CHAPITRE XXII
Representation nationale.
Nous etions convenus, Gorilla, Dinaros et moi, quej'entrainerais Valmor le plus souvent que je pourrais au dehors pour le distraire, et je lui avais fait prometlre a lui-meme de m'expliquer plus en detail leur organisation politique et de me la faire voir en action.
Son grand-pere nous ayant avertis que la prochaine seance de la Representation nationale devait 6tre interessante , je lui avais demande de m'y conduire avec Eugene , dont je savais que la compagnie lui etait agreable.
Nous allames done le prendre de bonne heure, et nous partimes en causant , apres avoir promis de revenir a la maison , oil nous trouverions probablement madame Diname et sa famille.
— La Representation nationale, nous dit Valmor en marchant, est le premier Pouvoir apres le Peuple.
Vous la verrez composee de deux mille Deputes, elus pour deux ans, et dont moitie sont renouveles chaque annee.
Les mille Communes qui composent la Republique ayant chacune deux Deputes, chacune d'elles en reelit un tous les ans.
Les elections se font le meme jour dans toute la Republique, le i" avril.
Elles se terminent partout en une seule seance , apres que les listes de candidats ont ete dressees et discutees dans deux seances precedentes, a dix jours d'intervalle.
Tous les citoyens acquerant I'habitude des affaires publiqucs dans les assemblees populaires , presque tous exergant quelquesunes des fonctions communales ou provinciales , les plus habiles remplissant successivement presque loutes ces fonctions, et les Deputes etant choisis parmi les plus remarquables d'entrc les Ijabiles., vous conceyez que leg representants sont presque tous des
hommes muris par I'age et I'experience, la creme du pavs par leurs talents, par leurs vertus et par leur patriotisme : si quelques jeunes hommes apparaissent parmi eux sans avoir passe par la tiliere des emplois iiiferieurs, comme vous ea verrez quelques-uns , c'est que ce soiit des hommes de genie.
La Representation nationale est permanente, comme le Peuple, et comme la Couverainete populaire qu'elle represente.
Elle siege pendant new/' mojs, et prend trois vacances d'un mois chacune, pendant lesquelles elle est representee par une Commission de surveillance, qui la rappellerait s'il etait necessaire.
Les representants se reunissent et se separent aux epoques fixees par la Constitution, sans autre ordre que le mandat du Peuple souverain.
Tons sont loges et nourris en commun dans le Palais national.
Un autre jour nous visiterons leurs logements et leur refectoire, et vous verrez qu'ils ne sont pas autrement traites que tous les autres citoyens. Leur salon des conferences et tout ce qui sert esclusivement a leur usage personnel u'ont rien d'extraordinaire.
Maisle monument public, le Palais national, regardez-le bien (nous en approchions alors), et dites-moi, vous qui avez tant voyage, avez-vous vu quelque plus beau palais imperial ou royal... ! On a envoye partout pour avoir des modeles, on a prepare et discute le plan pendant quatre ans. 11 n'y a que 22 ans qu'il est acheve, apres un travail de 28 annees. Icar et la Republique avaient dit ensemble : Que le Palais national soit le j)lus beau monument de laterrelEtle voila...!
Mais entrons vite, parce que I'heure approche.
Je n'entreprendrai pas de decrire Tinterieur... Je ne crois pas qu'aucune salle de trone dans aucun palais de monarque soit aussi majestueuse, aussi superbe, aussi magnifique que cette salle des deliberations des representants d'un Peuple Empereur, Pape etRoil
Plusieurs vastes galeries contiennent plus de 6,000 spectateurs.
Pas un soldat, pas une garde , pas une arme 1 mais une musique tantot imposante et tantot delicieuse.
A 4 heures moinsS minutes, le President, les Vice-Presidents et les Secretaires , precedes de nombreux huissiers , et suivis des 2,000 representants , entrerent dans la salle en superbes costumes, et prirent respectivement leurs places au miUeu d'un majestueus silence.
Ces 2,000 Deputes assiasur des bancs demi-circulaires s'elevant
en amphithe&tre , ces 6,000 spectateurs suspendus sur leurs tetcs, ces costumes eclatants, les elegantes el brillantes toilettes des femmes, toutesces figures belles ou gracieuses , la tribune en face , les officiers derriere et plus haut , le President au milieu d'eux et plus eleve , les inscriptions et les statues , les lustres 6tincelants et les drapeaux, la musique et le silence (au milieu duquel une voix semblait crier : C^est ici que se decide le bonheur ou le malheur d'un grand Peuple), tout formait un spectacle que ne peuvent offrir ni la sterile magnificence d'une cour ni la vaine feerie d'un oi>6ra.
Quatre heures sonnaient quand un superbe vieillard , en habit de citoyen , parut au-dessus du President et prononga ces mots d'une voix solennelle :
« Repr(^sentants d'Icarie , souvenez-'vous que le Peuple ne vous » a envoyes ici que pour travailler a son bonheur, et que vos fr^res « ne vous ont choisis que pour recevoir de vous I'exemple de toutes •> les vertus 1 »
Aussit6t le President declara que la stance 6tait cuverte.
« Chef des huissiers, dit-il, tons les representants sont-ils hhwv poste ? — Non. — Combien en manque-t-il ? — Trois. — Qui sontils ? (L'huissier les nomma.)
» Je declare a I'Assemblee, ajouta le President, que les deux premiers m'ont envoye leurs motifs d'absence ; et je transmettrai leurs lettres au Comite de censure.
» Quelqu'un demande-t-il un cong6 momentan^? » Quatre deputes se leverent et exposerent leurs motifs. L'Assemblee en accorda trois, et renvoya le quatrieme au Comite de censure.
Un Rapporteur lut ensuite a la tribune , au nom du Comite d'ameublement , son rapport sur un projet de loi , pour ajouter un nouveau meuble au mobilier de chaque famille. II declara que le Comite etait unanimement d'avis de I'adoption, et fit connaltre brievement ses motifs. Personne ne demandant la parole centre ce rapport , I'assemblee vota sans discussion par assis et leves , et adopta la loi a Tunanimit^.
Un autre Rapporteur 6tait a la tribune quand la porte de la salle s'ouvrit avec un carillon de clochettes qui attira tous les regards. — Regardez bien, nous dit Valmor : c'est le troisieme Depute dont le chef des huissiers vient de declarer I'absence. — Mais pourquoi, luidis-je, cette porle bruyantc,au lieu d'une portc ouvranl sans
interrompre I'oratcur? — C'est pour que I'assembl^ereroarque Ventr^e du retardataire. Tu verras tout a I'heure !
Le Rapporteur, qui s'etait arrete jusqu'a ce que le Depute fut a sa place, termina son rapport.
Apres le vote de l'Assembl6e, le President dit au depute : « Re-
pr6sentant B , vous n'avBZ pas donn6 a vos concitoyens I'exem-
ple de I'exactitude a remplir un devoir : quelle est votre excuse?" Le D6put6 exposa la cause de son retard.
« L'assemblee, dit ensuite le President , veut-elle renvoyer au Comite de censure? » Tous resterent assis.« Admet-elle I'excuse?" Tous se leverent.
— Mais cette ceremonie est deja une punition severe, m'ecriai-je
sans assez de precaution pour n'dlre pas enlendu — Monsieur,
me dit poliment un vieillard a c6t6 de moi, je suis venu pour entendre nos repr^sentanls et non vos reflexions : veuillez ne pas m'enlever mon droit...! — Excusez-moi, lui repondis-je (car il avait raison).
Quinze a vingt-cinq projets de lois furent de mfime adoptes et quelques-uns rejeles, sans discussion, a runanimite des Comites et de I'Assemblee.
Un Rapporteur vint ensuite declarer que son Comity n'avait adoptele projet qu'a la majorite des deux tiers. Apres lui sepr6senta un contre-rapporteur, choisi par la minorite de ce Comit6 pour exposer les motifs de son opposition. Plusieurs orateurs prirent ensuite la parole pour et contre le projet, et s'exprimerent avec un laconisme extreme. L'assemblee n'etant point unanime , on compta la minorite qui se leva a la contre-epreuve , et Ton en trouva cent cinq, dont on prit rapidement les noms, en sorte qu'on connut par la ceux des dix-huit cent quatre-vingt-quinze qui for- ' maient la majorite en faveur de la loi.
La seance fut alors suspendue pendant un quart-d'heure.
— La mercuriale de mon voisin etait juste , dis-je alors plus librement a Valmor; mais ma reflexion n'etait pas moins juste elle-meme : votre porte a carillon et rinterrupUon de I'oraleur sont une veritable punition pour le retardataire. — Ha, me repondit-il, nous ne badinons pas avec les devoirs ! Les fonctions de Representant ne sont pas un jeu pour nous 1 Vous avez entendu I'homme du Peuple rappeler a la Representation nalionale qu'elle doit donner I'exemple de toutes les vertusl Le Depute qui manque
volontairement a ses devoirs nous paratt beaucoup plus coupable qu'un autre; et Topinion publique est tellement inexorable sur ce point qu'on a vu, il y a dix ans, unDepute unanimement exclu de la Representation nationale pour avoir manque une seule fois d'assister a la chambresans motif legitime: aussi personne n'y manque, et, Gur deux mille Deputes, vous n'avez vu qu'un seul retardataire.
— Ho 1 je suis loin de blSmer cette severlte, repondis-je ; je I'approuve au contraire de tout mon coeur et je I'admire.
— 11 paratt, dit Eugene, que vos Comites ont une grande part dans le travaiT de la legislation : comment agissent-ils? — Vous savez que la Representation nationale a quinze Comites principaux de cent trente-trois membres chacun ; ceux-ci se subdivisent en soixante Sous-Comites de trente-trois. Tous ces Comites et Sous- Comites ont leurs matieres speciales et leurs salles particulieres; toulesles propositions leur sontdistribuees suivant leurs specialites, pour 6lre examinees et discutees separement et sans retard. Les seances de ces Comites sont publiques et ont lieu tous les jours , le matin, de dix a une heure, tandis que celles de I'assemblee gendrale ont lieu le soir, de quatre a huit heures, et quelquefois jusqu'a neuf.
Quoique ces Comites aient toutcs les statistiques qu'ils peuvent desirer, quoiqu'ils soient en relation reguliere avec des comites analogues dans toutesles assemblies populaires, ils font souvent des enquites avec I'autorisation de la chambre, el interrogent publiquement, soit les fonctionnaires publics, soit les citoyens.
lis organisent m^me, a cote d'eux, des Commissions speciales , dans lesquelles ils appellent des citoyens non deputes, qui recueillent les renseignements et qui leur donnent leur avis. Ces commissions librgs, jointes aux comites, ont rendu d'immenses services pour organiser la Communaute.
Quand le Comite a pris sa deliberation, eon Rapporteur redige de suite son rapport, qui est depose, imprime et distribue dix jours avant sa lecture et sa discussion, excepte dans les cas d'urgence, qui sont infmiment rares.
La seance etant rouverte, j'eus le plaisir d'un d6bat anim^ sur une grave question qui avait ete renvoyee aux Assemblees populaires pour avoir leur avis, et qui partageait ces Assemblees comme le Comite: c'elait la question de savoir s'il conviendrait de trayailler sept heures et demie par jour, au lieu de sept, et d'avoir un jourde repos tous les Niig jours, au iieud'un tous les rfio? jours.
afin que Ics citoyens pussent jouir plus sonvent de la campagne. Les deux orateurs les plus habiles avaient ete choisis par la Minorite et par la Majorite pour soutenir seuls les deux opinions : ils se prcsserent de questions, d'objections et de raisonnements pendant plus d'une demi-heure , repliquerent vingt fois I'un a I'autre, se mirent successivement d'accord sur beaucoup de points qui les divisaient d'abord, et finirent par convenir d'un essai pendant trois moisd'ete, en soumettant meme celtenouvellecombinaisonal'approbation des Assemblees populaires ; et la Representation nationale , qui les avail silencieusement ecoutes , comme un tribunal ecoutedeux avocats, adopta presque unanimement leur opinion.
J'eus ensuite I'avantage d'un spectacle assez rare , celui du President du corps executif, appele par la Representation nationale et paraissant a sa tribune pour lui donner les renseignements qu'elle lui demandait : c'etail sur Fetat d'une negociation ordonn^e par la Chambre avec cinq Gouvernements etrangers, relativement a un projet de colonisation a executer en commun. Le President lut des iettres, repondit a toutes les questions, et fit connaitre que trois de ces gouvernements avaient accepte les propositions de la Repu- Llique, et que les deux aulres les accepteraient bientot; puis 11 se retira avec les memes ceremonies qui avaient accompagne son entree.
— Le President ne refuse jamais (demandai-je a Valmor , pendant une seconde suspension) de se rendre a I'invitation des Reprejsentants? — Refuser! repondil-il, ce serait unerevolte ; et la Repre- Isentation nationale le destituerait et le mettrait en accusation 1 L'une 'est le Souverain ou le representant du Souverain : I'autre , son subordonne , I'executeur de ses lois , ela par elle et responsable devant elle.
Aussi , chaque annee , la Representation nationale appelle le President, au jour qu'elle lui indique, pour lui rendre compte de I'execution de toutes les lois : elle appelle frequemment les Minisires pour leur demander egalement des comptes.
— Et toutes vos affaires etrangeres sont ainsi publiques? — • Sans doute ! Est-ce qu'il peut y avoir un secret pour la Representation nationale ? Ne serait-ce pas absurde , puisqu'elle est le Souverain ?
— Mais cependant , si le President soutenait que le salut du peuple exige que I'affaire ne soil connue d'aucun autre?... — Absurdite , audacieux mensonge des despotes et des tyrans ! Si le
ISJS REPRESENTATION
President d^clarait que I'affaire exige du secret , la Chambre le verrait bien elle-mfime ; et si elle avail quelqiie doute, elle nommerait une Commission speciale qui recevrait la confidence et qui lui ferait son rapport : mais quand elle juge qu'une publicite plus ou moins etendue n'a pas d'inconvenient , personnc ne peut plus pretendre le contraire. Du restc, la difficulte ne s'est pas encore presentee depuis noire revolution, el toulesnos affaires etrangeres onl eu la meme publicite que les autres.
La seance reprise encore, la Chambre expedia rapidement un grand nombre d'affaires. Elle distribua entre ses Comites quelques 'petitions qui lui etaient adressees par des Assemblees populaires , et des propositions faites et lues publiquement par ses propres membres. Puisenfin elle fixason ordre du jour pour le lendemain, etseretira comme elle etait entree, laissant tous les spectateurs penelres de respect, et noire Eugene transporte d'enthousiasrae.
— Si chaque seance est aussi remplie, dis-je a Valmor ensortant, quelle quantite de lois voire Representation nationale doit faire chaque annee pendant neufmois de session !
— Oui, repondit Eugene ; mais toutes ses lois sont certainement , comme celles-ci, dans Finteret du Peuple, et par consequent je pense que vous ne vous plaindrez pas de leur nombre.
- — Eugene a raison, dit Valmor, et, pour t'en convaincre, quand nous serons a la maison, je le montrerai la lisle des lois faites I'annee derniere.
— Mais , repondis-je , j'ai toujours entendu dire que le Pouvoir legislatif nedevait ni administrer ni concentrer, etje voisqu'ici la Representation nationale adminislre et concentre !
— Non, repliqua Valmor, notre Representation nationale n'administre pas : elle discute seulement, decide et ordonne beaucoup d'actes d'administration, comme font tous les Legislateurs ; el nous regrettons qu'elle ne puisse pas les deliberer tous , car qud mal peut-il y avoir a ce que ces actes soient ordonnes par deux mille legislateurs au lieu de I'etre par quelques executeurs generaux ou parunseul? N'est-il pas m6me plus avantageux qu'ils soient examines par le corps qui a le plus de lumieres et qui peut en outre consulter tous les autres corps et le Peuple entier ?
Tu dis qu'elle concentre...] Tant micux ! Puisse-t-elle etablir Yunite et Vegalite partout , en s'attachant toujours a eviter les jnconvenients eta nunir tous les avantages! Fleau sous le despo-
tisme el la tyrannie, la concentration est un bienfait avec la Repablique et la CommuaaQte 1
Quand nous arrivames a la maison, ou Dinaros nons apprit que nous ne verrions pas sa mere et sa soeur, pres desquelles etait Gorilla, Valmor remit a Eugene la lisle des lois votees pendant I'annee precedente, et Eugene la parcourut a haute voix.
« Loi qui ordonne rinscription d'un nouveau legume sur la lisle des aliments, sa culture et sa distribution, — Dix autres lois du meme genre pour les aliments, les vetemenls, le logement et I'ameublement.
• Loi qui ordonne une amelioration sur toutes les routes. Cinq autres lois du m6me genre pour les canaux et les rivieres.
« Loi qui ordonne la composition, I'impression et la distribution d'un tableau chronologique et alphabetique de toutes les inventions humaines. — Une douzaine de lois de m6me nature.
» Loi qui ordonne des constructions et des experiences sur un projet de paragrde.
» Quinze lois pour Tutilite et I'agrement des femmes dans leurs ateliers et ailleurs.
» Quarante lois ordonnant la construction et Temploi de nouvelles machines dans les ateliers nationaux. »
— Envoilaassez, j'espere... — Non, non, continuez! dit Valmor.
« Quinze lois pour I'amelioration de Venseignement.
•> Deux lois qui ordonnent la fabrication et la distribution de certains objets a un Peuple sauvage pour essayer de le civiliser.
« Loi pour proposer au Congres des Peuples allies de faire en commun des creusements et des fouilles concernant la geologie. »
— Assez, assez....!
Les deux ou trois cents autres lois ont toutes egalement pour but I'interfit general.
—He bien, me dit le grand- pfere en rentrant, gtes-vous satisfait? — Enchante, lui repondis-je, emerveille ! Je n'ai cependant pas entendu une seule piece d'eloquence, je n'ai rien vu de dramatique : mais j'admire la raison, la sagesse, la decence, la dignity, le laconisme de vos representants : on dirait des juges a leur tribunal 1 toujours attentifs, silencieux et fixes sur leurs bancs 1 Pas une interruption, pas un cri, pas le moindre bruit qui puisse importuner I'orateur ou les auditeurs ! au contraire, tous les egards, toutes les manifestations d'estime et de fraternite 1 Cert^nement vos assem-
iU REPRESENTATION
blees populaires, vos fonctionnaires publics et vos citoyens trouvent la des modeles ! voila ce que j'ai toujours desir6 ! voila ce qui me transporte et me ravit...!
— Mais je ne concois pas voire ravissement, repliqua le vieillard : vous ne voyez ici que ce que vous voyez dans nos ecoles, dans nos ateliers, dans nos the&tres, dans loutes nos reunions publiques...! Est-ce que par hasard les elus du Peuple devraient 6tre moins raisonnables que des ecoliers ! songez done que des I'enfance notre education nous donne toutes les habitudes physiques et morales necessaires a I'homme en society et surtout au citoyen en assemblee : savoir ecouter en silence, repondre brievement, ne jamais importuner son voisin, tout ccla n'a ricn de difficile ; ce qui paraissait moins facile, e'etait de faire prendre au corps toutes les habitudes necessaires pour pouvoir rester plusieurs heures immobile, assis, silencieux et attentif : mais, en y travaillant des I'enfance, nousy sommes completement parvenus Quant a la poli-
tesse, a la fraternile, a I'exactitude et a raccomplissemcnt de tous les devoirs, ce serait un crime a nos hommes d'elite de donner I'exemple de leur mepris.
— Oh 1 que vous 6tes heureux I s'6cria Eugfene, que vous fetes heureux I
— Nous le sommes d'autant plus sous ce rapport, repliqua le vieillard, que e'etait tout le contraire autrefois, avant noire revolution de 1792 : a cetteepoque, de honteuse et douloureuse m6moire, la masse des Deputes sejouaientdeleurs devoirs: ceux qui avaient le plus prodigue les proraesses pour se faire elire laissaient passer des semaines et des mois entiers sans venir a la Chambre, sacrifiant ainsi leurs obligations a leurs plaisirs ou a leurs inter^ts ; chaque jour, un grand nombre d'entre eux arrivaient apres la seance et partaient avant sa fin ; et souvent, au grand scandale du Peuple, on a vu le the&tre rempli de Deputes, le palais legislatif vide de Legislateurs, et le President reduit a lever la seance parce qu'il se trouvait presque seul.
Pendant la discussion , on les voyait se promener dans la salle , sortir et rentrer a chaque instant. Sur leurs bancs , ils lisaient les journaux, 6crivaient leurs lettres, ou causaient avec leurs voisins ; n'entendaient qu'ouvrir les portes , marcher , causer et faire du bruit de toute espfece , en sorte que les uns n'ecoutaient pas I'orateur etempfichaientlesautresde I'entendre, I'empfechant lui-m§me de parler k son aise.
Nos jeunes gens ne reviemient pas d'etonnement quand on leur
raconte aujourd'hui I'histoire de ces temps de discorde et d'oppression; ils ont peine a croire a si peu d'egards, a tant d'impolitesse et de grossieret6, m^me dans I'elite et la flour du pays ; mais ce monstrueux contre-sens , ce renversement de toutes les idees de raison, n'est malheureusement que trop certain et n'etait que trop ordinaire alors : ceux qui se seraient etouffes plutot que de souffler devant une chanteuse ou une danseuse faisafent autant de tapage que des gens ivres quand leur devoir les avait amenes dans le pretendu sanctuaire des lois I
11 n'y avait pas d'ecole, pas de corps-de-garde, pas de caserne, pas de cabaret, pas de foire menie oil Ton ne trouv^L plus de decenceet d'ordre qu'onn'en voyait quelquefois dans la solennelle assemblee des legislateursi...
— Mais, monperel s'ecria Valmor... — Laisse, laisse, mon
fils, reprit le venerable vieillard en s'animant davantage: je sais combien ces verites te font rougir pour la patrie, mais la honte et la folie du passe rehaussent la sagesse et la gloire du present; etil est bon de nous rappeler les vices et les malheurs de notre ancien regime, afin de mieux apprecier les vertus et le bonheur que nous devons a notre Icar; il est bon de montrer a nos jeunes amis ce que nous etions, afin qu'ils puissent juger des prodiges qu'a produits notre Communauto 1 Je continue done :
La legislature se divisait en deux fractions, la majoritS qui defendait les interets de I'Aristocratie, et la minorite ou opposition qui defendait les interets du Peuple : ces deux partis formaient deux camps separes, deux armees ennemies qui se menagaient de I'ceil, du geste et de la voix ; qui se langaient et se renvoyaient les injures et les outrages; qui applaudissaient comme des forcenes leurs orateurs, ou qui vociferaient pour oter la parole a leurs adversaires ; qui grognaient ou hurlaient, riant aux eclats ou trepignant du pied comme des fous ou des enrages ; qui se montraient le poing et poussaient des cris de guerre, comme des barbares attaquanlles retranchements de leur ennemi ; qui emportaient une loi comme des soldats emportent une citadelle au milieu de la confusion et d'un epouvantable vacarme ; qui se tuaient separement en duel, enfin qui ne pensaient qu'a se proscrire quand ils ne se proscrivaient pas en effet.
Vous fremissez, mes enfants, au recit de tant d'horreurs Mais tout etait renverse dans ces temps de tyrannic , de guerre civile et d'abominations : les Ministres, qui devaient Hve Velite de L ELITE, donnaient souvent, a la tribune, I'exemple des mensonges
f86 REPRESENTATION
les plus manifestes, proclamaient les maximes les plus immoraUs, prodiguaient I'injure et la calomnie, louaient la trahison, et recompensaient I'assassinat 1
Et ces Ministres avaient rimpudence de s'encenser eux-memes , de se prodiguer les eloges, d'accaparer pour eux toute la sagesse et toutes les vertus, d'accuser le Peuple d'ignorance et de stupidite, et de trailer d'imbeciles et de niais, de brouillons et d'anarchistes ceux qui defendaient I'interet populaire 1.... et leur Majorite couvrait toujours leurs voix d'applaudissements et de bravos!....
Et ces memes Ministres, siegeant a la tete de leur Majorite comme des generaux a la tete de leurs soldats, lui donnaient I'ordre et le signal d'applaudir ou de murmurer, de se lever ou de rester assis.
Et cette Majorite accordait aux Ministres toutes les lois de tyrannic, de terreur et de sang qu'ils demandaient pour eux, et tons les millions qu'ils desiraient pour la Reine et pourses trois enfants.
Mais, qu'etait-ce done que cette Majorite, me demandez-vous peut-Stre interieurement ? De quelle espece d'animaux se composait-elle done? Rampants, domestiques et voraces... ; renards, goulus, chiens couchants, cameleons, loups cerviers...; vous auriez trouve toutes les especes dans cette menagerie...!
C'etait une poignee de riches (200 a peine), choisis par une autre poignee de riches (30 ou 40,000), ouplutot designeset nommes par les Ministres, qui disposaient des electeurs par leur influence et par les places ou faveurs qu'ils donnaient elpromeltaient.... lis choisissaient pour Deputes les Aristoorates qui avaient le meme interet qu'eux, leurs agents ou leurs fonctionnaires publics qui leur etaient le plus devoues (e'esl-a-dire qui etaient le plus devoues a leurs places), les chambellans, les ecuyers, les capitaines des gardes, les eunuques, les grands-officiers ou les grands valets de la couronne, m6me les beaux pages de la Reine. On acru meme un moment qu'ils enverraient parmi les legislateurs, pour representer la Souveraine, ses johes femmes de chambre et ses belles dames d'atour ; mais ils se sont contentes de se nommer eux-memes, et, dans plusieurs circonstances decisives, c'est leur voix qui a fait la majorite et par consequent la loi.
Je crois r^ver moi-meme quand j'y pense, et j'ai quelquefois de la peine acroire mes propres souvenirs.... Nous appellions cette machine un gouvernement representatif; mais, comme vous voyez, ce n'etaitqu'une farce grossiere, passez-moi I'expression, une vraie comedie, et une comedie qui coutait cher au pauvre Peuple : car
c'etait en realite la Reine ou plutot ses ministres qui faisaient la loi, et les Ministres etaient plus absolus qu'un Autocrate, plus despotes qu'un Sultan, et plus hardis pour frapper et pour prendre des millions que s'ils n'avaient pas eu des fantoraes de Deputes pour leur servirde plastrons et pourleur tout donner au nom du Peuple. Aussi, tandisque notre Representation nationale ne faitaujourd hui des lois que dans I'interet du Peuple et de I'Humanite, vous freminez si je vous citais les lois faites dans notre malheureuse Icarie pendant les dix ans depuis 1772 a 1782. Des budgets, une liste civile pour la Reine, des apanages pour ses deux fils , une dot pour sa fiUe ; des lois de terreur, toutes en faveur de la famille royale et de ses valets, des Ministres et de I'Aristocratie , toutes contre le Peuple ! Et si, par peur et par rouerie, pour se populariser, on en a a abord consenti quelques-unes qui parussent populaires, on les a successivement revoquees , ou denaturees, ou laissees sans execution 1
Et voyez comme on foule aux pieds toute pudeur quand le despotisme parvient a tout demoraliser 1 Cette Majorite, ces Deputes qu'on disait envoyes pour surveiller et accuser les Ministres, ne quittaient ni les hotels ministeriels, ni m6me le palais de la Reine , et se precipitaient comme des affames aux diners et aux f^tes de la Cour et des courtisans 1 C'etait a qui se distinguerait des autres par ses flatteries , ses adulations , sa servilite et ses bassesses : vous ne croirez peut -^tre pas que ces Deputes , envoyes pour deliberersur le bonheur du Peuple , delibererent gravement unjoup pendant deux heures sur la question de savoir si les plumes n'allaient pas mieux a la Reine que les fleurs.
Et pour achever de les seduire et de les acheter, les Ministres leur prodiguaient , pour eux, leurs femmes et leurs enfants, les places, les 'aveurs de tout genre, les distinctions les plus pueriles , de petits rubans de toutes les couleurs , de petites croix de toutes les formes , tandis qu'ils destituaient et ruinaient les Deputes qui votaient contre eux en preferant leur conscience k leur interet.
Apres avoir divise la Chambre pour la gouverner , ils langaient leur Majorite contre la Minorite comme des polissons excitent un chien contre un autre !
Ils ne permettaient pas mfime a la Minorite de parler et surtoufc de faireune seule proposition/...
— Mais , dis-je au vieillard , que disaient les spectateurs de ces dcbats , et le Peuple qui lisait le recit de ces seances?... — lis di-
188 REPRfiSENTATION NATIONALE.
saient que c'l^tait une 6cole de scandale et d'immoralit6 , un antre , unecaverne, un repaire, un foyer de peste, une maisoa d'ali6nes , une tabagie, un mauvais lieu qu'il fallail purifier.
— Et le peuple ne faisait pas de petitions comme en Angleterre ?... — Des petitions 1 mais a qui ? Aux Ministres ou a la Reine conlre leurs complaisants et serviles Deputes ? A la Reine contre ses complaisanls et serviles Ministres?...
— Et le Peuple ne se reunissait pas comme en Angteterre pour deliberer dans ses meetings?... — Mais la loi (c'est-a-dire les riches, les deputes et les ministres) punissait les associations et les reunions !...
— Et la Presse ne criait pas pour le Peuple comme en Angleterre? — Mais la loi ( c'est-a-dire I'aristocratie ) b&illonnait la Presse I...
— Et le Peuple ne couvrait pas de boue comme en Angleterre ceux qui le vendaient en pretendant le representer? — Mais les ennemis du peuple se faisaient escorter par des bandes d'assommeurs et d'empoigneurs I
— Et le Peuple ne criait pas contre le Ministre comme en Angleterre, oil le grand Due de Wellington a ete oblige de faire mettre des grilles, des portes et des volets en fer tout autour de son hotel?...— Mais les mitrailles etlesCrands-Prevotsl...
—II n'y avait done aucun remede comme en Angleterre , oil le Peuple a bien su faire sa /{e/orme parlementaire?... — Mais que diles-vous ? Le ciel ne nous a-t-il pas envoye Icar et la Communaut6 quarante ans avant de vous envoyer ce que vous appelez voire Reforme? Et quoique vous puissiez vous en glorifier, je I'avoue , qu'est-ce que cette petite reforme comparee a notre regeneration radicale? Pouvons-nous nous empecher de rire quand nous vous entendons parler ici, en Icarie, de voire radicalisme anglais? J'aivu avecplaisir, je I'avouerai encore, vos fiers candidats comparaltre huniblement sur vos hustings en plein air , devant I'Assemblee du Peuple entier, et lui exposer leurs sentiments et leurs principes , comme pour rendre hommage a sa souverainete ; mais pourquoi ce meme Peuple est-il dedaigneusement cxclu , le lendemain , quand il s'agit de voter et d'elire? Pourquoi d'ailleurs ces indignes calomnies entrc les partis , ces grossieres injures en tre les concurrents, ces oris, ces vociferations, ces outrages , ces ignobles et sauvages violences du Peuple contre ceux qui vont 6tre ses legislateurs ? Pourquoi celle audacieuseet impudcnle corruption des suffrages a prix de guinees , qui renferme en elle scule toules les corruptions et toules les immorahtes , qui