CHAPITRE XI
Progres de Tindustrie et de la production.
Dinaros etait p&le : je courus alui pour en connaitre la cause ; et quand il m'eut appris que ce n'etait que de la fatigue, je I'engageai a suspendre ses conferences; mais il voulut continuer, en abregeant seulement la seance.
— Adversaires de la Communaute, dit-il (d'une voix dont la faiblesse augmentait visiblement I'interet de ses auditeurs), I'Sge actuel n'est pas seulement I'epoque de la Democratie et de I'figalite, c'esl aussi celle de Vindustrie et de la production.
Pour vous en convaincre, je pourrais me borner a vous dire ;
PROGRfeS DE LA DEMOCRATIE. 465
Ouvrcz les yeux, regardez partout autour de vous, ici, dans notre Icarie; voyez nos immenses manufactures et nos innombrables machines ; lisez les statistiques de nos giganlesques produits ; conteniplez notre abondance et notre bonheur I
Cependant,je voulaisvousconvaincreautrement, en vous presettant I'etat actuel de I'industrie en Europe et dans vos propres pays. Je voulais vous faire rapidement I'histoire des decouvertes, des sciences et des arts, de I'industrie et du commerce, et vous moutrer leur naissance, leurs lents progres jusqu'a I'invasion des Barbares, leur etat chez les Peuples de I'antiquite, en Asie ct en Egypte, a Tyr et a Carthage, en Grece et a Rome , a Syracuse ct a Marseille.
Je voulais vous montrer leur renaissance apres cette longue invasion des Barbares dont, avant-hier, je vous ai retrace les funestes effets ; les Arabes inventant les moulins a vent et I'horloge , et repandant en Espagne leur architecture et leurs caracteres de calcul et d'ecriture, qu'ils ont tires de I'lnde et qui sont adoptes par I'Europe entiere ; un Empereur de Constantinople envoyant chercher en Chine les vers a sole et I'art de la fabriquer, qui passent ensuite en Occident; le grecCallinique inventant le feu gregeois pour incendier la flotte mahometane, comme Archimede avait invente, pour detruire la flotte romaine devant Syracuse , 40 machines dont le secret est mort avec lui; les Lombards inventant la lettre de change; Charlemagne et le grand Alfred appelant les savants en France et en Angleterre; un Pape envoyant en Chine chercher la boussole... ^ Je voulais vous montrer les Croisades ranimant le commerce et I'industrie, surtout en Italic, a Venise et a Genes, etrapportant tous les arts de I'Orient ; la decouverte de I'imprimerie et du papier, perpetuant et vulgarisant toutes les decouvertes ; la prise de Constantinople faisant passer en Italic la sculpture et la peinture, la decouverte du cap de Bonne-Esperance conduisant les Europeens dans rinde , le Japon et la Chine , et rapportant en Occident de nouveaux arts de ces pays industriels ; la decouverte de I'Amerique et les colonies de I'Europe en Asie , en Afrique et dans ce Nouveau-Monde , donnant a la marine , au commerce et a I'industrie une impulsion immense et nouvelle.
Je voulais suivre avec vous la marche acceleree de I'intelligence Immaine, depuis ces derniers grands evenements et depuis la Reforme , c'est-a-dire depuis 350 ans, c'est-a-dire depuis un moment compare a I'existence passee de I'Humanite.
Je voulais vous signaler les grandes epoques des Medicis a Florence, de Leon X a Rome, de Frangois I" en France, d' Henri Fill
4f6 PROGRfiS DE LA DfiMOCRATlE.
et d'Elisabeth en Angleterre, de Sully sous Henri IV, de Richelieu sous Louis XIll , el de Colbert sous Louis XIV ; les grands eiibrts enfantes par la Republique et la Revolution anglaises de i 649 , par la Revolution et la Republique americaines , par la Revolution et la Republique frangaises, par le blocus maritime et par le blocus continental.
Je voulais voos montrer les ecoles, les universites, les academies des lettres et surtout des sciences, s'elevant partout; les musees des arts et les musees des metiers ; les prix decernes aux inventeurs etles expositions solennelles des produits de Tindustrie; les voyages scientifiques ; I'organisation de la Republique universelle des savants ; leurs congres , leurs correspondances , leurs ouvrages et leurs journaux ; et les nouveaux systemes d'instruction pubiique , commune et generale.
Je voulais passer en revue avec vous les inventeurs, nolamment ceux qui ont ouvert la carriere aux autres , les deux Bacon (i'un moine, des 1294, I'autre chancelier d' Angleterre en 1590); Galilee, Kepler, Copernic ; Descartes et Locke ; Leibnitz et Newton ; Papin, Watt et Fulton ^
Je voulais vous signaler les progres dans les sciences et dans les arts, dans la philosophie qui embrasse tout, dans les mathematiques , dans I'astronomie , dans la physique et la chimie ; dans la geologie, la mineralogie et I'histoire naturelle; dans Tanatomie, la physiologie , la medecine , la chirurgie , la bolanique et la pharmacie; dans I'histoire et la litterature; dans la tragedie, la comedie et la musique, dans le dessin, la sculpture et la peinture,
Je voulais surtout vous exposer les progres des sciences et des arts dans les applications utiles des mathematiques, de I'astronomie, de la physique et de la chimie a la navigation, a I'agriculture, aux manufactures , a Industrie et pariiculierement a la mecanique et aux machines,
Je voulais vous apporter le tableau des decouvertes faites depuis ces 350 ans, de toutes les machines nouvelles et de toute la somme de production possible aujourd'hui dans un grand pays , pour tous les objets qui concernent la nourriture, le vitement, le logement, Vameublement et le transport du Peuple entier.
Je voulais enfm vous prouver par la non-seulement que I'lndustrie est aujourd'hui plus puissante que jamais en production , mais qu'elle est assez puissante pour realiser I'figalite d'abondance et de bonheur.
Mais je sui? irop fatigue pour entreprendre rctto tSche
PROGRES DE LA d£MOCRATIE. 467
Voas pouvcz d'ailleurs lire les tableaux imprimes par noire R6pubficut DOur les sciences et ies arts , pour leurs progres , pour les inventions el lesinvenleurs, pour les ouvrageselpour les machines.
Et je vous demanderai la permission de me borner a quelques observations; je vous dirai seulement : Voyez la decouverle de la puissance de la vapeur ; voyez les machines d'Angleterre , d'Amerique , de France el d'Icarie ; voyez les prodiges qui resullent ici de notre systeme d'inslruclion et de noire systeme pour facililer les decouvertes!
Voyez la vapeur, qui remplace toutes les autres forces motrices, le vent el I'eau , les chevaux el les hommes ; ses milliers d'applications aux machines de lout genre, aux bateaux et aux voitures sur les chemins de fer el sur les chemins a ornieres I
Voyez une machine assez puissante pour transporter 500 voyageurs de Londres a New-York , a 1 ,500 lieues , en U jours ; une autre qui pent transporter 1,000 personnes de Paris a Toulon, a 200 Ueues, en 20 heures; et 1,000 machines transportanl enua jour 2 ou 3 millions d'hommes a 50 lieues 1
Voyez les distances, le temps , les difQcultes et presque les dispenses disparaitre pour le transport des ouvriers , des matieres premieres et des matieres fabriquees 1
Voyez I'immensite des constructions, des defrichements el de la production industrielle en Amerique , oil Ton cree chaque dix ans pour ainsi dire un nouveau Pays el une nouvelle Nation I
Voyez surloutrimmensitede la production industrielle en Anglelerre, oiidegigantesques manufactures el d'innombrables machines fabriquenl dix fois plus qu'il ne taut pour le pays el assez pour une grande partie du monde !
El jugez ce que seraient en France et dans ces Pays les manufactures , les machines et la production , si le Gouvernement, parfaitement d'accord avec le Peuple , disposait de toute la puissance et de toute la fortune nationales pour organiser et diriger rindustrie I
Jugez de la masse de decouvertes qui se feraienl en peu de temps dans ces Pays , s'ils voulaienl profiler de nos decouvertes d'lcarie ; s'ils adoptaient notre systeme d'inslruclion ; el si, comme cheznous, le Gouvernement excitail tous les citoyensa faire des decouvertes el a inventer des machines , en leur lacililant toutes les experiences et tous les essais 1
Jugez ce que la France , par exemple , pourrait produire et fabriquer si le Gouvernement, voulant organiser la Communaule et |)ortor h production au dernier degn^, appelail dans un congifea
468 PROGRfeS DE LA DfiMOCRATlE.
les cinq ou dix premiers hommes dans chaque science , chaque d\' et chaque metier, et meme les Arago d'Europe et d'Amerique /
Jugez enfin la puissance nouvelle qu'acquerrait I'industrie 6i, comme I'esperons ici, I'homme peut soumcttre a sa voi'dnte Velectricite comme la vapeur, et I'appliquer comme celle-ci a toutes les machines avec plus de puissance , moins d'embarras et moins de frais I
Non , il n'est pas permis a un homme raisonnable de dire que I'figalite de fortune ou la Communaute serait , pour la France , ou I'Angleterre, ou I'Amerique , Vegalite de misere !
Et remarquez-le bien I les grandes dccouvertes dans les sciences et dans Tindustrie ne font pas seulement des Revolutions scientifiques et inclustrielles , mais aussi des Revolutions sociales et pobtiques ; car tout se tient , tout se lie , ou plutot tout se confond dans la Nature , qui n'est qu'une immense unite, dans laquelle nous ne distinguons des elements divers que pour aider la faiblesse de notre intelligence ; et quoique nous distinguions le commerce et I'industrie , I'industrie etla liberie, la liberte et I'egalite , tout celan'est-il pas en realite la m6me chose, ou du moins toutcela n'a-t-il pas une action reciproqueet continuelle?L'industrien'agit-elle pas sur le Commerce et le Commerce sur I'industrie? L'Industrie et le Commerce n'amenent-ils pas la Liberte et la Liberte n'enfante-t-elle pas le Commerce et I'industrie? La Liberte n'est-elle pas mere ou fille de rfigalite , comme celle-ci fille ou mere de la Liberte ?
Ladecouverte de la Boussole, de la Poudre a canon , de I'lmprimeric surtout , n'a-t-elle pas opere trois Revolutions sociales et politiques en m^me temps que trois Revolutions industrielles et commerciales?
Les Bateaux a vapeur n'operent-ils pas une revolution dans la guerre maritime et par consequent dans la politique aussi bien que dans la navigation et le commerce ?
Et les Chemins de fer I Les Cheminsde fer, qui transforment pour ainsi dire chaque Empire en une seule ville , dont les autres villes et les provinces sont les quartiers et dont les grandes routes sont les rues ; qui peuvent amener en un seul jour toute la Nation dans Ja Capitale et I'y ameneront successivement tout entiere (car quel Frangais par exemple ne voudra pas voir Paris quand il lui sera plus lacile de s'y transporter qu'autrefois d'aller a quatre ou cinq iieues de son village ?) ; qui transporteront en douze ou treize heures les Anglais de Londres a Paris et les Frangais de Paris a Londres : qui mfeleront tous les Peuples plus completement et plus rapide-