FETES ET JEUX
CIIAPITRE XXXV.
Fetes; jeux; plaisirs; luxe.
En arrivant chez madame Diname , oii nous devions passer la soiree, Eugene et nioi, nous Irouvames les deux families prenant le fraisdans le jardin, au milieu de la verdure, des fleurs et de leurs parfums. Dinaise, en habit de jardiniere, plantait et semait dcs fleurs, tandis que les enfants arrosaienl et que Gorilla donnait des ordres pour diriger I'arrosage.
Gorilla m'ayant fait un signe, je m'approchai : — Voyez, me dit-elle lout bas, comme elle est coquette !... Elle a mis son habit de travail pour que vous voyiez qu'elle est encore plus jolie qu'eii habit de fete, el que moi en habit de societe. — 0 la mochanle ! ropondit Dinaise. — 0 la rusee ! repliqua Gorilla. —0 le flatteur ! me dirent-elles toutes deux quand je leur eus diten ir/eloignant que toutes deux etaient charmantes.
— He bien, messieurs, nous dit le grand-pere de Valmor, comment vous trouvez-vous aujourd'hui? Je ne demande pas a mon ami Eugene s'il a bien dormi ; car je suis sur qu'il a tire des coups de fusil toute la null : mais vous, milord, avez-vous encore la fievre?Savez-vousqu'hier etles deux jours precedents vous paraissiez aussi fou (je voux dire aussi enthousiaste, reprit-il en souriant) quenotre aimable Eugene ? Gomme vous avez prisfeu anotre fetel
— Mais le moyen, d-it Valmor, de ne pas prendre feu quand on est sous le feu, enlre deux feux, entoure de feuxl
— Bien , mon fds , dit le vieillard en riant : tu es bien heureux que Dinaise et Gorilla ne t'entendent pas 1
Croycz-vous, milord, que nos fetes icariennes soient moins belles que vos fetes amjlaises ?
— Oh! oui , s'ecria Eugene, elles sont belles, les fetes anglaises! Pour I'Aristocratie, des receptions a la Cour, en belles toilettes et en beaux equipages dans lesquels on a I'incomparable plaisir de fuire queue pendant des heures entieres , pour avoir I'honneur et le bonheur de faire une humble reverence au Roi , a la Reine , a quelque marmot au berceau quand il s'en trouve ; des festivals , oil Ton a Tavantage de s'cnrhumer dans une eglise pour entendre
Zm FfiTES FRANCAISES.
de quatre a cinq cents musiciens ; des courses de chevaux ou beaucoup so ruineut en paris ; quelques revues militaires oil Ton tire des coups de canon et de fusil ; de grands diners dans des salons dores ou de grands dejeuners dans des pares!... Et pour le Peuple, rien, absolument rien,.que quelques miserables processions los jours de fete des Saints patrons des corporations ; la vue de quelques illuminations sans gout et sans variete le jour de la fete du Roi ; et , pour le petit nombre de ceux qui peuvent perdre un jour de travail, la vue des equipages, des laquais et du luxe de I'Aristocratie 1
— Mais vous, Eugene, lui dit le vieillard, croyez-vous que nos fetes soient moins belles que vos fetes frangaises ?
— Oh ! oui, ellcs sont belles, les fetes frangaises, repondis-je avant Eugene 1 des adulations pour le Roi, pour Charles X comme pour Napoleon ; des arcs de triomphe pour un Prince enfant ou lache comme pour un heros ; des bals et des diners pour TAristocralie ; et, pour la masse, des revues qu'elle ne voit pas, de maigres fcux d'arlifice qu'on nc voit qu'a moitie en se dressant peniblemenl sur la pointe des pieds et en se melant dans la foule, au risque d'etre etouffe ou ecrase ou vole ! Ha ! j'oubliais les gendarmes qu'on trouvo partout pour humilier, vexer et empoigner les spectateurs! J'oubliais aussi les cervelas et levin livres a la populace pour avoir le plaisir de la voir sebattre ets'enivrerl J'oubliais encore I'ylnniuej-saire des fameusesjournees de juillet!.... Oui, il est beau I'Anniversaire de juillel!...
— Ah, s'ecria Eugene d'un accent profondement afflige, nc parlcz pas de I'Anniversaire de juillet ! Nous n'en avons plus ! Nous n'en avons meme jamais eu; car je n'ai vu qu'ici I'Anniversaire d'une Revolution populaire !
Voila ce qu'on pent appeler un anniversaire 1 -Voila un peuple qui ne reniepas sonouvrage 1 Voila un Gouvcrnement, ne des barricades revolutionnaires, qui n'est pas infulele a son origine; qui ue supprime pas le recit des traits d'heroisme des citoyens insurges; qui n'efface pas la tracedesballeslanceescontrela tyrannic par la liberie; qui ne repudie pas, comme une catastrophe, la gloire d'une Revolution legitime ; qui ne se trouve pas reduit a proscrire les vainqueurs apres les avoir proclames des heros ; qui ne redoute ni les proclamations insurrectionnelles, ni les cris aux amies, ni les attroupements, ni le souvenir des defections militaires, ni la revolte des gardes centre un lyran ; et qui ne remplace pas par des fetes royales et dynastiques I'anniversaire de la grande ceuvre du Peuple
FfiTES FRANCAISES. 2C0
repandant son sang pour conquerir I'affranchissement et le bonheur I
— Eh, mon chcr ami, (lit le vieillard, souffrez que je vous le dise franchement, vos plaintes me paraissent peu raisonnables ! Comment voulez-vous qu'une Royaute etune Aristocratie puissent aimer le souvenir d'une insurrection et d'une Revolution populaire? Et comment une fete pourrait-elle etre belle sans la cooperation spontanee du Peuple ? C'est une Republique qui organise ici noire Anniversaire et nos fetes ! C'est le Peuple qui les ordonne 1 C'est pour lui qu'elles sont faites ; et c'est lui qui les execute avec tout son enthousiasme et toute sa puissance! C'est notre carnaval a nous, notre theatre d'amateurs, un de nos grands proverbes execute en grande famille !
— Helas ! repondit Eugene , nous esperions... — Vous esperiez, pauyre Eugene ! ehbienesperez encore ; car nous avons long-temps espere nous-memes, jusqu'a ce que la longueur et I'inutilite de nos esperances aient enfin reduit au desespoir I'opinion publique et notre Peuple tout entier.
^ — Mais comprenez-vous bien , milord , contlnua le vieillard en s'adressant a moi, que tous les citoyens veuillent et puissent etre acteurs dans nos drames politiques , et que nos fetes puissent etre si magnifiques ?
— Sans doute ; je le comprends tres-bien.
— Non, non , s'ecrierent en riant Dinaise et Gorilla , qui revenaient vers nous ; il ne comprend pas ! il ne comprend pas I
— Vraiment , mesdenroiselles , je ne comprends pas ! Eh bien, nous aliens voir I On ne m'a pas dit que tout ce qui concerne les fetes, celle de I'Anniversaire par exemple, est regie par une loi; que cette loi est faite sur le projet presente par le comite des ftUes publiques ; que ce comite a pu consulter toutes les fetes des peuples anciensetmodernes; et que la loi a pu etre soumise a I'approbation du Peuple, en sorte que c'est le Peuple entier lui-meme qui a regie et ordonne la fete, et que, par consequent, il n'est pas etonnant que le Peuple execute ce qu'il s'est volontairement charge d'exccuter : on ne me I'a pas dit ; niais j'en suis sur I — Bravo , bravo ! s'ecria toute la compagnie.
On ne m'a pas dit non plus que , puisque la loi veut qu'il y ait tant de chanteurs , tant de danseurs et tant de musiciens dans les fetes, elle ordonne aussi I'educalionde maniereque tous les enfants soient exerces . de cinq a vingt et un ans , pour pouvoir y danser ,
270 UTILITE: DES FlfeTES.
chanter et jouer d'un instrument : on ne me I'a pas dit, mais j'en suis convaincu 1 — Les applaudissements redoublerent.
Je comprends de meme parfaitement que le Peuple veuille et puisseassisler a ses fetes sans poussiere et sans boue,sans gendarmes et sans mouchards, a convert , commodementassis, de maniere que lous puissent bien voir et voir egalementbien.
Je comprends parfaitement encore que toutes les fetes soicnt organisees comme une jnece dramatique ; qu'elles aient toutes un but moral et politique ; et que ce but soit toujours, non le plaisir personnel et la servile flatterie d'unRoi, mais I'interet, la gloireet le bonheur du Peuple.
Et si j'admire au-dela de toute expression la magnificence de "vos fetes, jen'admire pas moins Tordre, la prevoyance, la sagesse, la.... je ne sals plus que dire de votre Republique.
— Comme vous avez fait du chemin, dit Gorilla, dans le champ de I'enthousiasme et du sentiment republicain I
— C'est vrai, dit Valmor, la democratie d'Eugene va bientotpalir devant celle d'un milord ! quel miracle ! Nous pourrons nous vanter, mon grand-pere, Dinaros, Eugene et moi, d'avoir operela miraculeuse metamorphose !
— Et vous oubliez , dit Eugene, quatre autres personnes qui, pour cette prodigieuse conversion, ont fait beaucoup plus que nous quatre : laRepublique, la Communaute, et, et... — Les deux autres? cria Valmor.
— Vous ne les connaissez pas ? repondit Eugene. — Nommez-les, nommcz-les 1
— Vous ne les connaissez pas? — C'est Dinaise et moi, s'ecria Gorilla. — Non... — Si...
Et le pauvre Eugene, bientot force dans ses derniers retranchements par Gorilla et Dinaise , soulint qu'il etait plus difficile de resister a la malice de deux jeunes filles que de repousser les attaques de deux vigoureux champions.
— Vous riez? dit le grand-pere : mais savez-vous, mes enfants, que ces deux petites filles pourraient bien vous en apprendre en effet, et qu'aucun de vous , peut-elre , ne ferait une proclamation insurrectionnelle aussi electrisante que celle de Gorilla, ni des vers aussi brulants d'enthousiasme patriolique que ceux de Dinaise !
Nouslumes ces deux pieces, ainsi qu' une proclamation de Dinaros, qui etait fort belle ; et nous rimes si fort en sifflant celle-ci et