SAME. - MEDECINS. — HOSPICES
Que u\'s-tu pres de ton frere, mon cher Camille, toi dont le coeur est si rempli d'amour pour Thumanite 1 que n'es-tu pres de ton ami pour partager son admiration et ses regrets, ses transports et scs doulems! Je viens de visiter un hospice d'lcarie avec un des premiers medecins, qui a eu la bonte de tout me faire voir et de tout m'expliquer : ecoute I
Je ne te decrirai pas Timraense bStiment, ou plutot le magnifiqae palais, situe sur une petite eminence aeree, au miUcu d'un vaste et charmant jardin traverse par un joli ruisseau. La Republique cherchant Tutihte, la commodite et Tagrement dans tous scs monumeuts, toujour^ coiistruits sur un plan-modele, tu devines aisement
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ce que doit ^tre un hospice d'Icarie , destin^ a recevoir , non des pauvres et des miserablos , mais tous les citoyens sans exception (quand ils ont quelque maladie grave) et des citoyens si bien loges chez ciix ! Je ne te mens pas en disant que rinlerieur est aussi magnifique que celui d'un superbe palais ; car il est encore plus beau que cekii des maisons , la Republique ayant pense qu'il fallait mieux trailer encore scs citoyens malades que ses citoyens en bonne sante.
Au milieu de la verdure et des fleurs , on y voit les statues des horames qui ont rendu le plus de services a I'art de guerir.
Mais ce que j'admirais avec emotion, c'etaient les precautions prises pour eviter le bruit , les mauvaises odeurs et gencralement tout ce qui pouvait contrarier les malades ; c'etaient surtout les soins et les attentions prodigues pour leur plaire , tanlot par une musique harmonieuse et douce que fait entendre une mecanique invisilDle, tontot par d'agreables parfums, et toujours par des couleurs et des objets qui recreent la vuc.
Ce que j'admirais egalement, c'etaient les lits mobiles et flexibles en tous sens, les innombrables instruments et machines imagines soit pour porter le malade et lui donner toutes les positions qui peuvent le soulager, soit pour eviter les accidents et les douleurs, soit pour facihter les operations et les pansements. 11 semblait partout que la mere la plus ingenieuse et la plus tendre eut tout dispose pour eloigner la souffrance du lit de son enfant bien-aime. Si tu voyais les soins pris pour rendre les remedes moms amers, les pansements moins douloureux, les operations m6mes moinseffrayantes et moins cruellest on dirait que le malade est icilefavori d'une divinite bienfaisante !
J'etais profondement emu ; et cependant je n'etais plus etonne de rien quand je pensais que la Republique avait ordonne au comite de sante de tout preparer pour le plus grand avantage des malades, sans s'arrfiter devant aucune depense : je n'etais surpris de rien quand je reflechissais qu'il n'y avait pas un mercenaire et pas un pauvre dans cet hospice, mais seulement des citoyens qui soignaient les malades comme leurs enfants, et des malades qui ne voyaient que des freres autour d'eux.
Chaque malade, sa famille et ses amis, ont d'ailleurs la consolation et le plaisir de se voir aussi souvent et aussi long -temps que le permettent la prudence et le medecin.
Quand la nature de la maladie I'exige, le malade est place dans une chambre separee : mais ordinairement ce sont de vastes salles rjuicontiennent les lits ;et quand la famille sepresente, la place du
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maladc se trouve subitemenl u ansform^e en une chambre close, oii Ton peut enlrer sans etre apergu.
Vois comme tout est bien dispose pour le service 1
Les medecins, chirurgiens, pharmaciens et garde-malades demeurent a la circonference de I'hospice, et pour ainsi dire dans riiospice. Us sont aussi nombreux qu'il est necessaire, sans qu'ils soient eux-memes trop iatigues, chacund'eux ne travaillant que six ou sept heures par jour.
Chaque jour, les medecins visitent regulierement trois ou quatre fois tous les malades ; et, dans i'intervalle, on est toujours stir d'en Irouver assez dans Thospice pour les accidents extraordinaires qui survicndraient, independamment des jeunes medecins qui restent continuellement dans les salles pour panser les malades et surveiller les maladies, et pour appeler les medecins toutes les fois qu'il en est besoin.
Toules les visiles sont faites par irois medecins au moins, et toutes les operations par un chirurgienen presence dedeux autres; tandis que, dans les cas graves, on reunit en consultation tous les medecins et chirurgiens de Thospice. *
Tu congois combien il est plus avantageux pourle malade d'etre traite dans Thospice ! car, outre les agrements qu'il trouverait dans sa niaison au sein de sa faraille, il trouve dans Thospice une intinite d'avantages qu'il lui serait impossible de sc procurer ailleurs.
Ce n'est, au reste, que pour les maladies qui ont quelque gravite que les ciloyens se transportent ou sont transportes a Thospice ; et ces maladies, indiquees par les medecins ou par les livres d'hygiene, sont bien connues dans toutes les families.
Pour les maladies legeres, et pour les souffrances qui n'ont pas besoin du secours d'un medecin, elles sont traitees dans rinlerieur de chaque famille, dont tous les chefs, ayant suivi des cours d'/iygicne et pouvant consulter les livres composes pour eux, connaissent parfaitcment les cas oii I'intervenlion du medecin devient necessaire, ceux qui n'en ont pas besoin, le traitement a suivre dans ccux-ci, et la preparation des remedes, dont la plupart sont prepares dans la petite pharmac'ie dumestique.
Cette connaissance universelle de I'hygiene, jointe a ces petites pharmacies dans chaque famille, est une inappreciable mnovation : car, tandis qu'autrefois les families ne savaient comment preparer les remedes les plus simples, presents par des medecins qui ne sc donnaient pas la peine d'en indiquer la preparation, il n'est per- Sonne aujourd'hui qui iic sache parfaitcment prepai-ei^les remedes
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les plus ordinaires ; et tandis que la plupart de ces rem^des etaient le plus souvent appliques au hasard ou a contre-sens, il n'en est aucun mainlenant qui ne soil employe avec disccrnement et convenance.
Je prendrai pour exemple le 6am de pieds, que les malades ou leurs families emploient frequemmenl sans ordre des medecins, ou que les medecins ordonnent sans sMnformer si Ton sait bien le preparer : or, tu sais bien qu'un bain de pieds peut etre pris de mille manieres, trop chaud ou pas assez, trop long-temps ou pas assez, avec trop d'eau ou pas assez, etc., etc. , etc.; ct de ces mille manieres une seule est utile, et toutes les autres sont nuisibles et quelquefois funestes ; et cependant I'ignorance choisit presque toujours I'une de ces dernicres: que d'accidcnts enresultent I tandis que maintenant, en Icarie, il n'est pas une femme et pas un liomme quine sache parfaitement preparer un bain de pieds.
Vhygiene est poussee si loin, pour les dents par exemple, que les soins qu'on leur donne chaque jour dcpuis I'enfance les preservent presque entiercment des douloureuses ct dangereuses maladies qu'on voyait si communes autrefois.
Une autre grande et precieuse iimovation, c'est qu'a cbaquc atelier dont les travaux pcavent encore occasionner quelques accidents, est attache un chirurgien avec une petite pharmacie, pour appliquer a I'instant les premiers remedes necessaires en cas d'accident.
Les medecins ne se transportent done que tres-rarement dans les families, et seulement pour des cas extraordinaires, surtout a la ville (car ils s'y transportent plus souvent a la campagne) ; et pour ces courses urgcntes ou eloignees, des chevaux de selle sont toujours a leur disposition dans une petite ecurie nationale construite dans chaque hospice.
C'est done a I'hospice que les medecins traitent tous les malades qui se trouvc-nt avoir besoin de leur intervention : c'est a I'hospice surtout que se font presque toutes les operations chirurgicales.
11 en resulte, pour le progres de I'art, un avantage immense, que tu devines sans doute : c'est que tous les anciens medecins ou chirurgiens, les jeunes et les etudiants, peuvent assister et assistent a toutes les operations importantes et au traitement de toutes les maladies graves ; que rcxpcrience de I'un profite a tous les au-
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trcs, ct que ccttc experience est aussi grande qii'il est possible, puisque chaquc medccin ou chirurgieu voit tous les maladcs du quarlier ou de la commune.
Admire aussi cette autre grande innovation!
Coavaincus qu'il y avait de graves et d'innombrables inconvunients de tous genres a n'avoir que des hommcs pour visiter, accouchcr, operer et trailer les femmes , les Icariens ont etabli qu'il y aurait autant de femmes que d'iiommes parmi les medecins et les chirurgiens, et que des femmes scules visileraient, accoucheraicnt, opj^reraient et traiteraient les femmes, tandis que les hommes seraient exclusiveraent r6serves pour les hommcs.
Tu ne saurais croire combien d'avantages rcsultent de cette revolution medicale !
Tu congois qu'une femme pcut avoir autant d'intelligence ct d'instruction qu'un bomme ; qu'cUe doit etre goncTalement plus paticnte , plus douce , surtout plus caressante ; qu'elle doit inspirer plus de conflance en effrayant moins la pudeur, et qu'elle pent meme micux connattre les maladies particulieres a son sexe. Mais, diras-tu pcut-etre, le courage , la force , necessaires surtout dans les operations chirurgicales!,..
Pour le courage, les femmes n'en manquent pas : plus habituces que les hommes a souffrir elles-memes et a voir souffrir, elles savent y joindre plus de caresses pour aider a supporter la souffrance, et plusde sensibilite pour sympathiser aux douleurs et pour en consoler.
Quant a la force, les femmes en ont assez, comme elles ont asscz d'adresse, surtout apres leur education chirurgicale, pour tous les cas ordinaires; et si, dans quelques cas rares, I'intervention d'un homme devient necessaire, cette intervention est soUicitee par I'opcratrice elle-meme.
La Republique n'a done point d'accouchours , mais des accoucheuses; point de chirurgiens ni de medecins pour les femmes, mais des chirurgiennes et des fcmmes-medecins.
Quand elles sont gravement malades , les femmes sont , comme les hommes , transportees dans Thospice. Aussi chaque hospice est-il compose de deux batimcnts semblables et separes, Tun pour les femmes oil Ton ne voit que des femmes, I'autre pour les hommes oil Ton ne voit que des hommes.
Voici encore une autre innovation. Presque toutes les femmes font leur accouchement dans I'hospice, ou elles se transportent quelques jours auparavant, et ou elles restent ensuite tout le temps
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n^cessaire. Dans la crainte que cette innovation ne rcpugn5t a beaucoup de femmes, la Republique en a long-temps ajourno Tapplication , jusqu'a ce que Teducation ct la raison publiqucles eussent convaiacucs que cctte mcsure n'aurait pour elles aucun inconvenient reel , et qu'elles y trouveraient au contraire d'inimenses avantages pour leurs enfants, pour elles et pour la nation.
Tu congois que rien n'est plus simple alors que la constatation des naissances : c'est a I'hospice, sans deplacement et au moment meme de raccouchcment, que la naissance est enregistree, sur Ics declarations des accoucheuses.
Tu congois encore que, avec la Communaute, il ne pent y avoir aucun motif pour cacher ou supprimer la naissance et I'etat d'uu enfant.
Quclquos femmes cependant sont accouchees chez elles , niais toujours en presence de trois accoucheuses au moins; et les cas exceplionnels oil les femmes sont traitees liors de I'hospice sont plus nombreux que pour les hommes.
Les jeunes enfants sont plus generalement encore traites a domicile , et cesont toujours des femmes qui les traitent jusqu'a I'agc de 5 ans , les petits gargons comme les petites fdles.
Les enfants plus &ges sont traites dans le petit hospice de I'ecole, ou dans I'hospice ordinaire.
Quant aux infirmes ou aux vieillards qui peuvent 6tre soign(^3 dans leurs families aussi b:en que dans I'hospice, ce sont leurs parents qui les entourent de leur tendresse.
On u'a jamais le revoltant spectacle d'un aveugle reduit a se faire conduire par son chien ou son b&ton et a demander I'aumone en accusant les hommes et la nature! rien n'est plus touchant au contraire que de voir, dans les promenades, de vieux peres tralncs, dans de jolis petits chars, par leurs gargons et leurs fdles, ou des enfants traines par leurs freres et scEurs suivis des peres et meres I
Tu penses bien que toutes les dependances de I'hospice, sa cuisine, sa lingerie, ses bains sont immenses et magnifiques ; mais ce qui te charmerait le plus, ce sont les dispositions prises pour monter partout, a I'aide de machines, sans bruit et presque sans bras, les ali-
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ments, les medicaments, les baignoires et I'eau jusqu'aupres du lit des malades.
Ce qui I'emerveillerait plus encore , c'est la pharmacie, son laboratoire, et son armeede pharmaciens.
Imagine , si tu le peux, son immensitL*, quand je t'aurai dit qu'il n'y a que cetleseule pharmacie dans le quartier ou la Commune, et qu'elle fournit non-seulement tous les medicaments neccssaires a riiospice , mais encore tous ceux qui composent toutes les petites ■pharmacies domestiques.
Mais tout cela n'est presque rien encore, mon cher Camille : c'esl i'education des medecins qu'il faut connaitre.
A dix-sept etdix-huit ans, lesjeunes fiUes et lesjeunesgargons qui desirent exercer une parlie quclconque de la medecine ou de la chirurgie subissent d'abord un examen sur leur cducalion clementaire.
Ceux qui sont admis suivent tous pendant cinq ans , dans Tecole sp Jciale de medecine , des cours generaux dont le but est de Icur faire connaitre , egalement a tous , I'etat complet de la medecine et de la chirurgie.
Apres un nouvel examen , chacun opte pour la medecine ou pour la c/u'rurg'ic, et suit encore , pendant deux ans, des cours qui lui sont plus specialernent utiles.
Apres un troisieme examen , chaque chirurgien ou medccin choisit encore entre un grand nombre de specialites, et suit encore pendant un an de nouveaux cours particuhcrs.
II y a done des medecins ge.neraux , et des mcdecins speciaux, les uns pour les en/a/ifs, d'autres pour les alienes , d'autres pour cliacune des principales maladies ; comme il y a des chirurgiens gi:neraux, puis des dentistes, des oculistes, des accoucheuses, et d'autres chirurgiens speciaux pour les principales operations chirurgicales.
Ce n'est qu'apres un quatrieme examen que I'etudiant rcgoit le (itre de 7Jie'c/ecm ou chirwyien national , et pent exercer sa profession.
Et personne ne pent se plaindre de la longueur des etudes, puisque chacun est nourri par la ilopubliqae.
Mais congois-tu quels hommes sont ces medecins-chirurgiens , ces chirurgiens- medecins , et ces dentistes , par exemple , qui sont aussi savants que le plus savant medecin et le plus savant chirurgien?