FAMILLE
chies.... Vous Stes entour^ de mouchards.... voire John, que vous croyez si fidele, estun traitre... Interroge par Valnior, c'est lui qui vous a train et qui nous a reveletous vos crimes.... Nous savons qui a fait construire, pour cinquante-cinq pauvres, cet hospice dont
"vous parlait hier grand-papa nous savons qui entrelient une
ecole pour les pauvres pelites filles de ses terres ; nous savons quel nom les malheureux ne prononcent qu'avec des benedictions dans un certain conate... Je vous ai fait subir aussi votre interrogatoire sans que vous vous en douticz, ct j'ai constate que vous aimiez les enfants et les lleurs, ce qui, pour nous, est I'indication d'une kmc simple et pure ; enun mot, nous savons que vous avez un bon cocur, un excellent coeur ; et comme la bonte est la premiere de toutes les qualites a nos yeux, comme grand-papa vous estime et vous aime, nous vous estimons tous et vous aimons tous comme un vieil ami.... Tout est maintenant, j'espere, clairement exphque : ainsi n'en parlous plus.... D'ailleurs, c'est ici que nous entrons. Altendons Valmor et C^linie, car nous avons couru sans nous en apercevoir.
Valmor, et meme Gorilla, me presenterent a Dinaros, dont la physionomie me plut infmiment, et dont les manieres et I'accueil me plurent encore davantage.
Les dames qu'on attendait n'etant pas arrivees, et no devant arriver probablement que le lendemain, nous revinmes tous ensemble, avec Dinaros, chez le pere de Valmor, traversant une partie du quartier d'Atlienes.
— Vous n'avez done aucune boutique, aucun magasin dans les maisons particulieres? dis-je a Valmor, quand nous fumes rentres. — Non, repondit-il, la Republique a de grands ateliers etde grands magashis ; mais le bon Ic&r nous a delivres de la boutique et du boutiquier, en delivrant en m6me temps le boutiquier de tous les soucis qui le rendaient malheureux.
— Allons, Dinaros, reprit le venerable grand-pere, expliquez a milord les merveilles qui sont une enigme pour lui ; exposez-lui les principes de notre organisation socialeetjjolitique; faites-lui connattre notre bon Icar et notre derniere Revolution : milord ne sera pasle seul qui vous entendra avec plaisir.
Les enfants m6me suspendircnt leurs jcux pour ecouter leur ami Dinaros; et lejeune historiense rendit, sans hesiter, a nos vocux.
PRiXtlPES DE L'ORGANISATION SOCIALE EN ICARIB.
Vous savez , dit-il , que Thomme se distingue essentiellement de tousles autres 6tresanimes par sa raison, sa perfectibilite et sa sociabilite.
Profondement convaincus par rcxperience qu'il ne peut y avoir de bonheur sans association et sans egalite , les Icariens forment ensemble une societe fondee sur la base de Tegalite la plus parfaite. Toussont associes, citoyens, egaux en clnits et en devoirs; tous partagent egalement les charges et les benefices de Tassociation ; lous ne forment aussi qu'une seule famille , dont les membres sont unis par les liens de la fratermte.
Nous formons done un Peuple ou une Nation de freres , et toutes nos lois doivent avoir pour but d'ttablir entre nous I'egalite la plus absolue dans tous les cas ou cette egalite n'est pas materiellement impossible,
— Cependant, lui dis-je, la n«fMren''a-t-ellepaselle-m6meetabli rincgalite , en donnant aux hommes des qualites physiques et inlellcctuelles presque toujours iatgales?
— Celaest vrai, repondit-il ; niais n'est-ce pas aussi la nature qui a donne a tous les hommes Ic meme desir d'etre heureux , le menie droit a Yexistence et au bonheur, le meme amour de I'egalite , rintcUigenceet la raison pour organiser le bonheur, la societe et I'ogalite ?
— Du reste , milord , ne vous arr^tez pas a cette objection , car nous avons resolu le probleme , et vous allez voir Vegalite sociale la plus complete.
Dc ni6me que nous ne formons qu'une seule societe, un peuple, une seule famille, notre territoire, avec ses mines souterraines et ses constructions supericures , ne forme qu'un scul domaine , qui est notre domaine social.
Tous les biens meubles des associes , avec tous les produits de la terre et de I'industrie , ne forment qu'un seul capital social.
Ce domaine social et ce capital social appartiennent indivisdment au Peuple , qui les cultive et los cxploite en commun , qui les administre par lui-m^me ou par ses mandalaires , et qui partage ensuite egalement tous les produits.
— Mais c'est done la coiniL.NALTE pe riensI m'ecriai-je. — Precisrment , repondit le grand-pere de Valmor ; est-ce que cette Communaute vous effraie? — Non... mais... on fa toujours dite impossible... — Impossible! vous allez voir...
3G ORGANISATION SCCIALE.
Tons los Icarions etant associ^s et egaux , continua Dinaros , tous doivent cxcrccr une Industrie et travailler le m6me nombrc d'heures ; mais toute Icur intelligence s'exerce a trouver tous les nioyens possibles de rcndre le travail court, varie, agreable et sans danger.
Tous les instruments do travail et les matieres a travailler sont fournis sur le capital social , comme tous les produils de la terre et de Tindustrie sont deposes dans des magasins publics.
Nous sommes tous nourris , vetus , loges et meubles avec le capital social , et nous le sommes Ions dememe, suivant le sexe, I'age et quelques autres circonstances prevues par la loi.
Ainsi , c'est la Republique ou la Communaute qui seule est proprietaire de tout, qui organise ses ouvriers etqui fait construire ses ateliers et ses magasins ; c'est elle aussi qui fait culliver la terre , qui fait batir les maisons , qui fait fabriquer tous les objets necessaires a la nourriture, au vetement, au logement et a I'ameublement ; c'est elle enfin qui nourrit, vetit, loge et meuble chaque famille et chaque citoyen.
L'education etant consideree chez nous comme la base et le fondement de la socicte , la Republique la fournit a tous ses enfants, et la leur fournit egalement, comme elle leur donne a tous egalement la nourriture. Tous regoivent la meme instruction elementaire et une instruction speciale conv enable a sa profession particuliere; et cette education a pour objet de former de bons ouvriers, de bons parents, de bons citoyens et de veritables hommes.
Telle est, en substance , notre organisation sociale , et ce peu de mots peut vous faire deviner tout le reste.
Vous devez comprendre maintcRant, dit levieillard, pourquoi nous n'avons ni Pauvres ni domestiques.
Vous devez comprendre aussi, ajouta Valmor, comment il se fait que la Republique soit proprietaire de tous les chevaux , voitures , hotels que vous avez vus , et qu'elle nourrisse et transporte gratuitemcnt ses voyageurs.
Vous devez comprendre encore que, chacun de nous recevant en nature tout ce qui lui est necessaire, la monnaie, Vachat et la vente nous sont completement inutiles.
Qui , repondis-je , je comprends bien... Mais...
Comment , milord , dit le vieillard en souriant, vous voyez ici la Communaute voguant a pleincs voiles , et vous ne voudrez peut- £tre pas y croire I Continuez, Dinaros ; expliquez-lui notre organigation politique.
PBINCIPES DE I'ORGANISATION POLITIQUE D'iCiRIE.
Puisquc nous sommes tous associes, citoyens , egaux en droits , nous sommes tous electeurs et eligibles, tous membres du Peuple et de la garde populaire.
, Tous reunis, nous composons la nation ou plutot le Peuple, car chez nous le Peuple est la collection de tous les Icariens sans exception.
Je n'ai pas bcsoin de vous dire que le Peuple est souverain eC que c'cst a lui seul qu'appartient, avec la souverainete , le pouvoir derediger ou de fairerediger son contrat social, sa constitution et ses lois ; nous ne concevons m^me pas qu'un individu , ou une famille, ouune classe, puisse avoir I'absurde pretention d'etre notre maitre.
Le Peuple etant souverain, il a le droit de regler, par sa constitution et ses lois, toutce quiconcerne sapersonne, ses actions, ses biens , sa nourriture, son vdtement , son logement , son Education, son travail et m6me ses plaisirs.
Si le Peuple Icarien pouvait facilement et frequemment se r^unir tout entier dans une salle ou dans une plaine , il exercerait sa souverainete en redigeant lui-meme sa constitution et ses lois. Dans rimpossibilite materielle de se reunir ainsi, il delegue tous les pouvoirs qu'il ne pent exercer immediatement et se reserve tous les autres. II delegue a une representation populaire le pouvoir de preparer sa constitution et ses lois , et a un executoire (ou corps executif) le pouvoir de les faire executer ; mais il se reserve le droit d'elire ses representants et tous les membres de I'executoire, d'approuver ou de rejeter leurs propositions et Icurs actes, de rendre la justice , de maintenir I'ordre et la paix publique.
Tous les foncHonnalres publics sont done les mandataires du Peuple, tous sont electifs, temporaires, responsables et revocables, ct pour prevcnir leurs empietements ambitieux, les fonctions legislatives et executives sont toujours incompatibles.
Notre representation populaire est composee de 2,000 deputes, deliberant en commun dans une seule chambre. EUe est permanente, toujours ou presque toujours assemblee, et renouvelee chaque annee par moitie. Ses lois les plus importantes sont, comme la constitution , soumises a I'acceptation du Peuple.
L'Executoire, compose d'un President et de 1 b autres membres,
renouvelables chaque annee par moitie, est essentiellement subordonne a la Representation populaire.
Quant au Peuple, c'est dans ses assemblees qu'il exerce tous ses droits reserves, ses elections, ses deliberations et ses jugements.
Et, pour lui faciliter I'exercice de ces droits, le territoire est divise en 100 petites Provinces, subdivisees en 1,000 Communes a peu pres egales en etendue et en population.
Vous savez que chaque ville Provinciale est au centre de sa Province, chaque ville Communale au centre de sa Commune , et que tout est dispose pour que tous les citoyens assistent exactement aux assemblees populaires.
Pour qu'aucun interfit ne soit neglige, chaque Commune et chaque Province s'occupe specialement de ses interets communaux et provinciaux en meme temps que toutes les Communes et toutes les Provinces, c'est-a-dire le Peuple entier et sa Representation , s'occupent des interets generaux ou nationaux.
Dissemine dans ses 1,000 assemblees communales, le Peuple prend done part a la discussion de ses lois, soit apres, soit avant la deliberation de ses Representants.
Pour que le Peuple puisse discuter en parfaite connaissance de cause, tout se fait au grand jour de la publicite, tous les fails sont constates par la Staiistique, et tout est publie par le Journal populaire distribue a tous les citoyens.
Et pour que chaque discussion soit completement approfondie , la Representation populaire et chaque assemblee communale, c'esta-dire le Peuple entier, est divise en 15 grands comites principaux, de constitution, (Teducation , d'' agriculture, d'industrie , de nourriture, dev&tement, de logement , d' ameuhlement , de statistique, etc. Chaque grand Comite coniprend done la quinzieme partie de la masse des citoyens; et toute Tintelligence d'un Peuple d'hommes bien eleves et bien instruits est continuellement en action pour decouvrir et appliquer toutes les ameliorations et tous les perfectionnements.
Notre organisation politique est done une Republique democralique et meme une democratie presque pure.
Oui, milord, ajouta le pere de Yalmor, c'est le Peuple entier qui fait ici ses lois, qui les fait uniquement dans son interet, c'esta-dire dans Tintoret commun, et qui les execute toujours avec plaisir, puisqu'elles sont son propre ouvrage et I'expression de sa rvolonte souveraine.
Etcette volonte unanime, c'est toujours, comme nous I'avons 46ja dit, de crecr I'e^alite sociale et politique, rcsalite de bonheur
IIISTOIRE D'ICARIE. 39
el (le droits , I'egalile universelle et absolue : education , noarrilure v6tement , habilalion , ameublemenl , travail , plaisirs , droits d'election ou d'eligibilile et de delib(^ration , tout est le meme pour chacun de nous ; nos provinces memes , nos communes , nos villes , nos villages, nos fermes et nos maisons sont, autant que possible, semblables; parlout, en un mot, vous verriez ici Vegalite et le bonheur.
— Mais depuisquandet comment, lui dis-je, avez-vous fonde
CCttC ^£3.UtG ?
II esttrop tard , repondit le grand-pere, pour vous I'expUquer aujourd'hui, et vous pourrez d'ailleurs lire notre histoire nalionale : cependant nous pouvons encore vous en donner une idee, si Dinaros n'esl pas fatigue , ou si Yalmor veut le remplacer.
— Et moi done , s'ecria Gorilla , est-ce que je ne puis pas avoir la parole aussi bien que Dinaros et Yalmor !
— Oui, oui, cria-t-on de toutes parts. Gorilla, Gorilla . el Gorilla commenga I'histoire d'icarie.
ABREGE DE l'HISTOIRE d'iCAKIE.
3e ne vous dirai pas que la pauvre Icarie fut , comme presque tons les autres pays, conquise el devastee par de mechants conquerants, puis long-temps opprimee et tyrannisee par de mechants rois et de mediants aristocrates qui rendaienl les ouvriers bien malheureux et les pauvres femmes bien miserables : c'esl le triste sort de riiumanite sur toute la lerre.
Aussi , pendant des siecles , on ne vit que d'affreux combats entre les riches et les pauvres, des revolutions et d'horribles massacres. „ „ ' /
U y a environ soixante ans, je ne me rappelle pas 1 annee (en 11:2, dil Yalmor), le vieux tyran Corug ful renverse et mis a mort , son jcune fils banni , et la belle Cloramide placee sur le
trone. . . , .
Cette jeune reine se rendit d'abord populaire par sa douceur et sa bonte. Mais la malheureuse se laissa dommer par son premier ministre, le mechanl Lixdox, elsatyrannie entralnaune derniere revolution (le \ 3 juin HSS, ajouta le grand-pere), apres deux jours d'un horrible combat et d'un epouvantable carnage.
Heureusemenl que le dictateur elu par le peuple , le bon et coura'^eux Icar. se trouva le meilleur des hommes ! C'est a lui , c'est a nos geuereux ancetres, ses coropaguons, que nous devons le