PLAISIRS, LUXE
en applaudissant les deux autres que nos voisins de droite, qui se trouvaient aussi dans leur jardin, se mirent a rire avec nous.
Valmor nous expliqua que tous les Icariens etaient invites k composer de pareilles pieces pour les Irois jours de la fete ; qu'on en avail fait circuler uii nombre immense ; que beaucoup etaient tres-remarquables ; et que les dix meilleures de chaque genre seraient signalees , imprimees et distribuees dans quelque temps sur le rapport d'une Commission chargee de les examiner toutes.
La conversation continua sur les autres fetes ou grands spectacles publics , qui toujours se celebrent dans Tune des deux arencs. Valmor nous raconta qu'on y voit quelqnefois tous les ouvriers et ouvrieres, groupcs par professions, avec des bannieres diffcrentes pour chacune d'elles ; ou tous les chevaux , ou toutes les voitures, ou tous les chiens : il raconta qu'on y amene jusqu'a dix pieds d'eau, et qu'on y voit alors une multitude de vaisseaux, de bateaux a vapeur, de barques et de nageurs , qui , par leur nombre , par lours evolutions, par la variete de leurs formes , de leurs couleurs et de leurs drapeaux , presentent un des plus magnifiques spectacles, comme le patinage en hiver forme I'un des plus gracieux et des plus amusants.
— Vous voyez, dit Dinaros, combien la Republique surpasse la Monarchic en belles ct nobles f^tes , comme elle la surpasse en organisation sociale et politique.
Elle la surpasse egalement en jeux et en plaisirs , publics ou prives ; car il n'y a rien , dans le monde ancien et present , que nous n'ayons etudie , que nous ne connaissions , et dont nous n'ayons fait notre profit , en prenant le bon et en rejetant le mauvais.
D'un autre cote , nous aimons le plaisir, et nous trouvons que c'est sagesse d'exercer toutes les facultes des sens que la bienfaisanle Nature nous a donnes, et de jouir de tous les tresors qu'elle a prodigues aulour de nous et pour nous, pourvu que la Raison, inestimable present de sa bonte, preside toujours a toutes nos jouissances.
Aussi vous voyez chez nous comme ailleurs tous les genres de theatres, tous les jeux, tous les plaisirs qui n'ont rien de nuisible; et c'est la Republique qui fournit aux citoyens tous les lieux et tous les objets necessaires.
La Republique ne proscrit pas raeme le luxe ou le superllu ,
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parcc qu'on ne pout appelcr superfine une jouissance qui n'a pas d'inconveiiients : niais nous nous sommessagement impost^ Irois regies fondamentales : la premiere, que toutes nos jouissances soient autorisees par la loi ou par le Peuple ; la seconde, que Vagreable ne soil recherche que quand on a le necessaire et Vutile ; la troisieme, qu'on n'admette d'autres plaisirs queceux dontchaque Icarlen peut jouir egalement.
Ainsi , nous avons construit nos ateliers avant nos monuments ; nous avons meuble nos chambres a coucher avant de dorer nos salons ; nous avons fabrique des draps de laine avant des etoffes de ; sole et de velours; ce n'est que depuis vingt ans que nous avons des chevaux de selle pour la promenade , et depuis cinq que nous en avons pour les enlants. Dans dix ans d'ici chaque famille aura , sur sa terrasse, un billard , qui servira en meme temps de table a manger , tandis qu'aujourd'hui chaque rue n'a qu'une salle de billard commune a 32 families. Bienlot tous nos portiques seront transformes en jardins , ou du moins seront ornes de verdure , de plantes, de (leurs et de guirlandcs, qui les rendront delicieux h parcourir.
Comme ce roide Perse qui promettait une recompense a quiconque inventerait un nouveau plaisir, nous invitons tous les citoyens a perfeclionner ou augmenler nos jouissances : mais tandis que le despotisme ne demandait de nouvelles jouissances que pour le despote, la Republique ne demande de nouveaux plaisirs que pour lo Peuple ; et tandis que I'Aristocralie , d'Angleterre par exemple, accapare tout pour elle, interdit tousles amusements ledimanche, ne les rend accessibles qu'aux oisifs et aux riches pendant la semaine , et ne laisse au Peuple anglais d'autre distraction que celle de s'enivrer dans ses public houses pour oublier son affreuse misere , le Peuple icarien , choye par la Republique comme un enfant par sa mere, jouit tous les jours de tous les plaisirs, plus heureux que tous les Peuples de la terra et que tous les Aristocrates du monde.
— Ah ! oui, heureuse Icarie ! dit Eugene en soupirant...
Et son soupir nous fit tous eclater de rire.
Et le chaleureux patriote , presque irrite de notre gaiete, langa contre nous la plus foudroyante bordee patriotique, pendant que le bon vieux grand-pere seul lui tenait la main et I'applaudissait.