Voyez p. 519-520 de ce volume
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les provinces occidentales de l'empire chinois, et ne considérait point comme impossible de lui ménager pour principale artère le Mékong, qui vient déverser dans l'Océan Indien ^les eaux sorties des plateaux de l'Himalaya. Procurer à l'Europe pour ses échanges avec le Céleste Empire un vaste entrepôt d'accès facile, en affranchissant la route delà Chine, diminuée de douze cents milles, delà portion du voyage que fait surtout appréhender l'obstacle périodique des moussons, c'eût été rendre un service considérable au commerce général du globe, comme à notre jeune colonie, appelée à en devenir l'un des centres principaux.
Depuis l'établissement de la France en Cochinchine, l'Angleterre avait redoublé ses efforts pour découvrir enfin ce passage des Indes à la Chine par la Birmanie et le Yunan, si vainement cherché jusqu'alors : efforts naturels, puisque ce passage la mettrait en mesure de faire dériver vers ses possessions asiatiques ce grand courant commercial, par les vallées supérieures où coulent les fleuves de l'Indo-Chine. Devancer nos rivaux était donc un point d'une importance capitale.
Ces considérations frappèrent vivement M. le marquis de Chasseloup, alors ministre de la marine et des colonies, à l'insistance duquel la France a dû la conservation de la Cochinchine longtemps menacée dans les conseils du second Empire. Ce ministre approuva le projet d'une grande mission scientifique
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chargée, en remontant le Mékong depuis son embouchure jusqu'à ses sources encore ignorées, de statuer en pleine connaissance de cause sur la navigabilité problématique de ce grand fleuve, alors à peu près inconnu au-dessus du lac d'Angcor ; il crut surtout indispensable de montrer le pavillon de la France aux nombreuses populations riveraines avec lesquelles un établissement dans ces contrées nous conduisait à entamer des relations. Cette mission d'exploration, appelée à servir simultanément l'intérêt de la science et un intérêt colonial du premier ordre, dut, d'après le plan primitif approuvé, se composer, indépendamment de quelques domestiques et d'une escorte militaire d'environ vingt-cinq hommes aguerris, du personnel suivant :
Un officier supérieur de la marine chef de l'expédition ;
Deux officiers chargés des travaux hydrographiques, des observations astronomiques, de la levée des plans et des dessins ;
Un chirurgien de marine pour la partie botanique et le service médical ;
Un agent désigné par le ministère des travaux publics pour la minéralogie et la géologie envisagées dans leurs rapports avec les arts industriels ;
Un agent délégué par le ministère des affaires étrangères, faisant fonctions de secrétaire de la commission et chargé d'étudier les affaires intéressant la politique et le commerce.
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M. Drouyn de Lhuys, ministre des affaires étrangères, s'associa avec empressement à la pensée de son collègue. Il voulut bien conférer à mon fils la mission de représenter son département, en l'autorisant à correspondre avec lui durant le cours du voyage; et si brisé que soit aujourd'hui mon cœur, il conserve de cette désignation un reconnaissant souvenir, car sur les champs de bataille de la science, on peut aussi mourir pour son pays.
Louis de Carné quitta la France dans l'automne de 1865. Il passa quelques heureuses semaines en Egypte, dont il garda ce souvenir profond que laissent d'ordinaire au cœur des jeunes gens leurs premiers pas sur la terre étrangère. Il eut la joie d'y retrouver son frère, alors attaché à la grande entreprise de M. de Lesseps, et put suivre avec lui les travaux de ce canal, dans lequel la France, alors dans la plénitude de sa confiance comme de sa force, se complaisait à voir une merveilleuse voie d'accès ouverte vers l'extrême Orient, où venait de s'élever son drapeau.
Arrivé à Saigon à la fin de décembre 1865, le jeune attaché consacra les premières semaines de son séjour à visiter les trois provinces de la basse Cochinchine, les seules qui appartinssent alors à la France ; et dans une correspondance adressée au département des affaires étrangères, il en exposa la situation avec l'entière liberté qui était dans son caractère comme dans ses devoirs. Cette visite terminée,
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le gouverneur de la Gochinchine l'envoyait au Cambodge où il put durant les quelques mois encore nécessaires pour recevoir les passeports réclamés à Bangkok et à Pékin, continuer le cours de ses observations personnelles, avant de venir rejoindre à Saïgon les membres de la mission scientifique, enfin réunis.
Ce fut durant ce premier séjour au Cambodge qu'il rencontra M. deLagrée, désigné par la confiance de l'amiral pour conduire cette difficile entreprise. On verra, dans l'introduction de cet ouvrage la rare habileté déployée par cet officier, agent militaire du gouverneur près du roi Norodom, pour déterminer ce prince à demander le protectorat de la France, après de longues hésitations provoquées par les menaces du gouvernement siamois. Nature sympathique et forte, M. de Lagrée cachait un cœur généreux sous l'inflexible rigueur du commandement militaire, dont il semblait être l'expression vivante. Toujours maître de lui-même dans les plus terribles extrémités, il prenait, afin de protéger la sûreté d'autrui, de minutieuses précautions qu'il aurait dédaignées pour ga-^ rantir celle de sa personne.
Déjà menacé dans sa santé, l'éminent officier, dont le nom ouvrit la liste funèbre close par celui de Louis de Carné, n'accepta la mission à laquelle l'appelait la voix publique que par dévouement à la science, emportant, au début du voyage, le pressentiment du sort qui l'attendait. Le commandant de La-
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grue requit, connue indispensables à l'unité de direction et au succès de l'entreprise, des modifications profondes au plan concerté à Paris ; et, sous la discipline de bord dont il fit prévaloir le principe, la position de l'agent spécial des affaires étrangères se trouva gravement affectée, car il se vit jusqu'à la fin du voyage, privé du droit de correspondre directement avec le département auquel il appartenait. Cette injonction produite au moment du départ le plaça dans l'alternative la plus délicate. Il fallait en effet ou l'accepter contrairement au texte de ses propres instructions, ou renoncer à s'embarquer au risque de paraître déserter son poste à l'heure même où commençait le danger. L'agent comprit que ceci était impossible; il déposa une protestation et partit. L'expédition qu'accompagnaient tant de vœux quitta Saïgonenjuin 1866. Une canonnière la porta sur les eaux profondes du Mékong, qui se déploie comme un lac vaste et tranquille avant de révéler son courant de foudre, ses rapides infranchissables et l'horreur de ses gouffres sans fond. Elle prit ses dernières dispositions dans les états du prince vassal de la France, et consacra quelques jours d'étude et de recueillement aux ruines d'Angcor, aussi imposantes et plus mystérieuses que les ruines de Thèbes ou de Memphis. Bientôt on atteignit le Laos, dont les émanations putrides avaient été fatales à tous les missionnaires qui les avaient affrontées, et plus récemment encore à M. Mouhot, le seul voyageur sérieux
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qui, depuis deux siècles, eût mis le pied sur cette terre mal famée.
Ce fut le moment des derniers adieux et des plus poignantes émotions. Dans ces eaux tantôt profondes, tantôt obstruées par les sables, il fallut monter sur des barques manœuvrées par les indigènes, et se séparer, en la chargeant de lettres pour la France, de cette canonnière à vapeur dont le drapeau et le noir panache symbolisaient encore, dans ces déseris, la civilisation et la patrie.
Je ne décrirai pas ce voyage durant lequel des marins d'expérience et de grand savoir durent mettre leur vie à la merci de barbares, en demandant à l'adresse de ceux-ci des secours que la science ne pouvait plus fournir : navigation sans exemple qui conduisait les voyageurs, d'une nappe d'eau dont l'œil mesurait à peine l'étendue, à des gorges insondables au-dessus desquelles surplombaient des roches géantes, et qui les faisait passer des ardeurs d'un ciel de feu à l'ombre des bois impénétrables où s'engageait le Mékong dans un méandre d'îlots, de lianes et d'arbres émergeant du sein des flots. Je n'ai à retracer ni les hasards de cette vie d'aventure principalement alimentée par la pêche et par la chasse, ni les fureurs d'un fleuve torrentiel dont l'innavigabilité ne tarda pas à s'imposer comme un fait éclatant d'évidence aux trois officiers de marine, désespérés d'avoir à le constater. Je ne dirai rien de ce long hivernage dans les marais de la Birmanie où
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déjà les malheureux voyageurs, contraints de congé*- (lier la plus grande partie de leur escorte, épuisés par la fièvre et les privations, les pieds nus et les jambes déchirées, disputaient les restes d'un sang appauvri à des myriades de sangsues, vampires plus redoutables que les tigres et les serpents du Laos.
On verra, dans ce livre, ce que furent ces épreuves dont chaque journée varia, durant dix-huit mois, la nature et l'angoisse. Il révélera les ruses d'une diplomatie semi-barbare, et fera toucher au doigt les difficultés presque insolubles que rencontra le chef de l'expédition chez les petits princes indépendants de l'Asie centrale, auprès desquels les recommandations de la cour de Bangkok n'agissaient plus, et qui ne respectaient pas encore celles de la cour de Pékin. Tout cela est exposé, ce me semble, avec une précision et un naturel qui placent le lecteur en présence de la réalité même. Si le récit est coloré, c'est que le pittoresque sort du fond des choses; si, malgré la gaieté avec laquelle sont supportées tant de misères, les yeux parfois se baignent de larmes, ce sont vraiment là ces lacrymœ reriun que ne provoque ni un effet de l'art, ni un calcul de l'écrivain.
Les jours durant lesquels il fallait ou lutter contre les cataractes du fleuve, ou disputer sa nourriture aux hôtes des forets vierges n'étaient pas cependant les plus douloureux à passer, car on échappait ainsi aux angoisses de l'esprit et aux tortures du cœur. J'ai souvent ouï dire à mon fils que les membres de
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l'expédition préféraient ces temps de lutte aux époques de bien-être relatif pendant lesquelles la sécurité des personnes, passagèrement assurée, remettait les voyageurs, privés depuis dix-huit mois de toute nouvelle d'Europe, en présence des tristesses qu'éveillait la pensée de la famille absente et de cette France dont le nom même était ignoré autour d'eux. Alors il se faisait de longs silences, et Ton se gardait d'aborder le seul sujet qui les touchât tous. Mais lorsqu'au bruit du tambour, on levait, à l'aurore, le campement surmonté des couleurs nationales, chacun pouvait voir sur les fronts assombris quelles chères images avaient passé dans les rêves agités de la nuit ! Cependant on avançait un peu chaque jour, et la perspective du retour, entrevue comme possible, commençait à relever les courages. S'il avait fallu renoncer à l'espérance de faire du Mékong la grande route maritime de l'Indo-Chine, et de Saigon l'un des premiers ports du monde, si en cela le but principal de l'exploration avait été manqué, la géographie et les sciences naturelles allaient devoir aux courageux explorateurs des observations fort importantes et des collections précieuses '. D'ailleurs, on s'était trouvé
1. L'Europe savante sera admise à juger de l'importance des travaux de la commission du Mékong lorsque la grande publication préparée par le ministère de la marine et des colonies pourra enfin voir le jour. Retardée par les tristes événements de la guerre, elle a été reprise et se continue sans interruption sous * la direction de M. le lieutenant de vaisseau Garnier. avec le con-
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en mesure de constater la parfaite navigabilité du Songkoï, beau fleuve qui se jetant dans le golfe du Tongkin pourrait singulièrement profiter au mouvement commercial du Céleste Empire avec notre nouvelle colonie. Aussi redoubla-t-on d'ardeur pour trouver enfin ce passage vers la Chine dont la découverte réservée à la France marquerait enfin l'heure bénie où l'on pourrait se préparer à l'inexprimable bonheur de la revoir.
On apprendra dans ce récit comment les voyageurs arrivés, en janvier 1868, à travers un massif de montagnes réputées inaccessibles, jusqu'aux confins du Yunan, rencontrèrent tout à coup sans l'avoir soupçonné, le sol du grand empire. On verra de quels cris de joie ils saluèrent cette terre poursuivie si longtemps, sur laquelle, grâce à une centralisation puissante, ils furent à 800 lieues de Pékin aussi efficacement protégés par les lettres ministérielles du prince Kong qu'ils auraient pu l'être dans un faubourg de cette capitale.
Malgré l'obséquieux respect témoigné par les fonctionnaires à globules aux étrangers en haillons que couvrait, à défaut d'une mise décente, le prestige d'une dépêche officielle, ceux-ci rencontrèrent en Chine leur plus cruelle épreuve. Afin de pénétrer, selon ses instructions, jusqu'aux sources du Mékong
cours do M. le lieutenant de vaisseau Delaporte et de MM. les docleurs Joubert et Thorcl.
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cachées dans les derniers contreforts du Thibet, le commandant de Lagrée, alors couché sur un lit de douleur, décida qu'une partie de la commission se dirigerait par le nord-ouest dans la portion du Céleste Empire bouleversée par l'insurrection musulmane, et qu'elle tenterait, moyennant des lettres obtenues au Yunan des chefs secrets de cet étrange mouvement, de pénétrer jusqu'à la capitale du nouveau royaume fondé par les rebelles. Désigné pour cette mission avec deux officiers, l'auteur de ce livre a pu donner à l'Europe les premiers détails certains sur l'immense convulsion souterraine qui, partie du fond de l'Arabie, ébranle aujourd'hui le bouddhisme jusqu'à Pékin et jusqu'à Lhassa.
Les débuts de cette chanceuse entreprise, favorisés par un de nos dévoués missionnaires, permirent un moment d'en espérer le succès. Mais si les audacieux explorateurs purent, à travers une contrée couverte de ruines et d'ossements, pénétrer jusqu'à Tali-fou, citadelle d'une croyance égarée à mille lieues de son berceau, ce fut pour s'y rencontrer en face d'un tyran fantasque et d'une population ameutée qui réclamait leur tête. Échappés comme par miracle de cet antre sanglant, mais déçus dans leur plus chère espérance géographique, ils rentrèrent sur le territoire soumis au fils du Ciel, pour y apprendre la mort récente du chef qui, après avoir dirigé si heureusement l'expédition, venait de succomber sous le fardeau de sa responsabilité plus encore que sous le coup de
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ses souffrances. Mais l'œuvre de M. de Lagrée était
accomplie, et son nom y demeurera indissolublement
attaché.
Arrivés, grâce à ses soins, à quelques jours de marche du Fleuve Bleu qui, de l'ouest à l'est, baigne l'empire dans toute son étendue, les membres de la commission purent s'embarquer avec les restes précieux qu'ils rapportaient. Une jonque chinoise, bientôt remplacée par un beau steamer américain, conduisit jusqu'à Shanghaï, en quelques semaines d'une navigation facile à travers les provinces les plus populeuses du globe, les grands ambassadeurs de l'Occident qui avaient eu quelque peine à se procurer des chaussures ; et les Français de cette ville accueillirent les voyageurs longtemps tenus pour morts avec un enthousiasme auquel s'associa toute la population européenne.
Quoique en dehors des provinces du Yunan et du Sutchuen il ne se fût guère arrêté que dans les cités baignées par le fleuve, Louis de Carné avait emporté de ce pays des impressions ineffaçables. Dans ses conversations journalières, il revenait sans cesse sur ces étranges contrées qu'il nommait les antipodes intellectuels du monde chrétien. La pétrification de t iute une race qui n'a pas changé dans le cours de la plus longue histoire connue lui paraissait un phénomène moral inexplicable.
• Les Chinois ne sont pas seulement vieux, ils sont décrépits, écrivait-il dans ses notes manuscrites de