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rempli par une grande verrière ogivale, ce ne sont que sources et fontaines. Dans les ruisseaux croît un cresson dru et vigoureux. Aussi les ravins en réunissant leurs eaux, forment-ils une riviérette assez puissante pour faire mouvoir un moulin. Au-dessus de la petite usine, dont la roue bat gaîment, se dresse un des plus beaux menhirs de Bretagne ; c'est un monolithe régulier, haut de huit mètres et couronné d'une croix. La face qui regarde le vallon a été couverte de peintures barbares, se détachant sur un fond noir. Elles sont modernes et ont eu pour but de faire ressortir des sculptures que le chevalier de Fréminville expliquait ainsi il y a soixante ans, alors que le monument n'était pas bariolé : Une figure de femme en pierre (sic) ayant sur sa tête un coq, puis de droite et de gauche une lune et un soleil, à ses deux côtés sont deux verges en croix et une échelle. Au-dessous de cette figure est une sainte face, ayant d'un côté la lance et l'éponge en sautoir, de l'autre un marteau. Plus bas encore et vers le milieu à peu près du menhir, on voit un grand crucifix et à quelque distance, au-dessous encore, une figure de la lune. »
La colline à laquelle le menhir est adossé est très morose et s'harmonise avec ce monument curieux. Nous sommes bien en Bretagne ici ; les
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noms de lieu, par leurs consonnances, sont bretonnants connue nulle part ailleurs. Autour du petit estuaire formé par le ruisseau, voici Pen-an- Guern, Kermor-Hézan, Run-an-Guern, hameaux habités par des carriers venus de l'île Grande. L'exploitation de la pierre est l'industrie du pays, elle fait vivre des milliers de personnes.
A Pen-an-Guern, on traverse le petit cours d'eau pour longer les rives d'une vaste baie en ce moment à sec, formée d'un sable résistant sur lequel les voitures peuvent passer pour aller chercher des pierres dans les diverses carrières. De la baie surgissent de nombreux mamelons rocheux qui, à haute mer, seront autant d'îles. Les plus importants sont l'île Aval et l'île Erch. Les autres sont Morville et au large, parmi les récifs, l'île Goulmedeg. Seule l'île Aval a quelque verdure et une ferme, dont le toit d'un rouge vif se détache crûment sur le fond vert des prés et des champs. On croit que c'est l'île d'Avalon ou A galon, où fut enterré le roi Artus, attiré dans cet îlot par les enchantements de la fée Morgane. En réalité le prince fabuleux aurait été englouti par les sables mouvants de la baie.
Le chemin aboutit à un détroit, en ce moment, à mer basse, lagune sans profondeur, franchi par un pont de granit. En face, voici Enès-Meur, l'île
Grande, ses nombreux villages et ses rocheuses campagnes. Le pont est vite franchi, la route pénètre dans l'île par une tranchée qui nous révèle la constitution du sol. C'est une simple calotte de granit, recouverte d'une couche végétale très mince. Un village, Kerjagu, garde l'entrée du détroit, plus loin voici Kervalant, et enfin le centre principal de l'île, Kervégan, où se trouvent Tauberge, l'école, et une haute construction aux allures de château.
Pendant qu'on prépare notre déjeuner chez le boulanger-épicier-aubergiste-commissionnairebanquier de Kervégan, nous allons faire le tour de l'île. L'excursion est assez longue, l'île a deux kilomètres d'étendue dans le sens de l'est à l'ouest, et onze cents à douze cents mètres du nord au sud, c'est une masse régulière frangée, devant Kervégan, par une anse assez vaste au milieu de laquelle est un îlot. Au nord, deux ou trois criques se creusent.
En suivant les rivages de l'anse méridionale, on atteint bientôt, près de Rucornic, l'église Saint- Sauveur, paroisse de l'île. Elle est sur un ressaut de terrain, au pied duquel coule une fontaine ; coule est un mot peut-être exagéré, à peine un suintement d'eau. Mais la source a dû être plus
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forte autrefois; on ne s'expliquerait pas autrement
l'élégante clôture de granit, bordée intérieurement de bancs, qui entoure Le petit bassin. Au-dessus de la source même, est une niche renfermant la statuette de saint Yves, en faïence. Cette fontaine, dédiée au saint Sauveur, est un lieu de pèlerinage, les mères viennent de fort loin y plonger leurs enfants pendant trois lundis de suite pour les faire marcher. Nous ne sommes pas un lundi, aussi la fontaine est abandonnée, mais elle alimente plus bas un lavoir aux eaux prodigieusement sales, autour duquel les laveuses sont groupées.
L'église est une pauvre chapelle gothique avec des ex-voto nombreux. Elle renferme de curieuses statues et un Christ en bois, naïvement sculptés et bariolés, œuvres, sans doute, des tailleurs de granit de l'île. Le sol est recouvert de grandes dalles funéraires. Au dehors, tout autour de la petite église dont la sacristie porte une inscription rongée laissant lire encore la date 1563, s'étend le cimetière rempli de grandes pierres tombales gravées.
Près de l'église, une vaste construction blanche entourée d'un jardin est l'habitation des douaniers ; le vent a retroussé les sables sur le rocher et formé au-dessus un bourrelet de dunes d'où la vue est complète sur ce paysage bouleversé des carrières. De cette pointe, appelée Créach-
an-Lannic, nous découvrons un grand nombre d'îlots, pour la plupart sans verdure, mais continuellement excavés par les carriers. Le granit de l'île Grande, une pierre bleue à grain fin pailletée de gneiss, est très dur, mais se prête bien à la taille, aussi convient-il à merveille à certains emplois tels que la bordure des trottoirs et des murs de quai ; l'extraction en est facile, la mer monte assez haut dans les divers mouillages de l'île Grande pour que les petits navires puissent venir charger près des carrières. Tous ces avantages ont donné une grande importance aux gisements de l'île et des nombreux îlots qui l'entourent, ce qui explique la population considérable de ces rochers nus — plus de 800 habitants.
Devant Gréach-an-Lannic s'étend la rade, ou plutôt le mouillage de Toinot, presqu'à sec à cette heure ; c'est une immense grève remplie de rochers, les uns couverts à marée haute, les autres toujours émergés. Écueils ou îlots sont exploités en carrières. Au delà de cette rade, d'autres îles surgissent encore ; la plus éloignée vers le sud, Milio \ est la plus vaste. C'est une arête de
l. Milio est orthographiée Milliau sur la carte de l'étal-major. Entre celle-ci et la carte du service vicinal il y a dans la façon dont les noms sont écrits des divergences nombreuses, j'ai dû adopter de préférence les indications de l'état-major.
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rochers haute de soixante mètres, longue d'un kilomètre, large de quatre à cinq cents mètres au centre et se terminant par deux pointes effilées. Milio est très verte, au centre elle renferme de belles cultures au-dessus desquelles est une ferme. Quelques ruines prouvent que l'île fut jadis plus fortement habitée. Entre Milio et la côte, une grève au milieu de laquelle surgit un autre îlot permet de se rendre sur le continent à pied sec. Cette région dépend de la commune de Trébeurden dont la haute flèche domine tout le paysage.
D'autres îles, moins considérables, ferment la rade : Molène qu'il ne faut pas confondre avec la Molène d'Ouessant et qui comprend deux rochers : grande et petite Molène ; la grande et la petite Fougère. Un îlot plus considérable, haut de dix mètres, est devant la pointe de Toiiiot ; la carte ne donne pas le nom de ce rocher, j'avise une bonne femme sur le seuil d'une misérable, sale et lugubre maison, devant un petit champ de pommes de terre et de haricots et vais lui demander le nom de cette île. Elle ne comprend pas un mot de français et s'évertue à me répondre en breton.
Il faut aller plus loin pour trouver des gens parlant français. La campagne est morne, les
champs sont maigres, seules les femmes y travaillent, tous les hommes sont dans les carrières. Ici pas de marins, l'île ne renferme que deux pécheurs ; mais l'homme dédaigne le travail de la terre tout autant que l'habitant de l'île de Batz; il préfère extraire et tailler le granit. Entre ces champs misérables et la côte, bordée d'énormes rochers qui promettent pour longtemps encore du travail aux carriers, se prolonge le bourrelet des dunes couvertes d'une herbe fine et de grands chardons bleus.
La plage, formée d'un sable à très gros grains, sert en même temps de port, les blocs de granit taillés y sont conduits, la mer haute les recouvre, les bricks et les goélettes viennent alors près du point de gisement ; au jusant ces petits navires restent à sec, on n'a qu'à ramasser les pierres taillées et à les embarquer. En deux ou trois marées on peut ainsi procéder au chargement d'un navire. Pour amarrer les bateaux, de grands piliers de granit ont été plantés sur la rive.
Cette côte orientale de l'île Grande est un vaste chantier. La pierre extraite est taillée sur place. Sur un promontoire sont quelques maisons basses servant d'abris aux carriers, dans l'une d'elles est un atelier de taillandier, là sont réparés les pies,
l'île grande (enès-meur) et son archipel. 81 1rs marteaux, les ciseaux, servant aux ouvriers. Le forgeron est assis devant la porte avec les carriers, ils déjeunent; des enfants venus des villages de Rucornic et de Kervégan pour porter le repas de leurs pères jouent parmi les pierres. Je m'assieds au milieu de ces braves gens pour les faire causer. Deux ou trois ont l'accent traînant de la Normandie ; je m'en étonne, ils m'apprennent que le développement des carrières dans l'archipel de l'île Grande a déterminé un exode, et quelques familles de carriers sont venues du Gotentin: de Cherbourg, de Diélette, de Flamanville et des Chausey apportant des méthodes nouvelles de travail.
Les carrières ont acquis une importance plus grande ; depuis cinquante ans l'île Grande alimentait déjà presque exclusivement Bordeaux qui vient y chercher toutes ses bordures de trottoirs. Par Bordeaux et Bayonne le granit de l'île Grande pénètre dans tout le Midi; à Pau, à Lourdes, malgré les carrières des Pyrénées, on rencontre les durs matériaux bretons. Aujourd'hui Cherbourg, le Havre, Caen, Rouen sont également des tributaires. La digue de Cherbourg emploie de grandes quantités de granit de l'île Grande. Les 800 habitants vivent tous de cette industrie, il n'y a pas plus de 8 ou 10 fermes dans l'île. Le
métier est bon : en été on commence à travailler à 5 heures du matin pour quitter le chantier à 8 heures du soir.
Chantiers primitifs s'il en fut. Chaque îlot est une carrière, près de laquelle on a construit une maison servant à la fois de cantine et d'atelier de taillandier pour la réparation des outils. On s'y rend par la grève à basse mer, mais, pendant la marée, on est complètement isolé. Alors la maison au toit rouge placée sur ces rocs pelés donne une impression de tristesse poignante, surtout lorsque la mer fait rage, pendant les tempêtes si fréquentes sur ce littoral.
Mais le travail, si pénible soit-il, est fortifiant dans cet air pur et salin. Les ouvriers ont une apparence robuste, ils adorent leur métier. Le forgeron qui me décrit leur existence a une affection profonde et instinctive pour ce vaste havre entouré d'îlots, où des navires échoués, d'autres à l'ancre chargent les pierres taillées. Ils sont nombreux aujourd'hui les petits vaisseaux, car les travaux de Cherbourg nécessitent une grande quantité de matériaux.
Les ouvriers me désignent les îlots : voici l'île à Canton, grand rocher bizarrement découpé, où les carrières sont nombreuses, entouré de belles plages d'un sable fin mais ne renfermant aucune
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maison ; l'île du Renard, rocher hérissé et tailladé, possède !i ne forge; une forge encore dans chacune des îles Fougère et Toinot, dans Losquet et Lierne. Ces écueils, si petits que les cartes ne donnent souvent pas leur nom, sont donc très vivants; ils forment au mouillage de Toinot le cadre le plus saisissant qu'on puisse rencontrer, par le contraste de leur aridité absolue et du travail dont leurs roches sont l'objet.
L'extraction est faite par de petits patrons, ou même des tâcherons louant une carrière et vendant la pierre directement ; la plupart se bornent à échanger le produit de leur travail contre les aliments et objets de ménage dont ils ont besoin. L'aubergiste-boulanger leur fournit la farine, les fagots d'ajonc nécessaires aux foyers — car l'île n'a pas de combustible — et jusqu'à du tabac, pour de la pierre. Le fond de la nourriture consiste en pommes de terre de l'île, elles sont excellentes et produites en abondance sur les terres louées par le marquis de Broc, propriétaire de ce vaste domaine. A l'auberge, me disent mes obligeants compagnons, on vous expliquera mieux ce que nous faisons pour gagner notre vie.
Je serre la main aux vaillants carriers dont le repas a pris fin ; ils recommencent à frapper la
pierre sonore pour lui donner des formes régulières. Sur tout le rivage et les îlots voisins, le même bruit mat et argentin à la fois se fait entendre.
Nous longeons maintenant une grève formée de galets monstrueux, les carriers vont les chercher pour les débiter à la crête de la côte où les éclats se dressent en talus énorme. La mer qui a amené ces blocs doit être effrayante pendant les tempêtes. En ce moment elle roule doucement des lames lentes et silencieuses. A une petite distance l'île déchiquetée du Renard se hérisse en un farouche désordre, les carriers qui l'exploitent autour de leur cantine au toit rouge semblent des fourmis. Près du Renard, les belles plages de l'île à Canton semblent attendre des baigneurs ; ils ne viendront sans doute jamais.
Au large, à près de 10 kilomètres de l'île Grande, surgissent d'autres écueils, sur l'un d'eux est la belle tour carrée d'un phare. Ce sont les Triagoz, récifs portés par le plateau sous-marin dont les Sept-Iles sont une autre partie émerg Le phare, construit sur l'îlot de Guen-Bras, aune portée de 15 milles.
Du rivage bouleversé du nord, l'île se relève peu à peu et forme un grand plateau de culture
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au milieu duquel, au delà du hameau de Hélégueric, est une vaste ferme, aux allures de manoir avec ses tours rondes. C'est le centre agricole de l'île. Tout autour, les champs déjà dépouillés nous révèlent les récoltes enlevées. Du froment, de Forge, des pommes de terre, voilà toute te. production de l'île ; la quantité est insuffisante pour cette population considérable, aussi les femmes ne pouvant toutes s'employer à la culture cherchent-elles à la mer des ressources pour aider à l'entretien de leurs pauvres ménages ; la récolte et l'incinération des varechs et goémons, la cueillette de ce lichen appelé mousse de mer dont l'emploi est considérable en pharmacie, occupent un grand nombre d'entre elles. Ce lichen blanc et gélatineux 1 donne lieu à un assez grand commerce. MmeLe Bail Coadou, qui tient l'auberge et échange des marchandises contre le lichen, en expédie six tonnes chaque année ; ce produit est très léger et ces six tonnes représentent le chargement de plusieurs petits navires ; ils prennent des pierres comme lest.
En quittant le manoir, on suit un sentier conduisant au point culminant de l'île, amoncelle-
1 Voir au 3e volume du Voyage en France, le chapitre consacré à l'île de Ré, page 145.
ment de blocs de granit dressé à 34 mètres audessus de la mer. Au sommet sont les ruines d'une maison envahies par les pariétaires. Les murailles et les cheminées sont encore solides ; il suffirait de recouvrir les ruines d'un toit pour avoir un abri confortable. Ce fut sans doute un poste de guet, car, de là, on découvre l'île entière, une vaste étendue de mer et une partie des îlots de Trégastel. La côte, au-dessous, est taillée en falaise et séparée par un chenal étroit d'un îlot de rochers activement excavé par les carriers qui y ont construit deux misérables cahutes *, une petite goélette est ancrée au rivage et charge des pierres pour Cherbourg. Plus loin l'îlot du Corbeau s'élève, nu, couronné d'une singulière pyramide de pierres plates. A côté, l'île Morville, puis les autres rochers qui se dressent au large de Ploiunanac'h.
Non loin de là, parmi les maigres pâturages hérissés de genêts et entourés de hautes clôtures, un monument mégalithique s'est conservé. C'est un beau dolmen formé d'une table supportée par six pierres, tout autour une rangée circulaire de grandes dalles forment un cromlech. C'est un des monuments de ce genre les plus complets de Bretagne. Du haut de ce dolmen la vue s'étend sur l'île, sur la large baie qui la sépare du terri-
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toire de Trégastel. La mer est montée maintenant, elle entoure l'île d'Aval et l'île d'Erch.
Par un sentier bordé de pâtures, puis de champs cultivés, nous gagnons le hameau du Poullou, composé d'humbles maisons ouvrières, mais construites en solide granit, et rejoignons la petite capitale de l'île, Kervégan, où la vaillante MmeLe Bail Coadou nous a préparé à déjeuner avec les ressources de son magasin : des sardines et une soupe à l'oignon, voilà ce qu'on trouve à l'île Grande lorsqu'on n'a pas annoncé sa visite. Heureusement nous avions cueilli dans les fontaines de Saint-Duzec une botte énorme de cresson, l'on put allonger le menu ; mais l'auberge possède d'excellent vin apporté de Bordeaux par les bateaux qui viennent charger les pierres et Mme Le Bail sait élever la soupe à l'oignon à la hauteur d'un plat national.
— Ah ! s'écrie mon petit Pierre ravi, on ne sait pas faire de la soupe comme celle-là, à Paris.
— Oui, mon petit bonhomme, il y manquerait six heures de marche ou de voiture par les grèves des Côtes-du-Nord !
Tout en déjeunant je recueille sur l'existence des. insulaires des détails nouveaux. Leur sort
s'est bien amélioré depuis que l'on a jeté un pont sur le détroit ; jadis il fallait parfois renoncer à aller sur le continent, on ne pouvait passer qu'à basse mer, il était impossible d'amener un médecin, il fallait aller, il faut encore aller le chercher à Lannion, mais une voiture peut arriver à toute heure. Ce pont a donné à l'île des facilités immenses, toutefois le commerce des pierres ne peut guère en profiter, Lannion est une trop petite ville et elle est trop éloignée. Le commerce se fait toujours par mer, or, l'île n'a pas de port. Les navires ne trouvent que trois mouillages où ils viennent échouer : Toinot, entre l'île de Fougère et Rucornic; Morville, près de l'île de ce nom, et, non loin du pont et de l'île d'Aval, le mouillage de Penvern. Mais aucune balise n'en indique l'entrée de jour, aucun feu ne les signale la nuit, aussi les navires hésitent-ils souvent à entrer. Malgré ce grand commerce, bien plus considérable que le mouvement maritime de Lannion, Eries-Meur n'a donc rien qui ressemble à une organisation maritime ; bien plus le trafic y est gêné par les formalités de douane ; on ne peut les faire sur place. Il faut s'adresser à un autre port. Et pourtant, dans la belle saison, il y a presque toujours une douzaine de bateaux en charge. Si les chenaux étaient balisés, si des cales
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de débarquement étaient construites, si l'atterrissage de nuit était facilité par des feux, l'exploitation des carrières en recevrait une activité bien
plus grande.
L'île, par son commerce, par sa population très dense, mérite qu'on s'intéresse à elle. Sur ce plateau vaste de moins de 200 hectares, c'est-à-dire d'un tiers plus petit que Houat, plus petit encore que Hoëdic, elle a une population trois fois plus considérable. Les écoles sont fréquentées par 140 enfants, 80 garçons et 60 filles. Depuis le mois de novembre 1893 ces écoles sont séparées. Jadis un seul maître devait inculquer le français à ces 140 petits Bretons ! Aujourd'hui encore la tâche est excessive, car on ne saurait diriger avec fruit une telle masse d'enfants. 11 faudrait au moins un adjoint pour les plus petits.
Telle est l'île Grande, un des coins les plus intéressants de notre France et des plus ignorés aussi ; terre de braves gens et de rudes travailleurs. Au moment où nous quittions l'auberge, on venait de défourner le pain; femmes et enfants remplissaient l'étroite boutique pour être les premiers aux provisions et j'admirais combien, malgré sa rude existence, tout ce petit monde est propre et paraît heureux. Le travail, un travail
pénible mais salutaire, l'absence de cabarets et l'ignorance clés séductions des villes ont suffi pour développer et rendre prospères ces petites colonies de carriers crai débitent patiemment les rochers à'Eriès-Meur et des îlots voisins, ses satellites.
Les îles du Lanuionnais. — Lannion pendant la foire aux chevaux. — De Lannion à Port-Blanc. — Les pêcheurs du Lannionnais. — Les goémonniers. — L'île des Femmes. — L'île de Saint-Gildas. — L'île des Levrettes. — Buguellés. — Les îles Plates. — Ile du Milieu. — Les gens de Buguellés. — Iles des Genêts, Auza, Bilo, Inslant, Nini, des Angles, Kerganet, Bihan, Marquer. — L'île Illec et la villa d'Ambroise Thomas.
Port-Blanc, 25 décembre.
Cette côte de Lannion est semée d'îles presque inconnues. La géographie les ignore, faisant toutefois exception pour les Sept-Iles placées trop au large de la côte pour ne pas figurer sur les cartes, mais les îlots qui bordent le littoral môme sont à peine indiqués sur les cartes à petite échelle ; pour les découvrir et les visiter il faut suivre attentivement le tracé du rivage sur les cartes d'état-major ou du ministère de l'intérieur. Ces dernières, par la coloration bleue de la mer, laissant en blanc les petites terres insulaires, permettent de reconnaître les plus vastes d'entre elles, celles qui ont déjà 100 à 200 mètres d'étendue.
Dans le Lannionais les îles sont réparties par
groupe : l'île Grande et les Sept-Iles forment les archipels de l'Ouest. A l'Est, en face de Port- Blanc, Saint-Gildas est la plus vaste d'un autre archipel auquel on peut donner son nom. Enfin, à F embouchure du Jaudy ou rivière de Tréguier, est le groupe des îles d'Er.
Saint-Gildas et ses voisines remplissent un beau golfe entre F estuaire du Tréguier et Port -Blanc « en Penvénan », comme on dit dans l'ouest pour désigner la commune. Malgré le voisinage de la ville jadis épiscopale de Tréguier, toute cette contrée est encore dans la zone d'influence de Lannion. Lorsque le chemin de fer atteindra Tréguier, la cité natale d'Ernest Renan reprendra son rôle de cité maîtresse.
Mais aujourd'hui il faut partir de Lannion où le chemin de fer conduit rapidement et prendre le char à bancs découvert, chargé de porter les dépêches à Penvénan. Encore faut-il arriver par le train du matin, le soir on doit ou coucher à Lannion ou prendre une voiture spéciale.
Hier, c'était la foire de Noël, la principale de l'année, où Fou conduit les chevaux élevés en si grand nombre dans toute la région de Lannion. Les rues et les quais sont remplis de ces beaux animaux bien découplés, provenant, dit-on. de
chevaux arabes ramenés par les Croisés, qui sont en grande partie destinés à nos attelages d'artillerie. Malgré l'animation que donne la fouie de bêtes et de gens, cela n'a rien de la gaîté des réunions de ce genre dans la Bretagne riveraine de l'Océan, les costumes sont noirs et Ton n'entend pas un son de biniou. Par les voies montantes, bordées de vieilles maisons à pignon ou en encorbellement, aux poutres sculptées avec plus de grivoiserie que de finesse, la foule s'en va, s'arrêtant aux étalages pour admirer les produits exposés. Je monte avec elle pour gagner la route de Tréguier où m'arrête un instant une plaque de marbre rappelant aux Lannionnais que Geoffroy de Port-Blanc mourut là, en 1356, en défendant leur ville contre les Anglais.
La ville se change peu à peu en faubourgs, puis les maisons s'espacent et nous voici en pleine campagne, sur la route où passe une file interminable de gens à pied, à cheval, en voiture, revenant de la foire. Les femmes ont une sorte de coiffe blanche et une rooe noire, les hommes sont aussi de noir vêtus, ils portent une redingote courte de taille et de basque, dont les plis attestent un long séjour dans les armoires. Le gilet montant haut, le col court donnent à l'élément masculin une vague ressemblance avec les qua-
kers; les faces rasées achèvent l'illusion. On se croirait bien loin de la Bretagne si nombre de ces imitations de clergyman ne traçaient sur la route de déplorables zigzags. Beaucoup ont scellé par des rasades d'eau-de-vie la vente du cheval ou de la vache. Peu d'entre eux ramènent du bétail, ils ont plus vendu qu'acheté, mais plusieurs portent des tamis à bluter dans lesquels la ménagère passera la bouillie.
On quitte bientôt la grande route pour prendre le chemin de Kermaria, vrai chemin breton, bordé de hauts talus fleuris d'ajoncs. En cette saison les fleurs de cette plante du pays granitique sont d'un jaune pâle, en été ce jaune tire sur le safran -, alternant avec des ajoncs sont des chênes déjà dépouillés, des charmes et des fougères roussies. A travers de rares échaliers on aperçoit la tendre verdure des blés ou les rangées de choux.
Le paysage reste ainsi limité à ces hautes clôtures, à peine ouvert près d'un hameau ou du village de Kermaria. La route s'en va sur ce plateau tranquille à une grande hauteur, plus de cent mètres au-dessus de la mer, puis descend doucement à Penvénan. La nuit est venue quand nous atteignons ce gros bourg aux rues étroites où quelques boutiques éclairées mettent un peu de vie. Et
la campagne recommence, non moins calme, on devine que Ton descend rapidement ; bien loin brûlent des feux éclatants. Ce sont les phares. Celui de l'île aux Moines, dans les Sept-Iles, lance des éclats blancs ; à gauche, le grand phare des Triagoz jette des éclats rouges et blancs ; à droit'-, un feu rouge éclatant signale les Héaux de Bréhat. Dans cette nuit noire où ni reflet, ni rumeur de vague n'indique la mer, ces lumières éclatantes semblent des étoiles détachées du ciel.
La voiture s'arrête au bord d'une grève que l'on devine au bruit du ressac, devant une auberge faiblement éclairée, c'est Y hôtel de la Plage de Port-Blanc, boutique étroite où les douaniers prennent en ce moment l'apéritif.
— Jeanne Yvonne, voilà un voyageur!
Jeanne Yvonne est la femme de l'aubergiste ; elle me promet un gîte et me donne une vaste chambre servant aussi aux consommateurs, à en juger par les émanations d'alcool qui persistent encore, mais l'accueil est excellent et une nuit est bientôt passée.
Bien avant le point du jour si tardif en cette saison je suis debout et parcours le quai de Port- Blanc. Bientôt une lueur pâle apparaît et me montre un paysage inattendu. Sur le rivage d'une
vaste grève des rochers s'amoncellent, en dômes, en pyramides, en amas de toute forme. Au sommet d'un de ces obélisques une guérite de pierre semble faire corps avec lui. Un pêcheur me dit, en hochant la tête, que cela remonte à la nuit des temps ; un douanier, plus sceptique, prétend que c'est une guette édifiée il y a peu d'années par un marchand de homards pour voir, de plus loin, revenir ses bateaux de la pêche.
En face, sur la grève encore à sec, dans la mer, des îlots nombreux se dressent, les uns arides et nus, d'autres très verts avec des habitations d'où montent de légers filets de fumée bleue. Les pêcheurs réunis sur le port attendent le flot. Jusqu'au moment où l'on pourra armer pour moi un canot, je me mêle à ces hommes pour les interroger; personne ne me répond, ils ne comprennent pas ou ne veulent pas comprendre le français et je ne sais pas un mot de bas-breton.
Un aimable instituteur adjoint, M. Le Mars, veut bien me tirer d'embarras. Il connaît à merveille le breton ; par lui j'apprends l'état misérable de ces braves gens. La pêche est abondante dans ces parages, mais elle ne donne que des poissons communs à bas prix. Ainsi il y a beaucoup de cangues, mais cela vaut deux sous la livre. Lorsque le pêcheur a gagné 1 fr. 50 c. en
livrant son poisson an mareyeur, il s'estime heureux et reprend aussitôt la mer. Avec ces trente sous il lui faut nourrir une famille nombreuse, six ou sept enfants parfois. A midi de la bouillie, le soir du lait produit par ]a vache et des pommes
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D'après la carte de l'état-major au
de terre données par le petit champ familial, voilà le repas. Le père s'en va le plus souvent à la mer en emportant une galette de blé noir et de l'eau, le pain est chose presque inconnue.
Si l'esprit d'association pouvait naître, tout changerait, le pêcheur échapperait aux intermédiaires,
il pourrait vendre directement son poisson. Aujourd'hui c'est impossible, la moindre expédition isolée à Lannion coûte trois francs, il faut acheter de la glace, il faut compter avec les arrivées tardives à la halle de Paris faisant perdre les marchandises. Môme dans les meilleures conditions, le pêcheur ne touche pas la moitié du prix de son poisson.
En vain a-t-on prêché la communauté d'efforts, aucun conseil ne peut triompher de l'esprit d'isolement. L'assurance est inconnue. Pour deux francs par an une société offre des secours aux veuves en cas de décès à la mer. — Nos pères n'ont pas eu besoin de cela, disent les pêcheurs.
Et ils continuent comme par le passé. Seule la récolte du goémon a modifié leur existence, ils s'y livrent avec une véritable furie, car le produit est certain et courte la période de pêche. En février la coupe est autorisée ; de six heures du matin à la nuit noire, tout le monde est à la grève à couper les précieuses algues ; pendant quinze jours les écoles sont fermées faute d'élèves. Sur les rivages découverts après les grandes marées on se bat pour avoir les meilleures places, hommes et femmes se prennent aux cheveux.
Le rôle du syndic des gens de mer n'est pas facile alors ; il doit poursuivre ceux qui, sous pré-
texte de ramasser le goémon d'épaves, portent la faucille dans les prairies marines pendant la saison prohibée. Les goémonniers supportent mal cette surveillance, car la récolte des varechs est une ressource précieuse dans un pays où l'on m'a cité un ouvrier ayant dix enfants et gagnant dix sous par jour !
Sans le petit champ, sans le goémon, sans la mer bienfaisante qui fournit les crabes et les coquillages, cette population mourrait de faim.
Le ilôt a monté, le canot qui doit me conduire dans les îles est paré. M. Le Mars m'a prévenu que les habitants ne parlent pas le français, il veut bien m'accompagner pour me servir d'interprète. Nous voici voguant dans la vaste baie fermée d'îlots. Port-Blanc vu d'ici est très curieux avec ses maisons basses, ses rochers et sa chapelle. C'est à la fois riant et fantastique. Nos premières bordées nous font approcher de l'îlot exigu appelé île des Femmes, puis d'un grand rocher semblable à des ruines féodales, couronné par un amer pointu, peint en blanc. Des centaines de rochers de toutes formes hérissent la mer, en deçc\ et au delà des îles.
Le vent porte maintenant vers Saint-Gildas. Nous abordons sur la grève, près d'un dolmen
dont deux piliers sont tombés, l'énorme dalle repose d'un côté sur le sol, formant une ouverture triangulaire. La légende s'en est emparée, c'est le « lit de saint Gildas » ; là, dit-on, le thaumaturge passa sa première nuit en arrivant d'Irlande. Près du dolmen un écriteau nous informe qu'il est expressément défendu de visiter l'île. Tant pis, nous sommes à terre, nous y resterons.
Yoici un amas de grands blocs de rochers, semblables aux amoncellements de grès de Fontainebleau. C'est une petite colline où sur tous les ressauts, entre tous les interstices de la roche croissent des plantes vertes : genêt, lierre, pervenche aux grandes étoiles bleues. Autour de ces roches, un bois de pin couvre une pelouse ; au flanc du granit des nappes vigoureuses de lierre se sont attachées. En s'aidant des plantes on peut atteindre le sommet des roches, de là on a une vue superbe sur ces aiguilles, ces dômes et ces écroulements de blocs chaudement colorés. Dans l'un de ces rochers boisés est un petit réservoir d'eau claire qui n'a jamais tari, c'est d'autant plus étrange que ce bloc est complètement isolé : l'eau des pluies et des brumes suintant par les fissures explique le phénomène. Les gens du pays disent que cette fontaine est née du rocher par la volonté de saint Gildas. Avec ces pins, ces pervenches, ces ar-
bus Les verts, ce n'est pas la Bretagne, c'est quelque îlot ignoré de la côte des Maures et de l'Esterel, dans la chaude Provence !
A travers les ronces, sous le lierre, on deyine parmi les rochers comme un arrangement, peutêtre les Celtes eurent -ils ici des monuments aujourd'hui renversés. Ce coin de terre dut être jadis un lieu pour le culte.
Du sommet des coteaux on découvre une vaste étendue de mer, la rade de Port-Blanc, large et profonde, les îles dont quelques-unes singulièrement soudées entre elles par des sillons de galets retroussés par \sl mer et que les cartes ne signalent pas.
De cette pointe, si poétiquement belle, un chemin bordé d'ormeaux conduit au hameau de l'île. Une ferme, une villa, deux chapelles le constituent. Quatorze habitants le peuplent pendant la belle saison. En hiver il y en a trois ou quatre à peine. La plus grande des deux chapelles est close, la clef est aux mains du recteur de Penvénan . J'aurais voulu y pénétrer cependant, car elle renferme une des plus célèbres statuettes de Bretagne, celle de saint Gildas. Chaque année, le jour de Pentecôte, on vient dans l'île avec des chevaux et du bétail, les pèlerins entrent pieusement dans la chapelle, armés d'un morceau de pain dont ils
frottent le ventre de la statue, on donne ensuite ce pain à manger aux animaux ; ceux-ci seront désormais préservés de la rage ; ils reviennent du « pardon » plus alertes et plus vigoureux.
La petite chapelle est fermée par une grille à travers laquelle on aperçoit un humble autel et, dans une niche un crâne verdi par l'humidité. C'est le crâne de saint Gildas.
Autour de la chapelle et de la villa croissent, vigoureux, des ormes moussus, d'énormes figuiers, des tamaris, des plantes vertes. Une allée d'ormes passe derrière ce hameau, bordant un chemin qui, plus loin, franchit sur une chaussée l'entrée d'une baie marécageuse divisant l'île en deux parties. D'un côté, autour de la chapelle, les hauts rochers tapissés de lierre, empanachés de verdure surgissant des pins, au milieu la lagune où monte la mer, bordée vers le nord par un sillon de galets -, plus loin une presqu'île de forme arrondie. Là sont des pâturages où de superbes chevaux viennent à notre approche ; les terres de culture sont assez vastes, le sol très fertile pourrait être mieux entretenu. Ce beau domaine est loué 1,200 fr., le fermier ne pourrait payer, s'il n'avait le revenu du goémon recueilli et incinéré sur les grèves.
Le sillon littoral, de formation si curieuse, relie Saint-Gildas à l'île des Levrettes. Ce sillon
est un revenu pour le fermier; la crête, à l'abri de la mer, sert d'entrepôt pour le goémon, les habitants de Buguellès ou Saint-Nicolas le louent à cet effet. Les gens de Buguellès sont de hardis marins vivant un peu d'épaves; ils abritent leurs embarcations dans les nombreuses criques de leur péninsule.
Du sommet des cultures de Saint-Gildas, l'île se déploie tout entière, très belle et pittoresque. A en juger par la splendeur de la végétation, cette petite terre pourrait être transformée en un jardin d'Armide, elle a tout ce qu'il faut pour cela : bois, rochers, prairies, grèves, anses tranquilles et, par delà le sillon des Levrettes, la mer grondeuse faisant mieux ressortir le calme de cette heureuse solitude.
Notre barque vient nous chercher dans une petite baie aux eaux claires et nous conduit par des chenaux sinueux entre des îlots verdoyants appelés les îles Plates, bien que plusieurs soient hautes. L'île du Milieu, la plus vaste, a des cultures; sur les autres quelques pâturages et des pins mettent un peu de gaîté. Ces îles et leur voisine Illec — Pillez de l'État-major, la Ziliec du service vicinal — appartiennent au grand compositeur Ambroise Thomas ; je verrai tout à l'heure son domaine.
Nous continuons à voguer sur les eaux calmes, en rasant l'île du Milieu, que les gens de Buguellès viennent cultiver : ils ont séparé les champs avec de grands talus comme sur le continent. Leur village, Saint-Nicolas, est en face, sur un promontoire accidenté, dont les rochers aigus portent l'église, les maisons et les ruines d'une forteresse. C'est un site admirable pour un peintre.
Yuici l'île des Genêts, une des plus vastes du groupe, celle qui a la population la plus nombreuse, 12 habitants. Le curieux sillon de galets est reformé ici, très haut au-dessus de la mer et la relie à l'île d'Illec puis à l'île Auza; cette jetée naturelle est comme le fil d'un collier dont les îles seraient les grains. Ce sillon est loué en étendue égale par le propriétaire de Saint-Gildas aux gens de Buguellès qui viennent y faire sécher le goémon. Dans ces parages le goémon d'épaves est si abondant après les gros temps, qu'on pourrait en charger de nombreux navires .
On débarque sur une grève de gros galets, dans lesquels on trouve du grès ferrugineux enrobant d'autres pierres ; après avoir gravi le flanc d'un coteau, on se trouve aussitôt au milieu de belles cultures ; Balanec ou l'île des Genêts est très fertile, ses terres engraissées par le goémon du rivage donnent une vigueur extrême aux végétaux.
Il y a là des choux à haute tige grosse comme le bras. Lorsque cette tige a été coudée à mi-hauteur, ou fend en quatre tronçons la partie laissée en terre ; chaque morceau deviendra bientôt un rameau d'un petit arbuste.
Le sentier conduit au petit hameau de l'île, composé de quatre maisons ; devant les habitations un tertre de rochers a reçu dans ses interstices quelques jeunes pins appelés à transformer l'aspect de Balanee. Autour des maisons il y a déjà des chênes nains et de grandes mauves arborescentes. L'île appartient à deux cultivateurs aux noms fortement armoricains: Louern et Morvan. Ils ont innové, car voici, à côté des champs de blé et de choux, de beau trèfle et des terres labourées. Gomme aspect cela est bien supérieur à Saint-Gildas ; cette dernière, il est vrai, très basse dans sa partie défrichée, est exposée aux irruptions de la mer par les grandes marées ; l'île des Genêts, an contraire, calotte de granit jamais submergée, a conservé toute son énergie productrice.
Du sommet du mamelon terminal on découvre la presqu'île de Buguellès, creusée d'anfractuosités profondes d'où l'on voit s'élancer des mâts de chaloupes, ce sont les ports de cette population d'intrépides coureurs des mers. Les abords sont couverts d'îles inhabitées mais cultivées : Bilo,
très petite; l'île Instant, appelée Istan sur la carte de l'État-major, niais elle se nomme bien Instant ; ce mon expressif est dû à la courte et rare apparition du flot dans une partie du détroit. Aux plus grandes marées seulement, et pendant un « instant », un quart d'heure. au plus, ce lambeau de terre a le caractère insulaire.
Plus au nord une traînée d'îles en partie cultivées continue l'archipel: île Nini, île des Ongles, île Kerganet, assez longue et très déchiquetée. Tout autour on compte les rochers par dizaines, les uns isolés, d'autres reliés par des sillons. Dans la baie de Buguellès, au sud de l'île du Milieu, Knès Bihan, la petite île, l'île Marquer et d'autres îlots sont encore le domaine des gens de Saint-Nicolas.
L'île des Genêts, déjà reliée par le sillon de galets à l'île d'Illec et à l'île Auza, possède une digue artificielle la joignant à cette dernière île. Entre le sillon et la digue, la mer afflue par un chenal percé sous celle-ci et l'orme un vaste étang. A mer basse celui-ci se vide, mais, en s'écoulant, il fait mouvoir la roue d'un moulin. Misérable usine, s'il en fut : la pièce où sont les meules sert en même temps de chambre, de cuisine et de salle à manger à la famille du meunier. Tout cela pauvre, humide, encombré. A côté de
la maison un appentis l'orme une étable pour le porc, sur l'autre rive du chenal une vaste écurie est construite avec des mottes de bruyères superposées et recouvertes de chaume. La motte de bruyère sert aussi de combustible, concurremment avec le goémon.
L'île d'Auza est déserte, mais les cultures y sont assez belles. Le grand sillon commence à la pointe extrême, touche à l'île des Genêts et se poursuit jusqu'à Illec. C'est le plus haut talus de cailloux de ces mers1. Le sillon de Talbert, entre les estuaires du Trieux et du Tréguier, est plus long puisqu'il a trois kilomètres de développement, mais il est plus bas sur l'eau. Le sillon de l'.ile d'Illec atteint plus de six mètres au-dessus de la mer, sa longueur est d'un peu plus d'un kilomètre. Grâce à cet abri contre les vents du large, les bateaux de Buguellès sont en sécurité dans les criques.
La course sur ce sillon formé de galets ronds, gros comme des bombes et des boulets, encombré des tas de goémon, est pénible, aussi est-ce par le canot que nous allons gagner maintenant
1. Ce singulier phénomène est représenté sur la carte de l'élat-major dont nous donnons un extrait page 93 par une sorte de ligne incurvée partant de l'île d'Illec, au-dessous du mot île, et allant jusqu'à l'île Nini.
l'île d'IUec. En quelques minutes nous voici en vue d'une des îles Plates, formée d'une belle pyramide de rochers et nous abordons à la petite cale que M, Ambroise Thomas a fait construire. Deux grandes barques composent la flottille du maître : Mignon et Trécor. L'auteur de Françoise de Jii mini a choisi ainsi la plus populaire de ses œuvres et le nom celtique du pays de Tréguier pour baptiser les bateaux qui le portent à son île. Bien petite cette île d'iLLEC ! Elle est formée par trois massifs de rochers réunis par le sillon, sur lequel une herbe épaisse a pu croître. Entre deux de ces rochers, sur une plate-forme couverte d'ajoncs, M. Ambroise Thomas a construit sa villa : maison de granit à un étage et un toit mansardé. Trois fenêtres à l'étage; sur la façade regardant le continent une vigne court au-dessus de la porte, près d'une tourelle d'angle. Sur l'autre façade, précédée d'une terrasse gazonnée en vue des étendues de 1* Océan, un pavillon carré fait saillie. Au jjied des rochers un jardinet dans lequel sont des hortensias gigantesques. Dans les roches quelques pins, la maison blanche et proprette du garde. Entre les ajoncs s'entre-croisent une multitude de petits sentiers, promenade favorite du célèbre compositeur qui se plaît à suivre ces pistes serpentant au hasard. 11 adore ce coin
sauvage, les ajoncs sont sévèrement surveillés, il est défendu d'y toucher. Chose curieuse, les gens de Buguellès ont respecté ces maigres broussailles qui feraient de si bonnes bourrées ! Le garde, il est vrai, tient les maraudeurs en respect.
Tel est ce petit royaume où Ambroise Thomas a composé Mignon. La villa a été meublée par lui au moyen de meubles et d'objets d'art achetés dans la contrée de Tréguier. Vieux bahuts, vieux sièges, motifs de sculptures ornent le vestibule et une partie des pièces. Depuis 1872 ces objets sont précieusement amassés. Dans la cuisine le manteau de la cheminée, en granit sobrement sculpté, provient d'une ferme du continent. Toutefois, Ambroise Thomas a meublé les pièces intimes avec des meubles plus confortables que les sévères produits de la menuiserie armoricaine. Sa chambre est fort simple, un petit lit de fer dans un coin, une antique commode ornée de cuivres la remplissent, mais aux murs sont tendues de vieilles tapisseries des Gobelins.
Le choix de cet asile est heureux; l'île, malgré son exiguïté, est charmante, jetée ainsi entre l'Océan presque toujours agité et la mer calme de Port-Blanc; on la quitte avec regret. Un dernier regard aux hortensias et aux yuccas qui fra-
teniisent avec les choux dans le parterre et aux
belles roches grises qui encadrent la maison et nous voici de nouveau en route. Mes compagnons me font apercevoir au loin, sur une colline, la vaste villa de Crech Bleys, construite par l'amiral de Guverville, admirateur de Port-Blanc lui aussi, dont il rêve de faire un abri pour les torpilleurs. L'entrée de la rade, entre File du Château et celle de Saint-Gildas, a une profondeur d'eau considérable, même à marée basse, à l'abri de la houle et des tempêtes. De là nos torpilleurs pourraient s'élancer aussitôt en haute mer contre tout navire ennemi signalé par les guetteurs.
Du Port-Blanc au Tréguier. — La Roche jaune. — Saint Gouano. — En route sur l'estuaire. — lie Ribolen. — lie de Loaven. — La légende de saint Gonéré et de sainte Eliboubanna. — Les rochers du Trieux. — La Petite-Ile. — L'ile d'Er. — Existence d'une famille insulaire. — Le patriarche Le Rous.
Plouguiel, 25 décembre.
Qui donc, à voir ce grand soleil, se croirait en Bretagne un jour de Noël ! Il fait une journée printanière, le ciel est d'une admirable limpidité, les ajoncs fleuris semblent une rosée d'or, sur la tige vermeille des blés sortant de terre perlent des gouttes de rosée qui s'irisent. On pourrait se croire bien loin de la Manche et de ses côtes orageuses, sans les tains qui bordent les champs et sans les croix dessinées en battant la terre à coup de bêche pour appeler la bénédiction sur la récolte à venir.
Pendant deux ou trois lieues, le chemin est ainsi, on n'aperçoit un peu d'horizon qu'en appro-
chant de Plouguiel, en vue de la vieille cité de Trégnier étalant ses maisons grises au flanc d'une colline dominée par la haute flèche à jour de sa cathédrale. Plouguiel est un petit bourg qu'un court chemin relie à la cité voisine et fier d'une belle église ogivale moderne à la flèche élancée.
Nous ne traverserons pas Trégnier pour aller aux îles de l'estuaire, le trajet en rivière serait un peu long, il faudrait refouler le flot montant dans le Jaudy. Une embarcation m'attend à la Roche Jaune, « Roch Velen », en Plougrescant, une anse y forme un petit port au pied d'une colline abrupte, exposée au midi. Dans ce doux climat les arbres les plus délicats prospèrent, les figuiers sont énormes, les rosiers encore fleuris festonnent les farad es *, le poste des douaniers, au bord de la rivière, est ombragé par un grand laurier- tin, dont les ombelles d'un blanc rosé semblent le couvrir de neige.
Roch Velen doit ce nom aux terres jaunes qui entourent l'anse. Près du hameau est une fontaine, dédiée à un saint, comme toutes les sources bretonnes. Le protecteur est ici saint Gouano ; l 'eau de la source a le privilège précieux de guérir toutes les maladies, surtout les plaies et les affections de la peau. Les linges qui ont servi aux ablutions
sont précieusement conservés. An moment de la fête de saint Gouano, l'affluence des pèlerins est énorme, les douaniers se sont vus privés d'eau
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pendant huit jours, le peu qui restait au fond du bassin étant souillé par les visiteurs et leur bétail, car on y mène les bœufs en pèlerinage.
A Roch Velen, le Jaudy, ou rivière de Tréguier, est très large, la marée monte beaucoup dans ces mers, près de cinquante pieds, disent les pêcheurs, c'est peut-être exagéré, mais on peut bien compter dix mètres, aussi découvre-t-elle, au jusant, de hautes et larges grèves. Au delà, le paysage est frais mais sévère; la rive droite, exposée au vent d'ouest, est, comme dans tous les estuaires bretons, dénuée d'arbres. Sur le flanc de la colline les cultures se détachent entre les hauts talus couverts d'ajoncs; chose bizarre, ces talus ont une direction convexe. Au sommet du coteau des fumées bleues montrent des maisons grises dépendant du village de Kerbor.
Sur la rive gauche au contraire, regardant vers le midi, beaucoup d'arbres, de belles prairies ; le décor jusqu'à Tréguier est aussi gai que l'autre versant est austère.
Nous voici au large de la Roche Jaune, le vent nous pousse rapidement vers la mer, qui nous apparaît couverte d'îlots et de rochers. Subitement l'estuaire s'élargit, devient golfe entre la pointe de Port-Béni à droite, et celle de Ribolen à gauche. Ribolen est un promontoire à basse mer, à pleine marée c'est une petite île protégée par un mur en pierre sèche. Deux petits champs,
une maison couvrent le sommet de l'îlot. Celui-ci se prolonge à mer basse — ■ et en ce moment le ilôt commence à peine — par d'immenses grèves et des bancs de vases ou herbiers couverts d'une herbe marine semblable à des prairies, où des cormorans et des mouettes fouillent du bec pour trouver des petits crustacés, des vers ou des poissons. Au bas, près du flot, des hérons immobiles et graves, l'œil obstinément tendu sur le courant, ne quittent cette pose hiératique que pour détendre brusquement leur long cou et, d'un longbec, saisir une proie à portée. Les herbiers présentent ainsi un spectacle des plus curieux, ils se prolongent au loin par des vasières très vastes, appelées la baie d'Enfer, où, tout à l'heure, s'épanchera le flot. Au-dessus, sur la colline, une humble flèche indique la chapelle de Saint-Gonéré, une flèche plus haute est l'église de Plougrescant.
Saint Gonéré est un saint fort célèbre au pays de Tréguier-, il est venu d'Irlande, comme tant d'autres, dans une auge de pierre. Plus tard sa mère vint le rejoindre, mais elle mourut en débarquant dans l'île de Loaven où nous allons bientôt aborder.
Cette île est la première des îles d'Er. Nous la voyons surgir des vases et des grèves couvertes
de goémon ; ce sont trois monticules de granit allongés du sud au nord. Le premier est un morne couvert d'ajoncs, avec quelques cultures au sommet ; le second une sorte de gros morne, en avant duquel un rocher isolé porte la chapelle érigée en l'honneur de sainte Elibonbanna, la mère de saint Gonéré.
Nous faisons un grand tour afin de trouver un coin de grève pour accoster; nous voici dans l'île, un sentier conduit entre les deux coteaux ; là, entourée d'ormeaux courbés par le vent, est la ferme, dont les bâtiments, assez riants de loin, sont sordides; l'intérieur est encombré d'objets hétéroclites ; l'unique pièce abrite le père , la mère et huit ou neuf enfants. Les commissions d'hygiène ne doivent pas fonctionner souvent à Loaven î
De grandes meules de paille montrent que l'île donne d'assez abondantes récoltes, deux chevaux et cinq vaches trouvent à vivre dans les pâturages. La ferme est voisine de la chapelle. Celle-ci est close, je ne puis donc voir la statue miraculeuse d'Eliboubanna. Jadis la sainte se rendait une fois par an à Saint-Gonéré pour y visiter son fils, le samedi précédant les Rogations. Chaque dimanche on la retrouvait près de Saint-Gonéré. Depuis quelques années on a pensé que c'était trop fati-
gant pour la mère, on va donc processionnelle-
ment la chercher à Loaven pour la conduire sur le continent près de la statue de son fils. On choisit le moment de la haute mer, alors toutes les barques de pêche de la commune de Plougrescant sont amenées dans le détroit, mises côte à côte et recouvertes d'un plancher ; les mats sont pavoises de banderoles et de pavillons *, sur ce pont on porte en grande pompe la statue d'Eliboubanna, on la place pour la journée auprès de celle de saint Gonéré. Cette cérémonie attire dans la baie d'Enfer une foule de bateaux venant du pays de Lannion, du pays de Tréguier et de Paimpol.
Nous regagnons notre canot, de nouveau nous voici dans la baie d'Enfer, puis dans l'estuaire où nous frôlons le gros rocher de Skeinec, à mer basse semblable à un château en ruines ; à mer haute quatre ou cinq têtes de roches apparaissent seulement. Sur la plus haute se dresse une balise blanche indiquant l'entrée de la rivière et celle du Port-Béni, petit havre où sont abrités les bateaux des communes de Kerbor, Pleubian et Lanmodez.
En face de Skeinec est le Taureau, gros écueil formé de grandes aiguilles de rochers. La Corne
lui fait face. Sur ce grand récif est un phare sans cesse allumé et que Ton vient entretenir tous les quinze jours.
Au delà du Taureau, la mer est relativement libre, les grands écueils des Duono, ceux plus vastes et nombreux des Héaux de Bréhat sont en dehors de l'entrée. D'ailleurs les Héaux portent un des plus grands phares de ces côtes, le feu est à 48 mètres au-dessus de l'Océan. Suivant la direction des passes et des dangers, il est rouge ou blanc, fixe ou à éclipses. C'est le point le plus avancé de ces cotes, au delà il ne reste plus que le phare éloigné des Roches-Douvres, tour de fer construite sur un écueil isolé où se passa, il y a quelque temps, an drame affreux. Un des deux gardiens tomba du haut du phare dans l'espèce de puits formé par la cage de l'escalier circulaire, il se tua sur le coup. Quinze jours devaient se passer avant qu'on vînt relever les gardiens. Pendant ces quinze jours le survivant dut rester en compagnie du cadavre. Il n'osa le jeter à la mer de crainte qu'on ne l'accusât d'avoir assassiné son compagnon, il ne put l'enterrer, les Roches-Douvres n'étant qu'un écueil de rochers recouverts par la marée. 11 l'enveloppa dans une toile qu'il laissa au pied de l'escalier. Malgré cette situation affreuse, il continua d'entretenir le phare dont le
feu porte à 20 milles, mais lorsqu'il fut enfin relevé, il était sur le point de devenir fou. Quel drame atteindra jamais la sombre horreur de celui-ci!
Une fois le Taureau dépassé, on rencontre une vaste étendue de roches couvertes de goémons, de grèves, de galets et de sable ; surgissant sur ce plateau confus sont des collines verdoyantes dont Tune, bizarrement dentelée et recourbée en faucille, prolonge sa crête pendant plus de deux kilomètres. À mer haute, quand le flot aura couvert les grèves, les collines deviendront trois îles, les îles d'Er proprement dites : un rocher insignifiant, Tîle Verte , un autre plus grand et plus élevé couvert d'ajoncs, de fougères, de maigres pâturages, la Petite-Ile, enfin l'île d'Er, au delà de laquelle on trouve quatre ou cinq écueils : le Corbeau, la Pierre-à-l'Anglais, Roch Nor Laïer, les Renauds et la Grande- Pierre.
La grande île est seule intéressante. Ses abords sont rendus difficiles à basse mer par une grève rocheuse couverte de varechs. Une table de granit couronnant un monticule abrupt de môme nature commande le passage. C'est Mon Xoblance, la Pierre des nobles; on l'a couronné par une haute balise blanche s'élevant d'un creux de rochers noirs qui lui servent de gaine.
Pendant que nous cherchons un point de débarquement, un homme nous a aperçus et vient près de la balise pour nous indiquer le chemin. La barque aborde dans les rochers couverts de goémons glissants; avec des précautions nous pouvons descendre et gravir la côte ; après quelques minutes, nous voici enfin sur le plateau où les vents ont apporté des sables sur lesquels l'herbe courte et traçante des îles a formé une pelouse.
L'homme vient à nous, heureux de cette visite qui l'arrache à sa solitude. Mais sans M. Le Mars notre entretien risquerait fort de rester une mimique : le père Le Rous, sa femme, ses huit enfants ne parlent que le breton. Il nous conduit sur son domaine, pâturages d'où le granit surgit çà et là en hauts monticules égayés par le lierre, les broussailles, les ajoncs, des fragons verts dont les rameaux piquants sont ornés de boules rouges. Entre les pierres de petites pâquerettes dressent leurs têtes blanches. C'est charmant, ces escarpements de granit semblables à des ruines envahies par le lierre.
Sur la pelouse des tas de varech sèchent, dominant une petite crique où, au milieu d'un enclos formé par un mur, sont les ruines d'une maison. Quatre murs de granit, encore solides, mais le
toit, les plafonds, les portes ont disparu. Lorsqu'on construisait les balises et les phares de ces [tarages, les ponts et chaussées avaient installé sur ce point la demeure de leurs agents. Le balisage achevé, la maison fut fermée, alors les goé- •monniers ont retrouvé leurs instincts de pilleurs d'épaves. Tout ce qui était bois et fer fut démoli et emporté. Aujourd'hui les quatre murs, l'endos vide, la pelouse a voisinante, vont être vendus.
De la maison un sentier monte au point culminant, mamelon dressé au centre de l'île. On découvre celle-ci tout entière, ses grèves, ses pâturages, le vaste bassin encore à sec qui la sépare de la Petite-Ile et les cultures. Celles-ci, bien comprises, occupent la partie basse et s'étendent sur quatre hectares et demi, parfois envahis par la mer. Du blé, du trèfle, des pommes de terre sont semés ou plantés dans ces champs fermés de murets pour empêcher les bestiaux d'y pénétrer. Car l'île a un cheptel assez nombreux : Tan dernier elle nourrissait 22 vaches sur ses 40 hectares ; la sécheresse faillit les faire mourir de faim. Aujourd'hui, il y a encore 10 vaches, 2 chevaux et 11 moutons.
Dans ce sol léger, abondamment fumé de goémon, les plantes poussent d'autant plus vite que le climat est très doux. Les pommes de terre plan-
tées maintenant seront bonnes à récolter dans les premiers jours de mars. Les « patates », comme disent les Bretons, pourraient être pour l'île une source de beaux revenus ; elles se vendent à titre de primeur à Tréguier 20 fr. les 100 kilogr. Et Tréguier est une ville bien petite.
Toutes ces cultures sont soigneusement entretenues, le fermier, sa femme, ses cinq fils et ses trois filles sont de rudes travailleurs qui déploient ici un esprit de progrès surprenant. Avec quelques conseils on les amènerait à faire de leur île un vrai joyau. Le fermage est très élevé : 1,500 fr. ; il est bien évident que la production actuelle ne permettrait pas de le payer, mais le goémon est un revenu important. Le père Le Rous le vend aux pécheurs 20 sous par bateau, sur le continent il vaut 15 fr. la charretée de trois mètres cubes. Les années où la mer en rejette de grandes quantités sur le rivage sont des années de richesses, cette année le calme de la mer a été exceptionnel, le père Le Rous ne s'est pas fait 20 fr. Il compte sur les tempêtes pour se refaire. Le malheur des uns fait la joie des autres, dit le proverbe.
Le bonhomme Le Rous raconte tout cela dans son bas-breton qu'on me traduit mot à mot. En l'écoutant décrire ainsi son existence, je contemple
l'immense horizon qui s'étend autour du rocher où s'écoulent ces vies solitaires. La rangée des Septlles occupe une vaste étendue de mer, du côté opposé sont les roches des Héaux, leur phare, la traînée sombre du sillon de Talbert et, par delà, une partie de l'île de Bréhat ; toute la mer est couverte d'écueils noirâtres, sur lesquels fuse le Ilot en les heurtant.
Nous descendons maintenant vers la ferme, bâtie au pied du mamelon du nord qui l'abrite un peu des vents d'ouest. Avec les constructions adjacentes elle forme un petit hameau précédé à l'entrée par un amas de bois d'épaves cueilli morceau à morceau sur les grèves. Il y a un puits dont l'eau monte avec la marée ; l'eau est saumâtre, d'un goût peu agréable, cependant bêtes et gens y sont accoutumés *, lorsqu'on conduit les vaches sur la côte de Plougrescant, elles se refusent à boire dans les claires et douces fontaines, préférant leur eau d'Er, légèrement saline.
A l'entrée de la maison, nous sommes rejoints par la fermière ; Mme Le Rous est confuse d'être vue ainsi un jour de Noël.
— Mais, ajoute-t-elle, dans son breton sonore, nous sommes un peu changés en diables ici, on ne va pas à l'église comme on veut.
Elle nous fait les honneurs de la ferme : voici le four construit par son mari en remplacement d'une cavité dans la roche où, jadis, on cuisait le pain. La maison est d'une propreté bien rare dans cette partie de la Bretagne. Les armoires, les portes des lits sont soigneusement cirées, la lourde table de chêne est frottée au sable, les bancs à dossier semblent des miroirs, les tonnelets à eau sont eux-mêmes cirés, leurs cercles de fer sont polis. Au plafond pendent des bandes de lard, des vessies pleines de graisse, les cuillers de bois dans un râtelier. Sur une planche est le pain, un gros pain noir, mélange de froment et d'orge. Ce pain, des pommes de terre, parfois du lard, du lait en abondance, voilà la nourriture.
— Vous ne mangez pas de poisson, dis-je an père Le Rous.
— Oh non ! si nous péchions, nous perdrions notre temps, il faut cultiver la terre et ramasser le goémon.
C'est décidément une famille de braves gens qui vit dans l'île d'Er. On veut nous obliger à boire, ce n'est pas l'eau-de-vie de grain qu'on nous offre, mais des cerises à l'eau-de-vie. Le patriarche et les siens sont heureux de nous posséder, il faut cependant prendre congé.
La cour, entourée d'étables et de granges, serait
cossue si elle n'était si prodigieusement sale. L'eau du fumier, celle qui tombe des toits, forme là une masse verdâtre. « Que de fertilité inconsciemment perdue ! » dis-je au père Le Rous, qui semble profondément surpris — jamais on n'a recueilli les purins en Basse-Bretagne, surtout à l"ile d'Er.
Nous serrons la main de l'excellent homme, tout heureux de cette visite, nous rejoignons notre canot ; poussé par le vent et la marée, il atteint bientôt de nouveau la Roche Jaune d'où je gagnerai Tréguier.
ARCHIPEL DE BREHAT
Tréguier. — Lezardrieux. — Paimpol. — La pêche à la morue. — Les Mâts de Goëlo. — L'île Saint-Rion. — L'île de Bréhat et ses satellites : îles Raguenez, de la Chèvre, Biniguet, Lagadec, Lavrec, Séhères, Ar Morbil, Modez, Trouezen, Verte, à Bois, Coalin, Vierge, Blanche. — Le sillon de Talbert. — Excursion à travers Bréhat. — Les Épées de Tréguier. — Le Paon.
Ile de Bréhat, août 18'J4.
Tréguier est la ville morte de Bretagne, ses petites rues étroites dévalant au ilanc des coteaux, Lordées de maisons basses et de jardins ombragés de figuiers, voient rarement des passants ; même la grande place entourant la cathédrale a conservé l'allure monacale. Tout converge vers cette vieille église qui fut, jusqu'en 1789, le siège d'un des plus illustres évêchés de Bretagne. Alors la vie affluait quelque peu vers l'antique capitale du Trécorois, avec Tévêque et le chapitre une partie de la vie provinciale affluait aux bords du Jaudy, les pèlerins accouraient prier sur le tombeau de saint Yves. La Révolution a réduit Tré-
guier au rang de simple chef-lieu de canton, aussi a-t-on longtemps gardé rancune au régime moderne et la ville décapitée fut considérée comme une cité monacale jalousement fermée aux idées du siècle. Cependant entre ces petites rues, devant la haute flèche de la cathédrale, à l'ombre de ce bel édifice gothique, naquit un des plus prodigieux remueurs d'idées de ce temps : Ernest Renan. Quelles que soient les opinions sur cet admirable écrivain, ses compatriotes lui devront d'avoir attiré de nouveau l'attention sur leur ville. Sous le patronage de Renan, l'humble cité est devenue un des rendez-vous pour les fêtes celtiques, les visiteurs s'y portent nombreux déjà, ils iront en foule lorsque le chemin de fer aboutira à Tré guier.
A travers le calme profond des petites rues et de la place silencieuse, malgré les vieilles maisons de granit aux portes basses soigneusement closes, en dépit du séminaire et des grands couvents qui perpétuent le passé moral de la ville, on devine un vent nouveau : quelques boutiques ont une allure moderne, des usines s'étendent au pied de la colline, le port a un mouvement assez considérable, il arme pour la pêche d'Islande, on y fabrique des biscuits et des conserves, la région voisine pourra, grâce à la douceur du climat,
faire concurrence à Roscoff pour la production des primeurs, la faveur revient aux excellentes huîtres de l'estuaire. Si la population sait profiter de la situation favorable de la petite cité sur une rivière où il reste encore 4m,50 d'eau en aval du port aux basses mers, peut-être Tréguier reprendra- t-elle son rang. Déjà la population, qui avait diminué, s'accroît légèrement: elle est de 3,193 habitants aujourd'hui.
Le chemin de fer amènera des progrès plus marqués -, on peut en juger par le petit port qui rend vivant les beaux quais de la petite rivière, véritable fjord aux verts rivages, étroit et tranquille, franchi par un pont de fer avec une arche tournante pour le passage des petits navires montant à la Roche-Derrien. Sur ce pont passe la route de Lézardrieux, gravissant, par une pente raide, le plateau qui sépare la vallée du Jaudy et celle du Trieux. Le chemin entre les deux villes est sans grand intérêt, Lézardrieux elle-même n'a de remarquable que la vaste place où aboutissent de nombreuses routes ; mais elle possède un des monuments modernes les plus remarquables de la Bretagne, le pont suspendu jeté sur un étranglement du Trieux, entre deux larges bassins formés par la rivière. Du tablier aérien on découvre le cours riant du Trieux et ses anses, on
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