CHAPITRE X
Progres de la democratie el de I'egalite. (Suite.)
Hier, j'ai fait passer en revue devant vous des centaines de revolutions, la retorme, les Revolutions Anglaises de 1649 etde i 688, et la Revolution Americaine.
Je ne vous parle pas de notre Revolution d'Icarie en 1782, fille decette magnifique Revolution d'Amerique etque, sans vanite, je puis dire plus belle encore que sa mere : quelle influence n'aurait • elle pas sur le reste du monde, si noire Icarie se trouvait au milieu de I'Europe I
Mais jugez dans quel 6tat d'effervescence etde bouillonnement doit se trouver la France apres cette Revolution Americaine inspir^e, soufflee, et presque operee par elle I
Et voyez si Louis XVI n'est pas entratne par une espfece de fatalite, qnand il a la folic d'imiter I'Aristocratie Anglaise, qu'il vient
/«% PROGRfeS DE LA DEMOCRATIE.
de combattre, et quand il parle en sultan pour exiger des imp&tsl Voyez si la Noblesse, les Notables et les Parlements ne sont pas entratnes par la m6me fatalite, quand les premiers lui refusent le secoursde leurs bourses, tandis que I'Aristocratie parlementaire soppose au Despotisms royal et ministeriel , invoque la Souverainete nationale, et reclame les fitats-generaux supprimes depuis 175ansl
Voila la Royaute forcee de ceder 1 Et comme la Revolution est dans toutes les tetes, on peut dire la Revolution consommee I
Les^lecteurs sontconvoques : six millions I
Des cahicrs sont rodig^s : ils demandent la Reforme, une Constitution et VEgalite I
Les Deputes sont elus : douze cents , donl 300 par la Noblesse , 300 par le Clerge, 600 par le Tiers-fitat, I'elitedu pays.
Et la Representation nationale, on pourrait dire la Nation ellemfime est assemblee.
Et la lutte s'engage a I'instant entre I'aristocratie, qui demande la division en trois Chambres, et le vote par ordres, etla democra- TiE, qui reclame la reunion en une seule Chambre et le vote -par Utes, ou r£galit6 des suffrages.
Je ne vous dirai pas I'epouvante de la Royaute, son commandement de se dissoudre , la fermeture de la salle , la courageuse resistance des Deputes populaires, leur sublime serment d'accomplir le mandatduPeuple, I'emploi de la force armee contre les Representants, la defection des soldats, Timmortelle prise de la Bastille, et la capitulation de la Royaute : j'arrive vite a I'Assemblee reconnue «7Jt(/ue, nationale, souveraine, constituante.
Etl'Europe voit tout, entend tout, connait toutl
Voyez maintenant, voyez !
Dans une seule nuit (4 aoiat), I'Assemblee Constituante, ^clair^e, guidee, echauffee, electrisee par la Philosophie du XVIII* siecle, achevant I'ceuvre de la Reforme, proclame les droits de Vhomme, c'est-a-dire de tous les hommes, de tous les Peuples, de I'Humanite toute entiere ; et le principal de ces droits, c'est VEgalite I Elle abolit tout ce qui reste de la feodalite , I'Aristocratie nobiliaire et sacerdotale, tous les privileges et tous les monopoles.
Et rfentralnement de la raison et de la justice est tellement irr6-
PROGRES DE LA DfiMOCRATIE. 431
sistible qu'une grande partie de I'Aristocratie offre eUe-m6me, avec enlhousiasme, le sacrifice de ses interets sur I'autel de I'figalite I
Puis , pendant trois ans , I'Assemblee Constituante (et remarquez-le bien, ce ne sont plus seulement quelques philosophes dans leur solitude , c'est une reunion de 1,200 hommes d'elite que renferme le pays) examine et discute solennellement tous les abus a corriger et toutes les ameliorations a introduire, c'est-a-dire presque toutes les questions de morale, de philosophie, de religion, d'organisation sociale et politique.
Les deux partis y soutiennent la lutte ; I'aristocratie, qui se reunit dans le club ou la societe des Feuillants , qui suit Vecole Anglaise, quiveutl'Inegalite, deux Chambres, une Royaute forte et le moins possible de changements ; et la democratie, qui se reunit dans le club des Cordeliers ou des Orleanistes , fondu bientot dans le club des Jacobins , appeles anarchistes , parce qu'ils suivent Vecole FrariQaise ou des philosophes, etdemandent des innovations, une seule Chambre legislative , une Royaute limitee et TEgalite politique.
C'est la Democratie qui triomphe par une immense majorite. Elle renverse, abat, balaie ; puis reconstruit, reb&tit et redige la Constitution de. 1791.
Elle n'etablit pas nominativement la Republique; mais la Royaute qu'elle organise avec une seule Chambre , est une Royaute republicaine et democratique, une veritable Republique en fait.
Eiie n'abolit pas la Propriete, et n'etablit ni la Communaute, ni la loi agraire, ni I'figaUte de fortune ; mais elle cree I'Egalite dans les successions et I'EgaUte d'education, source de toutes les £galites, et toutes ces institutions tendent a diminuer I'lnegalite de fortune comme toutes les autres Inegalites.
Elle divise le terriloire en 83 Departements a peu pres egaux.
Elle proclame la tolerance religieuse, la liberte et I'Egalite des Religions et des Cultes, et rend aux Juifs la qualite d'hommes etle droit de citoyens.
Je n'examine pas si, avec une generation formee sous I'aneien regime, une Assemblee qui renferme tant d'anciens Aristocrates pourrait faire davantage, toutd'un coup, brusquement et sans transition ; je constate seulement cefait prodigieux, qu'elle execute immense- Dient beaucoup plus que I'Angleterre en \ 688 , plus que I'Ameri-
43$ PROGRES DE LA DfeMOCRATIE.
qoeelle-mSmeen 1776, infiniment plus que lesPhilosophesles plus revolutionnaires ne croyaient possible quelques annees auparavant. Je constate surtout qu'elle proclame et conquiert irrevocablement pour I'Humanite le principe de VEgalite absolue des droits^ prmcipe immensement fecond, dont les Assemblees ou les generations futures sauront bien tirer toutes les consequences. Et je le repete, I'Europe voit tout, entend tout , connait tout I Et cette Constitution servira de modele a je ne sais combien de Constitutions nouvelles redigees par d'autres Peuples I
Ete'est une forteresse d'ou la Democratie et THumanite pourront s'elancer a de nouvelles conquetes , mais d'ou rAristocratio ne pourra plus les debusquer dclinitivement 1
Mais I'Aristocratie Frangaise (quel crime ou quel malheur I ) rccourt a la violence, emigre, s'enregimente sur la frontiere, appellc a son secours toutes les Aristocraties et tous les Rois de I'Europe , insulte, outrage et menace la Revolution.
Et toutes les Aristocraties d'Europe , I'Anglaise a leur t6te , se coalisent et decident la guerre contre la France , guerre nouvelle , guerre de I'lnegalite contre I'tgalile, derimmobilite contre leprogres, de la Force contre la Raison et la Justice , de rintercl de quelques-uns conlrc riiUeret de I'Humanite I
Avant de declarer la guerre , la Coalition epuise tout I'arsenal de Machiavel, la calomnie et les faux bruits, la division et la corruption , les intrigues et les conspirations , la guerre civile el les trahisons 1
Mais le danger , electrisant le Peuple et VAssembUe legislative (qui remplace la Constituante) , les pousse davantage a la Republique, a la Democratie, a Ffigalite.
Qu'il est beau de voir la France, ou la Representation nationale , en face de la guerre et de tous les Rois d'Europe , deferer le titre de citoyens frangais a Schiller et a tous les Philosophes etrangers defenseurs de la Liberte et de I'Egalite ; discuter un plan d'educa- Hon publique qui doit donner a la generation prochaine I'figalit^ radicale, et proclamer que la Nation ne combattra jamci^ls dans un but de conquite I
Et I'esprit de la Democratie est tellement universel et imperieux qu'un Prmce, qui brigue la taveur populaire , ne trouve rien de mieux pour se populariser que de s'appeler fiGALiTE , croyant honorer la princesse sa mere en se disaut (ils de son cocher , comme Alexandre crut honorer la sienne en se disant fils de Jupiter I
PROGRfeS DE LA DfiMOCRATIE. 439
Je ne vous parlepasde I'invasion 6trang6re, ni des malheureuses trahisons de la Royaute, ni du peril de la Revolution, ni de I'insurrection populaire, ni de I'assaul du paiais (10 aoul), ni de la prise du Roi, ni du massacre des conspirateurs avant de courir a I'ennemi (comme autrefois le due de Bourgogne fit massacrer les Armagnacs avant de courir aux Anglais, qui nienacaient Paris), ni de la fuite des envahisseurs , ni des elections nouvelles , qui choisissent pour Representants les hommes les plus populaires, et qui les chargent de juger Louis XVI , de sauver la Revolution , et de reconstituer I'Egalite en lui donnant une force nouvelle.
Voici la Convention, une Convention revalue d'un nouveau mandat du Peuple et investie de sa Souverainete 1
Et les evenemenls , depuis 1789 a n92 , ouvrant pour le Peuple un immense Cours pratique de Democratie, ont tellement accelere son education politique que la Repuhlique, a peine nommeeen 1789 et fusillee en 1791, est unanimement proclamee par la Convention des sa premiere seance, le 21 seplembre 1792 I
Je ne veux pas juger ici la justice ou I'injustice de ses actes ; car comment la Convention ne ferait-elle pas des fautes, quand elle est composee d'hommes gcites, comme lesRois et lesAristocrates, par la detestable organisation sociale qu'elie veut reformer 1 je veux seulement constater les faits , le developpement graduel et rapide de la Democratie et de I'Egalite. Je continue.
La Democratie Frangaise accepte la guerre contre la coalition de toutes les Arislocralies Europeennes ; et I'esprit d'Egalite est tellement naturel a I'homme et tellement repandu sur la Terre par la Philosophie du XVIIl" siecle, que la France croit pouvoir compter sur la sympathie des Peuples.
Elle proclame I'Egalite et la Fraternite des Nations, les appelle h la liberie , trouve des echos et des amis partout, divise , par la seule puissance de sa voix, chaque Pays en deux camps, de Democrates etd'Aristocrates, et commence sa guerre de Propagande, sa guerre a mort contre les Royautes et les Aristocraties , en lear langant la tete de son Roi, solennellement juge, declare parjure et trailre , et dont la condamnation est ratifiee par les 7^8 de la Populalion.
Je ne m'arrete pas a plaindre ce malheureux Louis XVI , qui pouvait etre si heureux en faisant le bonheur de la France, s'il edt suivi les conscils de Turgot , tandis qu'il p6rit comme Charles 1*',
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aprfee avoir attlr6 , comme celui-ci, d'effroyables calamites sur sa Patrie, tous deux victimes, aussi bien que leurs Peuples, des vices affreux de rorganisation de leurs Pays.
Mais voyez la gigantesque marche de I'opinion 1 Chaque ann^e d^sormais, I'anniversaire de ce terrible sacrifice sera celebre comme un jour de triomphe par tous les magistrals , par toutes les armees et par tous les citoyens , jurant a i'envi haine a la Royautd I
Et n'accusez pas toute une Nation d'etre cruelle et sanguinairel Reconnaissez plutdt que, sans colore contre I'homme, presque indifferente sur le sort d'un coupable quand tant de catastrophes menacent 25 millions d'innocents, considerant comme mort un Roi d6tr6ne, et se croyant forcee de le detroner pour ne pas perir elloin6me, cette Nation veut lancer I'anatheme sur un passe dont la funeste organisation Texpose a tant de malheurs 1
Etl'on pourrait douter que I'figalitesoit enracin6e dans I'&mc du Pcuple Frangais 1
Bicntdt la Convention rMige une Constitution nouvelle, sa Constitution de 1793, plus Democratique que Tancienne Constitution d'Ath^nesetqu'aucune autre constitution sur la Terre, excepte celle d'lcarie.
Mais elle la suspend jusqu'^ la paix , dans I'interet de la Democratic elie-m^me, et la remplace provisoirement par un Gouvernement dictatorial et revolutionnaire , dirig6 par un ComiU de salut jmblic , dont le nom seal indique la gravile du peril qui menace I'existence de la Patrio.
Pendant cette terrible Dictature, ou plut6t cette guerre, la plus pirilleuse de toutes les guerres, la Convention, qui ne peut sauver la France que par le devouemcnt du Peuple, pousse la Democratie jusqu'aux dernieres limites de I'exaltation et de I'enthousiasme.
Elle n'abolit pas la Propriete pour lui substituer la Communaute, et ne proclame pas mfime la loi agraire ; mais voyez comme elle en approche ! elle declare nationaux les immenses domaines du Clerge; elle confisque tous les biens des emigres et des conspirateurs ; elle supprime au profit des paysans toutes les rentes feodales et toutes les redevances seigneuriales ; elle rend aux Communes toutes les terres usurpees par les seigneurs ; elle appelle les enfants naturels a partager les successions paternelles et maternelles avec les enfants legitimes ; elle vend les domaines nationaux et les divise pour multiplier le nombre des acquereurs et des propnetaircs;
elle promet un milliard aux d6fenseurs de la Patrie; elle veut d6truire en un mot I'opulence et la misere.
D'un autre cote, le Peuple est electeur, jure, garde national et arme ; il se reunit journellement dans ses assemblees populaires ; il occupe toutes les magistralures, toutes les fonctions, tous les emplois.
D'un autre cote encore, tous les citoyens sont soldats et nomment leurs ofpciers ; toutes les classes, auparavant separees, sont fondues dans I'armee, tous peuvent aspirer a tous les grades par leur courage et leurs talents : on verra un tambour devenir general, et pendant cette longue guerre plus de 1 00,000 roturiers, remplagant les Comtes, les Marquis et les Dues, deviendront officiers de tous grades et generaux 1
D'un autre cote enfin , la Convention , poussee par les evenenients beaucoup plus loin que la Constituante et la Legislative , qui d'ailleurs avaient deja bien doblaye la route, acheve de demolir et d'abatlre I'ancien regime, change et revolutionne tout , egalise et nivclle tout, centralise et porte tout a Vunite. renouvelle tout, meme la Societe, menie la religion, et fonde VEgalile d'education pour amener I'Egalite reelle , et la classe des sciences morales et politiques dans I'lnstitut national pour preparer sans cesse de nou velles ameliorations Domocratiques.
Elle etablit aussi I'uniformite des poids et mesures , un nouveau calendrier, les telegraphes, I'ecole poly technique , le bureau des longitudes, le conservatoire de musique, I'ecole des langues orientales, etc., etc
Et jamais on ne vit dans un Peuple plus d'enthousiasme, plus dc devouement patriotique , plus de dispositions a realiser toutes les idees de justice, de fraternite et de perfectionnement social. Et si les riches etaient d'accord avec les autres, ou si seulement la Convention etait unanime pour vouloir I'Egalite, elle etablirait la Communaute 1
Malheureusement, une partie des Aristocrates et des riches conspirent pour la Coalition des Rois centre la Revolution ; beaucoup de parents ou d'amis d'emigres compromettent le salut de la Patrie en leur envoyant des secours ; la guerre civile decuple le danger de la guerre etrangere, et la Convention se croit dans I'affreuse necessite d'adoptcr, pour sedefendre, unsystemc d'intimidation et de tcrreur conlre les contre-revolulionnaires, centre les emigres }
Hi PROGRES DE LA DfeMOCRATIE.
cotitre leurs parents efc leurs amis, contre les conspirateurs et les insurges.
Malheureusement encore, tandis que le Peuple veut I'figalite, beaucoup de riches veulent conserver leur opulence, des bourgeois et des pauvres veulent profiler de la Revolution pour s'enrichir, et la Convention elle-meme se divise en trois partis, la Democratie populaire ( ou les Montagnards ), qui veut le progres et I'Egalile reelle ; la Democratie bourgeoise (ou les Girondins), qui veut la resistance et une demi-Egalite, et qui s'allie avec 1' Aristocratic, dont elle est dupe ; et VAristocratie, qui, quoique bien faible en nombre, espere toujours operer la contre-revolutiona raidedesesrichesses, des divisions et de I'etranger.
Quelque deplorables que soient ces divisions, nous ne pouvons nous etonner que i'ancienne organisation sociale ait enfante des ambilieux, des avares et des cupides : quelque deplorable que soil le [ait, c'est un fait qu'une parlie de la Convention repousse absolument I'^galite reelle , quand I'autre partie veut absolument retablir.
C'est done la guerre sociale avec toutes ses chances et ses hasards I
Les Girondins ou les Democrates bourgeois sent d'abord ecrases par les Montagnards ou la Democratie populaire, puis une fraction de celle-ci (les Hebertistes et les Dantonistes) par I'autre fraction (les Robespierristes); puis ces derniers sont ecrases (le 9 thermidor an 2,ou 27 juillet 1794) par tons leurs adversaires reunis , par la Democratie bourgeoise et par I'Aristocratie, qui s'efforcent de fletrir leur memoire, et qui remplacent la premiere terreur contre ies Royalistes par une nouvelle terreur au moins aussi sanglante contre la Democratie.
Et pendant cette effroyable reaction , I'Aristocratie Anglaise , Pitt a sa tete dans la chambre des pairs, et Burke dans la chambre des communes , poussent des cris d'' extermination contre la Revolution et la Democratie Frangaise !
Vous ne craignez pas que j'approuve I'une plus que I'autre terreur: etranger a toutes ces violences, eloigne d'elles par plus de quarante annees et par pres de deux mille lieues , libre de toute haine etde toute partialile, jugeant une revolution frangaise comme une revolution romaine, planant du haut de i'histoire etde h
PROGUES DE LA DtMOCRATlE. 443
philosophie, eleve a I'ecole d'Icar, qui mit sa gloire etson bonheur a realiser sa reforme radicale sans effusion de sang ; habitue par notre education a aimer tous les hommes, je plains Louis XVI, les Aristocrates, les emigres et les contre-revolutionnaires, victimes de la Democratic, comme je plains les Democrates et le Peuple, victimes de TAristocratie ; je les plains et je deplore leurs nialheurs , parce qu'ils sont tous victimes des vices de I'organisation sociale et politique qui les maitrise tous egalement depuis leur naissance ; je repousse la vengeance, meme la plus legitime, comme aveugle, souvent injuste et funeste, presque toujours nuisible, et toujours indigne de I'homme ; je la repousse dansl'interfit meme du Peuple et de la Democralie; je repousse la violence comme un crime, quand elle n'est pas indispensable ; et la rcdoute comme un malheur pour celui qui I'emploie , mSme dans le cas de la plus imperieuse necessile ; je repousse les amis aveugles et fous qui compromettent, et j'abhorre les cruels et les perfides qui deshonoreraient leur cause par leurs exces , si les exces de quelques individus pouvaient deshonorer un Peuple et la plus juste des causes I
Mais vous n'attendez pas non plus que je m'arrfite a juger les individus et les faits de detail , ni que je condamne en masse la Democratie , la Convention et sa terrible Dictature. Quelque eloignes que nous soyons deja de la scene , si nous sommes trop pres encore pour la bien juger , transportons-nous a cent ans en avant ou reportons la scene a cent ans en arriere ; elevons-nous au sommet de THistoire et a I'impartialite de la Philosophie; voyons en hommes et non pas en enfants , en spectateurs desinteresses et non pas en femmes ou en vieillards meurtris, qui voient loujours derriere eux le spectre de la terreur; jugeons avec courage et bonne foi, et non pas en laches amis qui craignent de dire la verite quii deplait, ou en per fides ennemis qui veulent calomnier I
He bienl dites, I'epoque de 92 a 95 n'est-elle pas la guerre etla plus perilleuse des guerres, la temp6teetla plus furieuse des terap6tes? L'histoire vous montre-t-elle un Peuple environne de tant d'ennemis exterieurs et interieurs , un danger pareil , une situation plus horrible? Trompee , trahie , voyant des dangers partout, la bemocratie pouvait-elle n'etre pas effrayee, furieuse, presque desesper6e ? Frappe-t-on toujours juste dans la mfilee? N'y prend-ofi pas souvent I'ami pour I'ennemi, etfait-on ce qu'on veut au milieu d'un naufrage ou d'un incendie ? Aucun agent du machiavelismc
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etranger ne s'est-il glisse dans le camp pour poignarder des aris tocrates et quelques democrates, afind'en accuser la Democratie? Les vainqueurs n'ont-ils pas toujours calomnie les vaincus, et surtout les morts ? Les heros de la veille ne sont-ils pas presque toujours des brigands le lendemain ? N'est-ce pas toujours la victoire qui qualifie le crime et la vertu? Les accusateurs les plus impitoyables de cetteepoque ne sont-ils pas des apostats, des renegats, des traitres, des Fouche, qui, apres avoir pousse a la violence et s'etre baignes dans le sang, se sont vendus a Tennemi?
Et puis, parmi les milliers de Royautes et d'Aristocraties qui ont domine sur la terre , en est-il une seule, oui une seule, qui , pour defendre son injuste domination , n'ait fait autant et beaucoup plus que ce qu'elle accuse la Democratie d'avoir fait pour defendre ses droits et son existence ?
L'Aristocratie n'a-i-elle pas adopts pour Ministre le regicide et noyeur Fouch6?
Et puis encore , ne sont-ce pas la Royaut6 , I'Aristocratie et la Coalition qui ont provoqu61a Democratie, qui Font raise dans la necessite de se defendre en lui declarant une guerre a mort ?
En un mot, ne sont-ce pas des siecles d'oppression, la Saint- Barthelemy, les dragonnades, les trahisons de la Royaute, les outrages de rfimigration,les horribles menaces de la Coalition et les perils de I'invasion, qui sont la cause premiere, la veritable cause des violences de la Democratie?
J'aurais dil peut-etre medispenser de ces reflexions;aussi je n'examinerai pas si , dans la question de reorganisation inlerieure, les D6mocrates n'ont pas commis la faute d'aller trop vite et de trop entreprendre a la fois; silesprejugeset les habitudes n'etaientpas encore trop forts pour qu'il fut possible d'etablir I'figalite de fortune ; s'ils ont fait tout ce qu'il fallait faire pour y disposer les esprits, et si les chefs avaient assez de gloire, de puissance et de g^iiie pour commander I'opinion.
Je n'examine pas non plus si le Peuple ne doit pas tirer une jprecieuse leQon de ce fait eclatant que, apres avoir ete le nialtre et tout-puissant, il est ecrase faute de chefs, de discipline, d'ensemble, de prudence et dHnstruction solide.
Bornons-nous done a remarquer que la Convention organise la victoire pour le present et pour I'avenir , et qu'elle sauve la Revolution et le pays ; remarquons surtout que, pendant deux ans , elle plante trop profondement la Democratie en France pour qu'elle n'y soil pas solidemcnt enracinee,
PllOGRfiS BE LA DEMOCRATIE. 445
A partir du 9 thermidor, cependant, la Democratie decline ; le People des faubourgs de Paris est desarme ; ses clubs sont fermes; 1' Aristocratic devient si puissante et si bardie qu'elle ose attaquer la Convention a force ouverte ; et la Constitution de 1793 est supprimee pour faire place a la Constitution de I'an 3, beaucoup moins democratique, qui conserve laProprietc et I'opulence. Quelle reculade ?
Mais cette Constitution nouvelle, ^tablissant une R^publique democratique, se trouve encore la plus democratique de toutes les Constitutions existantes ; et, quoique ayant retrograde, la Democratie se trouve encore infmiment plus loin que sous la Constituante et sous la Legislative.
Favorises par les D6mocrates bourgeois, les Aristocrates deviennent de nouveau menagants dans le commencement du direc- TOUtE, tandis que les Democrates populaircs se reorganisent et conspirent en grand nombre pour elablir I'figalite de fortune el la Communaute de biens.
Je n'examine pas encore si cette tentative n'estpas prematuree, s'il n'est pas impossible qu'elle reussisse par la force, et si ce projet n'est pas la cause de tous les desastres qui vont tomber sur le Peuple ; je vous le demande seulement, cette vaste conspiration en faveur de la Communaute ne prouve-t-elle pas les immenses progres qu'a faits la Democratie depuis 1789?
Mais le Directoire ^crase les Democrates apres avoir comprime les Aristocrates, detruit la liberte de la presse, et fait executer nialgre leur pourvoi en cassation, ou plulot fait assassiner vingt Democrates condamnes par un conseil de guerre, dont I'arret est casse apres I'execution 1
Et cependant tout cela n'empfiche pas la Democratie de reprendre une vigueur nouvelle, peu de temps apres, dans le Peuple, dans les Electeurs et dans leurs Representants.
Et apres onze ans de revolution, la Democratie va triompher de nouveau complctement dans la Representation nationale, quund arrive le 18 brumaire an 8 (9 nov. 1799).
Et voyez la marche de la Democratie Europeennc et Americaino
dcimisn89a1800!
446 PROGRES DE LA DfeMOCRATlE.
Le sultan de Constantinople fait traduire en turc VEncyclopedie frangaise 1
Les esclaves negres de Saint -Domingue s'insurgent et reconquie rent leur qualite d'hommes et leurs droits, malheureusement a la lueur des incendies et par le massacre de leurs maltres, tandis que la Noblesse Suedoise assassine son Roi.
La brave Pologne s'insurge a la voix de Kosciusko, sans que la fortune reponde a son courage, mais en jetant contre sesoppresseurs un long cri qui retenlit en Europe.
LaBelgique etlalloliande rcfoivent commedes liberateurs les soldats franrais et redeviennent Republiques.
L'ltalie entiere, delivr6e pareillement par la Democratie frangaise guidee par Bonaparte, se couvre de Republiques : Ligurienne a Genes, Romaine a Rome (oii cinq Consuls remplacent le Pape, oil 1 4 Cardinaux benissent la Revolution, et ou I'Eveque d'Imola pr6che a ritalie les idees republicaines), Cisalpine a Milan, Parthenopeenne a Naples, tandis que la Democratie triomphe dans la Republique de Venise, et que la Suisse se democratise sous le titre de Republique Helvetique.
L'Irlande veut s'insurger; la flotte Anglaise se revolte a Spithead et a Portsmouth ; et la Democratie Americaine continue ses progres, tandis qu'une armee Frangaise, conduite par Bonaparte et accompagnee de savants, porte en figypte les idees republicaines et prepare I'affranchissement de cat antique berceau de la civilisation.
Dites-le done, adversaires de I'figalite, la Democratie ne deborde-t-elle paspartout avec la Republique Frangaise, quaaji^ au is brumaire, Bonaparte devient dictateur ?
Quel malheur pour I'Humanite que ce gloricux iJonaparte ne soit pas un Icar, pas meme un Washington !
Mais il se met a la tete de la Democratie bourgeoise et declare la guerre a la Democratie populaire, tout en flattanl le Peuple pour le tromper ; il accuse , calomnie , proscrit les Democrates et veut ecraser la Democratie; il remplace la Constitution Directoriale par une Constitution Consulaire dans laquelle on ne voit plus ni Declaration des droits de Phomnie, ni Souverainete du Peuple, ni figaUte; il detruit en realite le droit electoral, le droit d'association, la liberte de la presse, Teducation republicaine et la Classe des sciences mordesetpoitti^ues a rinstitut; il veut imposer silence meme a la pensee, a Videologie ; et peu apres il restaure la Monarchic en sa faveur.
retablit la Noblesse et les PrStres, se fait Empereur, Empereur par la grace deDieu, et reconstitue le Despotisme, tandis qu'au dehors jl detruit les Republiques et les remplace par des Royautes !
Jen'examine pas si ce 18 brumaire n'est pas le plus grand des crimes contre la Representation nationale , ni si la destruction de IViucafionrepublicaine et la proscription contre \es sciences morales ct politiques et contre Videologie ne sont pas des crimes contre VHuinanite : je deplore sans m'elonner que Napoleon soit, comme tant d'autres, un beau fruit gate par Tiniluence pestiferee d'une fatale organisation sociale qui ne soufflait que Tegoisme, Tambitionet la cupidite ; et je veuxconstater seulement le fait du retablissement du Despotisme et de I'Aristocratie.
Quelle reculade encore I
TA cependant, voyez si Napoleon ne semble pas 6tre lui-meme, nialgre lui , un instrument d'Egalite , tant est puissant I'ascendant dc la Revolution !
Entendez-le proclamer que les Frangais peuvent se passer de liberie, mais que leur passion dominante est I'egalite ! Yoyez le caresser la multitude et faire semblant de soumettre a son acceptation son Consulat et son Empire I Voyez-le oblige de s'entourer de roturiers, deDemocrates, de Revolulionnaires, de regicides, pour en faire des ambassadeurs, des ministres, dessenateurs, des deputes, des tribuns, des chevaliers de la Legion-d'Honneur, des marechaux de France, des princes grands-dignitaires de I'empire et grands-officiersdelacouronne,despre{ets,etc.! Voyez-le, roturier lui-meme, n'elre toujours pourlePeuple et poup- I'armee que le PETIT CAPORAL au petit chapeau et a la redingote grise, le fils et le Rcpresentant de la Revolution, de la Republique et de la Deniocratiel Voyez-le fusilier le ducd'Enghien comme un simple soldat, ct finir par etre destitue par le Senat comme un simple gardechampetre qui remplit mal ses fonclions 1
Voyez-le sourdement altaque par la societe secrete republicaine des Philadelphes dans sa propre armee , frappe par Videologie , abandonne par la Democratie plutot que vaincu par I'Elraager , depose par le Senat qui I'accuse d'avoir trahi la Revolution et la liberte, constater encore par sa chute la puissance des idees democratiques !
Etau dehors I s'il abat les Republiques enfantees par la Republique Frangaise, il donne aux memes Peuplesdes constitutions qui sonl un homria^e ix Ja souverainete populaire I S'il viole la souve-
i48 PROGRfiS DE LA DfiMOCRATIE.
rainete des nations et cette declaration solennellede la Convention, — pas de conqu^tes, — en projelant la conqufete du monde et la monarchic universelle pour lui , el en conquerant des royaumes ct des principautes pour ses freresetses generaux, c'est dumoins la Republique et la Democratie qu'il proclamerait , dit-il , en Angleterre ; ce sont des roluriers qu'il prend pour en faire des rois et des
{)rinces , le roturier Joseph en Espagne , le roturier Louis en IIolande, le roturier Jerome en Weslphalie, la roturiere Elisa en Toscane , le roturier Eugene en Italia, le roturier Murat a Naples, tandis que le roturier Bernadotte est elupar la Suede ; ilporte Ics lois fran^aises en Belgique, en Hollande, en Allemagne jusqu'u Hambourg, en Westphalie,en Baviere, en Pologne, en lllyrie, en ItaUe jusqu'a Rome, et en Espagne presque jusqu'a Madrid, affrancliissant partout les paysans et les serfs.
Ses innombrables victoires depuis son consulat, Marengo , Augterlilz, lena, Eylau, Friedland, Eckmiihl,Essling, Wagram, Smolensk, la Moskowa, etc., iorcent la Coalition a s'avouer vaincue, a so dissoudre, a reconnailre la Republique, TEmpire et la Revolution I Ah 1 que n csl-il Icar 1 que n'elablit-il partout la Republique et lu Dcniocralie 1 11 etabliraitmeme la Communaute s'il le voulaiti
11 sape du moins (quel sapeur en effetl ), il sape rAristocralie et la Feodalite du Nord en dissolvant la Confederation germanique el I'empire d' Allemagne ; en organisanl la confederation Suisse et la confederation du Rhin; en creanl les royaumes de Weslphalie, de Baviere, de Wurtemberg, de Saxe ; en relevant le grand-duche de Varsovie ; en declarant Dantzyck ville independante et libre ; en protegeanl les pelils Princes centre les Grands : il humilie toutes les VieiUes Royautes et toutes les Vieilles Aristocraties, meme le Pape , qu'il arr6le, depouille et amene prisonnier a Paris : il conduit dans presque toutes les capilales de TEurope la Democralic triomphante, porte la Marseillaise partout, mele ensemble tons les Peuples et toutes les Armees, et inocule la Revolution partout, soit qu'il aille visiter tons les Peuples en vainqueur, soit qu'il invite I'Europe a venir admirer la grandeur, I'eclat et la puissance de la France revolulionnaire et democrate 1
S'il usurpe I'Espagne et le Portugal, il y abolit du moins I'lnquisilion : s'il insulte lesEspagnols, I'outrage qu'il leur fait reveille un Peuple courageux, electrise a son tour la Democratic meridionale et la pousse a conquerir son independance , a donner aux Nations de uouveaux exemples des prodiges enfantes par le devouement a la Patrie, et a jeter a I'Europe uno nouvellc Goustitution democra*
PROGRfeS DE LA DfiMOCRATIE. 449
tique et presque Republicaine qui proclame de nouveau VEgalite des Peuples et des hommes, tandis que les Colonies Espagnoles d'Amerique , apprenant Tentree du conqucrant usurpateur en Espagne, se declarent toutes successivement independantes el se constituent en Republiques I
Et voyez quel autre prodige son despotisnie enfante au profit de rEgalite 1 Pour s'affranchir de sa domination, les Rois et les Arislocraties de I'Europe sont obliges de se faire propagandistes de liberte et predicateurs de Democratie ! lis sont forces de parler d'independance et de Patrie ; d'invoquer les droits des Peuples ; d'appeler a leur secours les Philosophes, les Professeurs et les Ecrivains, pour exciter Tenthousiasme populaire, et surtout pour enflammer la jeunesse ; d'organiser partout des socieles secretes ; et de promettre formellement des Constitutions garantes de la liberte et de I'Egalite I
Sa chute mSrne n'est pas inutile a la Democratie en amenant en France et a Paris toutes les armees de I'Europe qui , temoins des merveilles qu'a produites la Revolution frangaise , reportent jusqu'au fond de la Russie des germes de Revolution et d'Egalite 1
Ah oui , s'il a bien refroidi la France , Napoleon a bien echauffe I'Europe et le Monde 1
Et voyez , en outre , le mouvement imprime ailleurs par la Revolution !
La Servie, la Valachie et d'autres Provinces, s'insurgent centre le Sultan de Constantinople ; toute la Turquie s'insurge bientot contre les Turcs ; le Pacha d'figypte prepare aussi son independance ; et c'est I'Empereur de Russie qui souffle I'insurrection I
DeuK revolutions eclatent a Constantinople ; deux Sultans sont deposes ; et ce sont les Souverains d'Artgleterre, de Russie et de France qui soufllent tour a tour la Revoke I
L'Irlande s'insurge pour obtenir la liberte religieuse, 30,000 Irlandais perissent dans les combats ou les supplices ; mais I'insurrection a conquis sa liberte de catholicisme 1
Les negres de St-Domingue (ecoutez bien !), des esclaves affranchis proclament la Republique d' Haiti! et c'est I'Aristocralie Anglaise qui les appuie! et dans le meme temps, esclave de cettc Aristocratie , le Peuple de Londres s'ameute contre elle en faveur de Francis Burdett qu'elle fait arreter pour avoir demande la Reforme parlemeutaire 1
450 PROGRfeS DE LA DfiMOCRATlE.
En un mot , malgr6 le despotisme de Napoleon , la Democratic marche partout, quand 1814 voit la France envahie.
Mais voici la Coalition victorieuse par refibrt democratique des Peuples de rEurope ct surtout de la jeunesse allemande! Voici I'liivasion qui ramene la Reslauration et rEmigrationl Voici la Royaute reinstallee par les Royautes europeennes, et I'Aristocratie frangaise par TAristocratie feodale 1 Une Cliarte octroyee remplace les Constitutions; une Chambre des Pairs remplace le Senat; Tancienne Noblesse est relablie, et la nouvelle est conservee ; de nouveaux ordres sont crees; on ne voit que des Princes et des Dues, des Marquis et des Comtes , des Vicomtcs et des Barons , des Chevaliers anciens et nouveaux, des croix pretendues d'honneur, des croix et des rubans du lis; on entend la Contre-Revolution menacer de depouiller tous les anciens acquereurs de biens nationaux et de detruire tout ce qu'ont fait les 25 ans de Revolution 1
Et au dehors, la CoaUtion dctrurt tout ce qu'a fait la Revolution en Italic , en Espagne , en Suisse , en Belgique , en Hollande , en Allemagne ; operant ainsi une Restauralion Europeenne , refusant aux Peuples les Constitutions promises , annulant les Constitutions deja pratiquees et violant a la fois leurs promesses et les droits des nations , imitant et surpassant le despotisme et I'ambition de Napoleon, les Grandes Puissances s'emparent des Petils fitals qu'elles volent et se partagent : la Russie prend la Pologne; la Prusse prend la Saxe et emprisonne son Roi pour le forcer a abdiqucr; I'Autrichc
{)rend I'ltalie ; I'ancien Prince de la Hollande prend la Belgique ; 'Anglelerre, qui proteste, n'en prend pas moins les lies loniennes; Ferdinand supprime en Espagne la Constitution des Cortes et retablit rinquisition; lePape relablit les Jesuites; le Senat de Hambourg reprend aux Juifs le droit de citoyens ; et Louis XVlli remet la Frrnce sous la protection de la Sainte- Vierge I Quelle immense reculade encore 1
Cependant , n'ayez pas peur, et suivez-moi toujours.
La Democratic est si puissante et si redoutable, qu' Aristocratic et fimigration , Bourbons et Coalition sont forces de la menager , dc la caresser, et de capituler avec elle pour la tromper.
Ce n'est qu'en prodiguant les promesses, en criant Plus de guerre et plus d'impots vcxatoires, en promettant de reconnaitre la Souverainete nationale et d'accepter une constitution , que le Comte d'Artoiri et le due d'Angouleme osent franchir la frontiere 1 Ce n'est qu'apres avoir reconnu et garanti les droits du Peuplc et Tfigalite
PROGRES DE LA DfiMOCRATIE. 45i
devant la loi, que Louis XVIIl et la Coalition osent entrer a Parisl lis sont obliges de sc supposer rappeles par le People, avec la mission de delivrer la Liberto du Despotisme! Si, quand ilssont entres, ils violent perfidementleurs promesses et repoussentune Constitution, ils sont du moins forces dedonnerunc Cftarfe; etcetleCharte, consentie par la Coalition, proclame VEgalite devant la loi, principe hypocrite il est vrai, menteur, sterile, absurde , tant que la legislation appartiendra a I'Aristocratie maltresse dene mettre que rinegalite dans la loi, siirtout dans la loi electorale, mais principe fccond, tout-puissant, et renfermant en germe I'figalite de fortune et la Conimunaute des que la loi sera faite par la Democratic ! Et si la Charle retablit Tancienne Noblesse et conserve la nouvelle, elle est forcee de ne leur laisser qu'un vain titre sans aucun privilege! Si elle constitue plus solidement la Propriete en donnant a la fortune exclusivenient Telectorat et I'eligibilite (I'un aux proprietaires payant 300 fr. d'impot, I'aulre aux proprietaires payant 1 ,000 fr.), elle est forcee du moins de reconstituer le droit d'election directe qui, sous une atmosphere democratique, suffira, avec la liberie de lapresse retablie et lejury conserve, pour faire eclore TFgalitel Et si la Restauration place partout les Aristocrates, les tmigres et les contre-revolulionnaires, elle est reduite a admettre avec eux, dans son Ministere, dans sa Pairie, a sa Cour, a la tete de Tarmee, partoutjles FoucheellesTalleyrand, les regicides etlesDemocrates, jusqu'a un ancien tambour parmi ses Pairs , ses Marechaux de France et ses Ministres 1 Louis XVIII, en un mot, est contraint a SB faire Democrate aux yeux de I'Aristocratie, qui I'appelle Jacobin! Et quand enfln I'Aristocratie montre trop ses pretentions contrerevolutionnaires, la Democratie se reveille et balaie tout, a la voix de Napoleon debarquant de I'ile d'Elbe le i" mars 18151
Mais, qu'est alors Napoleon ! Est-ce I'Empereur ou le Consul ? Est-ce I'Empire ou la Republique qui se presente pour chasser la Restauration ?
Subissant a son tour I'influence de la Democratie, pour regagner son trone il est force d'appeler a lui la Democratie, le Peuple et TArmee, les Proletaires et les Soldats, et d'in voquer la Souverainete nationale, les droits populaires, les souvenirs des Champs de Mars et des Champs de Mai, et les decrets de la Constituante, de la Legislative et de la Convention, contre la Royaute, I'Aristocratie et I'Emigration ; il accuse les Rourbons de n'avoir rien oublie ni rien appris , et la Coalition d'avoir trahi tous les Peuples et viole tous leurs droits ; il lait rediger par son Conseil d'Etat le Ma-
452 PROGRfeS DE LA DfeMOCMTIE.
nifeste le plus revolutionnaire, le plus d^mocratique et le plus foudroyant conlre les Royautes et les Aristocraties ; il annonce la suppression de la nouvelle Noblesse, la convocation du Peuple pour qu'il fasse lui-meme sa Constitution; en un mot, comme la Coalition pour renverser Napoleon, Napoleon pour renverser la Coalition est force de se faire propagandiste et predicateur de Democratie et d'Egalite I
Et c'est la Democratie, confiante et seduite, enflammee de haine contre 1' Aristocratic, qui le porte en triomphe comme le champion du Peuple !
Comme la Democratie bouillonne alors 1
Ha 1 que n'est-il Icar ou Washington, il etablirait la Communaute sur la terre 1
Mais, 6 douleur, il trompe encore le Peuple 1 son Champ de Mai n'est qu'une parade; au lieu de recevoir une Constitution, il octroie un acte additionnel aux constitutions de VEmpire, qu'il soumet a un simulacre d'acceptation; etquoique infiniment plus democratique que ces jtretendues Constitutions consulaires et imperiales et que la Charte de la Restauration, la Democratie regarde cet actc octroye comme une deception, une trahison, une usurpation ; elle ne voit que I'Empereur et le despole au lieu du Democrate et du Revolutionnaire ; elle I'abandonne ou ne le soutient qu'a regret et a demi, tandis que la Coalition a beau jeu pour I'accuser personnellement d'ambitionet d'incorrigible despotismel... II tombe a Waterloo 1
Ha, s'il n'avait pas en effetle despotisme enracine dans I'^ime; s'il aimait sincerement le Peuple, sa Patrie et I'Humanilo ; si n'ecoutant que son devoir, la raison et son veritable interet, s'elcvant aussi haul qu'il paraltrait s'abaisser, il proclamait la Republique, offrait seulement son epee comme General ou Consul, se dcvouail a la Democratie et la langait a I'Europe en se meltant a sa tete ; la Democratie balaierait encore les Rois et les Aristocraties de I'Europe! Mais, domine par ses calomnies du 18 brumaire, il voit des Jacobins dans les Lafayette, les Dupont de I'Eure et tous les Representants, et discute d'abord s'il ne violera pas de nouveau la Representation nationale. Cependant , reculant devant un crime qui ne le sauverait probablement pas , il abdique et va expier a Sainte-Helene la temerile d'avoir voulu lutter conlre la Democratic 1
Voila done la Democratie Francaise, abandonnee, trahie, livree.
PROGRfeS DE LA DfeMOCRATlE. 453
d^sorganis^e, bloquee par toutes les armees, par tous les Rois et par toutes les Aristocraties de I'Europe , qui ne respirent que la vengeance et brulent du desir de partager la France 1 Voila , revenant a leur suite, la Restauration furieuse et brulant aussi de se venger sous la protection des baionnettes etrangeres I Voila la Democratie cernee comme une troupe de condamnes attendant le supplice entoures de rangs epais de satellites et de bourreaux ! Voila PAristocratie qui desarme, licencie, destitue, eniprisonne , fusille , guillotine , bannit , assassine , massacre , joue aux quilles avec des teles, et ne s'arrete que quand elle est fatiguee de frapper la Democratie.
Puis elle declare la Revolution de 1789 un crime, la condamnation de Louis XVI un parricide etla France entiere coupable (c'esta-dire democratique ; quel aveu I); elle la condamne tout entiere k -s'avouer criminelle et a faire amende honorable sur un monument aux m&nes du Roi martyr; elle appelle tous les soldats de la Republique et de I'Empire des brigands et tous les Frangais des Democrates et des Jacobins ; elle les condamne a rembourser pres de deux milliards a la Coalition pour les frais de la guerre depuis 1792, je ne sais combien de centaines de millions aux Emigres pour leur solde depuis la meme epoque, etun milliard pour les indemniser de leurs biens confisques, en attendant qu'on leur rende les biens eux-m6mes; elle aboiit le divorce; elle retablit les cours prevotales, les substitutions, le droit d'ainesse, les jesuites, les missionnaires, les freres ignorantins, et la peine du sacrilege ; elle etouffe la Democratie renaissante en Espagne ; et , toujours appuyee sur la Coalition, toujours prete a I'appeler a son secours, elle tient la Democratie Frangaise enchalnee , tandis que la Coalition enchaine toute la Democratie Europeenne I
Voltaire meme et Rousseau sont proscrits partoutl
Quelle reculade ! quelle inondation de glace I Ne dirait-on pas la Democratie morte ou gelee !
He bien 1 gardez-vous de desesperer, et suivez-moi toujours 1
Voyezles miracles de la Democratie ! voyez Louis XVIII et tous les Rois coalises , I'Aristocratie Frangaise et I'Aristocralie Europeenne, qui, dans toute leur puissance, n'osent pas revoquer la Charte, ni refuser une amnistie , ni laisser la Restauration seule avec la Democratie sans une garde aux Tuileries et 150,000 homines aux frontieres.
Et quand I'Aristocratie veut aller trop v i te, le prudent Louis XVIII est forc^ de rarr6ter, de dissoudre la Chambre , et d'accorder la
m PROGRfeS DE LA DfeMOCRATlE.
liberie de la prosse et quelques lois populaires, pour calmer I'imtation nationale !
Mais, quoique composes des riches a 300 fr. d'impots , c'est-adire des Aristocrales et des Democrates Bourgeois , Ics electeurs elisent tant de Democrates que la chambre des Deputes va se trouver en majorite democratique , quand I'Aristocratie cffrayee se hale de faire une nouvcUe loi electorate plus aristocratique encore et de dissoudre la chambre.
De son cote, la Democratic populaire proteste continuellement contre I'Aristocratie par des emeutes et des conspirations ; et Louvel frappe le Due de Berry en declarant que, d'apres lui, tous les emi?,res meritent la mort, et qu'il se devoue pour eleindre la race des Bourbons : la jcunesse s'organise en une vaste societe secrete (la charbonnerie) , dont quelques martyrs perissent courageusement au cri de Vive la Republique I et quoique I'opposition parle-, mentaire se trouve reduite a dix ou douze Deputes , elle declare avec raison qu'elie a derriere elle le Peuple tout entier 1
Les missionnaires, qui veulentattirer le Peuple dans les figlises, sont obliges de laire chanter leurs cantiques sur des airs revolulionnaires I
Quand Charles X veut favoriser I'Aristocratie sacerdotale , une grande partie de I'Aristocratie nobiliaire et la Democratic bourgeoise Tabandonnent 1
Et quand il ose porter la main sur la Charle , la Democratie populaire, qu'on croyait morte ou demissionnaire, le foudroie a coups de paves, pulverise la Restauration et TAristocratie pour revenir aux premiers jours de la Revolution, et jette le frere de Louis XVf h. la t6te de rAristocratic Europeenne !
Quel pas de geant ! quel horizon de feu sur la France 1
Et regardez la marche de I'Europe depuis 18151 Vous vous rappelez les promesses des Rois, les efforts et les esr perances des Peuples 1
He bien, c'est en vain que les Rois se parjurent; c'est en vain que la Coalition se coalise plus etroitement sous le faux nom de Sainte-Alliance centre les Revolutions , c'est-a-dire contre les Peuples et leur liberie ; c'est en vain qu'elie tient des congres a Vienne,a Carlsbath, a Laybach, aVerone pour etouffer la Democratic; c'est en vain que la Commission inquisitoriale de Francfort poursuit sans relache la Presse et les Societes secretes ; c'est en vain que r Autocrate, se plagant comme un Jupiter infaillible au dessus de tous les Pbilosophes, pretend foudroyer, par un ukase imperial, c«
PROGRf^.S DE L.\ DfiMOCRATIE. 455
qu'il appellc les doctrines insensees de la Philosophie moderne : voyez la tempete qui les emporte tous I
Tous les Peuples invoquent les proclamations et les promesscs desRois, et demandent des Constiluiions.
Plusieurs sont forces d'en donner (Saxe-Weimar, Wurtemberg); TAnglelerre en donne uue auxiles loniennes, constituees en Republique arislocralique.
Les Societes secretes se conservent et se mulliplicnt partout, en Italie, en Espagne , en France, en Belgique, en Allcniagne, en Prusse , en Pologne , en Russie et jusqu'en Turquie ; la Baronne de Crudner parcourt TAUemagne en y prechant la morale de Jesus- Christ , et par consequent I'Egalite et la Fraternite ; les eludiants reunis de tous cotes pour celebrer la fete seculaire de la Relorme protestante , brulent publiquement le traite de la Sainte-Alliance ; yieune Sand, designe par le sort pour se devouer a la libcrte, immole Kotsbue, agent secret des despotes et predicateur de despotisme , et I'immole au nom des Societes secretes ; une foule d'autres jeunes gens fanatises viennent assister a son supplire , et se precipitent sur I'echafaud pour tremper leurs mouchoirs dans le sang du martyr 1
Cast en vain que Ferdinand etouffe une premiere revolte et fait fusilier Lascis et Portier; c'est en vain qu'il prepare une expedition pour soumettre ses Colonies insurgees : I'Armee destinee a porter I'esclavage se retourne contra le tyran et le force a proclamer lui-meme la Constitution, la Liberie et I'Egalite! Encore un Roi PREDICATEUR de Democratic !
Le Portugal, Naples et le Piemont imitcnt I'Espagne , ct ce sont aussi leurs rois qui proclament la meme Constitution democralique.
La Belgique a ses omeutes ; la Hongrie murmure ; les paysans de Moravie se revoltent contre leurs Seigneurs ; la Norwege abolit sa Noblesse I
La Grece, oui la Grece, ressuscite et combat heroiquement ses antiques oppresseurs! Toute la Democralie d'Europe fait hautement des voeux pour le triomphe de la Mere des Republiques anciennes; lord Byron court lui porter sa fortune , son epee , une presse et sa plume, pour ecrire les nouveaux prodiges de I'esprit democratique; et I'opinion publique force les Rois a reconnattre la legitimite de la revolte! et c'est I'Autocrate Russe qui pousse a rinsurreclion! c'est I'Empereur d'Autriche qui permet a I'Arislocratie Grecque de la preparer a Vienne contre Constantinople ! Toujours des Rois ambiticux et cupides, instruments de la Providence, qui les emploie pour faire triompher la Democratie !
456 PROGRfeS DE LA DfeMOCRATIE.
L'fegypte suit bient6t Texemple de la Grece 1
La Turquie elle-meme entre dans la carriere de la R^forme, tandis qu'une conspiration republicaine, prcparee en Russie et en Pologne, vient etonner I'Europe et semer au Nord I'esprit d'affranchissement et de liberte, tout en nianquant de commencer, sur les debris du trone des Autocrates, le regne de la Democratic sur les frontieres des deux Continents I
Et rirlande est tellement agitec que rAristocratie Anglaise est forcee d'y suspendre les lois (Vhabeas corpus I).
Et en Angletcrre, I'emeute attaque le Prince-Regent lui-meme, et le force a suspendre encore la liberte individuelle, la presse et les associations ; Castlcreagli se coupe la gorge de desespoir d'avoir Irop accorde a la Sainte-Alliance; rAristocratie Britannique est forcoe de protester contre les principes de cette Sainte-Alliance, en faveur des sentiments de ^i6erfe et (.Vindependance; la Democratic Anglaise fait une immense conquete en arrachant V emancipation des catholiques et VEgalite religieuse; et Canning proclame Tirresistible puissance de la Democratic Europeenne, en menagant tous les Rois d'inscrire sur ses drapeaux ces mots magiques liberie civile et religieuse I
Et I'AnKTique I die donne au Monde presque Texemple d'un nouveau Washington dans la personnc de Bolivar ; die avance la victoire de la Democratic universelle, en ajoulaiit au nord onze Republiques nouvelles a ses anciennes Republiques, en reun)ssant les deux parties de Saint-Dominguc en une seulc republiquc reconnue par la France, en affranchissant le Perou, le Mexique, lo Bresil, le Chili, tout le Centre et le Midi transformes en immenses Republiques I
Et I'Afrique ! la Republiquc des N^gres americains affranchis fondec sur les cotes de Guinee, la Liberia, prepare, avec la Republiquc des Caffres, avec I'Egyptc et la colonic frangaise d'Alger, la regeneration et le triomphe dc la Democratic Africaine.
Et I'abolition de I'esclavage des noirs dans plusieurs etats de I'Amerique, I'abolition de la traite par tous les gouvernements, les societes philanthropiques organisees partout, preparent rabolitioa universelle de I'esclavage des noirs ct assurent I'abolition du quasi' esclavage des proletaires blancs, c'est-a-dire le triomphe de la Democratic sur la terre I
Voila la position dc la Democratie en juillet 1830 1 Voyez maintenant Ic nouveau tremblement de terre I
Yoyez cette Democratie revolutionnaire du U juillet 1789, da
PROGRES DE LA DfiMOCRATlE. 451
iO aoiit 1792 et de 1815, se lever comme un seul homme ; surpasser tous les prodiges de la Revolution ; imiter notre Icar et le surpasser meme, car les obstacles sont plus grands ; effacer toutes les revolutions passees *, renverser, apres trois jours de combat, le protege de la Sainte-Alliance ; braver tous les perils pour reconquerir ses droits et ceux de I'Humanite ; et joindre au plus sublime courage la plus sublime generosite 1
Voyez tous les Peuples applaudir, jusqu'au fond de I'Asie et de I'Amerique I
Voyez toutes les Aristocraties palir, tous les trones trembler , et toutes les Democraties, reveillees, electrisees, remplies d'enthousiasme, arborer les couleurs de la Democratie Frangaise, chanter sa Marseillaise, et I'attendre avec impatience pour mettre fin partout au regne de 1' Aristocratic 1
Oui, que la France ait alors un Icar, etlaTerre entifere devient une Democratie et une Communaute 1
Mais, 6 malheur, 6 desespoir I Ce n'est qu'un avortement, dont jeneme sens pas le courage devous fairele lamentable recit; car, quoique je ne sois qu'un Icarien, la cause de la France etant celle de I'Humanite et par consequent la notre , je pourrais vous dire comme finee racontant a Didon les malheurs de Troie, Infandum, Regina, jubes renovare dolorem ; en m'obligeant a vous retracer I'histoire de la Revolution de 1830, vous me rappelleriez d'inexprimables douleurs.
II n'est que trop douloureux deja de vous avouer que , apres le sacrifice de huit ou dix mille de ses enfants morts dans les trois journees du combat de la Liberie , le Peuple est encore esclave , puisque trente-trois millions de Frangais sont tonus d'obeir a des lois qui ne sont faites que par la moitie de 1 60 mille filecteurs ou de leurs Deputes : il n'est que trop douloureux d'ajouter qu'on invoque Vimpopularite comme principe de Gouvernement, et qu'on se vante d'avoir an^anti I'Egalite et la Democratie.
Et la Democratie parait en eft'et morte avec l'figalit6 ; quelle nouvelle et deplorable reculade I
Mais gardez-vous d'en croire les apparences! Non, non, la Democratie n'est pas morte ; non, non, la Revolution qui a chasse Charles X et sa race n'est pas perdue : toujours au contraire et sans cesse le Peuple reclame les consequences de cette Revolution et le prix de ses sacrifices; et tout, m6rae les rigueurs accumulees
458 PROGRfeS DE LA DfiMOCRATIE.
contre la D6mocratie, prouve et proclame sa vie, ses progrfes elsa formidable puissance.
Cette Democratie populaire ne triomphe pas, il est vrai ; mais ce n'est pas non plus rAristocralie qui triomphe; c'est la Bourgeoisie, c'est-a-dire la Democratie Bourgeoise.
Et souvent cette Democratie Bourgeoise ne Temporte que de quelques voix sur I'Opposition ou la Democratie populaire 1
Et I'Aristocratie ne peut obtenir d'elle I'heredite de la Pairie 1
Et si I'emeute et le spectre de 93 ne la poursuivaient pas, vousverriez comme elle reclamerait elle-m6me des institutions democraliques !
Et quand le temps, qui est une Puissance aussi, aura mis les fils en place des peres, vous verrez comme la France sera plus bardie pour demander I'figalit^ et la Democratie I
Et au dehors I
Quel ebranlement produit la nouvelle de la victoire du Peuple de juiilet! quel enthousiasme excitent son courage, son heroisme, sagenorosite! que d'applaudissements, quede bravos, que de sympathies, que de vceux dans toutes les Democraties de la Terre! C'est la Belgique qui rompt sa chaine; c'est I'Espagne qui secoue ses fers; c'est la Suisse qui du haut de ses montagnes fait retentir ses vieux chants Democratiques ; c'est la Pologne qui brise le joug Moscovite en bravant heroiquement I'Autriche et la Prusse ; c'est ritalie qui se leve et s'affranchit; c'est I'AUemagne qui arrache les Constitutions promises ; c'est la Hongrie qui s'agite ; c'est la Grece qui saute de joie ; c'est Constantinople qui fremit d'impatience a la vue de I'Aigle Russe ; c'est I'Egypte qui se regenere : c'est I'Amerique qui applaudit a la France , et qui invoque la Justice divine pour la Pologne en lui envoyant des armes ; c'est I'Angleterre surtout qui, plus Democrate et plus eclairee que jamais, signe des milliers d'adresses et envoie des commissaires pour venir feliciter la Democratie frangaise a I'Hotel-de-Ville, qui chasse Wellington et les Tories du minislere, etqui conquiert enfin sa /Je'/brme parlementaire, vainement reclamee depuis i 40 ans, dont Francis Burdett ne pouvait parler en \ 809 sans elre emprisonne, a peine esperee encore, la plus grande Revolution du Peuple Anglais et le Gibraltar de la Democratie Britannique 1
Entendez-vous aussi le Premier Ministre de cette Anglelerre, lord Grey, declarer, a la tribune anglaise, que le souffle de la Democratie Frangaise etait tellement irresistible, qu'a sa voix, si elle avait voulu parler, tous les Rois auraientobei ?
PROGRfeS DE LA DfeMOCRATIE. 459
Ah ! si la France avail alors un Canning inscrivant sur son drapeau Liberie universelle... ! Ou plutot si elle avail un Icar.... I
II est vrai qu'on sacrifie et qu'on etouffe les Peoples el les Revolutions ; laBelgique, qui veutetre Republique, estforcee d'accepter une Royaute ; TEspagne rentre sous le joug de Ferdinand, qui fait fusilier Torrijos et cinquante braves compagnons ; la genereuse Italie est enchainee plus cruellement, saignee, mutilee ; la Suisse esthumiliee, comprimeeetpresque envahie ; laPologne, I'heroTque et malheureuse Pologne...., onlui enleve ses guerriers pour les envoyerjusqu'en Amerique, ses enfants pour les disperser partout, ses filles pour leslivreraux soldats... 1 La Democratie Europeenne parait ecrasee, aneanlie !
Mais ce n'est heureusement qu'une apparence...
Honte et malediction a Voppresseur de la Pologne ! Vive Vindependance et la liberie Polonaise I sont les cris de I'Europe et du Monde, et ces cris menacent sans interruption I'Aristocratie...
Les Proscrits vont porter et prendre partout I'aiuour de I'independance et de la liberie, pour rapporler un jour dans leur Patrie plus d'experience etde lumieres....
L'Espagne et le Portugal prennent de nouveau les armes, quand personne ne s'y attend, pour reconquerir leur Constitution democratique et meme la Republique ; et c'est (voyez si la fatalite n'entralne pas les Rois pour en faire des instruments de Democratie !), c'est encore le desposte el le tyran Ferdinand qui rend a i'Espagne la liberie en preferant sa fille a son frere !
Et I'Amerique croil toujours en Democratie comme en puissance !
Et le Canada, iinitant TAmerique, la France et I'Angleterre, va bientot peut-6tre se constituer en Republique et donner un nouvel exemple a tons les Peuples conquis centre leurs oppresseurs, et a toutes les Democraties contre les Arislocraties qui les oppriment I
El I'Angleterre conserve sa Reforme parlementaire, qui lui donne 800,000 electeurs et bientot apresjusqu'a plus (Tun million: sa Democratie fait tant de progres qu'elle demande bientot le suffrage iiniversel et la suppression de la Pairie ou du moins de son heredite, suppression que personne n'aurait pu proposer quelques annees auparavanl sans courir le risque de Bolamj-Bay I
Et qui pent calculer les consequences de cette Reforme Anglaise, qui tot ou tard amenera la m6me Reforme en France : car ne faut-
il pas fitro fou, insens^, stupide, aveugle (aucune expression ne me paralt exageree), pour esperer que 33 millions de Frangais n'auront pas 200,000 electeurs, quand, a c6t6 d'eux, 24 millions d'Anglais en comptent plus d'un million et vont bientot probablement en compter 3 on 4 ? N'est-ce pas une absurdite de declarer I'ouvrier frangais moins eclaire que Touvrier anglais? N'est-ce pas le conible de I'impertinence, de I'insolence et de I'outrage, d'appeler les proletaires frangais des barbares, de ne reconnaitre des droits qu'aux hommes de loisir ou d'argent, de distinguer la France legale et la France mise hors la loi, et de pretendre que, sur 33 millions, la France a 32,800,000 incapables et indignes d'etre decteurs et d'elireun Deput6?
Oui, s'il est au monde un fait certain, c'est celui-ci : tot ou tard, d'un seul bond ou en plusieurs, la France aura sa Reforme electorale et le suffrage universel, sans lequel, quoi qu'on puisse dire, un Peuple est ESCLAVE.
He bien alors, qu'on I'appelle Monarchic ou Republique, ce sera en realite la Republique et la Democratic I
Gardez-vous done de croire que cette Revolution de juillet n'a rien produit 1 EUe a peu fait sans doute si Ton considere ce qu'elle pouvait faire avec un Icar ; mais elle n'en a pas moins fait faire un pas immense a la Democratic de France, d'Angleterre et d'Europe I
Oui, malgre tons les efforts de I'Aristocratie pour faire resistance au PROGRES, et malgre tous les echecs, la Democratie Europeenne finira par triompher, parce que c'est toujours avec une partie du Peuple que V Aristocratie asservit Vautre, et que, apres avoir ecrase celle-ci, la partie victorieuse est encore une ]3emocratie qui renouvelle le combat centre I'Aristocratie ; parce que le Peuple s'instruit par ses fautes et ses defaites : parce qu'il peut perdre cent batailles sans pouvoir perir jamais, tandis qu'une seule victoire peut lui donner un triomphe definitif ; parce que I'figalite est une idee que les balles et la Police ne peuvent atteindre et qui reste acquise a I'Humanite I
L'jfigalite triomphera parce qu'elle est la Justice et la Raison, parce que son triomphe est la loi de la Nature I
Tout a eu son temps et a passe sur la Terre, Tesclavage et les castes, I'Empire d'Alexandre et I'Empire Romain, le Paganisme et la Monarchic universelle des Papes, la feodalite et le vasselage, les torlures et les buchers, le droit de vie et de mort des maris sur leura femmcf. et des percs sur leurs eafaiits : pourquoi I'Ariitocralie
PROGRES DE LA Dl&MOCRATIE. 46 i
ct les privileges ne cederaient-ils pas aussi la place a la Democratie et a I'figalite?
Et voyez, n'est-ce pas I' Aristocratic qui se deshonore, qui se devore et qui s'aneantit elle-meme ? Ne sont-ce pas des Aristocrates, des Papes ou des Rois , qui, dans tous les pays et dans tous les temps, fletrissent, degradent, emprisonnent, assassinent ou tuent sur i'echafaud des Rois et des Reims ? Cette liste que je tiens a la main contient plus de 5,000 Rois ou Reines tues ou deposes par des Rois ou des Reines, ou par des Papes, ou par des Af istocrates, meme par leurs epoux, leurs fils ou leurs freres I
Voyez cette autre Liste de Papes fletris , bafoues, condamnes par des Rois et des Aristocrates, par des Conciles ou par d'autres Papes 1
Voyez le Pape Gregoire V faire crever les yeux au Pape Jean XVI, etle faire promener sur un dne, assis a reculons et tenant la queue de I'animal en guise de bride (en 998) !
Voyez le Pape Calixte II faire ameuer (1120) le Pape Bourdin assis o rebours sur un chameau I
Voyez I'Empereur d'AUemagne, Frederic II, excommunie par Gregoire IX (pour avoir fait publier un livre intitule les Trois Imposteurs, Moi'se, J.-C. et Mahomet), trailer le Pape d' Antechrist et de Prince des tenebres I
Voyez le Pape Nicolas V, emprisonne par un autre Pape (Jean XXII, fils d'un savetier), apres avoir ete force de confesser ses fautes sur un echafaud, la corde au cou!
Voyez cette autre liste de plus de 50,000 Aristocrates tues par les Rois, centre lesquels ils avaient organise d'ionombrables conspirations et d'innombrables revolles 1
Voyez surtout Louis XI les enfermer dans des cages de fer et repandre leur sang sur la t6te de leurs entants ; Henri VIII, en Angleterre, les envoyer comme a la boucherie; le roi de Suede, Christiern II, en faire massacrer 96 qu'il a invites a un festin, et le Pacha d'Egypte en faire egorger 500 qu'il a invites a une fete dans sonpalais (1811)1
Voyez aussi comme I'Aristocratie se discredite, s'avilit et seperd dans I'esprit des Peuples par ses propres fautes et ses exces I
Voyez Tintolerance, lacruaute, le luxe, rimmoralileet les crimes des Prelats et des Papes, surtout de i'infame Borgia !
462 PROGRfeS DE LA DEMOCRATIE.
Voyez les massacres de Charles IX ; le despotisme ei la cruelle bigolerie de Louis XIV ; la crapuleuse debauche de la R(^gence ; le scandaleux libertinage de Louis XV ; les trahisons du Roi de Pologne et de Louis XVI ; I'ambition et le despotisme de Napoleon; les perfidies des Rois de I'Europe combattant la Revolution fran^aise; leurs parjures envers leurs Peoples ; leur infernale alliance pour voler et partager les Nations; les perfidies et les trahisons de Louis XVIII et de Charles X ; les parjures et les trahisons de don Miguel, des Rois d'Espagne, de Naples et de Piemont; lesbarbaries de Nicolas ; la pucrilito d'Isabelle ; les caprices de Christine et de Dona Maria, lorsqu'il est si facile de se faire adorer quand on est Reine, jeune Reine etjolieReinel
Voyez I'Aristocratie d'aujourd'hui presque nulla en talents dans presque tous les pays I
Voyez, au contraire, la Democratic s'elever continucllcment par les hommes d'figlisc, par les hommes de loi, par les hommes de lettres, par les roturiers, parmi lesquels je ne vous cilerai que J.-C. (congu d'une pauvre lille avant son mariage avec un pauvre charpcntier), Mahomet (commis-marchand), Gregoire VII (fils d'un charpentier), Luther, Franklin, Washington, Napoleon, Bolivar, O'Connel 1 1 1
Et dites-moi si ce n'estpas la Providence ou le Destin qui semble avoir decide que I'Egalite ou la Democratie se developperait et grandirait comme la graine qui doitproduire le plus excellent Iruit, comme le foetus qui doit devenir un Hercule?
Dites-moi si les hommes dont la temerile fait le plus d'efforts pour arreler la Democratie et les evenements qui lui barrent lo passage ne ressemblent pas a la digue qui n'arrete qu'un jour le torrent et qui rend ensuile sa course plus rapide ?
Dites-moi si I'Aristocratie n'est pas une machine us6e qui se disloque et tombe en poussiere ?
Dites-moi s'il n'est pas vrai, comme le disait, je crois, Royer- Collard, que « la Democratie coule a pleinsbords..., que la Democratie deborde! » ... » et, comme le disait Cousin, que « I'en- » treprise (Tarrdter la civilisation et d'eteindre la Pliilosophie est » une gageure contre Dieu lui-m<Sme, que tout I'esprit du monde » ne saurait gagner ? »
Dites-moi si Chateaubriand, qui met ses hommages aux pieds
de la Republique, Reine de Tavenir, n'avait pas raison de dire que « ceux qui veulent arrSter un siecle s'exposent a etre prii et » broxjes entre le siecle arr^te et le siecle qui vient se heurter • centre lui? «
Dites-moi si de Tocqueville n'a pas raison de s'ecrier :
« Oil allons-nous?... Voyez la grande Revolution sockile et democralique, qui depiiis 700 ans lait des progres continuels dans tout lEfflpire Chretien et surlout en France, et qui nous conduit, tr;-e*is/i6ie clprovidenliclle, a IEga- LiTE ! Serait-ii sage de croiie q-'on pourra I'arreter ou la suspenilie? Penset-on qu'apres avoir detruit la leodalite et vaincu les Rois, la Democratie reculera devant les bourgeois el les riches? Non, il semble que la Democratie et I'Egalite progressent par la volonle dii souverain mailre; tenter de les arreter, ce serait lutter contre Dieu lui-meme; et il ne reste aux Nations qu'a s'accommoder a ce uouvel etat social que leur impose la Providence! »
De Lamartine n'a-t-il pas raison de dire, dans son Voyage en Orient :
« Ces revolutions , ces sccousses, ces chutes d'Empires, ces mouvements repetes et giganlesques de tous ces membrcs de la vieille Europe; ces rclentissements en Amerique et en Asie; cette impulsion irreflcchie et irresistible qui imprime, en depit des volontes individuclles, tant d agitation et d'ensembleaux forces collectives; tout cela n'est pas un effel sans cause; tout cela a un se?is, un sens profond et caclie, mais un sens evident pour I'ceil du philosoplie: Cesens, c'est une idde commime , une conviction, une loi sociale» une verile qui , entree involontairement dans tous les esprits , et meme a leur insu dans Tesprit des masses, travaille a se produire dans les fails avec la forcr d'une voile divine , c'est-a dire avec une force invincible. Cette loi c'est la RAISON GENERALE : la parole est son organe; la prtsse est son apotre ; clle se repand sur le monde avec rinfaillibilite et I'intensite d'une religion nouvelle ; elle veut refaire a son image les religions, les civilisations et les sudetes, et refonder celles-ci sur I'egalite et la fraternite.... d
La fameuse ladij Esther Stanhope (niece du fameux Pitt, retiree sur le mont Liban), n'avait-elle pas raison de dire au vicomte de Marcellus, et celui-ci n'avait-il pas raison de repeter ;
0 Qu'irais-ic voir en Europe? des Nalions dignes de leurs chalnes et des Rois indignes de regner? Avant pen, voire vieux Continent sera ebranle jusqu'a sa base. Tout y est xise : les Rois n'ont plus de races ; ils tombent emportcs par lamort ou par leurs f'aules et sesuccedent en degenerant; I'Aristocratie , bientot effucee du monde, y donnera sa place a une Bourgeoisie mesquine et cphemere , sans germe ni vigueur ; le Peuple seul, mais ce Peuple quilaboure, garde encore un caractere et quelques vertus. Tremblez, s'il connait jamais sa force ! »
L'ancien Prefet Billiald n'a-t-il pas raison de s'ecrier :
ti Ne voycz-vous pas les vicilles Monarcliies qui s'ecroulenl? De toules parts
464 PROGRfeS DE LA DfiMOCRATlE.
on n'entend que des cris r^piiblicalns I La /?^pu&{iV;u€ est dans tous les esprltd Bientot elle reparaitra puissante et radieuse ! »
Et GuizoT lui-mgme, ne I'entendez-vous pas faire cet aveu :
« TbMs, soil avec plaisir soil avec chagrin, sont d'accopd pour reconnaltre que la Societe actuelle est dimocralique et que le systeme democraliqiie Temporte definitivemeiit.... i'ancien regime est tombe sous les coups de la Deniocratie. Ciiute terrible, mais dont I'heure elail marquee dam les dicrels de J>ieu! »
Et La Mennais, I'entendez-vous s'ecrier de sa voix de prophfete :
« Tenez-vous prels tear les temps approchent Les Rois hurleront sui
leurs trones ; its clicrclieront i retcnir avec les deux mains leurs couronnes emporlees par le vent , et Us seront balayes avec elles ! »
Et Napoleon, ne rentendez-vous pas predire, en face de son tombeau, que, bientot, peut-6tre, V Europe sera Mpublique ?
Vous le voyez done, adversaires de la Communaut^, les temps de r^GALiTE et de la Democratie sont arrives !
Et demain, vous verrez si ce n'est pas aussi le temps de Vln~ dustrie, de la Production et de VAbondance I
EtTenthousiasme de I'Assemblee m'empecha de remarquer I'embarras d' Antonio et de ses compagnons.