‹ Voyage en Grèce, 1889: Notes et impressionsChapitre 20 sur 22 · IM · texte numérisé non relu

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gérasses... Le long du sentier descend vers le village un filet d'eau qui prend sa source à l'Acropole même. Son murmure léger nous accompagne pendant notre marche. Qui sait? le sang des Atrides a peut-être rougi ses bords autrefois!... Peuple et ville ont disparu autour de lui, et, survivant à tout ce qui fut, il continue à couler limpide et éternel !

On remarque un peu partout des vestiges d'anciens murs et de substructions pélasgiques.

Puis, à droite, ce sont les ruines cyclopéennes d'un pont, et la chapelle d'Hagios Georgios; à gauche, sur la hauteur, les fondations d'une tour, et plus bas le tombeau d'Agamemnon, connu aussi sous le nom de Trésor des Atrides parce qu'on supposait qu'il contenait les trésors qu'Agamemnon avait rapportés de Troie *.

Construction souterraine du plus haut intérêt, en parfait état de conservation, très anciennement connue, et que la Société d'archéologie n'a complètement déblayée que depuis peu. On y arrive horizontalement, au flanc de la colline, par un large couloir formé de murs magnifiques; on y pénètre par une porte dont le linteau, énorme monolithe, mesure 8 mètres de long, 5°60 de large et 1 mètre de haut. Au-dessus est un vide, — une sorte de niche, — qui diminue le poids porté par le linteau, et qui était rempli par un ornement dont on a retrouvé des débris. Il est impossible de n'être pas saisi par le caractère de force et de grandeur de cette entrée. A l'intérieur, on se trouve sous une coupole parabolique de 12 mètres d'élévation, sur 12 mètres de diamètre, formée par des assises de pierres régulières, horizontales et posées en encorbellement. L'extrados de la partie supérieure de la coupole est à fleur du sol; des pierres qui s'en sont détachées vers le sommet ont produit une ouverture par où pénètre la lumière. Rien n'est plus simple et aussi saisissant.

M. Schliemann a découvert un couloir qui donne accès dans une chambre carrée, qui était peut-être la chambre sépulcrale, et que le gardien éclaire en brûlant des broussailles.

4. Sur rhéliogravure faite d'après une photographie de M. Constantin, on voit M*® Schliemann, debout au premier plan, et M. Schliemann, assis, sous la coupole, au milieu de ses ouvriers.

On n'a recueilli dans les déblais que quelques clous en bronze qui devaient servir à fixer aux murs des ornements en métal.

A quelques pas plus loin, on rencontre un autre tombeau, réduction du premier, de la même époque et d'une construction identique. Il n'est qu'imparfaitement déblayé et une partie de la coupole s'est effondrée.

Il y en a encore d'autres, moins intéressants, et moins bien conservés, que nous négligeons parce que l'Acropole nous attire.

L'Acropole. Le petit filet d'eau nous y conduit. Je n'en donne que les lignes principales. En plan de forme triangulaire, entourée de murailles massives en assez bon état de conservation, elle est située à la pointe extrême du mamelon. Au sud, il existe une brèche devant un tel précipice qu'on est conduit à supposer que le mur n'y fut peut-être jamais construit. Nous reconnaissons dans toutes ces constructions le même appareil pélasgique qui nous a tant étonnés à Tirynthe; ici il me paraît même plus colossal.

On arrive à la fameuse porte des Lions entre deux murs bâtis de pierres carrées formant couloir. Une tour en défendait les approches. La porte se compose de trois pierres énormes : deux servant de piedsdroits, l'autre de linteau. Dans le vide au-dessus du linteau est placé le bas-relief des Lions, le plus ancien motif sculptural que l'on connaisse. Ces lions, qui paraissent plutôt être des lionnes, sont debout, accostant une colonne. Les têtes manquent; elles devaient regarder du côté de l'arrivée. A la place de la colonne, mettez un écu et vous aurez de véritables armoiries. L'art héraldique a-t-il ici son point de départ? Plus que tout ce que nous avons vu dans ce genre, ce spécimen unique de l'architecture des temps héroïques vous laisse une impression ineffaçable de simplicité, de rudesse, de force et de grandeur.

Cette porte franchie, on en trouvait une seconde maintenant en ruines. Messieurs les archéologues, — rien ne les arrête, — ont essayé de reconstituer l'intérieur. Sur place et le plan sous les yeux, il est déjà si difficile de s'y reconnaître que, la plume à la main, je renonce à en faire la description.

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Mais une observation, juste ou non, que j'ai tue à Tirynthe et que je formule ici : nos forteresses féodales me semblent avoir plus d'un rapport avec ces mornes et puissantes acropoles !

Sur un terre-plein d'environ 25 mètres de côté M. Schliemann reconnaît l'Agora où le prince rendait la justice et où il consultait les aînés du peuple!...

C'est à cette place que, guidé par sa bonne étoile, après avoir creusé assez profondément, il a eu la chance inespérée de faire les admirables trouvailles que nous avons vues au Polytechnikon. L'excavation est telle qu'il l'a laissée.

D'ici l'œil embrasse toule la plaine d'Argos jusqu'à la mer. Sous un firmament lumineux et gai, les montagnes qui la limitent projettent les unes sur les autres leurs grandes ombres portées aux teintes bleues. En vérité, je me répète, mais je ne me lasse pas d'admirer ces magiques effets de lumière.

Tandis que je descends doucement vers Charvati, je laisse Puech, plus agile, escalader les sommets de l'Acropole, pénétrer dans les chambres intérieures et descendre dans les souterrains pour sortir par une issue dérobée.

Au moment de monter en voiture, on nous prie de visiter l'inévitable et traditionnel musée des ruines ! C'est toujours le même hangar encombré de débris insignifiants.

Némée. La petite vallée de Némée est à une faible distance du chemin de fer. Du célèbre temple de Zeus il ne reste plus en place que trois colonnes et une architrave. Tout a été culbuté par les hommes ou les tremblements de terre. Les Jeux Néméens avaient lieu tous les deux ans : luttes musicales, courses à pied, à cheval, en chars, etc. Ils offraient cette particularité, que les pugilistes pouvaient combattre jusqu'à la mort d'un des adversaires.

Pris le chemin de fer à la petite station de Phichtia et rentrés à Athènes.

Lundi 29. — Nous devons quitter Athènes le 1'' mai, nous n'avons donc plus que deux jours à y passer.

Jardin royal. Tout en faisant mes dernières courses, j'entre dans le jardin royal , que je n'avais pas encore visité , je ne sais pas pourquoi; il est situé cependant sous mes fenêtres et il en vaut la peine. Il est ouvert tous les jours au public de trois heures à six heures.

Il aurait pu être mieux dessiné; peu de surfaces gazonnées, pas de grandes lignes, et cela vaut sans doute mieux, car, sous ces allées étroites et bien couvertes, on y trouve plus d'ombre et de fraîcheur. Les fleurs y sont rares ; on n'y voit que de maigres bordures de jacinthes, de verveines, d'œillets, de pensées, quand il serait si aisé d'y avoir de grands massifs d'azalées, de rhododendrons, de coléus, de bégonias... Les grandes plantes vertes, les dracenas, les pandanus, les musas, etc., y font défaut. Je regrette surtout de ne point y voir plus de glycines et de roses grimpantes. En revanche, des palmiers, beaucoup de jasmins, et des orangers et des citronniers en quantité. Une irrigation bien entendue arrose les pieds de tous ces arbres. Ils sont chargés de fleurs, et Tair est littéralement embaumé; comme à Gorfou, je suis suffoqué par tous ces parfums. On y voit quelques oiseaux, des rossignols surtout.

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Athènes manque d'eau ; lorsque Tétat de ses finances lui permettra de s'en procurer, on voit qu'elle pourra facilement créer des jardins merveilleux sur toutes ses places.

C'est sur l'emplacement du jardin royal qu'à l'époque romaine s'élevaient, — nous l'avons déjà dit, — les nombreuses et riches villas d'Hadrianopolis , la ville d'Hadrien. Des antiquités qu'on y a découvertes, notamment la grande mosaïque romaine, en sont la preuve.

Tout à l'extrémité on a une assez belle vue sur l'Acropole, l'Olympiéion et la mer.

Aujourd'hui, pour la première fois, j'ai vu passer un enterrement. Os se font à visage découvert. Le défunt qu'on emporte était un jeune homme. Son front repose sur un oreiller; son corps disparaît sous les fleurs. En tête du cortège on porte le couvercle de la bière; le dessus est noir, l'intérieur doublé de blanc. Plusieurs papas accompagnent le corps; la suite est nombreuse.

Les faire-part ne s'envoient pas à domicile; on les colle aux angles des rues. L'effet que produisent ces lettres bordées de noir est singulier.

On m'apprend que, lorsque le métropolite meurt, on l'emporte assis sur un fauteuil. C'est un triste spectacle; je me demande si la mort n'y perd pas de sa gravité.

Au reste, que d'usages différents, même chez des peuples de religion semblable !

J'ai déjà raconté autre part qu'à Naples on se découvre devant la croix, et jamais devant le cercueil. Chez nous, nous comprenons autrement le respect dû aux morts.

J'ai couru les marchands, à la recherche de curiosités ou bibelots à emporter; je n'ai rien trouvé de sérieux.

Des marchands de statuettes de Tanagra sont venus nous en offrir en secret. Ces statuettes, vendues comme antiques, sont, sans contredit, modernes, mais la patine qu'on leur a donnée est si parfaitement

imitée que les plus experts y seraient pris. Ce n'est qu'en les brisant qu'on pourrait s'assurer de leur authenticité.

L'exportation des objets antiques est sévèrement interdite. On peut en posséder, mais l'État, me dit-on, se réserve un droit de surveillance, et, à toute réquisition de ses agents, on est tenu de les produire. J'en conclus que le collectionneur en a la jouissance, et l'État la nue propriété.

Mardi 30. — Fait ce matin mes adieux à l'Acropole. Le temps est superbe, l'horizon lumineux et profond. L'azur sur lequel se profile le Parthénon a toute sa pureté. Je revois le musée et ses reliques. L'excursion que nous venons de faire n'a pas diminué mon admiration pour les splendeurs que je retrouve... Au contraire! Ce que l'antique Grèce a produit de plus beau est bien sous mes yeux... Je le répète encore : ce n'est qu'ici que l'on a le sentiment de la pureté de la forme, de l'harmonie, de l'idéal! J'ai voulu être seul pour faire ce dernier pèlerinage, et mon émotion est vive en m'éloignant de ces murs sacrés que je ne reverrai peut-être plus.

Il était dans nos projets de visiter Olympie. On n'y va pas facilement. En attendant que le chemin de fer soit terminé, — il ne le sera que l'année prochaine, — il faut aller à Patras prendre un bateau, qui vous dépose d'abord à Katakolo, d'où on se rend ensuite par terre à Olympie, en passant par Pyrgos. Si au retour on manque le bateau, on s'expose à perdre plusieurs jours à en attendre un autre. Tout cela n'est pas précisément pratique, surtout lorsqu'on est, comme nous, très à court de temps.

Une très aimable proposition nous est faite. On nous offre de mettre à notre disposition une locomotive qui, de Patras, nous conduira jusqu'à l'extrémité de la section terminée en rase campagne, où des chevaux viendront nous prendre pour nous porter à Pyrgos. Ce sera sans doute fatigant, mais nous ne perdrons pas un jour. Nous hésitons à accepter, car nous savons que, pour l'exécution de ce projet, il faudra suspendre tous les travaux de la ligne. On insiste de telle

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façon que nous cédons, et notre drogman se rend sur l'heure à Patras pour tout organiser.

Mercredi 1" mai. — Des dépêches, arrivées ce matin, réclament impérieusement la présence de Puech à Rome; nous n'irons pas à Olympie. Nous quittons Athènes immédiatement. A notre arrivée à Patras, nous sommes reçus par l'ingénieur de la voie, qui a tout préparé pour notre excursion. Nous lui expliquons le contretemps survenu, et la nécessité où nous sommes, à notre très grand regret, de nous embarquer cette nuit même pour Brindisi.

Olympie. Olympie a été complètement dévastée. De ses nombreux édifices il ne reste que des vestiges. C'est ici que le mot de Lamartine, — les balayures des arts, — est encore absolument vrai. Olympie était imparfaitement connue lorsqu'en 1824 Stanhope en dressa le plan. Ses travaux furent complétés par notre mission scientifique de Morée de 1829, qui envoya au Louvre des fragments précieux, notamment la métope la plus remarquable d'Olympie : Héraklès combattant le taureau de Crète.

En 1874, l'Allemagne a obtenu par traité la faveur d'y exécuter des fouilles, sous la condition que les objets découverts resteraient en Grèce; ils sont maintenant exposés dans un musée fort convenable*.

La récente et magnifique reconstitution entreprise par M. Laloux en 1885 a jeté une plus grande lumière sur l'ensemble du célèbre sanctuaire.

Presque toutes les ruines de ses anciens édifices sont en pierre ou en brique; seules celles du temple de Zeus, situé au centre de l'Altis, sont en pierre dure et poreuse, que recouvrait un stuc peint à l'encaustique. En ne les considérant seulement qu'au point de vue de la qualité des matériaux employés, elles ne sauraient offrir le grand intérêt de celles des temples en marbre pentélique d'Athènes, d'Ëpidaure et de son théâtre, et des jonchées de marbre d'Eleusis.

Le temple de Zeus, œuvre de Libon, d'ordre dorique, était un

i. Pareille faveur nous avait été accordée pour Delphes. Ne nous sera-t-elle pas retirée?

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\ hexastyle périptère. Une Victoire d'or en ornait le faîte, et des trépieds

d'or surmontaient les acrotères.

Il renfermait la statue chryséléphantine de Zeus par Phidias; supérieure à l'Athéna du Parthénon, elle passait pour son chef-d'œuvre. Voici la description qu'on en donne :

Le Dieu, représenté assis sur un trône, était d'ivoire et d'or. Il portait sur sa tête une couronne d'olivier; sa main droite tenait une Victoire d'or et d'ivoire, et sa main gauche un sceptre surmonté d'un aigle. Le torse, nu, était en ivoire; sur le manteau, en or, on voyait des figures d'animaux et des plantes peintes à l'encaustique*.

Les statues des Grâces et des Heures surmontaient le dossier du trône. Les bras, formés par des sphinx, tenaient de jeunes Thébains dans leurs pattes; des lions d'or supportaient le marchepied sur lequel était représenté le combat des Amazones contre Thésée et les Athéniens; sur le soubassement, une assemblée des dieux recevait Vénus sortant de l'onde. Suivant Strabon, le colosse n'aurait pas pu se lever sans emporter la toiture du temple. Assis, il devait avoir environ 14 mètres de haut.

Il ne nous est guère possible de nous faire une idée exacte de la splendeur d'une œuvre pareille. S'inspirant d'Homère, Phidias était surtout parvenu, au dire des auteurs, à donner au visage du Dieu (lont un froncement de sourcils faisait trembler VOlympe l'expression majestueuse et terrible de la toute-puissance. i Auprès de la statue se voyait la marque du coup de tonnerre par

{ lequel Zeus avait témoigné sa satisfaction à l'artiste.

» Suivant Pausanias, le fronton sculpté par Paéonios représentait Pé-

j^ lops et CEnomaûs se préparant à la course en chars, et celui sculpté

'. par Alcamène, le combat des Centaures et des Lapithes.

Nous possédons à l'École des Beaux-Arts les moulages des frag-

ments les plus importants de l'œuvre d'Alcamène et de Paéonios que

:. Phidias avait amenés avec lui lorsqu'il fut appelé à Olympie. Il nous

est donc facile d'en apprécier le caractère.

i. Comment a-t-on pu dire que la polychromie n'était plus pratiquée à la belle époque?

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Souvenons-nous que Phidias était arrivé à la révélation des beautés idéales, — la proportion, le sentiment, la vérité, la grâce, l'ampleur,

— par la fusion du style dorique d'Égine et du style ionien, et qu'Alcamène et Paéonios furent de ceux qui exécutèrent les travaux du Parthénon sous sa direction.

Fait important à signaler, ces deux artistes se rapprochèrent ici de leur première manière: Tarchaïsme.

Comment expliquer ce retour? On ne l'explique pas.

Reconnaissons cependant que certains morceaux sont d'un beau style, comme par exemple: un torse d'homme, au centre du fronton,

— à gauche, la statue d'un homme couché, — à droite, l'homme assis, etc.. Mais toutes ces statues sont non seulement à une grande distance de l'Ilyssus et surtout du Thésée, mais aussi des autres figures du Parthénon.

Les métopes des deux façades sont peut-être plus pures que celles des côtés. Je viens de dire que le Louvre possédait la meilleure de toutes.

On y voit aussi un bas-relief archaïque, en marbre, représentant Athéna assise sur un rocher.

Puis une tête de lion, un lion couché, des ornements divers, le tout en marbre et archaïque.

En outre, l'École des Beaux-Arts a, dans ses galeries, le moulage d'un bas-relief du temple de Zeus, de grand style, représentant Héraklès, Atlas et Stérope, mais les têtes sont archaïques ! Tant d'archaïsme chez ces deux sculpteurs! Encore une fois, comment se faitil qu'après avoir pris une si grande part aux travaux du Parthénon, ils soient ainsi revenus en arrière? Phidias, tout entier à l'exécution de son Zeus, les avait-il livrés à eux-mêmes? Ceux-ci, impatients de se soustraire à toute influence de sa part, voulurent-ils voler entièrement de leurs propres ailes ? Leurs praticiens interprétèrent-ils mal leurs esquisses ? L'architecte Libon leur imposa-t-il le style archaïque?... Que l'on fasse toutes les suppositions que l'on voudra, peu importe. Mais, pour ne parler que d'Alcamène, répétant ce que nous avons déjà dit à propos du fronton occidental du Parthénon, que

M, Beulé lui attribue, il nous est impossible d'admettre qu'il ait pu le concevoir et l'exécuter seul, lorsque surtout nous étudions ses travaux d'Olympie.

Nous trouvons encore à l'École des Beaux-Arts des moulages importants :

Un quadrige du fronton du temple de Zeus ;

Une tête de faune ;

La célèbre Niké de Paéonios, un peu dans le mouvement de notre merveilleuse Victoire de Samothrace, du Louvre. Mais il n'y a pas de comparaison à faire, la Victoire de Samothrace, œuvre plus importante, lui est, en outre, infiniment supérieure;

Enfin le moulage de l'Hermès de Praxitèle, torse incomparable qui vaut à lui seul le voyage; mais les jambes sont modernes, restauration malencontreuse d'un sculpteur allemand.

En résumé, Olympie ne nous aurait rien appris de plus, et cependant mes regrets de n'y avoir point été n'en subsistent pas moins.

Vendredi, 3 mai. — Au petit jour nous sommes à Brindisi, après escale à Gorfou. Nous avons retrouvé l'île dans tout son éclat, encore ])lus fleurie et embaumée. Le bateau, grec cette fois, que nous avons pris, était assez grand, convenablement aménagé et bon marcheur, mais bondé de passagers.

Il y avait le soir un dormeur sur chaque banquette, et les heureux c[ui, comme nous, étaient en possession d'une cabine, en voyant la malpropreté des couchettes, ont dû passer deux nuits sans se déshabiller. Quant à la nourriture?... A la grecque.

J'ai souvent entendu parler du désenchantement que l'on éprouve à revoir l'Italie au retour d'un voyage en Grèce. Se peut-il qu'elle ne vous apparaisse alors (jue comme une belle et joyeuse courtisane parée des plus riches atours? S'il y a un fond de vérité dans cette observation fantaisiste, je m'en rendrai compte, et, tandis que Puech rentre directement à Rome, je vais d'abord m'arrêter à Naples.

Naples. — Temps brumeux et froid à la traversée des Apennins et

pluie battante à Naples ; on n'aperçoit ni Sorrente, ni les îles. Se souvient-on qu'au commencement d'avril j'avais trouvé de la neige entre Gènes et Pise? On avait eu un hiver détestable, le printemps n'est pas meilleur.

Samedi 4. — Aujourd'hui a lieu, malgré la pluie, la curieuse procession de Saint-Janvier. Je me promettais de la revoir, mais non pas un parapluie à la main. Je n'y vais pas.

Dimanche 5. — Vésuve. — Brusque et heureux changement de temps dans la nuit. Naples est ensoleillé ce matin, et je pars pour le Vésuve. Combien de fois ai-je fait cette ascension? Mais on redoute une éruption ; depuis deux jours le volcan est entré en mouvement ; un large ruisseau de lave s'échappe déjà du flanc de la montagne, dans la direction de Boscotrecase. Je ne pourrai pas user du chemin funiculaire; à la suite de difficultés survenues, les guides de Résina, — engeance de la pire espèce, au dire même des journaux napolitains, — l'ont tout simplement incendié. On le répare.

Arrivé au pied du cône, quatre vigoureux gaillards, — je n'ai plus mes jambes de vingt ans, — m'aident à en faire* l'ascension. Dans la nuit le cratère s'est effondré, il n'est plus qu'un amas informe de roches et de crevasses profondes rempHes de soufre d'où s'échappe une épaisse fumée. Une commission scientifique est venue ce matin étudier le phénomène ; le hasard fait que je suis le seul curieux à l'observer après elle. Mes hommes, incertains sur la route à suivre, se consultent dans leur patois napolitain que je comprends mal, et je devine que sur cette partie du cône qui vient d'être tout à coup bouleversée ils n'en savent pas plus que moi. Avec une extrême prudence ils explorent le terrain, ils sondent les crevasses avant de me les faire franchir; à deux reprises, enveloppés par des vapeurs sulfureuses qui nous étouffent et nous aveuglent, nous sommes dans l'impossibilité de faire un pas. Je l'avoue, je ne laisse pas que d'être un peu ému; les grondements sourds qui redoublent sous nos pieds me font redouter quelque nouvel effondrement, et, après nous être

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suffisamment avancés pour bien voir la coulée de lave, je juge enfin prudent de battre en retraite.

De nouveau, je contemple donc en descendant ce panorama si connu et tant décrit : golfe admirable limité par ces côtes où s'étalent, à droite, Résina, Portici, Naples, le Pausilippe; au loin, le cap Misène; à gauche, Torre del Greco, Gastellamare, Sorrente; en face, Capri, Ischia... Ensemble vivant et gai qu'entourent des montagnes couvertes de vignes, de pins parasol et d'orangers.

Vivant et gai est bien le mot.

Rien de semblable en Grèce. La nature y est plus simple, plus sévère, plus solennelle... et plus calme surtout! Elle n'a pas besoin de tant d'apparat pour trionipher. Elle ne nous y montre que de maigres plaines avec des bois d'oliviers, des montagnes dénudées aux formes sculpturales, mais égayées par les sourires d'une mer plus bleue et les caresses roses d'une lumière incomparable que l'Italie ne connaît pas.

Et si l'on veut que la nature ait ici tous les attraits de la courtisane, à coup sûr, elle a, là-bas, la gravité sereine d'une déesse.

Et une autre observation qui se rattache un peu au même ordre d'idées. Résina, que je traverse, est en fête; toutes les maisons sont pavoisées. En quel honneur? Je l'ignore et ne m'en informe pas. J'aperçois des estrades pour les orchestres. Va-t-on danser ce soir? L'exubérante tarentelle divertira sans doute les assistants, mais elle ne me ferait pas oublier la mimique hiératique des danseurs de la fête de Mégare.

Mardi 7. — Arrivé à Rome. Sous le charme des émotions ressenties à Athènes, je cours au Forum, au palais des Césars, au Cotisée, aux Thermes de Garacalla, au Panthéon; je n'entends parler que de son portique démesuré, et non de sa coupole, qui est superbe : — eh bien! pourquoi ne pas le dire? je m'en éloigne... radmîralîon d'autrefois n'est plus. Tout cela veut être grandiose et n'est (\u énorme. Les impressions de Chateaubriand, de Ryron, de M. Kenan, on la vu, — sont les mêmes... et je les partage. Pour eux, <^ auprès des

temples de la grande Déesse, — de la vierge aux yeux bleus, Mueeyecl maid of heaven, — ce sont des fantaisies de barbares... » D'autres ont dit : « des œuvres de grossiers maçons. »

Et Saint-Pierre? une merveille... c'est convenu. Un réceptacle inouï de trésors et de tombeaux somptueux... qui le nie? Mais ce temple, le plus vaste du monde, n'est-il pas, tout comme les monuments romains dont nous venons de parler, sans proportion avec l'échelle humaine, et par conséquent au-dessus de la puissance de l'œil? Oui, sans doute, la colonnade elliptique du Bernin, le vestibule de la Basilique et la coupole sont des œuvres surprenantes. Cependant y trouve-t-on « cette grandeur vraie et simple qui pénètre au fond de l'être... cette perfection... cette révélation du divin dont parle le poète, cet idéal cristallisé en marbre pentélique qui se révèle à lui sur l'Acropole »?

Y reconnaît-on la droiture, l'honnêteté, la conscience, que les maîtres et les ouvriers athéniens apportaient aux procédés de construction et au choix des matériaux employés ?

Y voit-on ce respect pour la Divinité, dont nous avons parlé, qui ne les abandonnait jamais, en sorte que les parties les plus cachées du temple étaient aussi soignées que celles qui étaient le plus en vue?

Qu'on en juge!

Les murs de la grande nef, ceux du transept et de l'abside, les larges pilastres à chapiteaux corinthiens qui montent jusqu'à la corniche de la voûte, les façades même des énormes piliers qui supportent la coupole, sont recouverts d'un simple enduit en plâtre, — je dis en plâtre, et non en stuc, — peint à la colle... mauvaise imitation d'un marbre gris! Il est vrai que la plupart des bases des pilastres, — ce qui trompe l'œil, — sont en marbre, mais dans les transepts beaucoup de ces bases ne sont encore que de ce même plâtre peint.

Gomment ne s'en aperçoit-on pas? C'est que d'abord on est convaincu que tout est sincère à Saint-Pierre, et qu'en second lieu il ne vient à l'esprit de personne, lorsqu'on voit la richesse vraie des bascôtés et des chapelles, de supposer que le reste de la décoration est simplement en plâtre.

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Tout ceci s'applique également au beau portique et aux vestibules des extrémités.

Lorsque je fis, il y a (fuelques années, ce que je me permettrai d'appeler cette découverte, j'en fus tellement surpris que je revins plusieurs jours de suite à Saint-Pierre m'assurer que je ne me trompais pas.

Ce n'est pas tout : Saint-Jean-de-Latran est construit dans des conditions absolument identiques.

Depuis plus de trente ans que je vais à Rome, je n'ai jamais entendu un homme de l'art faire ces remarques, ni lu de livre qui les signale.

On le voit, et qu'on me pardonne un mot d'argot : en fait de trucage les Italiens sont passés maîtres.

Et ce temple, orgueil de la chrétienté, terminé seulement au XVir siècle, qui n'a pas eu à subir les outrages des Turcs, qu'un Morosini n'a pas bombardé et qu'un Elgin n'a pas encore pillé, colosse aux pieds d'argile, serait déjà en ruines sous la seule action du temps, sans l'armée des San Pietrini, qui travaille incessamment à le consolider... car il croule.

L'Académie de France est en ce moment le lieu le plus charmant de Rome. Les rosiers, — il y en a de tous les côtés, — sont couverts de fleurs. Ceux de Corfou n'étaient pas plus épanouis. Les parterres de la villa n'ont jamais été plus beaux. Je n'en sors pas, j'y passe tout mon temps auprès de mes jeunes amis, messieurs les pensionnaires.

J'ai le regret cependant de ne pas y rencontrer M. Hébert, le directeur actuel de l'Académie, et M™' Hébert : ils sont à Paris pour quelcpies jours. En leur absence la villa me paraît presque déserte, et leur hospitalité, toujours si affectueuse, me manque beaucoup cette année.

Malgré l'ouverture de notre grande Exposition, j'aurais voulu m'attarder à Rome, et c'est bien contre mon gré qu'au bout de quelques jours je m'en éloigne.

Mercredi 15. — Et encore du froid et de la pluie à partir de Pise, — et de la brume et même de la neige au passage des Alpes. Ce n'est qu'à l'aube, aux approches de Paris, que je revois le soleil.

Après un long trajet en chemin de fer, par une belle matinée de printemps, j'ai toujours trouvé charmant ce spectacle que vous offre la grande avenue des Champs-Elysées. Cette première verdure des marronniers, les fleurs qu'ils portent au bout de toutes leurs branches comme un bouquet de mariée , toutes ces corbeilles et tous ces massifs si bien tenus, réjouissent l'œil. Paris, paré de sa plus belle toilette, semble fêter votre retour. Il n'est assurément rien de plus gai et d'aussi pimpant dans aucune autre ville au monde.

Jeudi 30. — Le succès de l'Exposition prend des proportions imprévues. Loin de méconnaître ce qu'elle a d'admirable, avouerai-je qu'elle m'attire peu? Je l'apprécierai sans doute mieux par la suite. Mais pour le moment mon esprit est ailleurs, et mes yeux sont encore trop sous le charme de la lumineuse et sereine vision qu'ils viennent d'avoir pour se faire à cette farandole inouïe qui met l'univers en branle.

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