SUR LA VIE DE L'AUTEUR
Atteint déjà par la maladie à laquelle il a succombé, mon fils avait préparé la publication intégrale du voyage dans lequel se sont épuisées ses forces, et j'achève aujourd'hui ce qu'il avait commencé. Ce livre, dont la rédaction a été sa dernière joie, conservera du moins une trace de lui sur cette terre où l'attendait un grand avenir, selon des appréciateurs plus sûrs et plus désintéressés qu'un père. J'ai lieu de croire qu'on entreverra dans ce récit sincère quelques traits de la noble nature où l'ardente sève de la jeunesse s'associait à une maturité précoce, et qui laissait percer, à travers les saillies d'un esprit charmant, un fond de tristesse trop en accord avec la destinée de l'écrivain. Terminée à vingt- sept ans, sa courte carrière est venue se résumer dans la longue expédition qui fut l'objet de ses souhaits les plus vifs, et dont il ne regretta jamais ni les périls ni les fatigues, lors même qu'il ne se fit plus illusion sur le prix auquel il serait bientôt condamné à les payer.
Admis en 1863, après avoir terminé son droit, au ministère des affaires étrangères, Louis de Carné y
NOTICE
lut attaché à la direction commerciale. Le service consulaire présentait l'avantage d'ouvrir devant lui, en l'isolant alors de la politique, ces vastes perspectives lointaines vers lesquelles il se sentait entraîné comme par une sorte de vocation. Ayant le goût de l'économie politique et de l'ethnographie, il se voyait servi à souhait par les documents nombreux qu'il était chaque jour en mesure de consulter. C'était avec une préférence marquée qu'il étudiait les essais divers de colonisation tentés de nos jours, et les voyages publiés en Angleterre et en Allemagne lui étaient familiers. Il les lisait la plume à la main, comme le constatent les chères reliques où j'aime à rechercher, avec un souffle de son âme, la trace de ses premières pensées.
Dans des notes à peine lisibles se rapportant à ses occupations journalières, je remarque ces mots consignés à la date du 27 janvier 1864 : « Nous nous efforçons de nous défendre contre les socialistes à coup de livres, de lois et au besoin de baïonnettes, c'est fort bien ; mais ventre affamé n'a pas plus de raison que d'oreilles, et • les idées ne triompheront pas des appétits, surtout lorsque ceux-ci pourront disposer du scrutin.
a Si donc la France ne parvient pas à trouver au loin le far West que l'heureuse fortune des États- Unis a placé à leur porte, elle pourra bien voir un jour sombrer avec la liberté la civilisation tout entière. »
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Cinq ans plus tard, à l'occasion d'un projet d'établissement colonial aux bouches du Songkoï, que le jeune écrivain recommande à l'attention publique, je trouve la même crainte et la même préoccupation exprimées par lui en termes presque identiques *. Dans l'intervalle qui sépare ces deux dates vient se placer l'expédition où il s'engagea d'un cœur si ferme, parce qu'elle semblait donner une sorte de consécration à sa pensée dominante.
Au printemps de 1865, l'amiral de La Grandière, mon beau-frère, obtint un congé pour venir chercher sa famille en France et la conduire dans la Cochinchine, dont il se préparait à doubler le territoire sans verser une goutte de sang. Mon fils intervenait dans les fréquentes conversations que provoquait entre nous l'avenir de ce riche pays, habité par une race intelligente, nullement hostile à la nôtre ; il interrogeait son oncle sur l'état du Cambodge, dont la France venait de s'assurer le protectorat, et entendait l'amiral exprimer l'espoir de voir un jour notre colonie reliée à la Chine par une magnifique voie fluviale, dont l'embouchure était placée sous la domination de la France.
Le gouverneur de la Cochinchine croyait pouvoir attirer vers Saigon, ville dessinée pour cinq cent mille âmes, l'important commerce qui s'opère par caravanes entre le Laos, la Birmanie, le Thibet et