ARRIVEE EN ICARIE
venl d'etre brise avec la voiture sur d'epouvantables chomins ; miraculeusement sauve d'un precipice oil nous jeta un miserable conducleur aveugle par I'ivresse ; presque enseveli dans la neige, puis dans les sables ; trois fois attaque par des brigands ; blesse entre deux voyageurs qui furent tues a mes cotes ;je n'en ressentais que mieux Tinexprimable bonheur d'apercevoir enfin le terme de mon voyage.
J'etais d'autant plus heureux que , rencontrant la des Icariens, j'acquis la cerlitude que je pouvais entendre et parler la langue icaricnne, dont j'avais fait mon unique etude pendant toute la route.
Ma joio fut bien plus grande quand j'appris que les etrangers qui ne parlaient pas cette langue n'etaient point admis en Icarie , et qu'ils etaient obliges de s'arreter plusieurs mois a Camiris pour I'apprendre.
Je sus bientot que les Marvols etaient les allies des Icariens ; que Camiris etait presque une ville icarienne ; qu'un vaisseau icarien devait partir le lendemain pour Tyrama, en Icarie; qu'il fallait d'abord s'adresser au consul icarien, dont Thotel etait tout pres du lieu d'embarquement ; et que ce fonctionnaire etait constamment visible pour les etrangers.
Je me rendisde suite au consulat, et je fusintroduit a Tinstant.
Le consul me re^ut avec une bonte qui me parut sans affectation, et me fit asseoir a cote de lui.
— Si voire but , me dit-il , est d'acheter quelque marchandise , n'allez pas en Icarie ; car nous ne vendons rien ; si vous ne venez que pour en vendre, arretez-vous encore ; car nous n'ochetons rien; mais si vous n'avez qu'un but de curiosite, vous pouvez conlinuer ; voire voyage sera rempli de plaisir. •
lis ne vendent rien, ils n'achfetent rien, repetais-je en moi-mfime avec etonnement I
Je lui expliquai le motif de mon voyage en lui remettant mon passe-port.
— Vous etes done curieux de voir noire pays, milord? me dit-il apres I'avoir lu. — Oui, je veux voir si vous etes aussi parfaitement organises et aussi heureux que je I'ai entendu dire ; je veux etudicr et m'instruire.
— Bien, tres-bien ! mes concitoyens sont enchanles de recevoir les etrangers, et surtoul les personnages influents qui viennenl apprendre ici les moyens d'etre heureux, pour les reporter dans leur palrie. Vous pouvez parcourir et visiter toute I'Icarie ; et partout.
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le Penple icarien, vous considerant comme son hote et son ami , s'empressera de vous faire les honneurs de son pays.
Je dois ccpeiidanl, continua-t-il, dans I'interel de mes concitoyens comme dansle voire, vous indiquer les conditions de voire admission chez nous.
Vous vous engagerez a vous conformer a nos lois et a nos usages, ainsi que vous les explique en detail le Guide de Vetrangcr en Jcarie, qu'on vous a remis dans voire hotel; vous vous obligerez surtout a gardcr un respect inviolable pour nos filles et nos femmes.
Si par hasard ces conditions ne vous conviennent pas, n'allez pas plus loin.
Apres ma declaration que je me soumettais a toutes ces conditions, il me demanda combiende temps je me proposais de passer en Icaric ; et sur ma reponse que je voulais y passer quatre mois, il m'annonga que mon passe-port etait prct , et m'invita a verser dans la caisse dc.ix cents guinces pour moi el autant pour mon compagnon, conformement au tarifdes prix proportionnes a la duree du sejour.
Toutes les politesses du consul ne m'emp^cherent pas de trouver que deux cents giiinees etaient enormement d'argent pour un passe-port ; el craignant que, si tous les prix etaient aussi exorbitants, ma bourse, toulc bicn garnie qu'elle etait, ne fut insuffisante pour nies autrcs depenses , je me hasardai a lui demander quelques renscignements ace sujet. — Qu'aurai-je a payer pour mon passage ? lui dis-je. — Rien, me rcpondit-il.
— Combien me coutera la voilure qui me conduira dans la capitale? — Rien.
— Comment, rien ! — Non , rien ; les deux cents guinees que vous allez remellre sont le \m\ de toutes vos depenses pendant quatre mois. Vous pouvcz allcr parlout, et partout vous aurcz les meilleures places dans les voitures publiques, sans avoir jamais rien a payer; partout vous trouverez un hotel des Etrangers, oil vous serez lo^e, nourri, blanchi, velu meme, sans avoir jamais et nuUe part rien a donner. Vous serez egalement admis gratuileaient dans tous les etablisscments publics et dans tous les spectacles. En un mot, la Nation, qui regoil vos deux cents guinees, se charge de vous tout fournir comme a Tun de ses citoyens.
Et comme la vente, conlinua-l-il, est d'ailleurs inconnuc parmi nous, et que par consequent vous ne trouverez rien a achcler ; comme Tusage de la monnaie est intcrdil aux individus, depuis
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que le bon Icar nous a d^livres do cette peste, vous allez deposer ea menie temps tout le reste de Targent que vous pouvez avoir. — Comment, tout le reste de mon argent ! — Ne craignez rien ; ce depot vous sera rendu a lafrontiere que vous choisirez pour partir.
J'etais encore etonne de toutes ces nouveautes singulieres, lorsque le lendemain, vers les six heures du matin, nous nous embarquames sur un enorme et magnifique bateau a vapeur,
Je vis avec plaisir qu'on entrait de plain-pied dans le batimcnt, sans que les femmes fussent obligees de passer d'abord dans de petites barques qui leur causent plus d'effroi, Icur font courir plus de danger, et meme leur font souvent plus de mal que tout le reste du voyage.
Je fus emerveille et ravi de trouver la un bateau a vapeur aussi beau que nos plus beaux bateaux anglais et meme que les plus beaux bateaux americains ; quoique ses chambres ne fussent pas garnies d'acajou, mais d'un bois indigene imitant le plus beau marbre, il me parut plus elegant, et surtout plus commode et plus agrcable pour les voyageurs.
Un Pagilois, qui n'avait pas encore vu de bateaux a vapeur, nc pouvait cesser de se recrier sur la richcsse et la beaute des deux salons oil brillaient les tapis, les glaccs, les dorures, les fleurs, une multitude de petits meubles charmants, meme un piano et beaucoup d'autres instruments de musique. II allait et venait, montait et dcscendait, et s'extasiait comme un fou quand il voyait lire, ecrire, jouer, faire de la musique dans ce palais flottanl, et surtout quand il regardait le bateau fendre majestueusemcnt les ondes, sans rameurs, sans voiles, sans vent, sur une mcr immobile.
Pour moi, ce quej'admiraisle plus, c'etaient toutes les dispositions prises pour preserver les voyageurs, non-seulcment du froid ct du chaud, du soleil et de la pluie, mais encore de tous les dangers, de toutes les incommodites du voyage.
IndL'pendamment d'un long et large pont, parfaitement proprc ct plat, garni de sieges elegants, oil chacun pouvait se promener ou s'asseoir, et jouir du magnifique spectacle de la mer, en respirant le frais sous une tente; independamment des deux superbcs salons, oil chacun pouvait se chauffer aupres d'un bon feu ; chacun avait sa cellule fermce, contenant un lit commode et tous les petits meubles qui peuvent 6tre necessaires.
Le consul icarien avait pousse I'altention jusqu'a faire imprimcr et distribuer a chaquc voyageur, dans son h6tel, un Guide du