‹ Voyage en France (volume 2)Chapitre 7 sur 47 · ILE DE CALLUT ET RIVIERE DE MURLAIX · texte numérisé non relu

ILE DE CALLUT ET RIVIERE DE MURLAIX

D'après la carte de l'êtat-niaior au

tendue à bâbord avant, un grand aviron servant de gui.

Avant de doubler la pointe de Bloscon, on a une dernière vue sur ces parages accidentés. La

tonalité générale est grise : gris les quais, les maisons, l'église de Roscoff; gris les îles et les îlots sans nombre; seule l'île de Batz donne une note plus douce. Sur le fond vert de ses champs et de ses pâturages s'enlèvent le blanc et le rose de ses habitations disposées en guirlande en vue du continent, la flèche grêle de son église et la haute tour blanche de son phare. L'île est charmante ainsi.

On sort de la petite rade de Roscoff entre des roches surmontées de tourelles pour passer à raser la pointe de Bloscon, amoncellement de rochers qui supportent un petit fort, aujourd'hui désarmé. Dominant la batterie du haut d'un autre entassement de blocs de granit, la petite chapelle Sainte-Barbe commande toute l'étendue de mer, de l'estuaire de Morlaix à la baie de l'île de Siec. Chapelle et batterie sont défendues des érosions de la mer par un énorme rocher carré, formant musoir et que les marins appellent le Caillou de l'Arche.

Bloscon est doublé, lioscoff a disparu-, devant nous s'ouvre une vaste étendue de mer semée d'écueils, au fond bleuit une côte rectiligne surmontée d'édifices et dans laquelle s'ouvre un passage où débouche le Guer, rivière de Lannion.

Les marins appellent ce pli de la côte le goulet de Lannion. Ces rivages lointains semblent flotter entre la mer et le ciel d'un bleu doux. Ici les antiques légendes bretonnes placent le séjour du roi Artus et des chevaliers de la Table ronde ; dans une des îles du rivage, l'île d'Aval, la fée Morgane attira le héros et le garda jalousement.

Partout, autour de nous, des écueils ; les plus lointains sont les chaises de Primel, rochers bas, presque au ras de l'eau ; plus près sont les roches Duon, sommets d'une traînée qui se continue jusqu'au fond de l'estuaire, îlots disposés régulièrement comme les maillons d'une chaîne. L'Hirondelle passe entre ces pointes hargneuses : le Yengle, les Cordonniers, les Foirous, les Grandes-Fourches, les Cochons-Noirs, la Vieille. Les marins ont presque toujours trouvé les mêmes noms pour ces dangers, sur tous les points de la côte bretonne .

Si la mer ainsi couverte d'écueils est presque sinistre, la côte est charmante. Le port de Pempoul est maintenant rempli, sa vaste arène de sable est devenue un bassin tranquille où courent les voiles rousses des barques de pêche. A l'entrée du port, l'île Sainte-Anne semble quelque monstre accroupi. Au fond, sur mie pointe, entre

deux estuaires, le riant village de Garantec étalé ses maisons blanches autour d'une jolie flèche à triple balcon. Cette partie du Léonnais est fort aimable, les villas y sont nombreuses, mes compagnons me montrent avec quelque orgueil celle du peintre Yan D argent.

Pour entrer dans l'estuaire de Morlaix, nous devons doubler l'île de Callot. La pointe en est annoncée par un écueil surmonté d'une tourelle blanche s'effîlant en un col qui lui a fait donner le surnom de Bouteille. Rangés tout autour de la plate-forme, une douzaine de cormorans se détachent en noir sur la tourelle soigneusement blanchie. Leur égrènement est régulier, de loin, on pourrait croire à des motifs ornementaux destinés à signaler davantage l'écueil. Nous passons à toucher la Bouteille, sans qu'un seul des graves oiseaux daigne se déranger.

Voici l'île Verte, un des plu? grands rochers de la tramée ; comme tant d'autres « îles vertes de la région, ce nom lui vient d'une pelouse naturelle couvrant le plateau. L'île est absolument

serte, mais une légion de rats y .1 élu domicile, vivant sans doute des débris apportés par la mer. Elle fait face à l'île de Callot — prononcez Calote, — longue terre allongée qui fut sans doute jadis

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la pointe de la presqu'île le Carantec et que l'on peut atteindre à pied sec aux liasses mers. L'île s'annonce par une petite anse sablonneuse couronnée par les talus d'un ancien fort, aujourd'hui abandonné. C'est la pointe du trou de l'Enfer

Sous longeons le rivage de Gallot*, je voulais parcourir l'île à pied, mais elle est si étroite — de 50 à 400 mètres sur deux kilomètres de longueur — que du bord de Y Hirondelle elle se déroule entièrement à nos yeux. C'est un amalgame de sables et de rochers, portant de petits plateaux couverts de cultures et de pâturages. Une chapelle, Notre-Dame, occupe le point culminant ; l'édifice est insignifiant, mais il a une jolie flèche à jour, portant une galerie et accotée d'une fine tourelle. Tout autour des cultures paissent des bestiaux. C'est d'une solitude absolue. Une seule fois dans l'année il y a du mouvement ici, c'est en juin, au pardon de Gallot. Alors les gens de Saint-Pol et de Garantec viennent en pèlerinage et manger de ces énormes et hideux crabes nommés araignées. Les marins appellent ce pardon la Fête aux araignées.

C'est un jour de profit pour les pêcheurs de l'île. Gallot possède dans ses deux hameaux Trouar- Vilar, près de la chapelle, et Toul-Morvan une petite et misérable colonie de pêcheurs de crabes,

langoustes et homards. Tous ces parages sont d'ailleurs très riches en espèces animales, en coquillages surtout. Autour de File Verte, aux fortes marées, on trouve de grandes huîtres. Dans les prairies marines alors mises à découvert et appelées herbiers, on pêche la praire et la coquille de Saint-Jacques ; les habitants de l'île et ceux du Dourdu ont un sens particulier pour reconnaître le gîte de ces bivalves aux petits jets d'eau qu'ils lancent. Sous les cailloux et les rochers d'où on les déloge avec le pic se trouvent les ormeaux, superbes coquillages nacrés au rebord percé de trous, qui seraient recherchés pour leur éclat s'ils n'étaient pas si abondants. Ils passent pour un succulent régal dans toute la Bretagne, mais avant de l'apprêter on doit battre longtemps le mollusque pour l'attendrir.

L'île de Gallot passe rapidement devant nous ; ses grèves, ses roches, ses rares cultures, ses rustiques toits de chaume, un peu de bétail se montrent. Près d'un promontoire, une énorme butte de granit semblable à un tumulus abrite une misérable ferme, grise et moussue, et une maison de pêcheurs. Au delà l'île s'achève en une pointe basse qui borde la passe aux Moutons.

Le chenal s'éloigne de l'île de Gallot pour aller

border la traînée des roches qui se prolongent jusqu'au château du Taureau. Ces récifs portent aussi le nom prétentieux d'îles. Voici l'île aux Dames, l'île de Sable, plus loin Sterec *, toutes sont des têtes de granit recouvertes d'une maigre verdure de fougères. Carantec sur sa pointe et la jolie presqu'île de Penquer semblent d'autivs îles, s'avançant hardiment sur le flot. Le chenal dévie encore ; il nous porte entre Penquer et un îlot de forme pyramidale terminée par une sorte d'obélisque. Sur un ressaut de rocher repose la tour carrée, blanche, avec les angles de granit presque noirs d'un phare qui éclaire le passage du Taureau. Près de la tour est la maison blanche des gardiens, coupée en écharpe par le tuyau qui porte à la citerne les eaux de pluie. Vu du large, c'est un bien morne séjour, ce rocher appelé l'île Louët. De l'autre côté du chenal, le château du Taureau, solidement assis sur un écueil, présente ses remparts gris, percés d'embrasures basses, ses échauguettes, ses lourdes tours, il semble riant auprès de la roche nue de l'île Louët. Mais dès qu'on a franchi le passage, celle-ci change. Les gardiens du phare ont patiemment établi des terrasses au flanc de leur rocher, des fleurs, de la verdure, un laurier, de grandes mauves entourent les constructions et ont

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suffi pour transformer l'îlot. Vue ainsi, sous cette face abritée des vents du nord, Louët est exquise : elle fait avec la lourde maçonnerie de Vauban qui constitue le château du Taureau un contraste extraordinaire .

Au delà du Taureau, sur le chenal oriental, un autre phare couvre l'île Noire. Tour carrée, très grise, reposant sur un rocher gris. Et Ton envie les heureux habitants de l'île Louët qui se sont lait ici, sur ces mers orageuses, un petit Éden. Ils le quittent souvent d'ailleurs, car ils ont les clefs du fort déclassé du Taureau et y conduisent les touristes.

L'île Louët, le Taureau, l'île Noire et l'île Sterec sont les derniers îlots de la rade. Maintenant, entre les presqu'îles de Penquer et de Barnénès, en vue du petit port de Terenez, l'estuaire, complètement dégagé, s'entr'ouvre large et majestueux comme un très grand fleuve. A mer basse ce doit être une vaste grève. Les côtes sont fort belles. Si la rive droite a beaucoup d'ajoncs et de bruyères, la rive gauche est bordée de châteaux et de villas, de grands parcs aux arbres majestueux et de vertes pelouses. La pointe de Penquer, jadis si aride, esl couverte d'un sombre manteau de pins.

A.u fond, l'estuaire semble fermé. On aperçoit à peine deux ondulations de collines : enrre elles

s'ouvrent les vallons du Dourdu et de Morlaix. Au débouché du premier, quelques maisons de pêcheurs et des voiles rousses ; à l'issue du second, de riantes maisons blanches surgissent de la verdure. Ces maisons sont la partie maritime, le « port » de Locquénolé ; le bourg est plus haut dans les grands arbres, sur les pentes de la colline. Le vent n'a pas accès dans la rivière, fermée par la pointe de Locquénolé, Y Hirondelle ne pourra monter plus haut. Il me faut descendre à terre et poursuivre à pied jusqu'à Morlaix.

Morlaix, décembre.

Je ne regrette point ma course. Elle est d'un charme intime et pénétrant, cette gorge profonde, rocheuse et boisée où la rivière de Morlaix, le Dossen, coule entre deux étroites berges de prairies. Grands bois de charmes, de hêtres et de chênes couvrant le flanc de ravins mystérieux où murmurent des sources, roches couvertes de la lèpre jaune des lichens et du velours vert des mousses, châteaux masqués par les ombrages, tout contribue à faire de cette vallée une promenade heureuse. Sur la route, des constructions neuves entourent une vieille église gothique aux hautes verrières et les vieux bâtiments d'un antique monastère devenu trop petit, caries édifices

s'étagent maintenant jusqu'à une autre chapelle placée sous le vocable de Notre-Dame-de-la-Salette. C'est le couvent de Saint-François de Guhurien. Naturellement il y a la une source miraculeuse et le couvent a sa journée de pèlerinag •.

Sur la rivière, les navires s'en vont à la file, niais le courant est faible, il faut remorquer les petits à la corde, les gros à la vapeur. Au milieu de ces voiliers passe le steamer Morlaix-Havre qui fait chaque semaine le service entre les deux villes dont il porte le nom. Un autre relie Jersey à Morlaix. Les produits de Roscoff, les beurres, le bétail donnent au port de Morlaix une activité assez grande. A partir de l'écluse du bassin à flot formé par la rivière, ce ne sont plus qu'usines, chantiers et entrepôts. Il règne là une vie commerciale réelle. D'ailleurs, cetie entrée de ville est très belle, de hautes et monumentales maisons bordent les quais dominés par les arceaus superbes du viaduc.

Celui-ci donne à Morlaix un caractère gran^ diose. Peu d'oeuvres d'art peuvent rivaliser de majesté avec cet ouvrage hardi sur lequel passent les chemins de fer de Brest et de Carhaix. Sa double rangée d'arcades, ses heureuses proportions, sa hauteur de 60 mètres au-dessus de la rivière, sa grande longueur (284 mètres) en fi

MORLAIX il SON ARCHIPEL. DJ

un des monuments les plus caractéristiques et les mieux réussis de notre époque. Les eaux de la rivière paraissent naître entre deux de ses piles. car les ruisseaux du Jarlot et du Queffleul n'étanl plus soutenus par la marée, sont de petits torrents et ont pu être recouverts pour faire place à une promenade et à l'hôtel de ville.

Sur les lianes des collines, au bord des deus ruisseaux non encore emprisonnés, s'étend la vieille ville, si amusante, si pittoresque avec ses rues étroites, ses maisons en surplomb, à hauts pignons aigus , bien blanches entre leurs poutrelles brunies. Des escaliers, des rues montantes, d'étroites ruelles, des coins imprévus de moyen âge apparaissent à chaque instant. Dans tout cela la rumeur incessante d'une population active, des claquements de sabots sur le pavé, d'exercices de soldats sur une place, un lavoir ai bord du Jarlot où les laveuses, agenouillées de guingois au-dessus du ruisseau sur un quai, doivent se pencher très bas pour laver leur linge. Quelques-unes ont placé des cuvelles dans le lit môme, elles s'y sont installées et peuvent ainsi rincer sans peine, d'autres ont allumé des feux sous de petites chaudières. On peut flâner de longues heures à travers Morlaix, de la Grand' à la rue des Nobles, du port aux gorges des d<

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rivières sans avoir conscience du temps. A chaque pas un détail nouveau arrête le promeneur. A la tombée de la nuit, dans les vieilles rues, sous les encorbellements successifs des façades d'où pendent des enseignes, où se plaquent des ardoises, où se creusent des niches, où s'avancent des consoles, devant les petites fenêtres parfois garnies encore d'un vieux vitrail serti de plomb, on croit vivre dans un rêve. Et l'on se frotte les yeux quand éclate trop brutalement l'anachronisme d'une devanture et incelante et des flots de lumière de quelque magasin bien moderne installé dans les vieilles boutiques des contemporains de Dugaesclin et d'Anne de Bretagne.

Ces maisons sont les joyaux de Morlaix, l'aimable ville devrait les conserver soigneusement et ne pas les laisser remplacer par les bâtisses à quatre ou cinq étages. Ces vieux quartiers, le viaduc, la rivière, certains détails de l'église Sainte- Melaine méritent d'arrêter le voyageur. Il y a, à la porte de Sainte-Melaine, un bénitier débordant de la façade et dont le bassin se prolonge dans l'intérieur sous une arcature trilobée d'un goût charmant. Les Bretons d'autrefois ont su assouplir le granit avec un art qui semble aujourd'hui perdu.

Lannion. — Saint-Quay et l'île Thomé. — Perros-Guirec et ses rochers. — Les Sept-lles : île aux Moines ; île de Bono ; île de Malban ; île Rouzie ; île Plate; île du Cerf; île Droite. — Ploumanac'h et ses rochers. — Saiut-Guirec. — Ile Rennotte.

— Ilo Lain Bras. — Ile Dhu. — Ile de Seigle. — lie de Biwic.

— Le charnier de Trégastel. — Ce qu'on voit du Calvaire.

Lannion est une charmante petite ville avec son estuaire encadré de grands arbres, ses belles promenades, ses maisons historiées et sculptées ; d'aspect elle est restée une des plus bretonnes parmi les cités de Basse-Bretagne. Ce n'est pas encore une ville où l'on séjourne, à peine est-on descendu du train on est happé par les voitures publiques, omnibus d'hôtels, diligences ou pataches qui conduisent à Tréguier et dans les villages de la côte.

Pendant l'été, les voitures de Perros-Guirec dominent. La mode se porte sur ces côtes déchiquetées, où les plages de sable fin s'arrondissent entre les roches aux formes bizarres semées dans

la mer en masses innombrables. Les écueils, les îles, les falaises rougeâtres méritent en effet la réputation naissante de ce petit coin d'Armorique.

Le pittoresque est dû surtout à la mer. Le paysage terrestre est très vert, mais d'assez médiocre relief, rien n'arrête le regard. Le sol est plus fertile et mieux cultivé que dans le Morbihan ou le Finistère, mais il y perd de son intérêt pour le touriste. Le paysan lui-même est banal; au lieu des costumes charmants des départements voisins, on se trouve ici en présence de bonshommes semblables aux paysans de nos banlieues; peut-être plus sales et déguenillés.

Vers Saint-Quay, le site devient plus accidenté, même il est charmant au moment où l'on descend dans le vallon. On découvre une vaste étendue de mer et, au premier plan, une longue île très mince qui, sur près d'un kilomètre et demi, profile en dents de scie une haute arête. C'est l'île Tome, elle semble garder rentrée de l'anse de Perros. Tome, Perros, ces noms espagnols sonnent étrangement ici au milieu de ces boni tous aux noms bien celtiques : Trélévern, Lonan 'RM-, Trégastel, Pleumeur...

L'île Tome tourne vers la terre sa plus haute pointe, dominant Je 61 mètres le niveau des flots.

puis la crête s'abaisse en ondulations qui lui donnent l'aspect d'une chaîne de montagnes. L'illusion est complète, tant les aiguilles de rocher i[iii la hérissent sont bien découpées. Tout autour, la mer est couverte d'écueils aux formes fantastiques.

Une seule habitation dans Tome: le fermier élève deux vaches et quelques moutons et cultive de rares légumes, mais son industrie principale est l'incinération du varech. Sans cesse sa femme, enfants et lui recueillent les algues sur les roches basses, les font sécher sur le rivage et les brûlent pour en recueillir les cendres. Les fumées lourdes qui s'élèvent de ces foyers planent sur l'île et lui donnent souvent une apparence désolée.

L'anse de Perros, à marée basse, est une vaste grève de sable et de vase encombrée de rochers. Au bord s'alignent, près d'un petit pont, des maisons proprettes entourées de jardins fleuris; xjms le chemin monte au bourg de Perros, dont les rues entourent une curieuse église construite en granit de Ploumanac'h, d'un rouge fauve, qui fait ressortir à merveille les lourdes arcaturés romanes et les lignes sobres de la tour du clocher. La •- ville » balnéaire est plus bas, au bord d'une plage d'un sable blanc et doux faisant face aux Sept-Iles.

Le mot ville est un peu prétentieux pour ces deux hôtels et quelques villas, mais c'est la vérité de demain.

Nous avons passé la nuit à Perros où l'on me dissuade de visiter les Sept-Iles. Ce sont des roches nues dont une seule, portant le phare, est habitée. En allant à la Grande-Ile, par Trégastel, je verrai tout l'ensemble de l'archipel et pourrai en distinguer les moindres détails.

Le lendemain matin, au jour, une petite voiture attelée d'un cheval nerveux nous emmène. Nous suivons un chemin abrupt qui nous conduit à Notre-Dame-de-la-Glarté , village créé autour d'une belle et pittoresque église où les gens atteints de maux d'yeux viennent prier la Vierge. L'édifice est charmant, cependant on ne s'y arrête guère, le paysage environnant attire davantage par son étrangeté. La roche a percé le sol en masses moutonneuses, aux formes les plus tourmentées. C'est un conglomérat granitique où des quartz noirs et brillants et des gneiss roses donnent l'impression d'un poudingue d'amandes semé de débris de jais. Gela rappelle, avec la couleur et l'éclat en plus, certains amas de grès dans la forêt de Fontainebleau. Mais ici l'amas semble infini, c'est un paysage extravagant, où

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des blocs aux formes les plus inattendues couvreni les pentes et les plateaux, bordent la mer, se creusent en baies, projettent des promontoires. Ces tas d'énormes cailloux roses enserrent une petite baie qu'ils bordent en inexprimables écroulements. Dans la campagne, ils surgissent brusquement au milieu de vertes cultures, quelquesuns d'un gris de fer, d'autres lavés de rouille, d'autres éclatants. Sur le fond bleu de la mer, les amas rougis par les lames semblent des roches en ignition. Ce paysage ne ressemble à rien de Léjà vu ; on pourrait se croire dans une autre planète. Le petit fjord de Ploumanac'h n'a aucune verdure sur ses rives ; sans une voile blanche de pêcheur, on pourrait le croire abandonné.

Ce paysage fait du tort aux Sept-Iles. Cependant les voici devant nous, à quatre kilomètre- el demi seulement de la pointe de Meur-Raz, qui porte un phare. Sous ce soleil éclatant, elles se détachent avec netteté. En réalité, les Sept-Iles sont cinq, mais entourées par une multitude de roches dont une grande partie recouvertes à haute mer.

L'île aux Moines, qu'il ne faut pas confondre

se celle du même nom dans le Morbihan, est

une haute colline régulière ; à son extrémité occi-

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dentale, une lourde masse de constructions est un ancien fort devenu la ferme, elle possède quelque bétail. A l'autre extrémité, sur le point culminant de l'île, un phare très blanc se détache avec vigueur sur le fond roux de cette petite terre.

Une jetée naturelle, formée de roches et de galets asséchant à basse mer, relie l'îli Moines à la géante du groupe, l'île de Bono. Son étendue est double de celle de l'île jumelle : elle n'a pas moins de huit cents mètres de long sur trois cents de large. C'est une muraille hardie, haute de cinquante mètres, fort belle et de hère apparence.

En arrière, l'île Plate, presque aussi longue, n'est qu'une arête fort étroite, très basse, entourée de bancs. A l'est, l'île de Malban est un mamelon abrupt, aux formes capricieuses, dont le sommet domine la mer d'une hauteur de trente-six mètres; enfin, plus à l'orient, l'île Rouzie se dresse comme un volcan sur un socle de roches marines. Cet îlot, éloigné du reste du groupe, est peuplé d'une prodigieuse quantité d'oiseaux de mer qui viennent y déposer leurs œufs. On y trouve notamment un oiseau appelé calculot (?) dans le pays, semblable à un perroquet et complètement inconnu dans le reste de la côte. Il habite Rouzie en été et émis-re en hiver. Le nombre en est si

grand qu'un seul chasseur en a tué jusqu'à 200. Quand aux autres sept « îles », le Cerf et la Pierre, ce sont des écueils en partie submergés. Si le petit archipel est resté désert sauf dans l'île aux Moines, il n'en a pas moins, dans cette hrume légère qui flotte à la surface de la mer, une apparence plus grandiose que la plupart des autres îles de l'Océan. Par la hardiesse de leurs roches et leur brusque élévation au-dessus du flot, les Sept-Iles produisent un superbe effet décoratif, complétant à merveille ce coin si curieux de nos côtes.

Des rochers de Notre-Dame-de-la-Clarté, nous descendons maintenant vers Ploumanac'h, entre des rochers à travers lesquels la route à été frayée. Parfois la pierre aplanie sert de plate -forme au chemin. Celui-ci, bordant un instant le fjord dt» Ploumanac'h, aboutit au village, sale et sordide hameau, aux maisons grises et basses, couvertes de chaume, entre lesquelles vaguent des porcs maigres. Cependant Ploumanac'h perd un peu le cette sauvagerie. Quelques maisons neuves aux toits de tuile, soigneusement construites, tranchent heureusement par leur propreté sur le caractère misérable de leurs voisines.

Au delà de Ploumanac'h s'arrondit une petite

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anse, frangée de roches aux formes fantastiques, et semée d'autres rochers qui, à basse mer, sont au milieu de la plage. En ce moment, le flot s'est retiré, nous pouvons gagner un de ces blocs sur lequel une niche, ou plutôt une chapelle minuscule, aux arcades romanes, abrite une image de saint Guirec, un de ces bons saints bretons qui ont prêté à tant de légendes. Le saint Guirec de la petite chapelle est une statuette de bois, il a un bras et le nez cassés, il est vêtu d'une dahnatique bleue, d'une tunique marron et d'une mitre jaune. Sur le rivage, le brave saint a une chapelle plus vaste, objet d'un pèlerinage; sa statue en bois est criblée d'épingles plantées par les jeunes filles qui veulent se marier dans l'année.

Au-dessus de Saint-Guirec sont les groupes les plus curieux de rochers. Il y a là un amoncellement de blocs sculptés, fouillés, traversés, érodés, formant le plus fantastique décor de dolmens naturels, de roches reposant sur une tige comme de gigantesques champignons. Aucun site ne donne une impression aussi saisissante. La teinte générale de ces globes, de ces tables, de ces pyramides, de ces obélisques perforés, les uns a] lument nus, les autres empanachés de quelque arbuste, est d'un rouge vif, rendue plus rutila encore par contraste avec la mer bli

Les rochers sont particulièrement ardents de teinte et de majesté farouche à la pointe de Meur- Raz. Un écroulement de la colline a précipité dans le flot une masse formidable de couleur fulgurante, séparée de la côte par un chenal étroit sur lequel ou a jeté mie arche hardie pour conduire au phare, tour basse d'un blanc éblouissant qui éclaire le passage entre les Sepl-Iles et la côte. Une partie des roches a été blanchie au lait de chaux pour servir (L'amer à la navigation et fait mieux ressortir encore le rougeoiment des rochers. Aucun paysage ne produit une impression semblable à ce site de Ploumanac'h, on irait le voir de bien loin s'il était en Suisse ou en Ecosse !

Au retour du phare, nous traversons une autre zone de rochers, de plus en plus bizarres; les champignons abondent ici, monstrueux parasols formés d'une table arrondie supportée par un mince pilier.

A mesure que monte le soleil, le ciel devient de plus en plus clair et tout cet ensemble prend dee reflets plus vifs encore. Mais les Sept-Iles, plus nettement éclairées, perdent de leur aspect majestueux ; ce ne sont plus des chaînes de hautes collines, mais de gros rochers arides et pelés où la vie ne se montre que par la ferme et le phan l'île aux Moines

En route pour les autres îlots de cette côte déchiquetée. Nous traversons de nouveau Ploumanac?h pour nous engager sur une chaussée jetée sur la petite baie et servant de barrage à deux fjords devenus des étangs maritimes ; sur les passages laissés aux eaux de la marée et fermés parles écluses, des moulins de mer ont été établis; lorsque les étangs sont remplis, leurs eaux, pressées de reprendre la mer, font tourner les grandes roues. Ces constructions lourdes sur cette chaussée de gros blocs, entourées de rochers, semblent aussi sauvages que la nature environnante.

Le chemin court dans un pays très vert -, bordé de maisons nombreuses, il ouvre souvent des aperçus sur mie péninsule capricieusement découpée où le vaste couvent de Sainte- Anne, des villas et un château apportent une apparence de prospérité et de vie contrastant avec la rude et ardente nature de Ploumanac'h. On monte peu à peu dans le village de Trégastel dont l'église du xne siècle, bâtie dans le cimetière, possède un des plus curieux charniers de Bretagne. Cet ossuaire, dans lequel on a rejeté depuis deux siècles tous les débris retirés des tombes abandonnées, est une galerie circulaire à balustres, recouverte d'un dôme, une tourelle à coupole de granit le signale aux passants. Entre les balustres, sont disposés

m m s soin, au hasard des trouvailles, des crânes, des fémurs, des tibias. Malgré le grand soleil, malgré les fleurs, c'est horrible, mais l'édicule luimême est charmant.

Dans le cimetière, devant chaque tombeau est placée une coupe destinée à recevoir de l'eau bénite, elle est surtout remplie par la pluie ; sur le rebord les oiseaux pépient, ébouriffent leurs ailes, s'ébrouent, et finalement se baignent avec de petits cris joyeux, pendant qu'autour d'eux bourdonnent des abeilles. Cette vie intense, à côté de ce charnier où des têtes de morts vous contemplent de leurs orbites vides, où des tibias s'allongent entre les grêles colonnettes, quel beau sujet de philosophie pour un fervent de l'antithèse ! Victor Hugo, s'il eût connu Trégastel, aurait écrit une page merveilleuse.

Au delà du village , au sommet de la colline de Roch Bran, se dresse un monument qui, de loin, m'avait paru une ruine celtique surmontée d'une croix. C'est moins et c'est plus. Les coutumes des anciens Celtes se sont perpétuées jusqu'à nous, mieux conservées peut-être ici, dans ce chaos de pierres de Ploumanac'h. Elles ont fait naître un bizarre monument appelé le calvaire de Trégastel. C'est un amas de blocs de granit ; il abrite une chapelle à sa base ; au sommet, où

l'on monte par un sentier construit aux flancs du cyplopéen édifice, se dresse une croix.

La chapelle s'ouvre dans la masse même, elle a une voûte et des nervures ogivales. Une longue inscription bretonne rappelle sans doute la construction, d'ailleurs assez récente. Sur l'autel, formé d'un bloc de granit, un groupe en pierre représente le Christ mort sur les genoux de sa mère, entre saint Joseph et saint Jean. Près d'une inscription bretonne, une autre, en français, fait connaître le but de cette construction en vue de la mer dangereuse :

Jeté par un naufrage sur les cotes inconnues, tout à coup vous apercevez une croix sur un rocher. Malheur à vous si ce signe de salut ne fait pas couler vos larmes. Vous êtes en pays d'amis; ici ce sont des chrétiens. Vous êtes Français, il est vrai, et ils sont Espagnols, Allemands, Anglais peut-être! (sic). Et qu'importe, n'êtes vous pas de la grande famille de Jésus-Christ? Ces étrangers vous reconnaîtront pour frères, c est vous qu'ils invitent par cette croix; ils ne vous ont jamais vu, et cependant ils pleurent de joie en vous voyant sauvé du désert.

Au milieu de cette touchante invocation à la fraternité, ce peut-être, accolé au mot Anglais, en dit long sur la continuité de la haine vouée par les Bretons à leurs voisins d'outre-Manche.

Le sentier qui contourne le monument pour

atteindre le sommet est bordé de niches renfermant des statues de saints dont le nom est écrit en breton : saint Lorans, saint Isidore, patron des jardiniers bretons, d'autres encore ; le chemin passe parfois sous des couloirs de pierre brute semblables à des dolmens. D'autres statues de granit gris se suivent : saint François- Xavier, saint Eivoan, saint Joseph. Dans la niche de celui-ci est une ravissante statuette en bois représentant un évêque. Une statue de Jésus-Christ détonne dans ce milieu naïf par son peinturlurage de couleurs crues.

Du haut du calvaire fait de roches titaniques où les cristaux rouges étincellent et qui rappellent les œuvres de l'âge de pierre, la vue est immense, c'est mie des plus vastes, des plus variées et des plus majestueuses de la Bretagne. Les roches de Ploumanac'h, l'archipel des Sept-Iles, des myriades de rochers, de récifs et d'îlots apparaissent. La côte en est frangée. Quelques-uns de ces rochers sont assez vastes : ainsi l'île Rennote, qui fait face à Sainte-Anne, Lain Braz, l'île Dhi;, l'île de Seigh, l'île de Biwic. Paysage extraordinaire de grandeur et de mélancolie.

Sur le continent ce sont des campagnes vertes, faites d'ondulations indécises, se prolongeant jusqu'à la ligne bleue des monts d'Arrée.

On s'arrache avec peine à ce spectacle grandiose. Mais l'heure avance et le chemin est long encore avant que nous puissions atteindre l'île Grande, la plus importante de nos îles de la Manche après Batz et Bréhat. Un dernier regard aux Sept-Iles, qui alignent leurs rochers au loin, et en route !

l'île grande (enès-meur) et son archipel

Do Trégastel à Pleuraeur. — Saint-Samson rend les hommes forts. — Pleumeur. — Saint-Duzec et son menhir. — L'ilo d'Aval. — L'île d'Erch. — Entrée dans l'île Grande. — Kervégan. — La fontaine et l'église de Saint-Sauveur. — Ile de Milio. — lie de Molène. — Ile Fougère. — Ile de Toinot. — Ile Losquet. — Ile à Canton. — lie du Renard. — Excursion dans l'île Grande. — Les carriers. — L'île du Renard.

— Le manoir. — Agriculture. — Le menhir. — Ile Corbeau.

— Ile Morville. — Le lichen. — La vie à l'île Grande.

Kervégan (île Grande), septembre.

11 reste beaucoup à faire encore pour rendre ces superbes côtes du Lannionnais accessibles. Les routes se tiennent loin du littoral, on ne peut guère les parcourir qu'à pied. En voiture, les détours pour aller d'une plage ou d'une baie à une autre sont immenses. De Trégastel à l'île Grande, par exemple, la distance est au moins doublée; il faut descendre à mi-chemin de Lannion et faire brusquement un crochet par Pleumeur-Bodou.

Le paysage, sans être beau, est cependant intéressant, peut-être le doit-il à sa sauvagerie même.

Non loin de Trégastel, dans un champ, un beau menhir se dresse, près de lui gît un autre monolithe ; çà et là d'énormes blocs de rochers ont peut-être été l'objet d'un culte. Peu de maisons sur le chemin, les villages sont au loin, près de la mer, on les devine à peine au milieu de la verdure. L'un deux, Saint-Samson, montre l'élégante flèche et la fine tourelle d'une chapelle où les hommes se rendent en pèlerinage pour avoir la force de Samson. Une borne située près de l'église avait des vertus mirifiques, il suffisait de se frotter le dos à cette pierre pour devenir puissant comme le héros des Hébreux.

La route franchit ensuite un faîte aride pour descendre dans un bassin riant; un parc aux grands ombrages abrite le beau château de Kerduel, dont la façade, se détachant sur le fond vert des allées, a très grand caractère. Il est construit sur l'emplacement du manoir de Kerduel, fameux par la légende des Chevaliers de la Table ronde. Là vécut le roi Artus avec la reine Gwenarc'han, entourés de Lancelot, de Tristan et des autres preux dont la tradition nous a conservé les noms. Au delà le paysage change, les champs sont bordés de haies hautes et touffues. Dans les enclos paissent de nombreux troupeaux, d'une race forte ; nous avons désormais dit adieu aux fines et élé-

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gantes petites vaches bretonnes. Les cultures sont mieux soignées aussi. Cette région, par plus d'un côté, ressemble davantage au Cotentin qu'à la Bretagne.

On commence à découvrir l'île Grande an moment de pénétrer dans le village de Pleumeur- Bodon. A distance, le bras de mer qui la sépare de la côte est invisible, elle semble soudée au continent. C'est un plateau nu, sans arbres, mais couvert de maisons aux toits rouges, au delà une multitude de rocs et d'îlots lui font cortège.

Pleumeur est un bourg d'aspect prospère, grâce au soin apporté à la construction des maisons ; les inépuisables carrières de l'île Grande lui ont fourni des matériaux taillés, aussi les demeures sont-elles faites de blocs de granit bien appareillés, aux angles se dressent des sortes d'acrotères que je n'ai pas encore rencontrées ailleurs. Le bourg est au sommet d'un mamelon abrupt, à cent mètres au-dessus de la mer. Le chemin descend aussitôt par une pente fort raide ; sur moins d'un kilomètre, la dénivellation est de cinquante mètres. On est alors entre deux ravins très profonds et très verts, où coulent de clairs ruisseaux. L'eau abonde partout ; autour du hameau de Saint- Duzec, dont l'élégante chapelle montre son chevet

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