‹ Voyage en IcarieChapitre 20 sur 156 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Description d'lcara. (Suite.)

J'avais eu tant de peine a m'endormir que je dormais encore lorsqu'Eugene entra dans ma chambre comme un fou , et me ra conta ce que la veille , par un singulier hasard , il avail appris , comme moi , sur Icar et sur Icarie. »

— Quel homme ou plutot quel Dieu que cet Icar! s'ecria-t-il ; quel peuple 1 quel pays 1 heureux Icariens 1 Ah I pourquoi faut-il que la fortune ne nous ait pas donne un Icar apres notre revolution de Juillet!.,. Quelles belles journ^esl... Aussi belles que les deux jours des Icariens 1... 0 peuple de Paris 1 que lu as 6l6 beau, grand, heroique, genereux, magnanimel... Quelle carriere nouvelle de

gloire et debonheur s'ouvrait pour ma patriel... Pourquol fautil?... Malheureuse France, France queje fuis, que jemeprise, que je hais... Oh ! non, que j 'adore plus que jamais!...

Et il se promenait a grands pas , comme s'il avait ete seul ; et ses yeux etaient remplis de larmes ; et son agitation , qui d'abord m'avait fait rire, finit par me causer une emotion profonde.

Quand son exaltation fut calmee, il me lut une des lettres qu'il avait ecrites a son frere : cette lettre me parut si interessante et si instructive que je lui demandai de m'en laisser prendre copie; et la famille de Valmor, a qui j'en fis lecture, I'entendit avec tant de plaisir qu'elle m'exprima le desir d'en connaitre I'auteur, et me donna la permission de lui presenter Eugene.

Voici cette lettre :

Dechire tes plans de Ville, mon pauvre Camille , et cependant rejouis-toi, car je t'envoie, pour les remplacer, le plan d'une villemodele, que tu desirais depuis si long-temps. Je regrette bien vive ment de ne t'avoir pas ici pour te voir partager mon admiration et mon ravissement.

Imagine d'abord, soit a Paris, soit aLondres, laplusmagnifique recompense promise pour le plan d'une ville-modele, un grand concours ouvert , et un grand comite de peintres , de sculpteurs , de savants, de voyageurs, qui reunissent les plans oules descriptions detoutes les villes connues, qui recueillent les opinions et les idees de la population entiere et meme des etrangers, qui discutent tous les mconvenients et les avantages des villes existantes et des projets presentes, et qui choisissent entre des milliers de plans-modeles le plan-rnodcle le plus parfait. Tu concevras une ville plus belle que toutes celles qui Font precedee ; tu pourras de suite avoir une premiere idee d'Icara, surtout si tu n'oublies pas que tous les ciloyens sont egaux, que c'est la republique qui fait tout, et que la regie invariablement et constamment suivie en tout, c'est : d'abord le necessaire, puis Vutile, enfin Vagreable.

Maintenant, par ou commencer? voila Fembarrassant pour moil AUons, je suivrai la regie dont je viens de te parler, et commencerai par le necessaire et Futile.

Je ne te parlerai pas des precautions prises pour la salubrite, pour la libre circulation de Fair, pour la conservation de sa purete et meme pour sa purification. Dans I'inlerieur de la ville, point de cimetieres, point de manufactures insalubres , point d'iiopitaux :

tous ces ^tablissements sont aux extremites, dans des places aerees, pres d'une eau courante ou dans la campagne.

Jamais je ne pourrais t'indiquer toules les precautions imagin^es pour la proprete des rues. Que les trottoirs soient balayes et laves tous les matins, el toujours parfaitement propres, c'est tout simple: mais les rues sont teUement pavees ou construites que les eaux n'y sejournent jamais, trouvanl a chaque pas des ouvertures pour s'echapper dans des canaux souterrains.

Non-seulement la boue, ramassee et balayee a I'aide d'instruments ingenieux et commodes, disparalt entrainee dans les memes canaux par les eaux des fontaines, mais tous les moyens que tu pourrais concevoir sont employes pour qu'il se forme le moins de boue et de poussiere que cela est possible.

Vois d'abord la construction des rues 1 chacune a huit ornieres en fer ou en pierre pour quatre voitures de front, dont deux peuvent aller dans un sens et deux dans un autre. Les roues ne quittent jamais ces ornieres, et les chevaux ne quittent jamais le trottoir intermediaire. Les quatre trottoirs sont paves en pierres ou cailloux, ettoutesles autres bandesde la rue sont pavees en briques. Les roues ne font ni boue m poussiere, les chevaux n'en font presque point, les machines n'en font pas du tout sur les rues-chemins de fer.

Remarque en outre que tous les grands ateliers et les grands magasins sont places sur le bord des rues-canaux et des ruescheminsde fer; que les chariots, d'ailleurs toujours peu charges, ne passent que sur ces rues ; que les rues a ornieres ne regoivent que des omnibus, et que m^me la moitie des rues de la ville ne regoivent ni omnibus ni chariots, mais seulement de petites voitures trainees par de gros chiens, pour les distributions journalieres dans les families.

Ensuite, jamais aucune ordure n'est jetee des maisons ou des ateliers dans les rues ; jamais on n'y transporte ni paille , ni foin , ni fumier, toutes les ecuries et leurs magasins etant aux extremitcs ; tous les chariots et voitures ferment si hermetiquement que rien de ce qu'ils conticnnent ne peut s'en echapper, et tous les dechargements s'operent avec des machines telles que rien ne salit letrottoir etlarue.

Des fontaines dans chaque rue fournissent I'eau necessaire pour nettoyer, pour abattre la poussiere et pour rafraichir I'air.

Tout est done dispose, comme tu vois, pour que les rues soient naturellement propres, peu fatiguees et faciles a nettoyer.

La loi (tu vas peut-fetre commencer par rire, mais tu finiras par admirer), la loi a decide que le pieton serait en surete, et qu'il n'y aurait jamais d'accidents ni du cote des voitureset des chevaux ou des autres animaux , ni d'aucun autre cote quelconque. Reflechis maintenant, et tu verras bientot qu'il n'y a rien d'impossible a un gouvernement qui veut le bien,

D'abord, pour les chevaux fringants, ceux de selle, on n'en permet pas dans I'interieur de la ville , la promenade a cheyal n'etanl soufferte qu'au dehors et les ecuries etant aux extremites.

Quant aux chevaux de diligences, d'omnibus et de transport, independamment de ce que toutes sortes de precautionssont prises pour les empecher de s'emporter, ilsne peuvent jamais quitter leur orniere ou monter sur les trottoirs, et les conducteurs sont obliges de les conduire au pas a I'approche des passages ou les pietons traversent les rues ; et ces traverses sont d'ailleurs environnees de toutes les precautions necessaires : elles sont ordinairement marquees par des colonnes , en travers de la rue , formant des especes de portcs pour les voitures, etdes especes de reposoirs intermediaires oil le pieton pent s'arrfeter jusqu'a ce qu'il soil sur qu'il peut continuer sans danger. Inutile de te dire que ces traverses sont presque aussi propres que les trottoirs. Dans quelques rues mfime, le passage est souterrain comme le tunnel de Londres ; tandis que dans quelques autres , c'est un pont sous lequel passent les voitures.

Une autre precaution bien facile, qui evite bien des accidents, et qu'on pratique mal dans nos villes , parce qu'on ne fait rien pour que tout le monde la connaisse et prenne I'habitude de la pratiquer , c'est que partout les voitures et les pietons prennent leur droite en avangant.

Tu comprends en outre que les conducteurs de voitures, etant tous des ouvriers de la Republique et ne recevant rien de personne , n'ont aucun interet a s'exposer a des accidents et sontau contraire interesses a les eviter.

Tu comprends aussi que , toute la population etant dans les ateliers ou les maisons jusqu'a trois heures, et les voitures de transport ne circulant qu'aux heures ou les omnibus ne courent pas et ou les pietons sont peu nombreux , et les roues ne pouvant jamais quitter leurs ornieres , les accidents de la part des voitures et entre les voitures doivent fitre presque impossibles.

Quant aux autres animaux, on ne voit jamais des troupeauxde bceufs et dc moutons comme ceux qui encombrent et deshonorent les rues de Londres, y causant mille accidents -yrepandant j'ijiquie-

tude et souvent la terreur et la mort, en mSme temps qu'ils habituent le peuple a I'idec de I'egorgement ; car ici , les abattoirs et les boucheries sont au dehors , sans que les bestiaux penetrent jamais dans la ville, sans qu'on y voie jamais ni sang, ni cadavres (Vanimaux, et m6me sans qu'un grand nombre de bouchers s'habituent a voir sans effroi des boucheries humaines, a force de tremper leurs couteaux et leurs mains dans le sang d'autres victimes.

Je ne quitterai pas les animaux sans te parler des chiens, dont la Republique nourrit , loge et emploie un grand nombre, remarquables par leur taille et leur force , pour un grand nombre de transports qui se font ainsi avec moins de dangers encore que par les chevaux. Tous les chiens , bien nourris, toujours brides et muscles ou conduits en lesse , ne peuvent jamais , ni prendre la rage, ni mordre , ni effrayer , ni causer un scandale qui , dans nos villes , detruit en un moment toutes les prevoyances d'une education de plusieurs annees.

Tout est si bien calculi que jamais cheminee, jamais pot de fleurs, jamais aucun corps quelconque ne peut tire ni lance par Forage, Di jete par les croisees.

Les pietons sont proteges m6me centre les intemperies de I'air , car toutes les rues sont garnies de trottoirs , et tous ces trottoirs sont couverls avec des vilres , pour garantir de la pluie sans priver de la lumiere , et avec des toiles mobiles pour garantir de la chaleur. On trouve meme quelques rues entierement couverles, surtout entre de grands magasins de depots , et tous les passages pour traverser les rues sont egalement converts.

On a pousse meme la precaution jusqu'a construire, de distance en distance, de chaque cote de la rue, des reposoirs couverts , sous lesquels s'arretcnt les omnibus , pour qu'on puisse y monter ou en descendre sans craindre ni la pluie ni la boue.

Tu vois , mon cher ami , qu'on peut parcourir toute la ville d'lcara , en voiture quand on est presse, par les jardins quand il fait beau, et sous les portiques quand le temps est mauvais , sans avoir jamais besoin ni de parasol ni de parapluie, et sans craindre jamais rien ; tandis que les milliers d'accidents et de malheurs qui chaque annee accablent le peuple de Paris et de Londres , accusent lahonteuse impuissance ou I'indifference barbare des gouvernements.

Tu pcnses bien que la ville est parfaitement eclair ee, aussi bien que Paris et Londres , meme beaucoup mieux , attendu que la matiere eclairantc n'est absorbee ni par les boutiques , puisqu'il n'y

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en a pas, ni par les ateliers, puisque personne ne travaille le soir. L'eclairage est done concentre sur les rues et les monuments publics ; et non-seulement le gaz n'y repand pas d'odeur, parce qu'on a trouve le moyen de le purifier, mais Teclairage unit au plus haut dcgre I'agreable a Tutile , soit par la forme elegante et variee des reverberes, soit par les mille formes et les mille couleurs qu'on sait donner a la lumiere. J'ai vu d'assez beaux cclairages a Londrcs, dans quelques rues, certains jours de fetes; niais a Icara, l'eclairage est toujours magnifique, et quelquefois c'est une veritable feerie.

Tu ne verrais ici ni cabarets , ni guinguettes , ni cafes , ni estaminets, ni bourse, ni maisons de jeux ou de loteries, ni receptacles pour de honteux ou coupables plaisirs, ni casernes et corps-degarde, ni gendarmes et mouchards, comme point de filles publiques ni de filous , point d'ivrognes ni de mendiants ; mais en place tu y dccouvrirais parlout des indispensabres , aussi elegants que propres et commodes , les uns pour les femmes , les autres pour les hommcs , oil la pudeur peut entrer un moment, sans rioncraindre ni pour elle-meme ni pour la dccence publique.

Tes regards ne serai ent jamais offenses de tous ces cratjonnages, de tous ces dessins , de toutes ces ecritures qui salissent les murs (le nos villes , en m6me temps qu'ils font baisser les yeux ; car les cnfants sont habitues a ne jamais rien gater ou salir, comme a rougir de tout ce qui peut etre indecent et malhonnete.

Tu n'aurais pas meme I'agrement ou I'ennui de voir tant d'enscignes ou d'ecriteaux au-dessus des portes des maisons , ni tant d'avis et d'affiches de commerce, qui presque toujours enlaidissent les batiments : mais tu verrais de belles inscriptiuns sur les monuments, les ateliers et les magasins publics, comme tu verrais tous les avis utiles , magnifiquement imprimes sur des papiers de diverses couleurs , et disposes , par des afficheurs de la Republique , dans des encadrements destines a cet usage , de maniere que ces affiches elles-memes concourent a rembellissement general.

Tu ne verrais pas non plus ces riches et jolics boutiques de toute espece qu'on voit a Paris ct a Londres dans toutes les maisons des rues commercanles. Mais que sont les plus belles de ces boutiques, les plus riches de ces magasins et de ces bazars , les plus vastes des marches ou des foircs, compares avec les ateliers, les boutiques , les magasins d'Icara ! Figure-toi que tous les ateliers et les magasins d'orfevrerie ou de bijouterie , par excmple , de Paris ou de Londres, sont rcunis en uu tseul ou deux ateliers el en un seul

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ou deux magasins ; figure-toi qu'il en est de mSme pour toutes les branches d'industrie et de commerce ; et dis-moi si les magasins de bijouterie, d'horlogerie, defleurs, de plumage, d'etoffes, de modes, d'instruments, de fruits, etc., etc., ne doivent pas eclipser toutes les boutiques du monde ; dis-moi si tu n'aurais pas autant et peutetre plus de plaisir a les visiter qu'a parcourir nos musees et nos monuments des beaux-arts ! lie bien , tels sont les ateliers et les magasins d'lcara !

tt tous sont disperses a dessein pour la plus grande commodite des habitants et pour I'embellissement de la ville ; et , pour I'embellir davantage , tous , a rexterieur, sont construits conime des monuments oil predominent la simplicite et les attributs de Tindustrie.

Je viens de te parler de monuments : je n'ai pas besoin de te dire que tous les monuments ou etablissements utiles qu'on trouve ailleiirs se trouvent a plus forte raison ici , les ecolcs, les hospices, les temples, les hotels consacres aux magistraturcs publiques, tous leslieux d'assemblees populaires, meme des arenes, des cirques, des theatres , des musees de toute espece , et tous les etablissements que leur agrement a rendus presque necessaires.

Point dlidtels aristocratiques comme point di'equi'pages; mais pomt de prisons ni de maisons de mendicite ! Point de palais royaux ou ministeriels ; mais les ecoles , les hospices , les assemblees populaires sont autant de palais , ou , si tu veux , tous les palais sont consacres a I'utilite publique 1

Je ne finirais pas , mon cher frere , si je voulais t'enumerer tout ce qu'Icara renferme d'utile : mais je t'en ai dit assez , peut-etre trop, quoique je sois sur que ton amitie trouvera quelque plaisir dans tous ces details , et j'arrive a Vagreable, oil tu trouveras encore la variete, constante compagne de Vuni for mite.

Voyons done les formes exterieures des maisons, des rues, et des monuments.

Je t'ai deja dit que toutes les maisons d'une rue sont semblables, mais que toutes les rues sont differentes , et representent toutes les jolies maisons des pays etrangers.

Ton ceil ne serait jamais blesse ici de la vue de ces masures, de ces cloaqucs et de ces carrefours qu'on trouve ailleurs a cote des plus magnifiques palais , ni de la vue de ces haillons qu'on rencontre a cote du luxe de I'Aristocralie.

Tes regards ne seraient pas atlristcs non plus de ces grilles qui

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entourent les fosses des maisons de Londres et leur donnent , avec la noirceur de la brique, I'apparence d'une immense prison.

Les cheminees, si hideuses dans beaucoup d'autres pays, sont un ornement ici, ou ne s'apergoivent pas, tandis que le sommet des maisons presente a I'oeil une charmante balustrade en fer.

Les trottoirs ou les portiques a colonnes legeres qui bordent toutes les rues, deja magnifiques aujourd'hui , seront quelque chose d'enchanteur lorsque , comme on en a le projet, toutes ces colonnades seront garnies de verdure et de fleurs.

Entreprendrai-je de te decrire la forme des fontaines, des places, des promenades, des colonnes, des monuments publics, des colossales portes de la ville et de ses magnifiques avenues ? Non , mon ami : je n'aurais pas assez d'expressions pour peindre mon admiration , et d'ailleurs il me faudrait t'ecrire des volumes. Je te porterai tous les plans , et je me bornerai ici a t'en donner une idee generale.

Ah que je regrette de ne pouvoir les visiter encore avec mon frere ! Tu verrais qu'aucune fontaine , aucune place , aucun monument ne ressemble aux autres , et que dans tous sont epuisees toutes les varietes de I'architecture. Ici, tu te croirais a Rome, en Grece , en Egypte , dans I'lnde , partout ; et jamais tu n'enragerais, comme nous I'avons fait a Londres devant Saint-Paul , contre les boutiques qui nous empechaient d'embrasser d'un coup-d'oeil I'ensemble d'un magnifique monupient.

Nulle parttu ne verrais plus de peintures, plus de sculptures, plus de statues qu'ici dans les monuments , sur les places, dans les promenades et dans les jardins publics ; car, tandis qu'ailleurs ces ceuvres des beaux-arls sont cachees dans les palais des rois et des riches , tandis qu'a Londres les musees , fermes les dimanches , ne sont jamais ouverts pour le Peuple quine pent quitter son travail pour les visiter pendant la semaine , toutes les curiosites n'existent ici que pour le Peuple et ne sont placees que dans les lieux frequentes par le Peuple.

Et comme c'est la Republique qui fait tout creer par ses peintres et ses sculpteurs, comme les artistes, nourris , vetus, loges et meubles par la Communautc , n'ont d'autre mobile que I'amour de Tart et de la gloire , et d'autre guide que les inspirations du genie, tu vas comprendre les consequences.

Rien d'inutile et surtout rien de nuisiblc, mais tout dirige vers un but d'nlilite ! rien en favour du despot isnie et de rAristocratie , du fanatismc el dc la superslilion, niaistout en favcur du Peuple

is VILLE-MODELE.

etde ses bienfaiteurs, de la liberie et de ses martyrs, ou centre ses anciens tyrans et leurs satellites 1

Jamais ces iiudites ou ces peintures voluptueuses qui, dansnos capitales , pour plaire aux libertins puissanls , et par la plus monstrueuse des contradictions , tandis qu'on recommande sans cesse la decence et la chastete , presentent publiquement aux yeux des images que le mari voudrait cacher a sa femme et la mere a ses enfants.

Jamais non plus de ces oeuvres de Tignorance ou de I'incapacite . que la miserevend ailleursa vil prix pour avoir du pain, et qui corrompent le gout general en deshonorant les arts ; car ici rien n'est admis par la Republique sans examen ; et , comme a Sparte oil Ton supprimait a leur naissance les enfants infirmes ou difformes , ici Ton plonge sans pitie dans les tenebres du neant toules les productions indignes d'etre eclairees par les rayons du Dieu des arts.

Jem'arrfite, mon cherCamille, quoique j'eusse beaucoup ate dire sur les rues-jardins, sur la riviere et les canaux, sur les quais et les ponls, et sur les monuments qui ne sont que commences ou projetes.

Mais que diras-tu , quand j'ajouterai que toutes les villes d'lcarie, quoique beaucoup moins grandes, sont sur le m^me plan, a I'exceplion des grands etablissements nationaux !

Aussi je crois t'entendre crier avec moi : Heureux Icariens! malheureux Frangais 1

Plus je parcourus ensuite la ville, et plus cette description d'Eugfene me parut exacte.

Quand j'eus pris copie de cette lettre , nous all&mes visiter ensemble une des boulangeries de la Republique.

Nous parcourumes cinq ou six immenses bailments paralleles , I'un pour les farines, I'aulre pour la pate, un troisieme pour les fours , un quatrieme pour le combustible , et le cinquieme pour recevoir le pain , d'oii des voitures le distribuent partout aux consommateurs.

Un canal apporte les farines et le combustible , que des machines transportent dans les magasins. De larges tuyaux versent la farine dans les petrissoirs , tandis que d'aulres tuyaux y versent I'eau a volonle. Ce sont des machines extremement ingenieuses qui petrissent la pSte , qui la coupent, et qui la portent a I'entree des fours, oil d'autres machines apportenl le combustible, tandis que d'autres cmoorlent le pain dans le dernier b^timent.

Eugene ne pouvait cesser d'admirer le soulagement procure aux ouvriers par ce systeme et la prodigieuse economie qui en etait Ic resultat.

Tout en partageant son admiration, je pensais a notre projet de promenade, et je courus chez Valnior a cinq lieures.

On etait pret a partir, et la famille presqu'entiere se mit en marche a mon arrivee. Valmor donnait le bras a I'une de ses cousines ; et la charmante Gorilla prit le mien avec une familiarite si seduisante que j'en aurais perdu la tete si j'eusse ete moins bien cuirasse.

' Nous pass&mes par les rues a jardins, dont beaucoup etaient remplis dejeunes filles, ou d'enfants, ou d'hommes qui les arrosaient ou les travaillaient.

Plus je voyais ces jardins , plus ils me paraissaient delicieux ; ces gazons, ces roses et ces fleurs de mille especes , ces arbustes fleuris, ces murs converts de jasmins, de vignes, de lilas de Judoe, de chevre-feuille, en un mot de verdure coupee de mille couleurs, cet air embaume, ce tableau de travailleurs et d'enfants, tout cela formait un ensemble ravissant.

Mais la promenade me parut plus ravissante encore : allees sablees, droites ou tortueuses; vastes gazons; arbustes de toute espece; arbres magnifiques; petits bosquets et berceaux fleuris partout ; a chaque pas, bancs elegants peints en vert ; grottes ou collines artilicielles, couvertes d'oiseaux; eaux en nappes, enruisscaux, en cascades, en fontaines, en jets ; ponts charmants; statues et petits monuments; toutce que la feconde imagination du plus habile dessinateur pourrait imaginer s'y trouve reuni , meme dcs oiseaux et des animaux de toute espece sur les eaux et les gazons. I Et ce qui embcllit encore cette promenade plus que tons les prestiges de I'art ou de la nature, c'est I'innombrable quantite de nombreuses families qui la couvrent, peres, meres, enfants, se promenant ordinairement ensemble. Des milliers de jeunes garcons et de jeunes filles de tous Sges, tons proprement et clegamment v6tus, courent, sautent, dansent et jouent a mille jeux, toujours en troupes et sous les yeux de leurs parents assembles. On ne volt que de la joie et du plaisir ; on n'entend que des rires, de joyeus cris, des chants et de la musique.

— II para'it, dis-je a Gorilla, que vos compafriotes out la passion de la musique. — Oui, repondil-elle, et c'est le bon Icar qui nous en a donne le gout, comme celui de la verdure, des fleurs et des fruits. Depuis ce temps, noire education a rendu ces passion" Moi-

so VILLE-MODELE.

verselles parmi nous. Tout le monde acquiert une connaissance g^nerale de ce qui tient a la vegetation et a la culture. Tous les enfants, sans exception, apprennent la musique vocale et savent chanter ; chacun apprend a jouer d'un instrument. Aussi, partoutet toujours vous entendrez de la musique et des chants, dans les families comme dans les reunions publiques, dans les temples et dans les ateliers comme dans les spectacles et les promenades. Nous allons rencontrer des bandes de musiciens de toute espece , assis dansdejolis salons prepares expres, outre beaucoup de concerts executes par des mecaniques qui remplacent les musiciens et qui les iniitent a s'y meprendre.

C'est la trompette qui donne presque tous les signaux ; c'est au son du cor que partent et volent nos milliers de voitures publiques. EsL-ce que vous ne trouvez pas leurs fanfares charmantes?

— Charmantes, en verite. — Et vous verrez la musique de nos fetes nationales avec des choeurs de cinquante ou cent mille chanteurs.

Nous ^tions alors arrives vers la promenade a cheval , et nous vlmes passer des centaines de petites cavalcades, composees d'hommes et de femmes de tous ages, elegamment vetus, quoique bien autrement que nos cavaliers et nos amazones de Londres et de Paris. Comme je me recriais sur la gr&ce des dames et sur la beaut6 des chevaux, superbes pour les hommes, charmants pour les femmes, tout petits et jolis pour les enfants : « N'cn soyez pas snrpris, me dit Corilla ; car la Republique ayant decide que nous aurions le plaisir de la promenade a cheval, elle a parliculierement soigne I'educalion des chevaux, et meme a fait acheterles meilleures races des pays etrangers. Par la meme raison, I'equitation fait partie de notre education des notre enfance, et vous ne trouveriez pas aujourd'hui un seul Icarien qui ne fiit bon cavalier.

— Mais, lui dis-je, comment avez-vous assez de chevaux de selle pour tout le monde ? — Voici comment, repondit-elle : la Republique n'a que mille chevaux de selle pour chaque ville communale, et soixante mille pour Icara ; mais elle partage ces chevaux entre tous les citoyens, de maniere.que chaque famille peut en jouir une fois tous les dix jours.

— Et tous ces chevaux apparticnnent a la Republique? — Sans doute, et sont logos dans ses ecuries, et soignes par ses ouvriers.

Nous causames sur tout, sur les fetes, les theatres, la danse, les plaisirs, les moeurs el les usages du pays : elle mc parla meme des

asscmblees publiques et des journaux, et toujours avec tant d'aisaiice et de grace que je ne nVapergus pas que la ruit arrivevt pendant que je prenais tant de plaisir a m'iustruire, ea ecouiavil une si cbarmante inslitutrice.

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