‹ Voyage en Grèce et dans le LevantChapitre 6 sur 6 · RETOUR A LYON PAR LIVOURNE ET MARSEILLE · texte numérisé non relu

RETOUR A LYON PAR LIVOURNE ET MARSEILLE

Nous passâmes la nuil suivante sur le golfe. Au point du jour nous étions en face du promontoire Papa ; le vent cessa toutà-coup, et les marins ayant pris la rame, s'épuisaient en efforts inutiles. Un vent contraire débouchant par le golfe de Corinlhe survint et s'opposait à notre entrée dans le port de Palras ; après avoir lutté louglemps et couru de nombreuses bordées

du sud au nord, nous parvînmes à prendre lerre.

Nous attendîmes jusqu'au 24 l'arrivée du vaisseau qui devait nous porter à Ancône ; nous fîmes nos adieux à notre consul, et, dans l'après-midi de ce jour, nous montâmes sur le navire autrichien, le Meliernich. Après avoir fait quelques milles, la violence du vent et surtout le danger de passer durant la nuit par un gros temps au travers des îles ioniennes, déterminèrent le capitaine à rentrer dans le port. Nous en repartîmes le lendemain a cinq heures du matin.

Nous suivîmes le rivage occidental de l'île Sle-Maure, jadis Leucade ; dans toute son étendue, elle est escarpée ; nulle part l'abordage n'est possible ; vous voyez, nous dit un passager de l'île de Corfou, ce pic élevé perpendiculairement sur la mer : c'est le saut de Leucade ; on ne s'aurait s'étonner en le voyant, que presque tous ceux qui l'ont essayé espérant y trouver un remède contre les tourments de l'amour, n'y aient

trouvé que la morl ! L'île de Leucade. située 5 fopposile de l'Epire, faisait partie du continent. Elle était péninsule ; son isthme fut coupé par les Corinthiens, dont elle était une colonie, et elle devint une île. On y voyait un temple de Jupiter Leuccdien. Nous découvrîmes bientôt l'île de Corfou, et, sur les onze heures du soir, nous jetâmes l'ancre dans ce port. Aux premiers r ayons du jour, nous jouîmes de l'aspect pittoresque de ses clochers, de ses tours et de ses maisons placées en amphithéâtre.

Le bassin forme uneanse dont l'ouverture est défendue par une petite île sur laquelle on a construit un fort, d'où l'on peut à la fois battre la ville et en défendre l'approche. Notre vaisseau devait stationner pendant quelques heures , nous nous hâtâmes de descendre h terre.

L'île de Corfou est la plus considérable des îles ioniennes. Nommée Skeria au temps d'Homère , elle prit ensuite le nom de Phéacia, puis celui de Corcyre , fille du fleuve Asopc, qui y bâtit une ville, et enfin

le nom de CorO ou Corfou. Les historiens disent que c'est dans cette île que Jason célébra ses noces avec Médée, à ia persuasion d'Arélé, femme d'Alcinoùs.

Celle île, grande, fertile, placée à l'embouchure de la mer Adriatique, donl elle peut à sa volonté fermer l'entrée, a de tout temps excité l'envie des peuples qui habitent les rivages de la Méditerranée. Les Illyriens, les Romains, puis les rois deNaplcs et la république de Venise en furent successivement les maîtres; les Français la possédèrent ; Napoléon la fortifia de manière à en faire la clef de la Grèce, et maintenant elle est soumise à un peuple étranger à ces mers, qui partout y fatigue les regards de sa présence importune.

Le sol de la ville est pentif et les rues sont irrégulièrement tracées ; toutefois, les principales rues sonl larges, et l'on y trouve fréquemment des portiques en arcades.

La grande place esl remarquable par son étendue, par ses aspects sur le port el par ses édifices. Elle esl ornée d'une plan-

talion qui, sur (rois de ses côlés, forme de vastes allées. A la face orientale est le palais du gouvernement.

Cet édifice, d'une belle ordonnance, est d'une architecture romaine, dont le style rappelle celle du siècle de Louis XIV. Il se compose d'un très-grand corps principal terminé, à chaque extrémité, par une arcade ouverte sur la mer. Au devant de cette façade est une statue ., en bronze, du général Schoulembourg, qui défendit glorieusement la place de Corfou contre les Musulmans, au temps d'Achmet III.

A l'extrémité opposée de celle place est un temple circulaire d'ordre ionique, dans la forme de celui de Vesta à Tivoli. Une inscription grecque , placée dans la frise, indique que ce monument a été construit par lesCorfiotes, en l'honneur de laGrande- Bretagne. Celle place est encore ornée d'un obélisque construit par assises ; il ne porte aucune inscription.

Un des édifices les plus remarquables qui se voient dans le centre de la ville, est le

marché. C'est une cour quadrangulaire ayant un péristyle intérieur d'ordre dorique grec.

Au milieu est un monoptère couvert d'une coupole. Il est composé des deux ordres dorique et ionique superposés, et de son centre s'élève une eau jaillissante. Le mur extérieur de celte cour est orné de pilastres, et des portes y sont distribuées pour le service des marchands.

Dans cet édifice, destiné à un usage vulgaire, l'art n'a point dédaigné de se montrer, lorsque dans nos halles et dans tous nos établissements fréquentés par la multitude , on semble s'efforcer de l'exclure ; c'est pourtant par de tels intermédiaires que le sentiment du beau peut s'insinuer dans toutes les classes, et faire enfin sentir en toutes choses son heureuse influence.

Nous montâmes sur le lieu le plus élevé de la ville, cherchant de tous nos regards les jardins d'Alcinous.

Le lieu qu'ils occupaient se nomme aujourd'hui Ghrysida, c'est une belle et fertile

vallée, située au nord de la ville, el adossée à des montagnes également fertiles, qui la mettent à l'abri des venls du nord.

Dans cette vallée coule un fleuve qui se rend à la mer, en face du Lazaret ; c'est vers l'embouchure de ce fleuve qu'Ulysse fut jeté par les vagues. Près de là étaient les larges lavoirs où la belle Nausicaa fut rencontrée par ce héros, qu'elle conduisit jusqu'au palais de son père.

Paléopolis, ou la ville ancienne, était située sur une presqu'île , au sud de la ville nouvelle ; son ancien port dans lequel les navires trouvaient un abri commode, n'a plus de fond que pour les barques. L'entrée en est étroite, au devant est recueil de St- Salvador ; est-ce là le vaisseau phéacien transformé en rocher, à son retour d'Ithaque, par Neptune irrité? Si c'est lui, sa forme de navire n'est qu'une fiction.

Nous regrettâmes de ne pouvoir prolonger davantage notre séjour dans celte île qui, après Malle, offre les plus beaux tableaux. Mais le vaisseau était prêt à lever

l'ancre, il fallut nous y rendre ; on mit à la voile, et nous sortîmes du canal par son embouchure septentrionale en vue de Buthrote, située sur les confins de l'Épire et de l'Albanie. C'étaient là, pour nous, les limites de la Grèce vers laquelle nos regards se tournaient encore.

Pendant la nuit et le jour suivant, les vents du nord nous forcèrent de longer les côtes de la Dalmalie; puis, ayant pris le vent favorable à la hauteur de Pola, nous abordâmes à Ancône, le 59 janvier, à six heures du malin, remerciant Dieu de nous avoir fait heureusement toucher à ce port, que nous pensions devoir être le dernier que nous verrions dans ce voyage, voulant désormais aller par terre jusque dans nos foyers.

Les temps antiques et le moyen-âge ont laissé à Ancône deux beaux souvenirs: Tare de triomphe de Trajan et la cathédrale; e» l'on s'aperçoit, à la grandeur des proportions architecturales des autres édifices, que l'on entre dans les étals romains.

Ayant le projet de visiter Rome, nous entreprîmes la traversée de l'Apennin. A Colfiorilo, le point le plus élevé de celle roule, la neige tombait en abondance, nous nous bâtâmes; quelques instants plus tard, le passage était intercepté.

Nous vîmes, à Levène, le joli temple de Clitumne, formé d'antiques débris réunis dans d'heureuses proportions, et destiné dès les premiers siècles de l'Église à un temple chrétien, dont le symbole occupe le fronton. Nous traversâmes les sites pittoresques de Narni, de Nepi ; puis, ayant quitté la voie habituelle, nous allâmes visiter les ruines de l'antique Otriculum ; enfin, nous atteignîmes Bacano, où roule le Tibre, et la Storta, d'où nous saluâmes le dArne de Saint-Pierre. Déjà nous pouvions distinguer les villa à leurs pins élégants, et, le 7 février, nous entrâmes dans Rome.

Après vingt-cinq années, je revoyais celte ville, qu'à leur entrée dans la carrière tous les artistes désirent ardemment voir. Mais mes premières impressions fu-

266 VOYAGE EN GRÈCK

rent pénibles ; ce n'était plus Kome telle que je l'avais laissée, je n'y trouvais plus le calme si favorable à l'élude, mais bien le bruit de la multitude remplissant les rues, le luxe des équipages, le costume et les modes de nos cités. Rome semble être de- \enue la ville de tous les peuples, qui de tous les coins de l'Europe s'y donnent rendez-vous. Je fuyais celte foule pour aller chercher mes sensations du jeune âge, autour des anciens monuments, auprès de ces ruines que j'avais explorées autrefois, et qui parlaient si haut à mon imagination.

Un triste événement ne nous permit pas de demeurer longtemps à Rome ; à notre arrivée, M. Rey reçut des nouvelles alarmantes de la santé de sa femme. Troublé par d'affreux pressentiments, il voulait partir aussitôt ; mais nos passeports étaient déposés, il fallait les faire viser par les Consuls des États que nous avions a traverser. Toutefois, afin d'éviter la lenteur des formalités, il me vint dans la pensée de recourir à notre ambassadeur, je me

présentai chez lui. M. l'ambassadeur, me dit-on. ue rcçoil qu'à midi ; je fais de vaines instances pour le voir plus toi, alléguant des motifs pressants. Je n'oblius d'un valet, fidèle sans doute aux ordres de son maître, (lue celte réponse impitoyable : Monsieur I ambassadeur ne reçoit qu'a midi. Je trouvai plus d'accueil chez les autorités étrangères, et je renonçai à la protection d'un ministre , payé cependant par mon pays pour s'empresser de l'offrir à des Français qui la réclament.

Nous prîmes la roule de Florence, d'où nous avions dessein de regagner la France par Milan et les Alpes, mais nous étions au cœur de l'hiver et nous pouvions être retardés dans ce passage ; il nous fallut aller à Livourne , et nous embarquer pour la vingt-deuxième fois.

Le 20 février, nous montâmes sur le Sésostris, venant de Malte ; la mer était grosse, bientôt elle devint affreuse, et, durant la nuit qui suivit ce jour, nous faillîmes trouver dans le golfe de Gènes le terme

VOVAGE EN GUECi:

de notre voyage. Un horrible coup de mer se fait entendre sur le pont, aussitôt l'eau tombe dans les chambres par torrent. Elle coule à flots. Ceux qui étaient couchés se lèvent avec précipitation, leurs lits étaient inondés ; l'effroi se peignait sur tous les visages, et nous passâmes la nuit dans une cruelle anxiété. A la naissance du jour, le vent baissa, la mer devint calme, et nous entrâmes dans le port de Marseille, le 22 février, û sept heures du malin. Nous parlimes immédiatement pour Lyon, où nous arrivâmes le 24.

Après six mois d'absence, je retrouvais les douceurs du foyer domestique, mais les pressentiments de M. Rey se réalisèrent ; quatorze jours après notre arrivée, la femme de mon ami n'existait plus.

Page 1