‹ Voyage en IcarieChapitre 62 sur 156 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

Journaux.

D6s que nous nous trouvSmes reunis , nous reprimes notro conversation sur les journaux; et je fus bien surpris lorsque j'cnlendis Eugene les attaquer avec chaleur.

— Certainement , dit-il , la liherte de la presse , avec tons ses exces, est necessaire contre les Aristocraties et les Royautes; c'est un remede a d'intolerables abus : mais quelle liberte menteuse , et quel effroyable remede que celui des journaux de certains pays que nous connaissons bien , William et moi !

Le monopole , la speculation d'argent , I'interet personnel , la parlialite, les calomnies et les injures auxquelles on ne pent repondre , les mensonges , les fausses nouvelles et les erreurs qu'on no pent relever , les contradictions journalieres , Tincertitude et la confusion des doctrines , voila ce qu'on trouve dans la plupart des journaux 1 et quel gachis , quel chaos resulteat de leur multiplicite ! 11 faut que I'organisation sociale et politique soit bien detestable pour qu'on invoque contre elle un defenseur si detestable lui-meme !

— Nous avons, dit Valmor, presque coupe le mal dans sa racine : r enetablissant une organisation sociale et politique qui rend inutile I'hostilite de la presse ; 2° en ne permettant qu'u?i seul journal, communal pour chaque Commune, un seul journal lorovincial pour chaque Province el un seul journal national pour la Nation ; 3° en confiant la redaction des journaux a des fonctionnaires publics elus par le Peuple ou ses Representants , desinteresses , temporaires et revocablcs : mais nous avons extirpe la racine entiere en ordonnant que les journaux ne seraient que des proces-verbaux , et necontiendraient que des recits et des fails , sans aucune discussioa do

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la part da journaliste. Comme tout autre citoyen , le journalisle peut soumetlre son opinion a son Assemblee communale , qui la discute et qui I'appuie ou qui la refute ; et quand chacun peut publier son opinion en la soumettant a son Assemblee, pourquoi lui permettre de la publier d'une autre maniere, qui laisserait sans controle de dangereuses erreurs ?

Notre liberie de la presse, a nous, c'est noire droit de proposition dans nos Assemblees populairesl L'opinion de ces Assemblees, voila notre opinion publique I Et notre presse , qui fait connaitre toutes nos propositions , toutes nos discussions et toutes nos deliberations avec le chiffre et avec l'opinion de la minorite , est , dans toute la force du mot, X expression de notre opinion publique.

— Aussi , j'admire , j'admire , j'admire ! reprit Eugene....

— Ajoutez que les journalistes elus sent des ecrivains les plus habiles, etqu'ils mettent leur gloire a raconter les fails et a analyser les discussions avec clart6 , avec ordre , avec le plus de dramatique possible et surtout avec le plus parfait laconisme , de maniere a ne rien omettre d'important et a ne pas admettre un seul mot inutile!... Et vous avez remarque la beaute du papier, la commodite du format , la magnificence de I'impression , la distribution des matieresl... Comparez avec vos journaux anglais ou frangais...! Admirez done, admirezl...

— Et pourquoi vous, qui me reprochez si souvent d'etre emerveille, voulez-vous maintenant que j'admire!... Je ne veux pas admirer, moi ! Ne voila-t-il pas une belle merveille qu'un journal soit mieux fait par une R6publique et par la Communaute que par un journaliste-boutiquier 1

— Ah ! vous avez raison , dit Valmor en souriant.

GHAPITRE XXVI.

Executoire.

Notre premiere regie fondamentale, nous dit Valmor, c'est que le Potivoir executif est essentiellement subordonne au Pouvoir legislatif, dont il est uniquement charge d'executer les decisions, les ordres et la volont6 : aussi c'est toujours au nom du Peuple et de la Representation nationale qu'il agil.

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De la resulte qu'il est necessairement comptable, responsahle et destituable.

Vous comprenez aussi qu'il est essentiellement electifet tempoa raire.

Un autre principe radical, c'est que ce pouvoir n'est jamais confie a un seul homme, mais a un corps que nous appelons VExecutoire, ayant un President.

Nous n'avons done pas un President de la Republique, mais seulement un President du corps executif ou de TExecutoire de la Republique.

Chaque corps legislatif a son Executoire : nous avons done un Executoire national, cent Execuloires provinciaux, et mille Executoires communaux.

L'Executoire national se compose de seize membres appeles Executeurs generaux (nombre plus un des Comites principaux de la Representation nationale). Chacun de ces Executeurs generaux est une espece de Ministre, ayant son departement particulier, et leur President est un veritable President de Conseil de Ministres.

L'Executoire national a , dans la capitale, dans les chefs-lieux de provinces et dans chaque ville communale, tons les fonctionnaires subalternes qui lui sont necessaires.

Les seize Executeurs generaux sont elus pour deux ans ; TExecutoire national se renouvelle par moitie tous les ans comme la Representation nationale.

L'election est faite par le peuple, sur une liste triple de candidats elus par la Representation nationale.

Tous les autres fonctionnaires subalternes sont elus, quelquesuns par TExecutoire, quelques autres par la Representation nationale, la masse par le Peuple.

Aussi la responsabilite de I'Executoire, quant aux actes de ses subalternes, est-elle limitee a ce qui peut provenir reellement de sa propre faute.

Les Executeurs generaux et leur President sont loges dans le palais national, a cole de la Representation nationale ; et tous leurs ministeres ou leurs bureaux y sont egalement, ou dans le voisinage : de sorte que la correspondance entre la Representation nationale et son Executoire e^t extremement facile.

Je n'ai pas besoin de vous dire que TExecutoire n'a ni garde, ni liste civile, ni traitement, pas plus qu'aucun autre fonctionnaire ; il n'cit ni mieux nourri, ni mieux loge personnellement qu'aucun autre citoyen : car, chcz nousije crois vous Tavoir deja dit), toutes

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les fonctions publiques ne sont que des professions, ou toutes les professions sont des fonctions publiques ; toutes les magistratures ne sont autre chose que des charges, dont personne ne peut se dispenser sans motif, et qui souvent ne dispensent pas m6me des travaux d'atelier.

L'Executoire n'a done aucun moyen de seduction ou de corruption, d'intimidation ou d'usurpation.

— Et le President du corps executif, dis-je a Valmor, qui remplace les Rois d'autrefois, ne se sent pas humilie de sa condition subordonnee ? — Humilie I si nos Presidents etaient d'anciens i Princes de I'ancienne famille royale, ils pourraient se trouver de- > chus : mais tous nos Presidents et leurs collegues ont etu et sont encore des ouvriers. Comme tous nos Representants, comme tous nos fonctionnaires et tous nos ci toy ens, notre President actuel, I'un des plus venerables, ancien President de la Representation natio- ■ nale, est un maQon, qui a repris sa profession dans I'intervalle, et dont tous les enfants travaillent dans les ateliers. U n'est pas venu dans la pensee a un seul de nos Presidents qu'il pouvait y avoir quelque humiliation a etre subordonne a la Representation nationale ou au Peuple.

Dans la crainte de quelque collision entre les deux Pouvoirs, ou de quelque tentative d'usurpation de I'un sur I'autre, on a d'abord parle d'un corps Conservateur, qui tiendrait la balance entre eux et qui veillerait a la defense de la Constitution ; mais cette precaution a paru superflue, el I'experience a prouve qu'on avait eu raison de la rejeler.

Je ne vous dirai qu'un mot deVExecutoire provincial, charge de rexecution des lois et des arr^tes pour tout ce qui regardc I'interet de la Province : cet Executoire est organise comme I'Exccutoire national, et compose de membres elus par le Peuple de la Province, sur une liste de candidats presentee par la Representation provinciale.

Quant a VExecutoire communal, il se compose aussi de seize membres dont I'un est President , tous elus par le Peuple de la Commune, charges chacun d'une specialite, et dirigeant des fonctionnaires subalternes.

Ces fonctionnaires communaux subalternes sont extr^mement nombreux, afm que chacun puisse mieux remplir sa specialite, aGn que la charge puisse etre aioutee a la profession sans elre trop

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lonrde, ct afin que le plus grand nombre possible de citoyens puissent s'habituer au maniement des affaires publiques. Aussi les <5cole3, les hospices, les ateliers fixes ou mobiles , les magasins, les monuments, les theatres, les rues , les promenades, lescampagnes sont remplis de fonctionnaires speciaux.

— Vous n'avez cependant pas d'armee , dit Eugene, ni de generaux , ni de garde nationale en activite , ni de gendarmes , ni de sergents de ville, ni de mouchards, puisque vous n'avez ni discordes civiles, ni partis politiques , ni emeutes, ni conspirations? — Non certainement !

— Vous n'avez pas non plus de geoliers ni de bourreaux , puisque vous n'avez plus de crimes ni de prisons ? — Non assurement.

— Puisque vous n'avez plus d'impots , ni de monnaie , ni de douane, ni de droits reunis, ni d'octrois, vous ne devez plus avoir une armee de receveurs et de payeurs , niune arm^e de douaniers, ni une armee d'agents fiscaux ? — Non ! mais cela n'emp6che pas que nous ayons des coUecteurs , des receveurs , et des distributeurs de tous les produits do la terre et de I'industrie , des directeurs d'ateliers , et des fonctionnaires de tout genre , pour proteger les citoyens , veiller a leurs inter^ts et mfime a leurs plaisirs.

Tous ces fonctionnaires sont ^lus annuellement par le Peuple. lis assistent a toutes ses Assemblees , et sont toujours pr6ts a lui rendre compte de tous leurs actes.

— lis no so croient done pas les serviteurs du Gouvernement , dit Eugene, obliges de travailler dans son interfit personnel centre I'interet du Peuple ? lis ne sont done pas insolents envers lui ?

— Quel absurde contre-sens I repondit Valmor. Mandataires de leurs concitoyens, ilstraitentchacund'eux avec lapolitesse,les egards et le respect qu'ils doivent au Peuple souverain et a ses membres , tandisque chaque citoyen les traite avecle respect qu'il doit Iui-m6me au Peuple et a ses mandataires.

Dans le principe on voulait que le citoyen pflt resistor au fono tionnaire qui abuserait de son autorit^ ; mais nous avons prefer^ obliger le citoyen a obeir sans resistance au fonctionnaire qui lui parle au nom du Peuple et de la loi , en lui permettant ensuite de traduire le fonctionnaire a la barre du Peuple pour faire punir I'a bus d'autorit^.

— Us ne jouissent done pas du r^voltant privilege de I'impunite?. ..

— Au contraire 1 Elus comme les plus dignes , les fonctionnaires doivent donner I'exemple de toutes les vertus civiques et sociales, surtout de I'observation des lois et de la fraternity. Leurs fautes

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quelconques sotit plus graves que ces mgmes faules dans las autres citoyens ; et plus le fonctionnaire est eleve, plus sa faute est grave. Enfreindre la loi est un crime surtout dans ceux qui la font, ou dans ceux qui sont charges de la faire executer.

Et la publicite plus ou moins etendue qui serait donnee a la prevarication ou a Tabus de pouvoir, la censure et la destitution qui pourraient en Stre le ch&timent , sont considerees comme des punitions si graves qu'on ne voit jamais un fonctionnaire s'exposer aux poursuites d'aucun citoyen , comme on ne voit personne manqucr de deference et de respect au fonctionnaire , tant est grande la force de I'education et de Fopinion publique !

— Dites done plutot , reprit Eugene , tant sont nombreux les bienfaits de la Communaute 1

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