CHAPITRE VII
Nourrilure.
C'etait un jour de repos , dimanche d'Icarle , ou plutot dixieme jour de la seniaine icarienne, et Valmor, qui m'avait prevenudepiiis deux jours, vinl de bonne heure nous chercher, Eugene et moi, pour aller avec eux a la campagne.
Je raconterai plus tard les moyens imagines et pratiques par la Republique pour faciliter ces excursions et ces diners chanipetres, dont les Icariens sont tres-avides, depuis le printemps jusqu'en automnc.
Nous partimes tons, les uns a pied, les autres sur de jolis fines, on des mulcts , ou des chevaux , les autres dans des omnibus , et nous allames a une fontaine charmante et celebre, qui se irouve a deux lieues d'lcara , sur le penchant d'un delicieux coteau qui domine la ville.
Je ne pourrais dire quel spectacle offrait la route , couverte de voitures, de chevaux, d'anes, de mulcts, de chiens, de promeneurs et de provisions, qui se rendaient au m6me lieu; je ne pourrais non plus decrire ni la ravissante beaute de la vue des gazons , des bosquets et de la fontaine oil I'art et la nature avaient prodigue tous Icurs embcllisseraents, niles delicieux tableaux que presentaient des centainesde groupes dhiant sur Thcrbe, chantanl, riant, sautant, courant, dansant et jouant a mille jeux.
Sur Tinvitation de son grand-pere. Gorilla nous fit brievement la description de vingt ou trente promenades champetres oil la population d'lcara se rend ordinairement les jours de fete et de repos. Elle nous expliqua que tous ces lieux charmants, qui font aujourd'hui lesdelices du Peuple entier, servaicnt exclusivement autrefois aux plaisirs de quelques seigneurs , qui les enfermaient dans les murs ou les fosses de leurs chateaux et de leurs pares.
Quelquc intcressant que fut pour moi le recit de Gorilla , auquel cllc savait d'ailleurs donner tant de charme, Valmor m'interessa
plus encore quand il nous exposa le systeme adopte par la Republique pour la nourriture de ses citoyens.
Je n'aurais pas manque d'en retracer ici la substance , si je n'avais retrouve ce sysleme parfaitement expose dans une autre leltre d'Eugene a sonfrere : cette lettre, que je vais transcrire ici, remplacera done mon propre recit ; et , pour y arriver plus tot, je me contenterai d'ajouter que le retour ne fut ni moins anime , ni moins joyeux que le depart et le sejour , et que mon ame etait remplie du bonheur dont j'apercevais partout I'expression.
LETTBE D'eUGENE A SON FRERE.
« 0 mon cher Camille , que j'ai le coeur navre quand je pense a la France et que je vois la felicite dont jouit ici le peuple d'lcarie ! Juges-en toi-meme en apprenant leurs institutions concernant la NOURRITURE et le vitemenl.
» Sur ce premier besoin de Thomme comme sur tous les autrcs , tout, dans notre malheureux pays , est abandonne au basard et rempli de monstrueux abus. Ici, au contraire, tout est regie par la raison la plus eclairee et par la soUicitude la plus genereuse.
« Figure-toi d'abord , mon cherfrere, qu'il n'y a absolument rien, dans tout ce qui concerne les aliments , qui ne soil regie par la loi. C'est elle qui admet ou qui prohibe un aliment quclconqi.e.
» Un comite de savants, inslitue par la representation nationalc, aide par tous les ciloyens, a fait la liste de tous les aliments connus, en indiquant les bons el les mauvais, les bonnes ou mauvaises qualites de chacun.
• II a fait plus : parmi les bons , il a indique les necessaires, les utiles et les agreables, et en a fait imprimer la liste en plusieurs volumes , dont chaque famille a un exemplaire.
» On a fait plus encore , on a indique les preparations les plus convenables pour chaque aliment, et chaque famille possede aussi le Guide du cuisinier.
' La liste des bons aliments ainsi arr6t6e, c'est la Republiquequi les fait produire par ses agriculteurs et ses ouvriers , et qui les dislribue aux families ; et comme personne ne pent avoir d'autrcs aliments que ceux qu'elle dislribue, tuconrois que personne ne pent consommcr d'autrcs aliments que ecus qu'elle approuvc.
» Ellc fait produire d'abord les necessaires, puis les utiles, puis ies agreables, et tousceux-ci autant qu'il est possible.
" Elle les partage entre tousegalement, de maniere que chaquc citoyen reroit la meme quantite d'un aliment quelconque, s'il y en a pour tous, et que chacun n'en regoit qu'a son tour, s'il n'y en a, chaque annee ou chaque jour, que pour une partie de la population.
" Chacun a done une part egale de tous les aliments sans distinction, depuis celui que nous appelons le plus grossier jusqu'a celui que nous qualifions le plus delicat; et le peuple enticr d'lcarie est aussi bien et meme mieux nourri que les plus riches des autres pays.
» Tu vols done, mon pauvre ami, que le gouvernement fait ici bien autre chose que notre monarchic : tandis que la royaute fait tant de bruit pour un bon Roi qui voulait que chaque paysan put mettre la poule au pot le dlmanche, la Republique donne ici, sans r'ien dire, a tous et tous les jours, tout ce qui ne se voit ailleurs que sur la table des Aristocrates et des Rois !
» Non-seulement la Republique fait elever tous les bestiaux, la volaille et le poisson necessaires, non-seulement elle fait cultiver et distribuer tous les legumes et les fruits qui se consomment dans leur fraicheur, mais elle emploie tous les moyens de les conserver en les sechant, les confisant, etc., pour en distribuer des provisions.
» Ce n'est pas tout : le comite dont je t'ai parlc tout a I'heure a discute et indique le nombre des repas, leur temps, leur duree, le nombre des mets, leur espece et leurordre de service, en les variant sans cesse, non-seulement suivant les saisons et les mois, mais encore suivant les jours ; en sorte que les diners de la semaine sont tous differents.
» A sixbeures du matin, avant de commencer le travail, tous les ouvriers, c'esl-a-dire tous les citoyens, prennent en commun, dans leur atelier, un avant-dejeuner tres-simple (que nos ouvriers de Paris appellent la goutte ou le coup du matin), prepare et servi par le restaurateur de I'atelier.
» A neuf heures, ils dejeunent dans I'atelier, tandis que leurs femmes et leurs enfants dejeunent dans lenrs maisons.
" A deux heures, tous les habitants de la meme rue prennent ensemble, dans leur restaurant republicain, un diner prepare par un des restaurateurs de la Republique.
» Et le soir, entre neuf et dix heures, chaque famillc prend, dans
sa propre habitation, un souper ou une collation preparee par les femmes de la maison.
» A tous ces repas, le premier toast est a la gloire du bon Icar, bienfaiteur des ouvriers, bienfaiteurdes familles, BIENFAITEUR DES CITOYENS.
» Le souper consiste principalement en fruits, patisseries et sucreries.
» Mais le diner commun, dans des salles superbes elegamment decorees, contenant mille a deux mille personnes, surpasse en magnificence tout ce que tu pourrais imaginer. Nos plus beaux restaurants et cafes de Paris ne sont rien a mes yeux, compares aux restaurants de la Republique. Tu ne voudras peut-etre pas le croire, quand je te dirai qu'outre Tabondance et la delicatesse des mets, outre les decorations en fleurs et de tous autres genres, une musique delicieuse y charme les oreilles tandis que I'odorat y savoure de delicieux parfums.
■ Aussi, quand des jeunes gens se marient, ils n'ontpas besoin de manger leurs dots dans un mauvais repas de noce el de ruiner d'avance leurs enfants a naitre ; les diners que le mari trouve dans le restaurant de sa femme, la femme dans celui de son mari, et les deux families ensemble chez chacune d'elles, remplacent les plus beaux repas des autres pays.
» Et cependant, tu pourras concevoir que ces repas communs facilitent une immense economic sur les repas separes, et permettent consequemment d'en augmenter beaucoup les jouissances.
» Tu concevras aussi que cette communaute de repas entre les ouvriers et entre les voisins a d'autres grands avantages, notamment celui de faire fraterniser les masses, et celui de simplifler beaucoup, en faveur des femmes, les travaux du menage.
» Et comme la Republique n'est occupee que du bonheur de ses enfants, tu ne seras pas surpris non plus qu'elle pousse la tendresse et la complaisance jusqu^a leur donner la facilite de prendre, le dimanche, tous leurs repas en famille et chez eux, d'y diner avec leurs amis particuliers, meme d'aller passer la journee a la campagne; et pour cela elle fait preparer, dans tous les restaurants, des mets froids qui sont transportes dans les familles, et elle met a leur disposition d'autres moyens de transport quand elles veulentjouirde la campagne.
» En vcrite, mon frere, jc nc te mens pas quand je t'assure que
ce pays est un paradis qui rejouit I'Sme autant que Ics sens ; et cependant j'enrage id..., moi..., Frangais, adorant mapatrie; je souffre parfois pour elie tous lessupplices de Tantale 1
» AUons, du courage et de I'esperance 1 et en attendant, ^tudionsl
» Tu voudras sans doute savoir comment s'opere et s'execute la DISTRIBUTION des aliments : rien n'est plus simple ; mais admire encore !