CHAPITRE VIII
Vctcment.
SUITE DE LA LETTBE D'eUGENE A SON FUERE. V E T E M E N T.
" Tout ce que je t'ai dit de la nourriture, mon cherCamille, s'applique au vetement : c'est la loi qui a tout regie, sur Tindication d'un comite qui a consulte tout le monde , qui a examine les vetements de tous les pays , qui a dresse la liste de tous avec leurs formes et leurs couleurs (ouvrage magnifique que chaque famiiie possede), qui a indique ceux a adopter et ceux a proscrire, et qui les a classes suivant leur necessite, leur utilite ou leur agrement.
» C'est la Republique qui fait cultiver et produire, par ses agriculteurs, toutes les malieres premieres ; c'est elle qui fait fabriqucr, dans ses manufactures, toutes les etoffes adoptees ; c'est elle encore qui fait confectionner tous les vetements par ses ouvriers et ses ouvrieres; c'est elle enfin qui les fait distribuer aux families.
» Elle a commence par les etofl'es les plus necessaires : aujourd'hui, elle ordonne toutes les etoffes sans exception, les plus agreables, comme les plus utiles.
» Tout ce qui, dans la forme, le dessin et la couleur, etait bizarre ou sans gout, a soigneusement ete banni; et tu nc peux ricn ima-
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giner de plus pur et de plus agreable que les couleurs choisies, rien de plus gracieux et de plus simple que les dessins des etoffes, rien de plus elegant et de plus commode que la forme des vetements.
» Et tu le comprendras sans peine, quand tu te rappelleras qu'il n'y a pas une piece de la chaussure, de la coiffure , etc. , qui n'ait ete discutee et adoptee sur un plan-modele. Aussi , quoique dans ma passion pour la peinture j'aie toujours ete tres-difScile , tu le sais, sur les vetements d'hommes et surtout de femmes, je te jure que je n'ai pas encore pu trouver un defaut dans ceux de ce pays.
» Je viens de te parler des femmes: 6 men bon Camille , que tu aimerais ces Icariens , toi si galant et si passionne , comme moi , pour ce chef-d'oeuvre du Createur, si tu voyais comme ils les entourent de leurs soins, de leurs respects et de leurs hommages, comme ils concentrent sur elles leurs pensees, leur soUicitude et leur bonheur, comme ils travaillent sans cesse a leur plaire et h les rendre heureuses, et comme ils les embellissent, elles deja naturellement si belles, pour avoir plus de plaisir a les adorer ! Heureuses femmes 1 heureux hommes 1 heureuse Icarie 1 Malheureuse France !
y> C'est done dans le vStement des femmes surtout que tu trouverais a admirer : non-seulement ton ceil avide serait charme d'y voir tout ce que tu connais de plus fin, de plus delicat, de plus ravissant en etoffes, en couleurs et en formes, mais il serait, dans certaines occasions, aussi etonne de la pompe des plumages qu'ebloui de I'eclat des bijoux et des pierreries.
» 11 est vrai que les plumes sont presque toiites artificielles comme les fleurs, que les bijoux sont rarement d'or pur, mais presque toujours d'alliage ou d'autres metaux dores ou non dores, et que toutes les pierreries sont fabriquees: mais qu'importe? toutes ces parures en sont-elles moins belles ? parent-elles moins bien les tetes qui les portent? sont-elles moins precieuses comme ornement, surtout quand toutes les femmes s'en parent egalemcnt et qu'aucune d'elles ne peut en montrer d'autres? Et ces Icariennes qui d^daignent et meprisent toutes les beautes de convention et tons les sentiments de puerile vanite, pour n'estimer que les agrements reels et les sentiments raisonnables, en sont-elles moins sensees, moins jolies et moins heureuses?
' Tu serais egalement enivre si tu sentais les odeurs suaves et delicieuscs qui s'exhalent continuellement des vetements des femmes et meme des hommes ; car les Icariens considerent I'habitude
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des parfums, non-seulement comme un agrement pour soi, mais comme un devoir envers les aulres; el tu serais elonne de la variety de leurs huiles et de leurs essences, de leurs pommades et de leurs pates, en un mot de leurs parfums de toilette pour hommes comme pour femmes, si tu ne savais pas que tout leur pays est couvert de tleurs, et que rien ne leur est plus facile et moins couteux que d'avoir des parfums pour toute la population.
» Aussi, tu te croirais transporte dans le palais d'une fee si tu voyais une parfumerie Hpublicaine I
» Tout le monde a les mfimes v^tements, ce qui ne laisse pas de place a I'envie et a la coquetterie. Etcependant ne va pascroire que Vnniformite soit ici sans variete; car, au contraire, c'estdans le vetcment que la variete marie le plus heureusement sesrichesscs avec les avantages de I'uniformite. Ce ne sont pas seulement les deux sexes qui sont v6tus differemment, mais dans chacun des deux sexes, Tindividu change frequemment de v6tements , suivant son flgc et sa condition ; car les parlicularites du vetement indiquent toutes les circonstances et les positions des personnes. L'enfance et la jeunesse, I'&ge de puberte et de majorite, la condition de celibataire ou de marie, de veuf ou de remarie, les differentes professions et les fonctions diverses, tout est indique par le vetement. Tous les individus de la m6me condition portent le mfime uniforme; mais des milliers d'uniformes differents correspondent a des milliers de conditions diverses.
» Et la difference entre ces uniformes consiste tantot dans la difference d'etoffes ou de couleurs, tantot dans la difference de forme ou dans quelques signes particuliers.
» Ajoute a tout cela que quand I'etoffe ou la forme est lamfime pour les jeunes filles du m6me fige, par exemple, la couleur est differente suivant leur goiit ou leur convenance, telle couleur allant mieux aux blondes , comme tu le sais , et telle autre couleur aux brunes.
» Ajoute encore que, pour le m^me individu, le simple et commode habit de travail et celui de chambre, I'elcgant habit de salon ou de reunion jmblique et le magnifique habit de fde ou de ceremonie sont tous differents.
» Et tu concevras que la variety de costume doit ^tre presque infinie.
» Pense aussi que les fleurs ne sont permises qu'^ un certain
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Sge, les chapeaux, les plumes, les bijoux, les pierreries, les magnifiques ctoffes, a certains autres 5ges determines ; et tu concevras plus facilement encore que la Republique puisse en faire fabriquer assez pour le petit nombre de personnes de ces differents Sges.
» Figure-toi maintenant toute la population reunie, en habits de fete, dans les cirques, dans les promenades ou les spectacles ; tu pourras avoir Tidee que les loges des operas de Paris et de Lon dres, ainsi que les salons et meme les cours de ces deux capitales, n'offrent rien de plus eclatant ni de plus magnifique, et que ces petites societes privilegiees ne sont que des pygmees a cote de toute la population d'lcara.
» Te parlerai-je de la confection et de la distribution dc3 vetements ?
» Tu con^ois combicn il est facile a la Republique do connaitre la quantite de matieres premieres, d'etoffcs et de vetements qui lui sont necessaires ; de faire produire les ma'ieres premieres, dans son domaine, par ses agriculteurs, ou de les acheter a I'elranger ; de faire ensuite fabriquer les etoffes, en mas-jes, dans ses immenses manufactures, avec ses puissantes mecaniques ; et de faire enfm confectionner les vetements dans ses immenses ateliers par ses ouvriers et ses ouvrieres.
» Tu peux devrner meme que la forme de chaque vStement a ete calculee de maniere qu'il puisse etre confectionne le plus facilement, le plus rapidement et le plus economiquement possible.
» Presque tous les vetements, coiffures et chaussures, sont elastiques, de maniere qu'ils peuvent convenir a plusieurs personnes de tailles et de grosseurs differentes.
» Presque tous se font a la mecaniqus, en tout ou en partic, de maniere que les ouvriers n'ont que peu de chose a faire pour les achever.
» Presque tous se font sur quatre ou cinq grandeurs et largeurs differentes, de maniere que les ouvriers n'ont jamais besoin de prendre les mesures auparavant.
» Tous les vetements sont done confectionn^s en masses enormes, comme les etoffes elles-memes, et sou vent en m^me temps ; et tous sont ensuite deposes dans d'immenses magasins ou chacun est toujours sur de trouver, a Tinstant, tous les objetsqui lui sont necessaires et qui lui sont dus d'apres la loi.
■> Je n'ai pas besoin de to signaler la perfection du travail es<5-