‹ Voyage en IcarieChapitre 79 sur 156 · Scene 4. — C'est lasalle des deliberations. Les Juges sont assis · texte numérisé non relu

Scene 4. — C'est lasalle des deliberations. Les Juges sont assis

— II n'y a pas de preuves, disent les uns ; son accusateur ment evidemment; Miguf est d'ailleurs un execrable scelerat qu'on ne peut croire... Kalar est innocent... Nous nous deshonorerions... Ce serait un martyr!...

— II est coupable, disent Ie3 autres ; c'est un scelerat, un anarcliiste, un revolutionnairel...

Lixdox entre alors et les conjure de considdrer la raison d'fetat, le salut de la Reine et de la Noblesse, journellementattaquees par la demagogic... II faut une condamnation !... Et la clemeuce royalc fera le resle.

' — Kalar est-il coupable ? demande le Grand-Jugeur. — Presque tous se levent. Et les deux accuses sont condamnes comme parricides.

Scene 5.— Le faux Miguf est dans une chambre propre, dlegantc et bien meublee, qui lui sert de prison.

— Ce pauvre Kalar! se dit-il... Mais c'est un democrate!...

Le Due accourt et lui annonce la sentence... Mais il vient Ic chercher pour le mettre en liberte... On metlra en sa place un miserable qui vient de se pendre dans son cachot, ct le journal de la Cour publiera que Miguf s'est etrangle.

Scene 6. — C'est I'affreux cachot de Kalar... II est enchalne... il dort epuise de fatigue.

Le geolier vient le reveiller et le garotter plus etroitement.

Lebourrean arrive ctlui lit sa sentence... Dans uneclemi-heurc il sera roue, ecartele et brule I

Kalar lance des imprecations contre la Justice, la Societe, TAristocralie et la Tyrannie.

II se represente avec horreur le descspoir de sa femme et de sa fille.

11 se rappelle leurs vertus, leurs qualites, son amour pour elles, Icur amour pour lui... il s'attendrit a ce souvenir.

L'idee de son supplice le fait frissonner... mais I'amour de la patrie lui rend son courage.

Survient un Ministre de la Heine, qui lui offre sa grace s'il veut accuser un autre chef du parti populaire qui vient de mourir, Il refuse avec indignation.

Un autre Seigneur arrive et lui demande seulcment de s'avouer coupable... II semblereflechir... On lui ote ses chaines... maisil refuse encore.

— Demandez seulement votre grSce ! lui crie-t-on.

Alors paraissent sa femme et sa fille, qui se precipitent dans ses bras encriant... Illes embrasse avec transport.

Le Seigneur leur montre la grace signee par la Reine , leur explique qu'elle y met seulement pour condition qu il la dcinandera...

— Demander gr&ce 1 s'ecrie-t-il, ce serait me reconnaltre coupable, etje suis innocent 1

Sa femme est a soncou, sa fille est h ses pieds, lui tendant sa grSce que le Seigneur a mise entre ses mains. 11 hesite... il combat... on croit qu'il consent...

— 0 patrie 1 s'ecrie-t-il, quel sacrifice je te fais aujourd'hul '.

— Roue, ecartele, lui dit le Seigneur... Sa femme et sa lille poussent des cris affreux.

11 se degage avec violence, les repousse evanouies, et s'elanct pour aller au supplice.

Mais il rentre aussitot comme un inspire, releve sa fille, et fond en larmes en la pressant avec transport contre son coeur... ^

On n'entend que quelques mots entrecoupes... Liberte... Patrie... Peuple . . . Tyrannie ! . . .

— Grace 1 demandez votre grSce 1 lui orient tous ceux qui I'entourent.

Dl&LmE AMOUREUX. 241

Mais il s'elance encore une fois et disparaU pour toujours , laissant tons Ics yeux remplis de larmes , tous les fronts couverts de sueur, et toutes les ames remplies de colere centre la tyrannie et d'admiration pour le devouement a la liberie.

GHAPITRE XXXII.

Jalousie et folic. — Raison el devouement.

Je ne les ai pas vus depuis deux jours ; et je dois parlir ce soir (24 mai), la quitter pour jamais, sans lui laisser connaitre le mal qu'elle m'a fait 1

J'ecrirai seulement a Valmor pour lui dire que je vais ^ire absent quelques jours et pour m'excuser aupres de sa famille et de ses amis. Plus tard, j'ecrirai de nouveau pour m'excuser encore de quitter Icarie sans les avoir remercics. Qu'ils me plaindraient s'ils savaient les tourments que j'endure 1

J'avais commence ma lettre : mais mon sang bouillonnait dans mcs veines ; ma t6te brulait comme un volcan et semblait prete a s'entr'ouvrir ; bientot un froid glacial me fit frissonner et baltre dcs dents; ma vue s'obscurcit; mes doigts laisserent tomber ma plume; et.... je ne sais plus ce qui suivit.

Maladie , delire , premier reveil.

Quel mauvais sommeil ! Quelle longue insomnie I Que la nuit et le chaos sont horribles !... De noirs tourbillons qui disparaissent ct reparaissent sans cesse et que I'oeil suit toujours sans jamais pouvoir les atteindrel...

— C'est vous , Eugene ? Pourquoi m'avez-vous done abandonn6 depuis si long-temps ?

J'ai vu Dinaise, qui pleuraiti qu'avait-elle? ou est-elle, Dinaise?

Quand finira done mon voyage?... J'ai les os et les membres briscs 1

Mais, ou suis-je done?... — Chez un ami fidele, repondit Eugene en me serrant doucement la main : reposez-vous encore, mon cher William 1 dormez tranquille !

Et cette voix , cette maia , cette douce etreinte de Tamiti^, semblaient verser dans mes veines la fratcheur et la vie...

Mais bientot apres i'etais retombe dans le neant,

848 DfiimE AMOUREUJC.

Convalescence.

Je renais h la vie ; et le bon Eugene vient de m'apprendre que j'ai ete indispose , mais que je serai bientot retabli.

Je me croyais en Angleterre... et je suis dans un des hospices d'Icara !

Mais on ne veut pas encore me permettre de parler I

II apprend ce qui vient de se passer.

Mes forces reviennent; et Eugene, qui chaque jour prenait toutes sortes de precautions pour m'instruire de ce qui s'est passe , vient cnfin de tout m'apprendre.

Pendant sept jours, une fi6vre ardente a mis mon existence en danger. Je ne reconnais plus personne, pas m^me Eugene ni Valmor. Ce n'est pas Dina'i'se, que j'ai vue, mais Gorilla, qui fondait en larmes. Les medecins n'ont plus d'inquietude ; mais il faut encore de la prudence et des menagements, si je veux ^tre bientot en etat de partir.

Indiscrdtions du delire.

PressS par mes questions Eugene vient de m'avouer que, dans mon delire , je pronongais continuellement le nom de Dinaise , et que Valmor, qui se trouvait present , en avait ete si peniblement affecte qu'il etait sorti brusquement pour ne plus rcparaitre. Mais il ne s'est point passe de jour sans que Gorilla ait envoye plusieurs fois demander de mes nouvelles.

Bonne Gorilla I Pauvre Valmor 1 Pourvu que Dinaise ne connaissepas mes indiscretions involontaires ! Mais pourquoi done Dinaros ne vient-il pas ?

Revilations completes,

Mes cheveux ont blanchi : cependant je vais assez bien pour qu'Eug^neme permettede lire une lettre de Gorilla, lisons vitc !

Lettre de Gorilla a Milord.

SOmaU « Enfin, mon cher William, vous voila retabli ! Si vous saviez

• combien votre maladie m'a coiite de larmes et combien je suis ■ licureuse de votre guerison I

» Et cependant, je devrais peut-fetre vous hair, malheurcux! » Que d'inquietude vous nous donnez a tous 1 Que de d6solatiou

• VOUS jelez dans deux families qui vous ont accucilli avcc affec-

AMITlfi. 843

• lion! Que de mal vous faites a mon pauvre frere ! Que de mal

■ vous avez fait a madame Diname, a Dinaros, a ma pauvre

• amiel... ■

— A Dinaise I m'ecriai-je. Que lui est-il arrive? Ne me cachez rien, Eugene, Eugfene, parlez ! Comment va Dinaise?— Mieux.

— Elle a ete malade I Gorament? pourquoi? Dites-moi tout, mon cher Eugene I

— Calmez-vous; je vais tout vous dire: Gorilla et Dinaise se trouvaient ensemble quand Dinaros leur a annonce votre maladie subite. Dinaise ne laissa paraltre aucune emotion , tandis que Gorilla se montra vivement emue. Mais le lendemain, Valmor ayant ajoute que dans votre delire vous prononciez souvent le nom de miss Henriet, Dinaise, frappec comme d'un coup de foudre, est tombee dans d'affreuses convulsions....

-r- Elle m'aimel... Et je tombai moi-mfime 6vanoui.

— Et oil est-elle? m'dcriai-je aussitot que j'eus repris connais-

sance.

— Elle est chez sa m6re depuis quelques jours ; mais elle a ^te long-temps a Thospice , presqu'aussi dangereusement malade que vous....

— Elle m'aime!,.. Mais Valmor?...

— Valmor s'est eloignc pour quelque temps, et ne tardcra pas, je I'espcre, a revenir.... Mais calmez-vous, mon cher William I reposez-vous !

— Pauvre Valmor !.... Eugene, nous partirons toujoursi Mais si vous saviez quel baume a verse dans mon sang la nouvelle que je suis aime I

Apres quelques heures de rcpos, nous achev&mes la lecture de la letlre de Gorilla.

Fin de la letiro de Corilla.

' — Que de mal vous avcz fait ii madame Dinam6 , a Dinaros , h ' ma pauvre amie, dont le repos est a jamais perdu I

• Nous sommcs tous bicn malhcureux aujourd'hui , William , et » c'cst moi peul-elre qui souffre le plus ; car je souffre crucUemcnt » de Tinjuslice dont vous etes rohjot : Tune de mes tantcs ct son

■ mari vous accuscnt d'etre la cause de tous nos maux , ma-

• dame Diname est quclquefois tres-irrilee et me rcproche a moi » de vous avoir introduit dans sa faniille; et tandis que Dinaros

• ose a peine prononcer quelques mols pour votre defense, Valmor

244 AMITlfi.

» est furieux contre vous. Ahl qu'il m'a fallu de courage et d'amiti6 » pour ne pas vous maudire moi-meme, quand j'aivu Dinaise pres- » que mourante , tout le monde en larmes , et mon frere , mon » frere bien-aime , presque fou de desespoir 1

» Mais mon coeur ne s'est jamais trompe sur vous ; je vous con- » nais mieux que les autres: et j'etais sure que vous n'etiez nullc- » ment coupable et, que nous n'avions tousa nousplaindre que de » la nature et du hasard.

» Eugene (ohl que vous devez Palmer, ce bon Eugene!), Eugene i> m'a d'ailleurs tout confie, tout ; et votre amle a trouve des forces » nouvelles pour vous defendre.

r J'aicalme la bonne madame Dlname; Dinarosirabientot vous » voir ; j'ai ecrit deux lettres, trois lettres a mon pauvre Valmor, » et j'espere que ma tendresse reveillera sa raison ; ma tante et B mon oncle sont toujours obstines, mais nous les ramenerons!

» Esperons done, mon ami , non le bonheur , car je crois qu'il nc n peut plus y en avoir pour nous; mais esperons que nous nous » aiderons tons a trouver des consolations dans I'amitie : pour moi, » je serai forte et courageuse tant que vous en conserverez un peu » pour celle qui en a tant pour vous. Gorilla. »

» P. S. Je ne sais si vous persisterez dans votre projet de de- I. part aussitot que vous serez completement retabli: peut-etre » ferez-vous bien : mais, je vous en prie, William , ne partez pas ■> sans nous dire adieu!... Au reste, non, pas d'adieu ! »

Quelle amle ! m'ecriai-je en embrassant Eugene. Quel mortei serait plus lieureux que moi sur la terre , si I'ami de Gorilla etait encore Tepoux de Dinaise! Mais Valmor!... Pauvre Valmor!..,. Nous partirons bientot^ Eugene! et sans dire adieu I

Billet de Corilla.

3 iuin.

I) Eugene m'a dit que vous me conjuriez de vous tout dire sur » Valmor et Dinaise, et que vous me promettiez d'etre sage et cou- » rageux ; je cede, et vous envoie une lettre de la malheureuse : » mais du courage, William, vous me I'avez promis 1 »

Lettre de Dinaise a Corilla.

1*' juin.

« Tudois ^trebien faliguee, matendre amic!... Tant de nuits » passees, sans dormir, au chevct de mon lit ! et je viens te fatiguer

AMITlfi. 245

• encore de mes lettresl Mais quand je ne te vols pas, il faut que » je t'ecrive ou que je te lise, ma Gorilla cherie 1

■> Comment te trouves-tu ? Viens vite, que je t'embrasse comme

• je t'aime!... Dis-moi que tu vas venir... Moi, j'ai bien dormi; » j'aifait^des revesl... Je te les dirai. Je vaismieux, bien, tres- » bien. C'est toi qui m'a sauvee par le seul mot que tu m'as dit a » I'oreille I...

» N'ameneplustatante!...jeneveuxpluslavoirI... Est-ce ma » faute a moi si je n'ai pu maitriser mon coeur?... On me parle des ' qualites, des talents, des vertusde Valmor... Mais personne ne " connalt mieux et n'apprecie mieux son ame ; personne ne I'estime •> et ne le respecte autant que moi ; personne meme ne trouve plus « aimable son caractere et sesmanieres. Je I'aimais, tonfrere 1 je » le croyais du moins! et meme je I'aime encore, autant que je » t'aime, autant que tu I'aimes toi-meme... Je I'aurais epouse; je » croyais pouvoir faire son bonheur ; j'aurais ete heureuse d'etre sa » femme ; et je ne soupgonnais pas qu'un autre put m'inspirer d'au- » tres sentiments.

» Mais William a paru, et depuis ce moment , tout mon 6tre est . bouleverse... Pourquoi ? je n'en sais rien ; car j'aimais deja Valr mor, mon ami d'enfance, le frere de ma bien-aimee , tandis que » William etait un etranger que je n'avais jamais vu et pour qui » j'avais alors autant d'indifference qu'il en avail pour moi.

r II nem'a jamais dit qu'il m'aimait ; il ne me I'a jamais laisse » voir ; je Tignorais , je croyais meme que je n'etais rien pour lui ; » et cependant j'eprouvais a son aspect un trouble qui m'etait in- » connu.

» Quand je lecomparais a Valmor, ma raison me conduisait a - ton frere ; mais quelque irresistible puissance me poussait et » m'entrainait vers ton ami.

» Tu I'aimais aussi, Gorilla, en m^me temps que tu aimais ton ' frere!... Valmor I'aimait aussi; vous I'aimiez tous, meme mon o frere et ma mere...

» Pauvre mere, comme elle est desolee , a cause de Valmor 1 » Gomme je souffre a cause d'ellel P!ains-moi, Gorilla! car mon » coeur a bien des blessures et saigne bien douloureusement quand . je vois pleurer ma mere... Lamalheureuse femme, elle n'ose pas » me grondcr ! Ce matin, pourtant, apres ton depart, elle s'est pres- » que plainte de ce que je lui avals cache mon amour... Mais , tu • le sais bien, Gorilla, je I'ignorais moi-meme, et tu Tignorais avcc » moi. La premiere fois que je I'ai vu, sur le bateau, avec ton frere, p je me suis cachce, par un mouvement machinal, comme si quel-

246 FERMETfi.

» que secret pressentlment m'eut avertie que c'^taitun ennemi qui » s'avancait pour m'enchainer, Depuis , tu I'as vu , je I'ai presque » loujours evite ; tu me reprochais ma sauvagerie et mon air ef- » fraye ; et sans le coup de poignard que m'a porte la jalousie (et » j'en rougis quand j'y pense) , j'ignorerais probablement encore « que je I'aimais.

» II m'aimait aussi , sans le savoir et sans le vouloir ; il partait • sans me le dire , sans connaltre mes sentiments ; il se sacriGait a B moi ; il me sacrifiait a Valmor et a I'honneur ; c'est la fievre et " presque la mort qui vous a revele notre amour ; et ta tante , qui » n'a peut-^tre jamais aira6, nous accuse au lieu de nous plaindre ! » Ah, cette injustice fait taire ma limidite naturelle et me donnc de » la hardiesse et du courage I Je me sens maintenant une &me de » feu , une energie capable de braver I'infortune. Oui , je I'aime ! i> oui, je suis heureuse de me savoir aimee 1 oui, qu'il parte ou ■ qu'il reste, je I'aimerai toujoursl Je pourrais mourir de dou- » leur ; mais ni ta tante ni pcrsonne ne pourra m'oter mon amour 1 pour lui , pas plus que mon amilio pour toi 1

» Mais Valmor, Icbon Valmor, le pauvre Valmor !... Je te I'ai » dit et je te le repetc, je I'aime aussi plus que jamais I Tu ne penses » done pas que je puisse 6tre heureuse de son malheur : non, mon " amie , je le jure a toi comme a lui, je ne lui donnerai jamais le » chagrin de me voir la femme d'un autre ; et c'est moi , faiblc et » cheiive creature, qui veux lui donner I'exemple de chcrcher le » bonheur dans la pure et sainte amitie. La , je pourrai Ics aimer » tous deux , vous aimer tons , et cherir encore ma Gorilla de toulc » la puissance de mon Sme. DiNA'iSE. »

Je n'entreprendrai pas de raconter les sentiments qu'excita dans moi la lecture de cette lettre : non, je ne trouve point d' expressions qui puissent donner I'idee de mon emotion, de mon trouble, de mon admiration, de mon bonheur, de mes delicieuses larmes...

Je ne pourrais pas plus exprimer le plaisir et les transports que me causa la lecture des lettres suivantes... Je ne sais meme comment tant d'emotions si vives ne m'ont pas tue I...

Second billet de Gorilla.

6 luin.

• Bonne nouvelle , mon cher William ! Valmor revient 1 Je vous » envoie toutes ses lettres et Tunc de ccUes que je lui ai ecrites ; » mais soyez sage ! »

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