‹ Voyage en Grèce, 1889: Notes et impressionsChapitre 19 sur 22 · EXCURSION SUR LE LITTORAL ET DANS LE PÉLOPONÈSE · texte numérisé non relu

EXCURSION SUR LE LITTORAL ET DANS LE PÉLOPONÈSE

Vendredi 20. — Ces jours-ci nous avons préparé cette excursion, et nous nous embarquons ce matin à sept heures au Pirée sur une vraie coquille de noix à vapeur. M. Lafollye est forcé de se séparer de nous et dans quelques instants il part pour la Sicile. Beau temps; le vent est frais, mais il tombera dans la journée.

A la sortie du Pirée nous sommes sur l'emplacement même de la bataille de Salamine. Elle eut lieu entre la petite île de Psyttalie, centre des opérations des Perses, que nous longeons à droite, et la pointe de Kynosoura de l'île de Salamine derrière laquelle Thémistocle avait abrité la flotte grecque. Xerxès, sûr de la victoire, s'était assis pour mieux voir le combat sur un trône aux pieds d'argent, auprès de la mer, adossé au mont JEgaléos, au-dessus d'un sanctuaire d'Héraklès.

Nous saluons ces lieux célèbres, et nous filons le long de Salamine, les yeux fixés sur Égine et sa montagne de Saint-Élie qui domine le golfe. L'eau de la mer est d'un bleu pur, doux et profond. « Nous courions, a dit autrefois M. About, au milieu de ce golfe, le plus illustre du monde, qui vit naître et fleurir Athènes, Eleusis, Mégare,

Corinthe, Égine, toutes les gloires de la Grèce. » Nous distinguons bientôt le temple d'Égine placé sur un plateau.

Égine. — Les commencements de l'histoire d'Égine appartiennent à la fable. Selon Aristote, sa population se serait élevée à 600,000 habitants! Les Éginètes eurent des établissements en Crète, en Italie, en Egypte, et furent longtemps les adversaires d'Athènes. Les premières médailles frappées connues l'ont été par eux, vers 895 avant J.-C; mais les Indous, les Perses, les Égyptiens, les avaient précédés dans cet art.

La ville actuelle, située sur l'emplacement de l'ancienne, n'a rien de bien intéressant. On y voit, aux environs, un tumulus désigné à tort comme le tombeau de Phokos, à côté une enceinte taillée dans le roc qui pourrait être l'emplacement du tombeau d'Éaque, et une colonne dorique d'un temple d'Aphrodite. Ce qui restait du soubassement de ce temple a été employé par Capo d'Istria pour la construction du quai.

M. About et M. Garnier ont visité Égine en 1852. Il faut hre l'amusante et spirituelle relation de ce voyage dans la Grèce contemporaine. L'auteur accompagnait son ami M. Garnier qui s'en allait dessiner et mesurer le temple.

« Nous voulions louer une cabane près du temple et nous y fixer pour quinze ou vingt jours. Garnier avait des échelles, des cartons, des planches à laver; nous possédions en commun deux matelas de quelques centimètres d'épaisseur, deux couvertures, du riz, du sucre, du café, des pommes de terre...

« Nous avions pris deux chevaux de bagage : l'un était borgne et portait les échelles ; l'autre jouissait de tous les avantages de cheval, et nous lui avions confié les matelas et les vivres. Deux ânes devaient nous servir de montures... Les échelles allaient devant, les bagages ensuite, puis Garnier avec sa longue pipe, puis moi avec mon fusil, enfin le domestique avec nos cartons et nos papiers... »

Mais les chevaux et les ânes leur jouent toutes sortes de méchants tours :

« Les conducteurs poussaient une espèce de hurlement nasal pour encourager leurs bêtes; les chiens du pays aboyaient du haut de leur tête; les femmes accouraient à leurs portes, les filles à leurs fenêtres, et nous riaient vertement au nez. »

« Égine, que nous quittions, esta deux heures du temple si l'on marche à pied, il faut un peu plus si l'on est à cheval. Jugez si les chemins sont bons! Mais cette route est si variée qu'on y marcherait toute la vie sans se lasser : tantôt elle suit le versant d'une montagne rude et escarpée; tantôt elle descend dans des ravins immenses... Quelques énormes figuiers tordent leurs bras puissants au milieu des amandiers au feuillage grêle; on rencontre çà et là des orangers d'un vert sombre, des pins roussis par l'hiver, des cyprès aux formes bizarres, et, d'espace en espace, le roi des arbres, le palmier... Dorez tout ce passage d'un large rayon de soleil; semez partout des ruines anciennes et modernes, des églises sur tous les sommets, sur tous les versants des maisons turques, etc.. Je l'ai revue bien des fois, cette route charmante, et, quoiqu'on y trébuche dans les pierres, qu'on y glisse sur les rochers, qu'on s'y baigne les pieds dans l'eau des ruisseaux, je voudrais la parcourir encore. »

Et, depuis trente-huit ans que ces lignes ont été écrites, rien n'est changé; la route n'est guère meilleure, et les chevaux sont aussi mauvais.

M. Garnier fit donc h cette époque une très remarquable reconstitution du temple d'Égine.

Il essaya même, dans des dessins superbes, de rétablir la polychromie extérieure et intérieure du temple. Malheureusement les planches du livre qu'il a publié depuis ne sont pas à la hauteur de ces dessins.

Après lui, et à son exemple, MM. Paulin, Laloux, Blavette, Redon, d'Espouy..., qui lui ont succédé à la villa Médici, nous ont donné des reconstitutions non moins belles des principaux monuments de Grèce, d'Italie, de Syrie...

M. Garnier désigne le temple d'Égine comme ayant été celui de Zeus Panhellénien, tandis qu'il est hors de doute qu'il fut consacré à

Athéna. Zeus Panhellénien n'avait pas de temple à Égine, mais seulement un large autel situé sur le mont Saint-Élie.

Ce détail n'a pas grande importance. Homme d'une vaste érudition, M. Garnier a prouvé qu'il possédait à fond l'art grec; il en a aussi compris la mesure, la grâce, l'harmonie, et on demeure étonné qu'il ne s'en soit pas souvenu davantage lorsqu'il construisit son énorme Opéra.

Le temple, d'ordre dorique, construit en pierre calcaire, encore en partie couverte d'une couche de stuc, était hexastyle périptère avec douze colonnes sur les côtés, y compris celles des angles. Ce qu'il en reste?... Vingt colonnes du périptère, c'est-à-dire six de la façade avec leurs architraves, sept du côté nord avec quatre architraves, sept du côté sud avec cinq architraves et deux sur la face postérieure avec une architrave.

Les figures des frontons, découvertes en 1811, ont été achetées l'année suivante par le prince Louis de Bavière et transportées dans la glyptothèque de Munich. Elles sont de la fin du VF siècle, précédant Phidias d'à peine un quart de siècle. Nous en avons les moulages à Paris.

L'école dorienne d'Égine est la plus ancienne des écoles de sculpture grecque. Éloignée de la liberté par respect pour la tradition religieuse, elle resta même, par la suite, rebelle à l'influence de Phidias. Ses caractères principaux sont : la beauté des corps avec des formes mâles et simples, et des membres maigres et anguleux; la raideur dans le mouvement; un sourire calme et naïf qu'on a baptisé du nom d'éginétique; et enfin, un grand style, sincèrement empreint de vérité.

M. Salomon Reinach définit ainsi ce type :

« Il est caractérisé par les pommettes saillantes, le menton osseux et fort, la bouche très rapprochée du nez, aux coins retroussés par un sourire presque raide, enfin par la disposition singulière des yeux qui sont relevés vers les tempes. Ces détails donnent à la physionomie je ne sais quoi de railleur et d'ironique, quelque chose comme un mélange de bienveillance hautaine et de dédain. »

Épidaure est en face de nous sur la rive opposée. Nous sommes un instant tentés de nous y faire conduire immédiatement... Mais c'est nous exposer à des mécomptes... nous ne sommes pas annoncés... trouverons-nous des chevaux pour nous porter au temple? Et puis il fait si beau... mon compagnon n'a pas le mal de mer... Réflexion faite, nous ne changeons rien à notre itinéraire, et nous continuons la visite des îles et du littoral.

Nous repartons. Nous passons entre les petites îles de Moni et d'Angistri; à droite, nous côtoyons la péninsule volcanique de Méthana, unie au Péloponèse par un isthme imperceptible, et nous entrons bientôt dans l'étroit canal qui sépare Poros du continent.

Poros, l'ancienne Kalauria. Poros possède d'admirables bois de citronniers ; on y compte trente mille arbres.

Elle a été la première station navale de la Grèce; ses arsenaux et ses fortifications avaient été construits par des officiers bavarois.

C'est à Poros, dans le célèbre temple consacré à Poséidon, que Démosthènes s'empoisonna pour échapper à Antipater.

La ville est placée sur un mamelon ; ses maisons entièrement blanches lui donnent un aspect oriental.

La passe est tellement étroite que nous frôlons les quais et que nos regards plongent dans l'intérieur des habitations.

En face, Trézène et la côte où périt Hippolyte :

A peine nous sortions des portes de Trézène...

A la sortie du défilé, nous avons devant les yeux d'admirables montagnes dénudées, rocailleuses, aux contours nets et arrêtés, sans sécheresse cependant. Changeant à chaque instant d'aspect, elles se couvrent de voiles argentés ou se parent de belles teintes roses. On le voit, ce sont toujours les mêmes jeux de lumière... et ils nous charment de plus en plus.

Hydra la longue, anciennement Hydréa. La ville s'élève en amphithéâtre sur la montagne de la façon la plus pittoresque ; elle enserre ainsi le port, qui se trouve complètement fermé. Les maisons également blanches, comme celles de Poros, ont le caractère encore plus

oriental. On y voit des terrasses où, paraît-il, les femmes se réunissent le soir.

Sans importance au temps florissant de Tancienne Grèce, son commerce et sa marine le rendirent très prospère à partir du XVr siècle.

Les Hydriotes, qui firent leur déclaration d'indépendance en 1822, passent pour les plus intrépides marins de TArchipel. Us infligèrent des échecs sanglants aux escadres ottomanes. Ruinés par la guerre de l'Indépendance, ils n'ont pas reçu, du gouvernement actuel, le dédommagement de leurs sacrifices. Le patron de notre bateau est d'Hydra, il parle un très bon italien, et nous raconte tout cela avec tristesse, mais sans amertume.

La mer est en ce moment d'un bleu intense ; nous côtoyons la petite île de Dokos.

Spetsa. Nous y abordons. Ancien nid de hardis marins. Plage nue et plate.

Port-Kéli, joHe petite crique à la pointe de l'isthme, sert de lieu de débarquement à Kranidhi, à peu de distance dans les terres.

Nous virons de bord pour traverser le golfe d'Argos et toucher sur la côte opposée à Léonidhi. Il paraît qu'on y parle Tancien dialecte dorien. Les montagnes s'élèvent à pic au bord du rivage. La petite ville, dans son étroite- vallée, nous apparaît au milieu des rayons du soleil couchant. Léonidhi n'est qu'à quelques lieues de Sparte. Il n'est pas dans nos projets de nous y rendre. De tous ses anciens monuments d'un art très secondaire, il ne reste d'ailleurs que des monceaux de ruines informes.

Cependant la nuit nous gagne; bientôt tout est noir autour de nous; nous ne voyons plus que le ciel resplendissant d'étoiles. Le vent fraîchit, la navigation n'a plus d'intérêt. Nous nous réfugions dans notre petite cabine; nous touchons encore à Astros, que nous voyons mal, située en partie dans la plaine et sur une colline rocheuse, couronnée par un château moyen âge.

Naupliey Napoli di Rotnania, disent les Italiens. Il est tard quand

nous y arrivons; impossible de l'apercevoir. Seules, les lumières des

quais viennent faiblement jusqu'à nous, et c'est par une obscurité

profonde que nous descendons dans la barque qui est venue nous chercher.

L'hôtel des Étrangers, où nous nous présentons d'abord, n'ayant pas reçu notre dépêche, n'a plus une chambre disponible et ne peut nous recevoir.

Nous sommes forcés de battre la ville, guidés par notre drogman, qui la connaît fort mal. Revenus sur la plage, nous cherchons l'hôtel d'Agamemnon, tenu par Agamemnon!... A Corinthe, c'était Léonidas qui nous avait hébergés; ici, nous frappons chez Agamemnon... Un enfant vient nous ouvrir. Agamemnon, en chemise, paraît au haut de l'escalier; il est de méchante humeur, nous l'avons réveillé; il n'a personne chez lui, et ne montre pourtant aucun empressement à nous accueillir. Le drogman parlemente, et nous entrons. Je lève la couverture du lit qu'on me destine, et j'aperçois des draps froissés. « Ils n'ont servi que deux fois, murmure Agamemnon. — Changez-les. — Ça vous coûtera plus cher. — Peu importe... » Et, de plus en plus bourru, Agamemnon appelle sa femme, une horrible matrone, — se nomme-t-elle Glytemnestre? — qui nous apporte des draps propres. Il est minuit, je me hâte de faire mon lit moi-même, car nous devons être sur pied demain à la pointe du jour.

Nous sommes réveillés par notre drogman, qui est le plus féroce bavard que j'aie jamais entendu. Il cause dans le corridor avec Agamemnon, il a su l'amadouer.

L'hôtel est bien situé; du balcon de notre appartement, nous avons une admirable vue que demain j'observerai à loisir. Il est temps de partir, notre voiture est prête, et la course d'Épidaure va nous prendre toute la journée jusqu'à la nuit. Cinq heures de route pour aller, autant pour revenir; aurons-nous le temps de bien visiter Épidaure?

Nauplie est une assez jolie ville, où l'on trouve quelques restes d'habitations turques. Elle est dominée parle fort Palamède, situé sur un immense rocher de plus de 200 mètres de hauteur. On y jouit naturellement d'un admirable panorama du golfe et de la plaine d'Argos. Accessible d'un seul côté, on y parvient par un escalier de mille

marches. Il contient d'énormes citernes. Les Francs y construisirent un château fort; les Vénitiens y élevèrent ces formidables fortifications qui l'enveloppent de tous les côtés. Au sud, le fort Itskalé.Tout cet ensemble est on ne peut plus pittoresque. Au milieu du port, sur un rocher entouré d'eau, le charmant petit fort Bourzi, dont je reparlerai. Chose étonnante : la banlieue est bien cultivée, et les routes, jusqu'à une certaine distance, sont bordées de très beaux arbres; on voit donc qu'ils peuvent pousser en Grèce.

Laissant le chemin de fer à notre gauche, nous tournons brusquement à droite pour nous enfoncer dans la vallée au fond de laquelle s'élevaient les temples d'Épidaure. Quel pays! Désert, infertile, sauvage, je ne sais pas de mot qui puisse en peindre la sévère grandeur. <( On y éprouve, me dit Puech, une setisation qui est peut-être celle (fue devrait produire une nature primitive, vierge encore de toute civilisation. » L'observation est parfaitement juste; mais nous apercevons des vestiges de chapelles et de châteaux forts, et les traces d'une antique route qui dut être celle d'Épidaure. Cette route passait, en effet, sur un pont dont la construction remonte aux temps pélasgiques, et, particularité du plus haut intérêt, les claveaux de la voûte sont cunéiformes, avec des joints normaux à la courbe, ce qui prouve que la vraie voûte ne fut pas, comme on l'a cru, inconnue des Grecs. Ce n'est pas le seul exemple que l'on puisse citer. Et, d'ailleurs, pas une âme, pas une habitation durant ce long parcours. On pourrait nous égorger facilement, l'espoir d'être secourus serait vain, |

et toute résistance inutile. Les montagnes rocheuses, dont nous sui- ^,

vous les contours, sont de formes toujours admirables, et, comme par- j:

tout en Grèce, grâce à la transparence de l'air, les plans éloignés i

demeurent, jusque dans leurs plus grands détails, constamment per- îl

ceptibles à nos yeux. \

A un certain moment, nous rencontrons une masure où grouille >

une misérable famille de paysans, les seuls êtres vivants que nous ;;

ayons aperçus, et puis, beaucoup plus loin, un poste de deux gen- \

darmes, chargés de la sécurité de la route, qui font consciencieuse- t

ment leur sieste. Puisqu'il n'y a pas de brigands, c'est bien ce qu'ils f

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ont de mieux à faire, et, s'il en survenait par hasard, ne s'empresseraient-ils pas, avec raison, de gagner le village de Ligouri, que nous voyons enfin à gauche?

Épidaure. — La voiture ne peut aller plus loin; nous devons en descendre; nous sommes arrivés aux ruines, que nous allons traverser à pied jusqu'au théâtre, qui est à l'extrémité de la vallée.

Et la même destruction s'offre à nous! Rien n'est debout... Partout des pierres et des marbres culbutés les uns sur les autres et envahis par une végétation parasite. Nous n'avançons qu'en enjambant pans de murs, fûts de colonnes, chapiteaux...

Nous avons d'abord aperçu des restes de bains romains et d'une citerne, et la Société archéologique ayant commencé les fouilles en 1881, et mis au jour la plus grande partie de l'enceinte sacrée, nous passons successivement sur les emplacements de deux colonnades, de TAsklépiéion, duTholos, du Stade, du Gymnase, des Propylées, de plusieurs constructions non encore définies, pour arriver au monticule où se trouve la maison du gardien, à côté du théâtre. Tous ces monuments appartiennent à la belle époque. Le théâtre, le Tholos, le sanctuaire d'Asklépiéion, sont l'œuvre de Polyclète. Pour le moins égal à Phidias en sculpture, il a cette supériorité sur lui qu'il fut un très grand architecte.

Le temple était un des sanctuaires les plus vénérés et les plus renommés de la Grèce. On accourait de toutes parts consulter l'oracle. Les Romains vinrent même implorer la protection du Dieu, dont la statue était en ivoire.

Les ruines du Tholos, monument circulaire, n'en peuvent pas donner une idée complète, mais la délicatesse des détails commande l'admiration, et rappelle l'extrême élégance de certaines parties de l'Érechthéion. Dans le Tholos, on exposait sur des tables de marbre des remèdes contre toutes les maladies, et sur des tablettes étaient gravées les guérisons opérées par le Dieu.

La reconstitution de toutes ces ruines n'a pas été faite, et je sais un jeune architecte de la villa Médici, qui rêve, à l'exemple de ses

prédécesseurs, d'aller planter sa tente dans ce désert pour Tentreprendre.

Après avoir déjeuné dans la chambre du gardien, nous entrons dans le hangar qu'on décore du nom de musée. Au milieu de débris sans valeur se trouve un célèbre et admirable chapiteau corinlhien. Nous avons rencontré les semblables, sous nos pas, en parcourant les ruines, mais ils sont loin d'être d'une exécution aussi parfaite. On a été amené à supposer que ce chapiteau avait été sculpté par Polyclète lui-même, et qu'il dut servir de modèle aux praticiens qui exécutèrent les autres. On ne comprend pas qu'une pareille œuvre reste exposée au vandalisme de voyageurs d'une espèce beaucoup trop répandue. C'est à Athènes, au musée Central, qu'elle devrait être transportée; elle en est digne.

Le théâtre. — Nous y retournons. Tandis que Puech prend des croquis, je le parcours. La scène seule est détruite; la cavea, absolument intacte, s'élève sur le flanc de la montagne. C'est le monument le mieux conservé de la grande époque. L'orchestre a 30 mètres de largeur, et le théâtre 120; j'y compte cinquante rangs de gradins superposés. Les arbres d'un bois touffu bordent le dernier rang et lui font une couronne de verdure.

Ce n'est qu'en avançant lentement dans l'orchestre qu'on se rend compte de l'étendue de l'hémicycle de marbre... L'impression est

puissante. Je gravis lentement les gradins; je m'assieds; je reprends i

mon ascension; à chaque pas, la cavea m'apparaît plus profonde et plus majestueuse. De la place où je suis, j'aperçois Puech dessinant au-dessous de moi; il tourne les yeux de mon côté, nous échangeons des signes de muette admiration. Le coup d'œil est unique. Dans l'ouverture de la scène, s'encadrent les ruines des temples, la plaine est entourée par. un cirque de montagnes superbes, et sur nos têtes s'étale un dais de velours d'azur lamé d'argent.

J'ai souvent contemplé, au Palatin, de la terrasse plantée d'arbres recouvrant les restes de la maison de Tibère, le soleil couchant colorant de ses rayons les ruines des édifices qui, du Colisée, s'étendent au Forum et montent au Capitole...

Pourquoi ces souvenirs d'Italie me reviennent-ils sans cesse à l'esprit? Je ne puis me défendre de ces comparaisons... Et, je le répète une dernière fois : c'est que tout ce que j'ai tant admiré là-bas est éclipsé par tout ce que je rencontre ici.

Au reste, dans quelques jours, je me rendrai mieux compte de ces impressions. Je retournerai à Rome; je remonterai au Palatin, et, devant les ruines du Forum, le souvenir de la vision des marbres blancs d'Épidaure conservera toute son intensité.

Tirynthe. Reprenant la même route, nous avons revu avec un égal intérêt cette nature imposante et désolée, et, au sortir de la vallée déserte, tournant à droite dans la plaine, nous sommes arrivés avant six heures à Tirynthe, qui n'est qu'à une très faible distance de Nauplie.

Tirynthe, une des plus anciennes constructions pélasgiques, aurait été fondée par Tiryns, fils d'Argus, et Amphitryon, père d'Hercule, fut un de ses rois.

Ce n'est qu'un rocher de 350 mètres de long sur 100 de large, élevé de 15 à 20 mètres au-dessus de la plaine et couronné d'imposantes murailles primitives. Sur la plate-forme l'on ne trouve plus aujourd'hui que les substructions des antiques édifices.

On divise tout cet ensemble en château supérieur et château inférieur. En bas se trouvaient les logements des serviteurs et les écuries, en haut les appartements des maîtres. MM. Schliemann et Dorpfeld, après des fouilles faites en 1884-1885, ont essayé de reconstituer le plan de ce palais de l'époque homérique ! Je ne les suis pas dans leurs savantes descriptions. Pour moi, modeste observateur, l'intérêt réside avant tout dans ces constructions cyclopéennes formées de blocs de pierre énormes et bruts ou à peine dégrossis, et posés sans ciment les uns sur les autres. Les murs ont au moins 20 mètres de haut et jusqu'à 8 mètres d'épaisseur. En les examinant, on se prend à songer qu'une race de géants a pu seule les édifier.

De la plaine, on monte dans la place par une pente assez raide. Une entrée, de forme à peu près ogivale, s'offre à nous ; elle ressemble fort à la porte des Lions que nous verrons à Mycènes. Elle donne accès dans des galeries où se trouvent des chambres, et dont les murs sup-

portent des plafonds plats formés de larges dalles. Tout cela a un caractère rude, sauvage et puissant, qui étonne plus qu'il n'émeut.

Après les pyramides d'Egypte, Pausanias ne trouve rien d'aussi extraordinaire. Pausanias va peut-être un peu loin.

Dimanche 28. — Dans quelques instants nous allons partir pour Argos. De notre balcon, je regarde une dernière fois le charmant panorama que nous avons sous les yeux : à droite, la plaine où se dresse au loin le pic aigu de l'Acropole d'Argos, plus près de nous Tirynthe; à nos pieds, le golfe, et à cinq ou six cents mètres du rivage, le petit château fort du Bourzi, qui sert de prison, campé sur son îlot.

On ne se douterait jamais de quel personnage important cette prison est la résidence... du bourreau ! A ce sujet, quelques détails curieux.

Voici ce qu'écrivait M. About, il y a près de quarante ans: « Le gouvernement chercha un bourreau dans le pays ; il n'en trouva point. Il en fit venir deux ou trois du dehors; il les vit massacrer par le peuple... Enfin on a trouvé un homme assez affamé pour prêter sa main aux tristes œuvres de la justice humaine. Ce malheureux vit seul, loin d'Athènes, dans une forteresse où il est gardé par des soldats. On l'amène clandestinement en bateau, la veille de l'exécution; on le ramène en toute hâte dès qu'il a fait son coup. Avant, pendant et après l'exercice de ses fonctions, les soldats l'entourent pour protéger sa vie... Mais ce qui ajoute le plus à l'intérêt de cette tragédie légale, c'est que le patient défend sa vie. La loi ordonne qu'il marche librement au supplice et que ses mains ne soient pas enchaînées. Or la plupart des condamnés, brigands de leur état, sont des hommes vigoureux qui ne manquent jamais d'engager une lutte avec le bourreau. Une exécution commence par un duel où la justice a toujours le dessus, car elle est armée d'un long poignard. Lorsque le condamné a reçu huit ou dix blessures et perdu toutes ses forces avec tout son sang, il marche librement au supplice et sa tête tombe. Le peuple retourne à la ville en se demandant comment il pourrait bien

faire pour assassiner le bourreau. C'est la moralité de cette tragédie. »

Aujourd'hui les choses ne se passent pas tout à fait ainsi. Gomme on ne trouve toujours pas de bourreau, celui qui en fait les fonctions est un condamné à mort qui a accepté d'exécuter ses camarades à la condition d'avoir la vie sauve. Lorsque les condamnés sont en nombre suffisant, on les amène de compagnie avec lui, les exécutions devant avoir lieu successivement aux places mêmes où les crimes ont été commis. Pendant le voyage l'harmonie n'est pas troublée; les victimes et le sacrificateur font bon ménage. Au pied de la guillotine, le condamné a le droit de s'entretenir avec ses parents et amis. Les conversations terminées, en général, il demande pardon à Dieu et aux hommes. On lui répond: « Nous te pardonnons. » A son tour, il pardonne au bourreau, l'embrasse sur les yeux et les lèvres et lui livre sa tête. Le peuple, qui approuve l'expiation, mais n'admet pas le bourreau, se rue alors sur lui, et, pour le sauver, la troupe est obligée d'exécuter des charges. Puis on repart; la tournée achevée, on réintègre notre homme dans le Bourzi, où il est défendu contre les attaques du dehors, à la fois par les gardes, les murs du château et la mer. Et quant à s'évader, il n'est pas probable qu'il y songe.

Argos. Nous y arrivons de bonne heure. La plus ancienne ville de la Grèce, fondée au XVIir siècle avant J.-G., dont le rôle fut si grand dans les temps héroïques et dans les temps anciens, qui, pendant tout le cours de sa longue histoire, ne cessa jamais d'être habitée, compte aujourd'hui 9,000 âmes. "

Ses maisons basses, aux toits peints, s'étendent au pied de l'imposant rocher de l'Acropole de Larisa. Écrasée par cette masse, de loin elle ne paraît être qu'une misérable bourgade.

Qu'y trouvons-nous de l'antique cité? A vrai dire, rien que des souvenirs... Gar on ne peut vraiment pas donner le nom de ruines aux vestiges informes de ses splendeurs passées. Le théâtre lui-même, qui fut immense, ne présente plus à l'œil que des gradins tellement effrités qu'on les prend, à distance, pour des sillons tracés par la charrue aux flancs de la montagne.

G'est à Argos que Dorus, fils d'Hellen et de la nymphe Orséide, fit

bâtir un temple qui se trouva être dans le genre appelé depuis dorique ; il était dédié à Héra. Argos était encore au temps de Pausanias la ville la plus riche en monuments et en statues du Péloponèse. On ne peut tout citer, mais on y voyait entre autres: les temples d'Apollon Lycien bâti par Danaûs, de Zeus Néméen avec une statue du dieu par Lysippe, de la Fortune où Palamède avait déposé les dés dont il était l'inventeur, de Lucine consacré par Hélène, de Latone avec une statue de Praxitèle, d'Hécate avec une statue de la déesse par Scopas ; le premier temple élevé à Apollon sous le nom d'Apollon Diradiotès, et enfin de Polyclète la colossale statue chryséléphantine d'Héra, aussi célèbre et aussi parfaite que l'Athéna de Phidias. La Déesse était représentée assise sur un trône d'or; la tête, la poitrine, les bras et les pieds en ivoire ; les draperies en or ; coiffée d'une couronne sur laquelle étaient figurées les Heures et les Grâces; un sceptre d'une main, une grenade de l'autre; le manteau orné de guirlandes formées de branches de vigne; les pieds posés sur une peau de lion.

Tout ceci n'est qu'un léger aperçu des merveilles et des monuments de l'antique cité. Ce serait perdre son temps, à moins d'être un archéologue consommé, que d'en rechercher les quelques fragments qui survivent.

Inutile aussi de faire l'ascension de l'Acropole, car on n'y trouverait qu'un château franc édifié sur des fondations pélasgiques.

Argos fut donc un des centres les plus lumineux de la Grèce. Pendant sa longue existence, elle eut à subir bien des injures, mais ce furent les Vénitiens qui achevèrent de la dévaster.

Ainsi qu'à Égine et à Sicyone on y trouve le souvenir d'une grande école primitive de sculpture.

Selon une certaine tradition. Dédale en aurait été le fondateur. Il ne put l'être, ce nous semble, que d'une façon indirecte. Exilé d'Athènes, il se réfugia en Crète, où il fonda son école de sculpture vers le Xlir siècle avant l'ère chrétienne. Le premier, il exprima le mouvement en ouvrant les yeux des statues, en écartant leurs jambes, en détachant leurs bras, qui, jusqu'à lui, étaient collés le long du corps...

Mais, descendant de ces temps fabuleux jusqu'aux époques historiques, nous arrivons à Agélados, qui eut la gloire de grouper autour de lui des élèves comme on n'en vit jamais: Polyclète, Phidias, Myron... etc., les plus grands parmi les plus grands.

Tout en évoquant ce passé, nous marchons surMycènes. La vaste plaine que nous traversons, en partie couverte de marais, est cependant moins stérile qu'elle ne l'était autrefois, la culture s'y développant sans cesse. Elle est enveloppée par ces mêmes montagnes toujours dénudées, mais majestueuses, et qui s'éclairent des colorations les plus variées.

(( Messieurs, nous dit à un certain moment notre drogman, vous allez traverser le plus grand fleuve de la Grèce. — En vérité ! Et y a-t-il de l'eau dedans? — Oh! non. Messieurs! » Et nous passons à sec un très large torrent. Nous sommes au milieu des domaines du roi des rois ; nous cheminons longtemps dans les prairies où paissaient ses nombreux troupeaux, et je me demande comment il les abreuvait.

Mycènes. Encore quelques tours de roue et nous serons sur le théâtre des horribles forfaits d'Atrée et de Thyeste.

Nos regards interrogent les alentours. Où sont les traces de la Mycènes des temps héroïques? Notre drogman ne peut que nous montrer au loin sur un mamelon escarpé, que nous gravirons tout à l'heure, les murailles massives de l'Acropole.

On nous fait descendre de voiture à l'entrée d'un pauvre village nommé Gharvati... Nous sommes sur l'emplacement de Mycènes! Elle eut ses jours de grande prospérité, mais les Romains l'anéantirent lorsqu'ils s'emparèrent de la Grèce. Cependant, à l'époque de Strabon, on voyait encore dans le temple d'Héra des statues de Polyclète qui rivalisaient avec celles de Phidias, et, du temps de Pausanias, il ne restait plus que quelques vestiges des monuments et de la ville.

Nous mettrons à pied près d'une heure pour atteindre l'Acropole. Sur les pentes du coteau se trouvent les célèbres tombeaux que nous venons visiter. Toutes les terreurs antiques ont passé par ici avec Agamemnon, Glytemnestre, Égisthe, Oreste, Electre, et les Furies ven-

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