CHAPITRE XIV
Ecrivaias. — Savaals. — Avocats. — Juges.
J'allais sortir lorsque Valmor est entre rayonnant de joie.
— Je suis trop heureux, me dit-il en se jetant a mon cou, pour ne pas venir te communiquer mon bonheur 1 car maintenant nous sommes presque freres, puisque ma soeur est presque ta soeur ; et jeveuxte trailer fraternellement, comme j'attends de toi tous les temoignages d'une amitie fraternelle : mon bonheur doit done etre ton bonheur, comme tes peines seraient mes souffrances. Gorilla m'a tout dit hier, et nous a tout raconte apres ton depart ; et je nc sais si je suis moins heureux de Tamitie de ma soeur pour toi que de la tendresse de Dinaise pour ton ami. Que je suis impatient d'npprendre son consentement 1 Que ces deux jours vont me paraitre longs , quoique son frere et sa mere m'aient presque promis pour elle !
0 mon ami , que je vais etre heureux ! Si tu savais quel tresor, quel ange !... Tu Tas vue et entendue : mais tu ne connais pas son esprit, son fime, son copur... Si tu la connaissais comme moi, tu concevrais mon enthousiasme , mes transports.... Tu I'aimerais peul-ctrc au;;5i.., muis ulors, je te tuerais !...
424 fiCRIVAINS.
— Bion, tres-bien, lui dis-]e en riant... comme I'lcaricn, le sage, le philosophe, sail dompter ses passions! Comme tu vas vite, mon pauvre Valmor! voila done un Cain en Icarie, un pretre homicide...!
— Oui, si... mais miss Ilenriet est la;... ettu serais immorlol, ajoula-l-il en m'embrassant encore, si tu pouvais ne mourir que de la main de Valmor !
Mais parlons serieusement; nous passons la soiree tons ensemble, et Corilla te prie de venir de bonne heure : n'y manque pas 1
Comme il achevait ces mots, Eugene entra en riant.
— Vous ne savez pas? dit-il , j'ai failli me battre hier 1 — Vous batlre! dans ce pays! vous voulez rire?
— Oui, j'en ris encore.... II etait rouge de colere, ce gros animal arrive depuis trois ou quatre jours je ne sais d'oii , celte espcce de je ne sais quoi, que vous avez du remarquer avcc sa large barbe et son toupet pointu. — Et quel etait done le grave sujet de la querelle?
— Vous allez voir! On parlait d'une charmante chanson sur Ics fommcs; et, a cette occasion, quelqu'un dit que loutcs les chansons d'Icarie etaient jolies, parce que personne ne pouvait faire imprimer un ouvrage quelconque, m6me une chanson, sans la permission de la Republique. — Vous vous trompez, s'ecria Thomme au toupet pointu en Finterrompant brutalement ! II est impossible que la l\cpublique impose la censure comme fait la monarchic ! C'est impossible ! — Je n'en sais rien, dis-je a mon tour; mais je crois aussi qu'on ne pent ecrire qu'avec la permission de la Rcpubhque. — Eh bien ! vous avez tort de le croire ! — Cependant, n'cst-il pas possible que ce soit une consequence du principe de la ComnmnauLe? — La consequence serait absurde! — Mais, il me seniblo que la Republique pourrait ne permettre qu'a certaincs personnes de publier un ouvrage, comme elle ne permet qu'a des pharmaciens de preparer des drogues. — Votre Republique , qu'on vante taut , serait plus despotique qu\m despote ! — Mais , monsieur , la liberte n'est pas le droit de tout faire indistinctcment ; elle ne consiste qu'a faire ce qui ne nuitpas auxaulres citoyens, et certaines chansons peuvent etre des poisons moraux tout aussi funestes a la societe que des poisons physiques. — Vous 6tes un ennemi de la liberte de la prcsse ! — Non, monsieur, je la desire dans les monarchies oppressives; mais dans la Republique d'Icarie... — Vous etes un aristocrate deguise !...
J'allais peut-etre rembarrcr le butor, quand un eclat de rire des