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CHAPITRE IX

Logement. — Ameublement.

Je venais d 6crire en Angleterre, lorsque Eugene entra pour me proposer d aller visiter I'interieur de la maisoji d'une famille de sa connaissance que la maitresse devait lui montrer en detail. J'ao ceptai, et nous sortlmes.

Sachant qu'Icar avail fait arr^ter le plan-modele d'une maison apres avoir consulte le comite de logement et le Peuple entier' apres avoir fait examiner les maisons de tous les pays , je m'attendajs a voir une maison parfaite sous tous les rapports, surtout sous cclui de la commodity et de la proprete ; et cependant mon atlente lut encore surpass(5e.

Je ne parlerai pas ici de I'exterieur et de tout de qui conceme embellisscment de la rue et de la ville, mais de ce qui interesse 1 habitant de la maison.

Toutce qu'on peut imagincr de necessaire et d'utile, je dirais m^me d'agreable , s'y trouve reuni.

Chaque maison a quatre etages, non compris le rez-de-chausseetrois, ou quatre, ou cinq fenfires de largcur. '

Sous le rez-de-chaussee sont les caves , caveaux , bucliers et charbonniers, dont la base est a cinq ou six pieds plus bas que le trottoir, et la voute a trois ou quatre pieds plus haul. La dame nous expliqua comment le bois , le charbon et tout le reste sont transportes par des machines , depuis la voiture , dans ces pieces souterraines , sans meme toucher et salir le trottoir. Elle nous lit voir ensuite comment tous ces objets sont montes , dans des paniers ou des vases , jusque dans la cuisine et les etages superieurs , au moyen d'ouvertures dans la voute et de petites machines qui rendent I'emploi de la force personnelle inutile.

Au rez-de-chaussee, point de boutique, point de loges a portier, point d'ecurie, point de remise , point de porte cochere, point de vestibule ni de cour ; mais on y trouve une salle a manger, une cuisine et toutes ses dependances , un petit parloir servant de bibliotheque , un cabinet pour les bains avec une petite pharmacie domestique ; un petit atelier pour les hommes et un autre pour les femmes , contenant tous deux les outils dont on pent generalement avoir besoin dans un menage ; une petite cour pour la volaille , un cabinet pour les outils dejardinage, etlejardin par-derriere.

Le premier 6tage renferme un grand salon ou se trouvent les instruments de musique.

Les autres pieces et toutes celles des autres Stages sont des chambres a coucher, ou des chambres destinees a tous les autres usages.

Toutes les fenfires s'ouvrent en dedans et sont garnies de halcons.

Tout est combing pour rendre les escaliers commodes et elegants, sans prendre trop de place.

Quelle belle vue ! m'ecriai-je en arrivant surune terrasse, bordee d'une balustrade et couverte de fleurs, qui couronne la maison et forme encore un delicieux jardin d'une autre espece , d'oii la vue a quelque chose de magnifique. — Dans les belles soirees d'ete, dit la maitresse, presque toutes les families se reunissent sur leurs terrasses pour y prendre le frais en y chantant , en y faisant de la musique et en y soupant. Vous verrez ! c'est quelque chose d'enchanteur I

Une autre petite terrasse garnie de fleurs sur la galerie qui couvre le trottoir, et des fleurs sur presque tous les balcons , augmentent encore I'agrement de I'habitation et parfument I'air environnant.

Non-seulemcnt les eaux pluviales n'incommodent pas en descendant de la terrasse ; mais regues dans un reservoir ou citerne , elles sont utilement employees , ainsi que les sources et les puils dans lesquels on puise aisement avec des pompes.

Nous admirionsaussl, Eugene et moi, les chemin^es et le systemc de chauffage repandant partout , avec la plus grande economic , une chaleur egale et douce , sans qu'on y craigne la peste de la fumee, et sans qu'on y craigne le fleau des incendies.

— Ces deux petites statues que vous voyez sur lacheminee, nous ditla dame, sont celles que laRepublique a decernees aux inventeurs des precedes contre le feu et la fumee. Voyez aussi commc tout est combine dans la constructiondubatiment et dansle choix des materiaux pour les preserver du feu ! Aussi nous n'avons presque jamais d'incendies ni dans nos maisons, ni dans nos ateliers, et ceux qui eclatent sont presque a I'inslant etouffes. On dit m6me qu'on vient de decouvrir un moyen de rendre , quand on veut, le bois et les etoffes incombustibles.

— Admire done, me dit Eugene, comme les partes etles fendtres roulent sans aucun bruit sur leurs gonds, comme elles se ferment d'elles-memes , et avec quelle perfection elles empechent I'introduction de I'air exterieur I

— Et cependant, dit la dame, voyez comme tous nos appartemenls sont bien aeres , sans ouvrir ni porte ni fenetre, au moyen dc toules ces ouvertures qui communiquent avec I'exterieur, et qui se ferment ou s'ouvrent a volonte 1

Mais c'est surtout I'ensemble du systfeme imagine pour la proj)rete que j'admirais avec le plus de plaisir, ainsi que le systeme concu pour epargner aux femmes toute peine et tout degout dans les Iravaux du menage.

U n'y a pas de precaution qu'on n'ait prise pour la proprete. Les parlies inferieures , qui sont plus exposees a etre salies, sont garnies d'une faience vernissee ou d'une peinture qui n'admet pas la malproprete et qui se lave facilement. Des eacx potables et non potables, amenees de hauls reservoirs ct elevees jusque sur la terrasse superieure, sont distribuees, par des tuyaux et des robinets, dans tous les itages et meme dans presque tous les appartements , ou sont lancees avec force par des machines a laver, tandis que toules les eaux sales et toules lesimmondices sont entraiuees, sans sejourner nuUe part et sans repandre aucune mauvaise odeur, daii.T

de largcs tuyaux souterrains qui descendent sous les rues. Les lieux qui sont naturellement les plus degoutants sont ceux oil I'art a fait le plus d'efforts pour en eloigner toule espece de desagrement ; et I'une des plus jolies statues decernees par la Republique est celle qu'on apergoit, dans toutes les maisons, au-dessus de la porte d'un petit cabinet charmant , pour ^terniser le nom d'une femme inventeur d'un procede pour chasser les odeurs fetides.

II n'est pas jusqu'a la boue que les pieds peuvent apporter du dehors qui ne soit I'objet d'une attention particuliere. Independamment de ce que les trottoirs sont extremement propres, une infinit6 de petits soins emp^chent qu'un pied malpropre ne vienne souiller les appartements et m6me le seuil de la porte et I'escalier , tandis que I'education impose aux enfants , comme un de leurs premiers devoirs, I'habitude de la proprete en tout.

Les ordures m6mes et les debris de toute espece sont deposes de telle maniere que, quand ils ne sont pas employes pour engraisser la terre du jardin, ils peuvent etre enleves sans que I'operation ne soit ni degoiitante ni penible.

Quant au menage, qui doit 6tre fait nonpar des domcstiques , mais par les femmes et les enfants dans chaque famille,jenepouvais me lasser d'admirer la soUicitude de la Republique pour eloigner des travaux domestiques toute espece de fatigue et de repugnance.

— Balayer n'est presque rien , dit la mere de famille, et tous les autres travaux sont moins penibles encore, Non-seulement I'education et I'opinion piiblique nous habituent , nous autres femmes , a nous acquitter de nos charges sans honte et sans chagrin, mais elles nous rendentces charges agreables etcheres en nous rappelant sans cesse que c'est le seul moyendepouvoirjouir d'un inappreciable avartage, celui de n'avoir pas de mercenaires etrangers pour servir nous et notre famille.

Du reste , grSce a notre bon Icar et a notre Republique bienaimee , toute I'imagination de nos hommes travaille sans cesse a nous rendre heureuses et a simplifier nos travaux domestiques. Les deux principaux repas , le dejeuner et le diner , se font au dehors et sent prepares par les cuisiniers nationaux , tandis que tous nos vetemcnts d'hommes et de femmes et tout notre blanchissage sont fournis par les ateliers de la Republique , en sorte que nous ne sommes chargees que de I'entretien, du raccommodage, cfc de deux repas les plus simples qui n'exigent que les plus agreables pr(>parations de la cuisine.

Et noire cuisine , retournons la voir! Voyez ces fourneaux, ce four, ces robinets pour I'eau chaude et Teau froidc, tous ces petits instruments et ustensiles ; et dites-moi s'il est possible de rien imaginor de plus propre et de plus commode , et si ce n'est pas le plus galant comme le plus ingenieux des architectes qui a tout dispose pour nous faire aimer nos travaux 1 Aussi toutes nos jeunes filles aiment a chanter une charmante

^ chanson en I'honneur du jeune et galant architecte des cuisines.

! — Ce n'est cependant pas a Tarchitecte qu'appartient le principal mente , reprit Eugene , mais a la Republique , le plus paternel des gouvernements ou la plus tendre des meres, qui a tout ordonne pour le plaisir de ses enfants. Malheureuse France !.,.

— Vous avez raison, mon cher ami, ajoutai je brusquement pour 1 mterrompre et prevenir la repetition de son delire oatriotique. *^

— Oui , dit la dame : aussi, si not re RepubUque etait jamais altaquee par nos epoux, nous divorcerions a I'instant, et c'est nous vieillcs ou jeunes, qui la defendrions 1 Vous auriez meme du plaisif a entendre nos fiUes le jurer tous les matins dans une autre chanson ; car c'est toujours en chantant (tant nous sommes heureu^es ' ) qu'elles travaiUent au menage ou dans I'atelier; et vous pourriez croire que leur costume de menageres et d'ouvrieres leur plait plus que leur habit de repos ou de fete.

Voila une maison d'Icarie 1 Et toutes les maisons des villes sont absolument les memes a I'interieur, toutes habitecs chacune par une seule famlle.

Mais les maisons sont de trois grandeurs, de trois, ou quatre ou cinq fenetres de front , pour des families au-dessous de douze personries, de vingt-cinq ou de quarante. Quand la famille est plus nombrcuse (ce qui arrive frequemment ), elle occupe deux maisons ContiguL'S , communiquant alors par une porte interieure : et comme toutes les maisons sont pareilles , la famille voisine cede ordmairement volontiers sa maison pour en occuper une autre , ou bien le magistrat Ty contraint en cas de refus, a moins que la' famille nombreuse ne puisse trouverdeux autres maisons contigugs qui soient vacantes.

Dans ce cas , les meubles etant absolument les memes comme les maisons, chaque famille n'emporte que quelques effcts personnels , et quittc sa maison toute meublee pour en prendre une autre qui sc irouve egalcmcnt meublee.

Ces changements d'habitation sont d'aillears si raresquc laRepublique evite I'enorme perte de travail et de meubles occasionnee dans les autres pays par ie deplacement et le transport de tout le mobilier dans des demenagements continuels.

Mais la carcasse ou la distribution de la maison u'en est qu'une partie , et c'est I'ameublement qu'il faut examiner pour avoir unc idee complete d'une habitation d'lcarie.

Les m^mes regies president a I'ameublement : tout le necessaire, tout Vutile connu (ceque nous appelons le confortable), et Vagreable autant que possible ; toujours la prevoyance et la raison.

Ainsi, partout des parquets, partout des tapis; partout les pointes et les angles tranchants rcmplaces par des formes arrondies, afiu d'eviter les accidents pour les enfants , et meme pour les grandes personnes ; partout les meubles fermant si hermetiquement que la poussiere ne peut y penetrer ; partout meme les dispositions tellement prevoyantes, comme nous le fit remarquer la dame , que la poussiere peut difficilement s'arreter sur les meubles, ou peut I'acilement en etre enlevee chaque jour.

Cette bonne dame nous fit aussi remarquer, avec une sorte d'orgueil, que tous les coins et les angles rentrants, par exemple entre les murs ou les boiseries, sont soigneusement garnis d'un pl^tre ou d'un mastic qui presente partout des formes arrondies , oil peut penetrer plus facile ment I'instrument a nettoyer.

EUe nous fit remarquer aussi , avec une visible satisfaction , toutes les precautions prises pour preserver les habitations de tous les insectes qui les infestaient et les desolaient autrefois ; et j'avoue que toutes ces petites precautions me plaisaient autant que les plus grandes beautes des appartements.

Tous ces appartements sont garnis de placards, d'armoircs, de buffets , de rayons , etc., et tous les murs sont disposes de maniere que ces meubles sont immobiles, incrustes, appuyesou appliques, et ne consistent que dans des rayons interieurs ou des tiroirs avec des portes en devant et quelquefois des tablettes au-dessus, ce qui procure une enorme economic de travail el de materiaux.

Tous les murs sont tapisses de papier ou d'etoffes , ou couverls de peintures et de vcrnis , et garnis de tableaux encadres, renfer^

mant non des peintures mais des impressions instructives et magnifiques sur les connaissances d'une ulilite journaliere.

Les tableaux de la cuisine, par exemple, indiquent les precedes leo t>lus usuels, en sorte que la cuisiniere peut y trouver a I'instant riadicalion dont elle a besoin, sans perdre du temps a consulter uu gros livre. Dans la salle de bain, les tableaux indiquent ledegre de chaleur , la duree , etc. , qu'il faut donner au bain. Dans la chambre de la nourrice, ils lui rappellent d'un coup-d'oeil les precautions les plus necessaires pour elle et pour son nourrisson. Dans les chambres des enfanls, les tableaux leur indiquent tout cc qu'ils doivent faire dans lajournee. Mais ces cadres contiennent peu de dessins graves ou peints, parce que chacun peut aller voir dans les musees nationaux et dans les monuments publics les collections de peintures, de gravures et de sculptures.

Les lits sont en fer, et les chambres a coucher tres-simplement meublees, quoique contenant tout ce qui est utile, avec des cabinets de toilette pour les bommes comme pour les femmes.

La salle a manger et le petit parloir sont micux decores ; la salle des bains est charmante , mais le salon est magnifique.

Nous savions que chacun des meublcs de chambre, delit, de table , etc., qui se trouvent dans une maison , avait ete admis par une loi, fabrique et fourni par un ordre du gouvernement, et que chaque famille avait une espece d'atlas ou grand portefeuille contenant la liste ou I'invenlaire de ce mobilier legal, avec des gravures et des planches decrivant la forme et la nature de chaque objet. Nous dcmandames a voir ce livre curicux, et nous le parcourumes avec autant de plaisir que d'intcret. Chacun de ces meubles , nous dit la maltresse, a ete choisi entre des milliers de la meme espece, et adopte dans un concours et sur un plan-modelc : on a prefero le plus parfait, sous tous les rapports de la commodite , de la simplicite, de I'economie de temps et de matieres, enfln d'elegance et d'agr6ment : aussi voyez !...

Nous etions enchantes en effet de tout ce qui nous environnait, Dans les tapis, lesetoffes, lespapiers, les meubles de toute espece, en un motpartout, nous remarquions avec admiration la simplicite, IV-legance et le gout dans le choix des coulcurs, des dcssins et des formes.

Et cc qui m'etonnait davantaAo, c'cst que dans tous ces meublcs

brillaient les malieres les plus j)recieu$es, tous les nietaux, mSme I'or et I'argent, tous les marbres et les pierres, les porcelaines et les terresde toute espece, les cristaux et les verres, lesboisde tout genre , les etoffes de toute nature et de toute coul(*ur, en un mot , toutes les productions minerales, vegetales et animales.

Et comme j'exprimais souvent ma surprise : « Je m'etonnais d'abord comme vous , me dit Eugene ; mais on m'a fait observer que toutes les malieres produilcs par la terre d'Icarie ne sont pas plus precieuses les unes que les autres aux yeux de la Republique, quand elles sont egalement abondantes , et qu'elle fournirait aux families des pelles d'or et d'argent, parexemple, tout aussi bien que des pelles de fer , si ces trois metaux etaient egalement communs. EUe partage tout I'or et I'argent entre les ciloyens , comme clle partage entre eux le fer et le plomb. Quand une matiere est trop rare pour qu'on puisse en donner a tous , on n'en donne a personne ; et si la matiere est utile ou agreable, on la consacre aux monuments publics.

» Eh bien! maintenant, continua-t-il , ne concevez-vous pas comme moi que les matieres precieuses , entassees autrefois dans les palais des rois et de I'aristocratie , peuvent suffire pour que chaque maison en ait sa part ? »

» Remarquez d'ailleurs, ajouta la dame, que les alliages d'or et d'argent, les cristaux artificiels et les pierres fabriquees sont, a nos yeux , aussi bons et aussi beaux que I'or et I'argent purs , les diamants et les pierres , et que la Republique a assez d'alliages et de compositions pour en procurer beaucoup a chaque familie.

» Ainsi glaces, cristaux, verreries, lustres, bronzes, albatres et pl&tres, fleurs artificielles et parfums , en un mot , tout ce que la Republique recolte ou fait fabriquer, elle le partage entre tous les citoyens.

>' Et remarquez combien est parfait tout ce qui concerne Veclairage ! Non-seulement nos lampes , nos chandelles et notre gaz ne repandent aucune mauvaise odeur, mais nos huiles, notre bougie et toutes nos autres matieres sont parfumees, et tout concourt a charmer Todorat et la vue sans les fatiguer.

« Aussi examinez bien notre salon. »

Et quoique j'en eusse deja vu de pareils, je fus ^merveille en I'otudiant avec plus d'attention dans tous ses details. Je n'en enumererai pas ici les agrements et les beautes, et je me contenterai d'aflirmer que, dans aucun palais, je n'ai rien vu de plus elegant, de plus gracieux ct de plus magnifique.

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