MEDECINS
Je te parlerai une autre fois des funerailles, et je te dirai seulement ici qu'au lieu d'etre abandonnes a la pourriture et aux vers, les Testes de Thomme eont envoyes dans les cieux, transformes en flammes qui n'ont pas besoin de cimetieres et qui ne craignent pas de profanations,
Je ne finirais pas si je voulais, men clier frfere, te raconter les avantages qui resultent aujourd'hui de ce systeme de funerailles, d'accouchements et d'observations cadaveriques faites par les medecins et chirurgiens de toutes les specialites, les uns examinant specialement le coeur, d'autres le foie ou d'autres parlies ; je dirai seulement, quant aux accouchements, que non-seulement on les opere aujourd'hui sans aucune espece dc danger, ni pour la mere ni pour I'enfant, mais qu'on salt les preparer et les facililer de ma-, niere a diminuer infiniment les douleurs : on sait meme aujourd'hui pratiquer sur le corps de Tenfant des operations qui ont une grande influence sur sa sante, sa force et sa perfection physique et intellectuelle. Quant aux autopsies, les decouvertes qu'elles ont fait faire les font considerer comme un des plus grands bienfaits re- Cus par I'humanite.
- Je n'ai pas besoin de te parler des journaux de medecine et de chirurgie, qui publient toutes les observations, tous les perfectionnements et toutes les decouvertes.
Je n'ai pas besoin non plus de te parler des i^harmaciens nationauxetdel'art de lapharmacie. Tu devines certainement la revolution dans cette importaiite profession, les etudes des pharmaciens. leur instruction theorique et pratique, surtout leur honn^tete parfaite, provenant de leur haute capacite et de leur interfit a meriter I'estime publique sans aucun inter^t de s'enrichir.
Tu peux deviner meme que leur art a fait tant de progrfes qu'on est parvenu a neutraliser tout ce que les remedes avaient de repugnant, et meme a les rendre agreablespresque tous.
Tu peux deviner encore que les fjarde-malades ont tous I'instruction necessaire; mais je t'apprendrai que cette profession est generalement exercee par les individus a qui leur mauvaise sante interdit le mariagc, et qui, ne pouvant donncr des citoyensa la patrie, se coiisacrenl a la conservation de ceux qu'elle possede, tandis que la Republique n'epargne rien pour leur procurer tous les autres moyens d'etre heureux, et que lesmaladesles vcncrent comme des ministrcs de la Diviuilu I
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Juge, mon chcr ami, des consequences de toutes ces revolutions dans la medecine , la chirurgie , I'hygiene et la pharmacie ! Les resultats sont tcls que plusieurs maladies qu'on croyait incurables sont aujourd'hui facilcment gueries , que d'autres ont entierement disparu et que la mortalite est infmiment moindre.
Ce n'cst pas seulement la vaccine que les Icariens ont tiree de I'etrangcr pour prevenir le fleau qui defigurait quand il n'entralnait pas les masses au tombeau, ils ont importe ou decouvert beaucoup d'autres moyens de prevenir d'autres fleaux presque aussi terribles; et tandis que le genie de I'education enseigne aux begues a parler aisement, aux sourds et muets a tout entendre avec les yeux et a tout dire avec les doigts, et aux aveugles a tout voir avec le toucher, la chirurgie rend la parole aux muets, I'ouie aux sourds, la vue aux aveugles, et leurs membres a beaucoup de malheureux qui s'cn trouvaicnt prives : en sorte qu'il n'y a pour ainsi dire plus aujourd'hui d'aveugles en Icarie , plus de sourds , plus de muets, plus d'edentes, etc. I
Et c'est la Republique qui fournit a chacun tous les instruments et tous les remedes necessaires a sa sante !
Et tous ces instruments sont parfaits, personne n'ayant intcret a en faire et a en distribner de mauvais !
Et rien n'est curieux comme le magasin qui les renferme 1
Et c'est un habile chirurgien-mecanicien qui les dislribue, en les appropriant adroitement aux besoins du maladel Si tu voyais, par exemple, avec quelle attention Toculiste choisit les verres qui conviennent a une vue imparfaite, donnant presque toujours des verres dil'fercnts pour chacun des deux yeux 1 , Et tu penses bien qu'on ne donne des instruments de ce genre qu'a ceux qui sont reconnus en avoir reellement besoin!
Et tu ne verrais pas ici la ridicule mode de lunettes inutiles ct nuisibles 1
Et tu n'aurais jamais ci te mettre en colore, comme tu I'as fait souvent, centre une habitude ordinairement aussi inutile et genante pour celui qui I'a qu'incommode et degoutante pour les temoins, aussi dispendieuse pour le pauvre que ridicule pour les jeunes filles et les jeunes gens, la sale habitude du tabac, puisqu'ii faut Tappeler par son nom 1 car tu ne verrais fumer ou priscr que le trespetit nombre des personnes a qui les medecins ont fait distribuer du tabac comme un remede necessaire I
A toutes ces ameliorations que la sante publique regoit de la
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m^decine, ajoute, mon cher Camille, toutes cellcs qu'elle recoit de la nouvelle organisation sociale 1
Par exemple, plus d'ateliers insalubres , plus de travaux excessifs, ni pour les femmes, ni pour les enfants, ni pour les liommes : presque plus d'accidents nuUe part ; plus de misere, ni de mauvais aliments; plus d'ivrognerie ni d'intemperance, et par consequent presque plus de goutles ; presque plus de passions violentes , et par consequent presque plus de fous; plusde libertinage, et par consequent plus de ces maladies honteuses qui faisaient en secret tant de ravages 1
Ajoute enfinqu'onne voit plus ces habitudes funestesqui, des I'enfance, enervent le corps, abrutissent Tintelligence , fletrissent le coeur etl'ame, et font pcut-etre a rhumanite plus de nial que la peste : la Republique, les Comites d'education etdesante, les percs et meres ont tant fait et font tant encore que cet ennemi de la jeunesse a presque entierement disparu 1
Aussi quelle incalculable revolution dans la sante publique et individuelle ! La Republique n'apas aujourd'huila centieme partie des malades qu'elle avait avant la revolution I
Quelle difference aussi dans la longueur de la vie ! Une enfance heureuse et sans travail , une virilite sans fatigue et sans soucis , une vieillesse forlunee et sans douleur, allongent presque du double I'existence humaine 1
Quelle difference encore dans la population, qu'augmente progressivement la fecondite des femmes , toutes mariees , toutes robustes etheureuses, tandis que la jeunesse n'est aujourd'hui docimee ni par les infanticides ou la guerre , ni par les massacres ou les supplices , ni par les assassinats ou les duels ou les suicides I Aussi, de 25 millions d'habitants qu'avait Icarie en 1782, esl-elle arrivee a pres de SO millions, independamment de quelques colonies !
Et ce n'est pas tout encore ! Ce qu'il faut admirer le plus peut- €tre , c'est I'amelioration dans la purete du sang , dans Teclat du teint , dans la beaute des formes !
Tu sais combien I'abondance ou le besoin , le calme ou les angoisses , le bonbeur ou Tindigence , influent sur la beaute physique et sur I'intelligence ! Tu sais combien les enfants des riches sont generaleraent plus beaux que ceux des pauvres , combien certaines populations sont belles, ct combien certaines autres sont abatai'dies par la misere I
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Calcule done ce que doivent avoir produit sur le perfectionnement du physique et du moral toules les innovations et tout le bonheur dont les leadens jouissentl
Dans les premiers jours de mon arrivee ici , je ne pouvais prcsque en croire mes yeux quand je voyais des horames si robusles et si majestueux , des femmes si belles , des jeuncs gens si beaux, des jeunes lilies si ravissantes , et des enfants qu'on prendrait pour des anges 1 Mais aujourd'hui je ne suis plus etonne de rien 1
Apprends encore que, depuis cinquante ans, une commission nombreuse , constituec par Icar , composee des medecins et des hommes les plus habiles, s'occupe sans cesse du perfectionncmcnt de Vesjjece humaine , avec la convicliou que rhomme est en tout infiniment plus perfectible que les autrcs animaux et les vegelaux.
La Republique a d'abord fait determiner par cette commission leS cas dans lesquels un jeune homme ou une jeune fiUe ne pcuvent donner naissance qu'a des enfants infirmes , et la loi leur defend de se marier : elle ordonne aux parents de I'individu malade nonseulement de prevenir I'autre individu et sa famille, mais de s'opposer aumariage; elle charge les magistrals de leur rappcler leurs devoirs a cet egard avant la celebration, et, quoique celle loi n'ait d'aulre sanction que I'opinion publique , on n'y connalt aucune infraction , tant Teducation et I'opinion sont puissantes !
Mais ce n'est pas tout : de tout ce que j'ai vu ou appris ici , rien ne m'a plus emerveille que les travaux , les experiences, les observations, les decouverles, les succes et les esperanccs de celte Commission de pcrieclionnement, dont le journa/ est devore par tons les savants ; et quand j'y reflechis, rien ne m'irrite davanlagc contre 1' aristocratic et la monarchle qui , pendant tant de siecles , ont tant neglige le perfectionnemcnt de la race humaine, tandis qu'on travaillait tant a perfectionner les races de chiens et de chevaux , les plans de tulipes et de pechers !
Et vois inconsequence ! Presque toujours et presque partout on a prohibe le mariage entre le frere et la soeur ; et pourquoi ? Parcc qu'on salt que si les freres et soeurs se mariaient ensemble pendant plusieurs generations, leurs enfants degenereraient toujours de plus en plus 1 On a done reconnu la necessite de m^ler les sangs , de melanger les families , de croiser les races ! Et , cependant , on s'est ]3oriie a prohiber les manages entre les proches parents 1
Ici , au contraire , la Republique, la bonne Republique , la Representation populaire , la Commission de perfectionnemcnt, le Peuple lui-memc, pensent et travaillent conlinuellemcnt a rameliorulioii
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de la race humaine ; le bran choisit une blonde , le blond une brune, le montagnard une fiUe de la plaine, et souvent riiomme da Xord une fille du Midi : la Republique negocie avec plusieurs des plus beaux peuples etrangers pour avoir un grand nombre de beaux enfanls des deux sexes qu'elle adopte, eleve et marie avec ses propres cafauts. Et quelque magnifiques que soient deja les rcsultats de ces experiences, je n'oserais pas te dire jusqu'ou s'e tendent les esperances des savants d'Icarie sur lo perfectionnemcnt pbysique et intellectuel de I'Uumanite 1
Et toutcs ces merveillcs, qui me transportent d'admiration , m'accablent en meme temps de douleur quand je pense que le soleil de Juillet pouvait faire sortir d'aussi beaux fruits de la fertile lerre dc notre belle patrie, et qu il n'a produit que des emeutes et la guerre civile, des fusillades et des mitraillados, des proscriptions ct des supplices, avec la corruption des csprits, la servilite des fimes, et la lachete des coeurs!... 0 mon frere 1 6 ma patrie 1 1