
La grande et haute bâtisse carrée du centre est une villa entourée de tamaris, qui sont avec deux ou trois sureaux et de grandes mauves arborescentes les géants végétaux de l'île. Plus loin est une vaste usine aujourd'hui abandonnée, mais qui fut un moment une source de prospérité. C'était une confiserie de sardines et une fabrique de conserves. Elle avait été construite sur de grandes proportions, des bâtiments de granit enserrent une cour herbeuse. Aujourd'hui tout est mort, cependant Siec est restée un port de pêche pour la sardine,
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la mer voisine est la seule partie de la Manche où ce poisson soit poursuivi.
Les pêcheurs de Roscoff viennent même se mêler à ceux de Siec et les mareyeurs qui salent la sardine s'y rendent pendant la saison et établissent une sorte de marché.
Au delà de l'usine, l'île se relève jusqu'à sa pointe occidentale. Là fut jadis une de ces innombrables batteries qui gardaient les moindres promontoires contre l'ennemi. Il en reste un mur circulaire de gros blocs de granit regardant la côte hérissée d'écueils qui se prolonge jusqu'à l'anse de Goulven, aux terres basses. A droite la batterie s'appuie à un énorme môle naturel formé de blocs formidables. Cette ligne de rochers s'infléchit ensuite, abritant une petite baie où l'eau est calme tandis qu'au delà des lames furieuses déferlent et s'élancent en fusée. Jusqu'à l'île de Batz ce ne sont que rocs terribles auxquels la mer donne l'assaut.
De la batterie, l'île, dont les cultures sont masquées, a une apparence sauvage, avec les blocs de granit qui percent la maigre couche de terre végétale, ses abords hérissés de roches et son immense grève où s'agite toute une population qui va arracher au flot les longs rubans de goémon amenés par le flot montant.
Près de la batterie est le port, protégé par une petite cale de débarquement. C'est une plage en pente d'un sable doux sur laquelle ont été tirées une vingtaine de chaloupes. Devant le port, des maisons de pêcheurs, misérables avec leur sol de terre battue et leur unique pièce enfumée, entourent les bâtiments déserts de l'usine ; sur le bord de la grève, sèche le goémon destiné aux pauvres foyers ; des tas d'ajoncs, voire même un amas de fagots indiquent l'existence de familles plus fortunées.
Le village est désert, seul un grand-père berçant un bébé sur ses bras en chantant une vieille chanson bretonne et un vol de pinsons mettent de la vie dans ce hameau morose. Cependant la population n'est point au large puisque les bateaux sont sur la grève et les filets pendus au mur. Mais dans les roches découvertes s'agitent des hommes, des femmes et des enfants. Armés de râteaux aux longues dents de bois très recourbées, ils attirent le varech sur la rive, le mettent sur des brouettes et, en évitant les rochers, conduisent leur récolte en arrière de la laisse de mer l>aute. Il règne là une activité de fourmis : la mer monte et il faut se hâter. Toute l'immense grève est remplie de récolteurs de varechs. Des voitures viennent jusqu'au flot, des hommes vont
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dans l'eau, fort loin, parfois jusqu'à mi-ceinture pour arracher au flot les paquets de varech. Sur cette vaste plaine miroitante, les attelages et les voitures ont un aspect fantastique, on dirait d'ombres tremblotantes, cela rappelle les mirages des cbotts dans le Sahara oranais. Mais ici la vision est plutôt sinistre. C'est le rêve breton, rêve éclos dans la brume. Ces fantômes sombres s'agitant dans la lame pour saisir au passage les épaves des prairies marines, c'est en raccourci toute l'existence dure et sans soleil de ces pauvres gens dont les misérables chaumières font éprouver un frisson.
Un nuage est passé sur l'île, laissant tomber au passage une pluie fine qui embrume bientôt le paysage tout à l'heure large et profond. Et cette terre si triste s'attriste encore. Je la quitte cependant à regret à cause des sensations qu'elle fait naître .
En quelques minutes la grève où la mer n'est pas encore venue est traversée. Yoici la côte faite d'un sable blanc qui n'a pu former de dunes bien hautes. Le cultivateur s'en est emparé, il a aplani le sol, il l'a entouré de ses éternels talus et a enclos ainsi des champs d'artichauts et de chouxfleurs. Il y a eu ici une transformation récente,
car la'carte de l'état-major indique un vaste espace de dunes. Bientôt tout le sol sera transformé en jardins.
Ces carrés sont jalousement fermés, et c'est là un de mes étonnements. Si jamais culture fut œuvre de progrès et indice de transformation profonde dans des mœurs séculaires, c'est bien celle des primeurs à Roscoif. Il semblait qu'elle eût dû emporter les vieilles coutumes et, par la valeur donnée au terrain, amener un abandon de ce système de talus qui couvrent peut-être plus du vingtième des terres cultivées de la Bretagne. Il n'en a rien été, même ici où le terrain vaut cher, où le bétail est rare, où, par conséquent, il n'y a pas besoin d'obstacles pour le tenir à distance, on a procédé comme faisaient les aïeux il y a des siècles. Pour gagner Roscoff par la ligne la plus courte, un sentier court vers Santec au milieu des champs, à chaque instant on doit franchir les talus au moyen de degrés de granit. lien est ainsi à travers toutes les cultures gagnées sur les dunes, jusqu'au village de Menrognant. A certains indices on devine que ce hameau est devenu prospère, mais les maisons sont restées incommodes et malsaines, les rues sont des cloaques immondes. Dans cette pourriture vit une population que la culture des primeurs aurait dû cependant modifier.
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Ce village* domine une vaste grève de sable et de rochers couverts de varechs. Sur le plateau, d'un vert foncé, des roches sèches se dressent, l'une d'elles a un peu de verdure au sommet. Gomme tant d'autres écueils gazonnés de ces parages, il a pris le nom d'île Verte. Au delà s'étendent des écueils, à perte de vue; au milieu d'eux on voit les deux mâts et le bordage d'un navire qui est venu se perdre ici.
Après Menrognant on rencontre le village de Santec signalé de loin par la haute flèche de granit d'une belle église moderne de style ogival, puis le chemin se poursuit, boueux, entre une rangée sans fin de maisons basses, bâties au-devant de cours où le fumier écoule des purins immondes, verdissants, dans lesquels bêtes et gens pataugent ; ceux-ci ont de gros sabots remplis de paille qui leur permettent de circuler dans ces boues du chemin et les immondices des cours. Mais le promeneur, contenu ainsi par les maisons et les talus des champs dans la fosse qui s'appelle le « chemin » reliant entre eux Santec, Perengant, Trachmeur et Palud, ne peut se défendre, il arrive souillé et écœuré sur les dunes gazonnées de Poulduif et aborde sans crainte les sables mouillées et les ruisseaux marins de l'anse de Roscoff, immense grève qu'on traverse ainsi à
mer basse. Sables et ruisseaux marins sont propres, leur forte senteur saline fait oublier les désagréables émanations des habitations de maraîchers bretons.
Enfin, voici Roscoff, faisant face à l'île de Batz, si gaie de loin avec ses maisons blanches et roses et sa douce verdure. La ville est petite mais riante, ses vieilles maisons, sa curieuse église Notre- Dame-de-Croaz-Baz et ses ossuaires aujourd'hui murés méritent d'arrêter le touriste.