J.-J. ROUSSEAU
Vous le voyez done, Montesquieu n'est I'ennemi ni de Tfegalite, ni du suffrage universel, ni des lois agraires, ni meme de la suppression de la monnaie et de la Communaute de biens !
ficoutez maintenant Rousseau, I'auteur de cet immorlel Contrat Social pour lequel I'admiration des siecles ira toujours croissant I ficoutez !
« Les homines sont egaux en droits... La Nature a remlu tous les biens communs... Cliacun a pii s'emparei- du terrain libre qui lui etait necessuire et qu'il voulait cullivcr lui-meme : toute autre occupation est une usurpation... Avant laSociete, cliacun n'avait qu'une possession; en entrant en Societe, chaque associe met lout en commun , sa personne et ses biens : tous les biens appartiennent a la Societe , qui en jouil ou qui les partage egalementou inegalement; dans le cas de partage , la part de cliacun devient sa propriete. Dans tous les cas, la Societe est toujours seulepropnelaire de tous les biens. »
ficoutez encore !
« VEgalitc sociale est plus parfaite que Vigalili naturellc; car dans la Societe tous les liommes doivent etre egaux par convention, quoique inegaux en force et en genie... Sous les mauvais gouvcrnements , cetle Egalite n'est qu'illusoire; elle ne sertqu'a maintenir le pauvre dans la misere et le riche dans son usurpation. Dans le fait , les lois sont toujours utiles a ceux qui possedent, et nuisibles d ceux quin'ont rien; d'ou il suit que I'etat social n'est avantageux aux liommes qu'autant qu'ils ont tous quelque chose et qu'aucun deux n'a rien de trop.
» Voulez-vous donner a I'Etat de la consistance, rapprocbez les degres extremes autant qu'il est possible; ne souffrcz ni les gens opulents ni les gueux: ces deux etats, naturellement inseparables, sont egalement /"MJies^es a laSociete ; de run sortent les tjrans, de I'autre les soutiens de la tyrannic. »
licoutez, ecoutez encore Rousseau dans son Economie Politique I
0 Voulons-nous que le Peuple soit vertueux? Commengons par lui faire aimer sa Patrie .. Mais comment I'aimera-til , si elle n'est rien de plus pour lui que pour des etrangtrs? Qu'elle protege le pawt^re contre laiyranniedtt Hche! Le plus grand m\l est di la fait, quand on a des pauvres a defendrc et des riches a contenir... C'est done une des [)lus importantes affaires du Gouvernemcnt de prevenir Vextreme inegalite des richesses, non en enlevant les tresors a leurs possrsseurs , mais en otant a tous les muyens d'en accumuler, non en balissant des hopitaux pour les pauvres, mais en garantissant les citoyensdc devenir pauvies... 11 faut que I'impot ne porte que sur le super flu , et qu'il soit non-seulement proportionnel, mais progressif... Et c'est surtout par VMucation qu'il faut former des liommes et des citoyens, par I'educatioa 'publiquSf egale et commune. »
ficoutez, ecoutez encore Rousseau I
a Avant que ces mots affreux de tien et de mien fussent inventes; avanl qu'il y eul cie celte espece d'/tcwiwe* cruels et brutaux qu'on appelle maitrea.
490 PHIUOSOPHES.
et cette autre espece d'hommes fripons, menteurs, qu'on appelle esclaves; avant qu'il y eflt des hommes assez abominabi bs pour oser avoir du supcrflu pendant que d'autres liommes meurent de faim; avant qu'une depcndance mutuelleles eut tous forces i devenir lourbes, jaloux et traitres... je voudrais bien que I'on m'expliquat en quoi pouvaienl consister leurs vices, leurs crimes... »
Du reste , par Republique Rousseau entend tout Gouvernement meme monarchique guide par la volonte generale.
ficoutez Helvetius dans son livre de VHomme et de son Educalion :
« Tous les hommes commnnemenl bien organises naissent avec une intelligence a peu presegole; ce sont les lois, I'education et les circonstances qui creent de la dift'orence entreeux...
» ... Linieret parlirulier bien entendu se confond avec Xinleret public...
» ... Le vice et la verlu consistent uniquement dans ce qui est conlraire oil conforme au bien public...
» Chaque citoyen est -il proprietaire dans un Etat, il s'y fait peu de vols... Le grand nombre, au contraire , est-il sans proprietes, le vol devient le voeu general.
» Quel remede ^ celte maladie? Le seul que je sache serait de multipliep le nombre des proprietaires et de refaire un nouveau partage des terres... Mais ce partage est toujours difficile dans lexcculion.
» Lorsqu'on compte dans la meme nation des riches , des indigents, despropriSlaires, des nigonants, etc. , il n'est pas possilile que les interets de cos divers ordres soient toujours les memes... Rien de plus conlraire a I'interet national qu'un trop grand nombre de prolefaires , parce qu'ils sont toujours a la discretion des commerQants ou de rAristocratie.
» Pour remedier au mal , il laudrait changer insensiblement les lois et I'administration,et notamment supprimer la monrmie, qui lacilite linegalil6 do fortunes.
» Mais pent -on, sans la monnaie, jouir de certaines commodites de la vie? — 0 riches et puissants! qui faites cette question , ignorez-vous que les pays A'argenl et de luxe sont ceux oii les Peuples sont le plus miserables? Uniquement occupes de satisfaire vos fantaisies , vous prenez-vous pour la ^aliorl entiere ? E les - vous seuls dans la Nature ? Y vivez-vous sans freres ?. . . Hommes sanspudeur, sans humanile et sans verlus, qui concentrez en vous seuls toutes vos aftections, sacliez que Sparte etait sans luxe, sans monnaie d'argent, et que Sparte etait heureiise '. Sachez que, de tous les Grecs , suivant Xenophon, les Spartiatesetaicnl ks plus heureux!
n Dans les pays a monnaie , I'argent est souvent la recompense du vice et du crime... Les richessesy sont souvent accumulees sur des hommes accust's de bas' sesse, Aintrigues, d'esptanage, etc. Voilapourquoi les recompenses pecuniaires, presque toujours accordces au vice, y produisent tant de vicicux , et pourquoi I'argent a toujours ele regarde comme une source de corruption.
» Dans un pays ou I'argent n'a pas cours , il est facile d'encourager les talents et les vertus et den bannir les vices.
» L'aniour des richcsses ne s'otend point k toutes les classes de citoyens sans inspirer a la partie gouvernante le desir du vol et des exactions. Des iors, la construction d'unport, un armcment, 1 autorisalion pour une compagnie <le commerce, une guerre entreprise, dit-on, pour Ihonueur de la Nation, tout
HELVETIUS. 4ft1
♦st prelexle pour la pimer. Alors lotis les wees, enfants de la cupidite, s'introduisent a la fois dans iin Empire, en infectent successivcment tousles membrei et le precipitent enfin a sa ruinc.
» Pourqiioi les Empires ne sont-ils peiiples que din/ormnes?— Le maiheur pj'esgwe UNIVERSE!, des liommes et des Peuples depend de I'imperfcction de leiirs lois et du partage trop iNEGALdes richesses. II n'esl, dans la pliipart des royaiimes, que deux classes de citoyens, Tune qui manque du necessaire, I'autre qui regorge de superflu : la premiere ne pent pourvoir a ses besoins que par un travail excessif , qui est un mal physique pour tous et un supplice pourquelques-uns; la seconde vit dans Tabondance , mais dans les angoisses de Vennui.
» Que faire pour ramener le bonheur? Diminuer la richesse des uns , augmenter celle des autres, procurer a cliacun quelque propneie , metlrc le pauvre dans un etat A'aisance qui ne lui rende necessaire qu'un travail de 7 ou 8 lieures, donner a tous Teducation.
» Mais dans quel Gouvernement de I'Europe etablir maintenant (en 1770) cette mains inegale repartition des richesses nationales? On n'en aper^oit pas sans doute la possibilite procftaine... Cependant Valieratiun qui sefait iournellement dans la Constitution de tous les Empires prouve qu'au moins celle possibilile n'est point une chimere platonicienne ! (et que dirait-il done en 1836?).., Dans un temps plus ou moins long, il faut, disent les Sages, que toutes lespossibilites se realisent : pourquoi desesperer du bonlieurfutur de IHumanite?... Ce sera le resuUat d'une meilleure legislation. »
Et il propose d'etablir la Repubuque en France, de la diviser en trente petites Republiques confederees , elisant chacune qualre Deputes pour composer un Conseil superieur de cent vingt membres, et de la fonder sur une excellente education , basee elle-meme sur la morale et le devouement au bien public 1
a Mais un mauvais Gouvernement, dit-il, ne pect pas vocloir une bonne iducaiion pour le Peuple, ni la verite, ni les Be formes.
» Cepi ndantle Prince doit la verite au Peuple, il doit en favoriser la manifestation psrceniiWle est necessa'ireau bonheurfutur del' Humuniii... Genet la presse c'est insulter une iNation : lui defendre la lecture de certains livrcs, c'est la declarer esclave ou imbecile.
» La verite est ton jours utile au Public et meme aux Princes; elle n'est Funeste qu'a celui qui la dit.
B Mais chacun doit-il la verite aux hommes? Si la verite devient un objet de scandale, dit saint Auguslin, que le scandale naisse et que la verite soit dite! On n'est pas defenseur de la verite, dit saint Ambroise, si , du moment qu'on la volt, on ne la dit pas sans honte et sans crainte. Je dis cnmme eux et i'ajoute que la verite, quelque temps eclipsee parl'erreur, en perce tot ou tard 1« nuage. »
Et quel est cet Helvetius , qui veut la Republique , la liberie de la presse , la verite, les Reformes, I'education, une moins inegale distribution des richesses , quelques proprietes pour chacun, I'aisance et le bonheur pour tous! — C'est un noble , un fermiergencral , un homme opulent , dont le premier ouvrage , V Esprit, €st admire de I'Europe entiere, et qui s attire la disgrace de la Cour
et la colere des Pr^tres pr^ts a le faire condamner a 6tre brikle I C'est un homme qui s'enferme dans la solitude pour ecrire son second ouvrage , et quine veutle faire parattre qu'apres sa morl» comme son testament a rHumanite 1
«Vamourdes homines et de la verile, dit-il , m'a fait composer cet ouvrage... Cette cnniposition paraitra hardie a des hommes timides... 11 est, dans chaqiie Nation, des moments oil le mot prudent est synonyme Aevil, et oil Ton ne cite comme sagement pense que Touvrage servilemvnt ecrit.
» Ma Pairie a rem < nfin le ioug du desputisine : elle ne jiroduira done plus d'ccrivaius celcljres, carle propre da despotisme est d'etoulTer la pensee et la vertii... La France avilie est aujourd luii le mepris de I'Eiirope : nulle crisesalulaire ne lui rendra sa libeite : c'est par la corruption qu'elle perira; et c'est du Nord que viendia le bonheur de I'Humanite.
» Mais si, le premier, j'ai prouve la possibilite d'une egale repartition de bonheur entre tous les citoyens, et geometriquement demonlre cette importante verite, JE suis beukeux, je puis me regarder comme le bienfaiteur des hommes. »
Mais vous savez qu'il se forme alors une ficoLE de philosophie, une SECTE de philosophes qui , comme les Pythagoriciens autrefois, s'atlachent specialement a la politique ; qui la reduisent en science, sous le titre d^ Economic politique ; qui prennent le titre d'jE'conoinistes ; qui choisissent le medecin Qucsnay pour maitre , et Mircvbeau pere pour sous-maitre ; qui pubiient leur doctrine dans I'ouvrage intitule VOrdre naturel et essentiel des Societes politiques, et qui la soutiennent dans un journal appele les Ephemerides du Citoyen.
lis veulcntla Propriete foncierc, la liberie en tout; et comme consequence, Vinegalite de fortune ct depouvoir. Mais ils veulent aussi la Fraternite des Peuplcs et des liommes; — le bonlieur comnuin; — la surete;— rcducation du Pruple; — la perfection de ragriculture et Ue I'industric; — les gramls capitalistes; — la production, Fabondance, la richesse, le luxe; — la libcrte du commerce, de Findustrie et de la concurrence, sans patenle et sans cntrave d'aucune espece, avcc cet adage : Laisscz faire, luissez passer ;—i\n seul impot, Yimpot f<mder; — VamouT,\3i bienlaisance et Fassistance entre les citoyens; — le bonheur general comme base du boniieur individuel; la mouarclne liereditaire constitutionnelle et legale, n'agissant que dans Finleret public.
Et c'est pour obtcnir tous ces lieureux rcsuUats qu'ils veulent la Propriiti et Vinegalite, les grandes ftrtunes et les grands capita ux , comme si ceux-ci n'entrainaient pas necessairement des resultats tout contraires, et comnrie si les resultats qu'ils demandent n'etaient pas aussi difficiles a obtenir que I'Egalite sociale et la Coumiunaute !
Toute la doctrine des ^conomistes me paralt done une monstrueuse inconsequence , et vous allez sans doute le penser comme moi ; car 6coutez-les 1
MIRABEAU PfeRE , SMITH. 493
ficoutez le marquis de Mirabeau, Vami des honimes I
« L'liomme pst sociable et cupide. Sa sociabilite , qui le porte i la Societe enlante loiites les vcrtus, tandis que sa cupiditc, qui le porte a s'apprnprier tons les (Jims, tend a dissoudi-e la societe et produit tous les vices; d'oii resulte que le premier et le plus important des soins du Gouvernement doit clre de dn-iger les mceurs vers la iociabilile et de les detourner de la cupidite De loiis les Peuplcs, dans tousles temps, nuls n'onttccu plusfrugalement, n'ont ete plus attaches a leur fagon d'etre et ue se sont esiimes plus riches que ceux qui ont vecu le plus en commui\.»
ficoutez TuRGOT, dans sa Fondation et distribution des Richesses I
« C'est par le travail de ceux qui les premiers ont labo}ire les champs et les ont cnelus pour s'en assurer la rccolte, que toutes les terres ont cesse d'etre communes a lous et que les pruprietes ioncieres se sont etablies. l^lusieurs causes etablirent naturellcment dc Vinegalite entre ces proprietcs... Ciiacun cependantcultivaitpoursoi,etpersonne n'aurait voulu cuUiver pourun autre . Mais des liommes viulenls out alors imagine d'en reduire d'antres en esclavage et de les forcer a cultiver pour eux : cet esclavage est une violation de tons les droits de riiumanite,une coutume abominable quoique universelle. un horrible brigandage. »
Et voila cependant la principale source de la Propri6t6 et de rinegalite I
ficoutez le c61ebre anglais SMiTH,dans ses Richesses des Nations I
« Les grands proprietaires furent d'abord tres hospitaliers et nourrissaicnt beaucoup de monde; mais le commerce et les manufactures leur fourniient les moyens d'accaparer ; tout pour soi et rien pour aulrui semble avoir ete partout et toujours la vile maxime des maitres du Genre hwnain.a
II reconnalt que les hommes naissent avee une intelligence a peu pres egale ; que les petits proprietaires cultivent mieux ; qu'il est de I'interet d'unbon Gouvernement de donner de Veducation au Peuple ; et que I'impot ne doit porter ni sur le salaire du travail ni sur les objets de necessite.
Je ne vous cite pas une foule d'autres Economistes, qui tous admettent I'lnegalite de fortune en demandant des resultats qu'elle rend impossibles.
Mais ecoutez Mably qui leur propose ses doutes sur leur ordre
naturel et essentiel des socieles politiques, et qui leur repond :
« Les Proprietcs foncieres et Vinegalite des conditions sont-elles conformes ou contraires a I'ordre de la nature? Que je crains que votre ordre naturel ne soit cunlre nature! Des que je voia la Projprielefunciere etabiie, je vols des for-
m PHILOSOPHES.
tunes in^galcs;et, de cesfortunes disproportionn^es,nedoit-il pas resuUer des interOts difforcnts et opposes , tons Ics vices dc la richesse et tous les vices de la pauvrete, rabriitissement des csprits, la corruption des moeurs, tous ces prejuges et toutes ces passions qui etoufferont necessairement I'evidence? Ouvrez toutes les histoires, vou^ verrez que tous les Peuples ont etc tourmentes par cette Inegalile de furlune. Des citoyens , fiers de leurs ricliesses , ont Uedaigne de regarder comme leurs egaux des hommes condamnes au travail pour vivre : SMr-le-champ , vous voyez naitre des Gouverncments injustes et tyranniques, dcslois partiales et oppressives, et, pour tout dire en un mot, cette foule de calamites sous lesquellos les Peuples gemissent.
»... Voilale tableau que presente I'histoire de toutes les Nations ! et je vous defie de remonter jusqu'a la source de tout ce desordre et de ne pas la trouver dans la Propriele foncidre!
» Je ne puis abandonner Vagreable idee de la Cotmnunauti de buns, appliquee k Lacedemone pendant 600 ans et au Paraguay : peut-on douter que, dans une societe ou I'avarice, la vanite et I'ambition seraient inconnues, le dernier des citoyens ne i'lit plus heureux que ne le sont aujourd'liui nos proprietaires les plus riches?
«... Etabi.issez la CommunaiM de biens , et rien n'estensuite plus aise que d'etablir VEgaliic des fortunes et des conditions, et d'affermir, sur cette double Egalite , le bonheur des hommes. »
ficoutez encore ce Mably, cet ahhe que ses talents et la faveur d'un parent Cardinal et Minislre destinaient aux honneurs et a la fortune, mais qui leur prefera la pauvrete, la retraite, la verlu, I'etude et la philosophie 1 ficoutez-le dans ses Principes de la Legislation I
« Les lois qui excitent a I'acquisition des richesses , au commerce, au luxe, Ala cupidite, a I'ambition, detruisent la bienveillance vmtuelle qui produit le bonheur et la paix de la Societe.. Le super flu des uns enlante la misere des autres... Et les lois qui tolerent quelques immenses fortunes sont la cause de tous les muux dont Ihistoire off re le tableau.
» C'esta l'Egalite que la INature attache le bonheur et la conservation de toutes les qualites sociales, et c'est elle que le legislateur doit maintenir dans les forlunes et les conditions des citoyens. L'inegalite de fortune produit t'avarice ou la cupidite , la bassesse etla durete; Tinegalite de condition produit I'orgueil et la vanite, I'ambition et I'usurpation ; et cette double incgalite produit le despotisme, la tyrannic, les dissensions, la guerre civile et les revolutions.
» Qui peut nier que , en sortant des mains de la Nature, nous ne nous soyons Irouves dans la plus parfaile Eyulile? N'a-t-elle pas donne a tous les hommes les memes organes, les memes besoins, la meme raison ? Les biens qu'elle avail repandus sur la terre ne leur appartenaient-ils pas en commun? Avait-elle fait des riches et des pauvres? »
ficoutez, ecoutez encore !
« L'histoire de Sparte prouve que nous ne pouvons trouver le bonheur que dans la,CoMMCN.\.i)TE des biens , et qu'il faut considerer la propriety comme la premiere cause de l'inegalite des fortunes et des conditions et par consequent de tous nos maux...
» Quand les hommes senlirent la necessite de cultiver la terre , leur preloiere idee ne fut pas de faire un partage et d'etablir un droit de propriety; 'A
MABLY, TUUGOT. 495
est plus probable qu'ils travuilUrent mi commiin el ricoUerenl en commim, comme ils voyageaient, cliassaient ct combatlaicnt en conimun. La Naliire avail loul prepare pour nous conduire a la CommunaiM de biens et nous empfecher de tomber dans Vabime oil retablissemenl de la Propriele nous a jeles.
» Quand meme , dans la Communaute de bkns , les recolles auraient ele moins abondantes et la population moins nombreuse, no vaudrait-il pas mieux pourle Genre liumain avoir plus de uerius et moins de fruits, el ne compter sur toute la Terre qu'un million d'hommes heureux plulot que d innombrables troupeaux d'csclaves qui vegetent dans labrutissement et la misere?... Mais, avecla Communaute, la Terre seraitaussicM^auee etpeMpieequ'eUepeutl'etre, parce que c'est le bonheur qui fait la population.
i> La Propriete nous partage en deux classes, en riches et en pauvres; en riches qui prefeient leur fortune a la defense de I'Elat, en pauvres qui ne peuvent aimer une Patrie qui ne leur donne que la misere. Dans la Communuule, au contraire, chacun aime et defend la Patrie, parce que chacun recoil d'elle la vie et le bonheur.
» Mais I'Egalile de fortune et de condilion n'est-elle pas unc chimere impossible a realiser? — La vanili des Arislocrates et Vavatice des riches sont des obstacles insurmontables (mais il ne trouve pas d'obstacie dans la nature des clioses).
I) llseraitplus facile d'etablir la Communaute parmi les saJtua^es.
B Quoiqu'ou ne puisse pas esperer la conversion generate de I'Europe, les bizarreries de la fortune rendenl tout possible. Peut-etre verra-t-on ctablir dans quelque canton cette Communaute qu'on n'ose plus esperer... Si G. Penn etait alle en Amerique 20 ans plus tot, quand le zele des Quakers etait encore dans toute sa ferveur, il en aurait entraine un bien plus grand nombre el aiirait etabli la Communaute dans la vaste Pensylvanie. Ce qui pouvait arriver peul arriver encore.
» A la naissance des elioses, toute loi etait vicieuse, qui, se reiadiant sur la Communaute de biens, tendait de la maniere la plus indirccte a favoriser I'etablissement de la Propriete : mais auiourd'hui,au contraire, toute loi sera $age qui tendra a oter ^ nos passions tout moyen de blesser la Propriete. En un mot , les lois doivent deraciner lambilion des Arislocrates et Vavaiice des riches.
I) Pour y parvenir, il faut amortir sans cesse I'amour pour I'argenl ; reprimer le luxe et les arts inutiles; faire des lois so7nptuaires; Mr e aussi des lois agraires qui restreignent les successions , les dots , les testaments , les substitutions, qui empechent I'agglomeration et favorisent le parcellement; en un mot il faut etablir la Riipublique sans aucun pouvoir hereditalre, ni meme a vie, avecl'eligibiliteet I'electoralpour tousles dtoyens, qm sont esdaues quand ils ne sonl pas elccleurs; avec une Education publique, generale et commune, et I'enseignement du droit nalurel ou de VEgalil&.n
Et ce n'est pas la celebrite que recherche le vertueux abbe en publiant ces pensees ; car c'est a Tetranger qu'il les fait unprimer et publier, pour qu'elles soient utiles a I'Humanite.
Et sa reputation de sagesse , fondee sur une foule d'ecrits , est telle , que la Pologne , Berne , Geneve , la Corse et TAmerique lui demandent ses avis pour reformer leurs Constitutions !
Revenons a Turcot, Baron , Ministre de Louis XVI pendant la
premiere annee de son regne , qui veut reformer les abus , qui fait une foule de reformes , qui veut faire etablir une nouvcUe langue, et qui , pour assurer la liberie de la presse , travaille lui-m6me a I'invenlion d'une presse a domicile.
Sincerement et passionnement ami du Peuple , il s'occupe sans cesse d'ameliorer son sort et d'assurer son bonheur : en 20 mois , il supprime les privileges et les monopoles en indemnisant les possesseurs ; il supprime 23 impots qui pesaient sur le Peuple, notamment la corvee, et projette d'en supprimer beaucoup d'autres, notamment la gabelle; il assure i'abondance et le bon marche des aliments du pauvre ; il prepare un nouveau travail pour toutes les routes ; il cree VEcole de medecine et achete beaucoup de remedes utiles pour les publier ; il fonde beaucoup d'etablissements et de manufactures ; il appelle les savants et en envoie beaucoup en pays Stranger.
II veut detruire VcxtrSme iaegalite dcs fortunes; empficher les fortunes immenses , les gains cxcessirs , la corruption des moeurs ; repandre partout Vaisance avec le travail , et fonder la felicite publique et individuelle sur Veducation.
0 Etne dites pas que je fais un Roman, dit Diipont de Nemours (en racontant, dans son Memoire sur Turgot, le bonheur qui devoit rcsulter de ses projels); car c'est le rcsultat auquil il serait arrive, et dout la realisation me I'aisait pleurer de joie et d'esperance.»
« Dans son opinion, dil Cundurcet (en racontant la vie de Turgol) la Nature ne permet a Ihonime de s'approprier que cc qui lui est neeessaire sans elre n^cessaire a un autre : niais pourtant les lois , I'aites au gre du plus fort, ont consacre le despotisme des riches sur les pauvres; partout clles ont crce I'lNEGAUTE rfes /'orruHcs, qui plongc une petite partiedes citoyens dans la corruption, et condamne le reste a ravilissementct a la misere... Suppo ons ces lois rcmplacees par celles que la Nature et la liaison nous indiquent : les fortunes seraiint divisees avecp/ws d'egalile; les pluspauvres ne gemiraient plus dans la dependance des riches commercants et des fabricants privilegies ; on ne verrait plus ces fortunes de finances et de banque, source de luxe et de corruption; les proprietts seraient tenement divisoes que tons ou presque tous les citoyens seraient proprietaires et liecteurs ; c'ost-a-dire il y aurait une Constilulion repubUcuine , la meilkure et la plus rationnelle de toutes les Constilulions; tandis que, sans droit electoral pour tous, il n'y a qu'une Arislocraiie plus ou moins vicicnse.
I) Duresle, ajoule Condorcet, Turgol accusait les manvaises institutions plus que les homines, et il regardait une perfcctibiiite indefinie comme une dcs qualites distinctivesde I'espece humaine, meme pour les facultes intellcctuclles el morales.))
Mais la principale des Reformes meditecs par Turgot, celle qui devait enfanter toutes les autres , c'est la reorganisation de toute la France on Municipaliies , Canlons et Provinces, et en Representations municipales, cantonnales, proviuciales et nationale.
TURCOT. 497
Dans un Memoire au Roi, il lui propose de reconnattre fes droits deshommes, de Reformer les lois. de faire une Constitution, et d'introduire ensuite toutes les ameliorations de concert avec les Representants de la Nation , des Provinces, des Cantons et des Municipalites.
a La premiere et la plus importante de toutes les institutions , dit-il , la plus propre a iinmortaliser voire regne, c'est V Education, 1 instruction morale et S0€tALE doniiee a tous, avec des livres adoptes au concours et une ecole dans chaque paruisse... Si V. M. agree ce plan,j'ose lui repondre que dans dix ANS la ^aUon nesera PASRECONNAissABLE,etque, parleslumieresjlesmoeurs et le patriolisme, elle sera infiniment ati-dessits de tous les Peuplcs passes et piesents.
n 11 laut des villages a peu pres erjaux en territoire, ayant cliacun une assemblce; mais pour eviter le Irop grand nombre etla corruption, les proprielaires lonciers leront seuls partie de cetle assemblee, dans laquelle chacun auraun nombre de\o[\propur(ionne a sa fortune.
» 11 faudra ensuite remplacer tous ks impuls et les octrois par un impot unique, I'impot loncier proportionnel sur toutes lesterres, meme surcelles de la noblesse et du clerge, jusqu'a ce qu'on puisse supprimcr aussi cet impot.
» Auboutde quclques annees.V. M. auraitun Peuple neuf etle premier des Peuples. Voire royaume aurait decuple ses forces; il s'embellirait cliaque jour comme un fertile jardin; I'Europe vous regarderait avec admiration et respect ; et voire Peuple , ce Peuple si uimunt , aurait pour vous une adoration sentie.»
« J'approuve lesidees de Turgot sur reducation (dilun de ses amis dans une letfre au comle de M...) , mais je voudrais que tous les proprietaires fus ■ sent egali nient elecleurs : le bon Gouvernement sera celui oil les institutions rapprocheront les homines leplus possible de Z'egalite, qui a ete le premier vceu de la Nature... 11 doit suffire, pour etre citoyen, d'avoir un interel suffisanl.t)
Mais le ministreTurgotnepcutpasagir ouplutot parlor commc un Philosophe purement speculateur ; entoure d'obstacles , d'opposants et d'ennemis , comme Solon , il propose non le mieux absolu, mais le mieux relatif aux circonstances , le mieux possible alors.
Etcependant, tandis que le Roi declare que lui seal et son Ministre sent, dans sa Cour, les Amis du Peuple ; tandis que le Peuple le comblc de ses benedictions , tandis que les Pliiiosophes le couvrenL de leur admiration ; tandis que Voltaire veut , avant de niourir, baiser la main qui a signe tant d'ameliorations populaires, I'Aristocratie conspire, organise meme une vasle famine et des emeutes pour le perdre , et fait tant par ses calomnies et ses intrigues qu'elle parvient a dechainer les salons de Pans centre le Reformateur et a perdre Louis XVI lui-meme en le forcant a renvoyer le vertueux Ministre qui le sauverait.
Vous parlerai-je du Dictionnaire des Sciences morales et politiques ou Bibliotheque de Vhomme d^Etat et du citoyen, qui s'exprime ainsi sur la Communaute de biens :
« L'Utopie et les aiitres modeles de Gouvememenl fondes sup la base du bien public ne sont peut-etre impraticables que par le deregkment des passions liumaines qui, dans nos vicieux Gotivernements , teudent loujours i clever I'interet d'un amour-propre mal entendu au-dessus de linteret de la Communaute : mais tout impossitjles qu'on les suppose , ils ne doivent paraitre ridicules qu'a des hommes vicieux que le sentiment de leur propre corruplion empeche de croire a la vertu ! »
Vous parlerai-je aussi de I'Encyclopedie , vaste resume de la philosophie anciennc et moderne, oil Ton trouve :
« L'ancienne Coulume d'Auvergne autorise les Communautcs defainille... hes Pi7igons, aupres de la villc de Thiers, sont connus pour subsister ainsi dcpuis plus de six sieclcs, en vertu d'un pacle ordonne par le sage perede quatrc freres , qui lour prescrivit de vieiirc Icurs biens et leur travail en com- MUN... lis vivent nomljreux, innocents et sages, dans le liameau qu'ils ont Jorme... Plusieui's associations de ce genre, et plus prosperes, se trouvent dans le meme pays.n
Mais voici I'abbe Raynal I ficoutez-le dans son Histoire pKilosophique du Commerce dans les deux Indes I
II reconnait VEgalite de droit ; mais il nie VEgalite de fait et la considere comme une chimere.
« On a toujours pense qu'un Peuple ne s'flevail a quelque force et a quelque grandeur que par le moyen des proprietcs fixes et meme hcreditaires. Sans proprietes fixes, on ne verrait sur le globe que quelques sauvages errants et nus, vivant miserablement de fruits et de racines. Sans proprietes liereditairer. nul mortel ne vivrait que pour lui -meme; le genre humnin sprait prive de tout ce que la tendresse patemelle , Taniour de son nom et le cliarme inexprimable de faire le bonbeur de sa posterite font entreprendre de durable.»
Je ne vous fais pas remarquer combien ces raisons sont 16geres et presque indignes d'un Philosophe serieux I Mais voyez I'lnconsequence !
« Dans les premiers §ges du monde, avant qu'il se ffit forme des societ^s civiles,foMS les hommes en general avaient droit sur toutes les choses dela IVature; chacun pouvait prendre ce qu'il voulait pour s'en servir et meme pour coNSOMiUER ce qui etait de nature a I'etre. Vusage que I'on faisait ainsi du BIEN COMMUN teuait Ucu de propriete ; et des que quelqu'un avait pris une chose de cette maniere, personne ne pouvait plus la lui oter sans injustice. »
Jc ne vous parle ni de Condillac , ni de Bernardin de Saint- Pierre t ni des nobles italiens, Beccaria et Filangieri. ni du coIo-