‹ Voyage en Indo-Chine et dans l'empire chinoisChapitre 19 sur 27 · DE TALI · texte numérisé non relu

DE TALI

Si l'Europe n'a désormais rien à craindre de l'islamisme, relégué chez elle dans un empire décrépit, l'Afrique et l'Asie sont moins heureuses : sur le premier de ces deux continents, il a si bien su nous démontrer

son énergie, que nous avons toujours répondu par des concessions aux révoltes qu'il suscitait contre nous. Ce n'est pas seulement l'Afrique septentrionale que l'étendard du prophète couvre de son ombre mortelle. Celle-ci enveloppe déjà une multitude de peuplades de l'Afrique centrale, épaississant ainsi le voile qui, malgré d'héroïques efforts, dérobe encore à l'œil de la science cette mystérieuse contrée. Les causes qui ont assuré ailleurs la victoire du croissant ont amené des effets identiques dans certaines parties très-reculées de l'Asie. Porté après la mort de Mahomet par les guerriers et par les commerçants arabes jusqu'aux extrémités de l'ancien monde, l'islamisme séduisit ou soumit un grand nombre des peuples belliqueux du littoral ou de l'intérieur. On s'explique le succès qu'il a obtenu chez les Malais, ces féroces écumeurs des mers dont la vapeur déconcerte aujourd'hui la cupidité; mais, non content de courber sous le joug les nomades et les sauvages, les pasteurs et les pirates, voici qu'il s'attaque aux plus vieux empires, menaçant de renverser de son souffle puissant des édifices qui ont déné les âges. Dès les premières années du xme siècle, des mosquées s'élevèrent dans le Bengale à côté des temples de Brahma, le mahomélisme ayant pris racine sur les bords des fleuves s icres de l'Inde. 11 vient d'éclater en Chine, où le vieux colosse se débat sous l'étreinte d'une rébellion qui doit au sentiment religieux une partie de sa force. C'est là un spectacle qui n'est pas sans enseignements.

Accoutumé à professer à l'égard de toutes les religions une indifférence dédaigneuse, le gouvernement de Pékin n'a point hésité, comme nous l'avons vu, à

confier le commandement supérieur des troupes envoyées contre ks rebelles à un homme qui, ne pouvant manquer de sympathiser avec ses coreligionnaires, semble se trouver conduit par sa foi à favoriser les progrès de ceux, que son devoir politique l'obligerait à combattre : étrange aveuglement qui provoque dans le Yunan même, chez les rares généraux dévoués à l'empereur, nu blâme discret, toujours étouffé par le bruit des protestations retentissantes que Ma-Tagen transmet h la cour abusée. Les Chinois font tout bas le récit de certaines batailles où les régiments impériaux ne comptaient jamais un blessé dans leurs rangs, et tiraient euxmêmes en l'air pour reconnaître les bons procédés de l'ennemi, Ils ajoutent en souriant qu'un lieutenant de Ma-Tagen, observateur déliant, demanda un jour à son chef de changer d'enseignes avec lui. Le général n'osa refuser, et battit en retraite après avoir vu quelques-uns de ses gardes tomber autour de lui. Comme si ce n'était point assez, pour attester la méprise ou l'incurie du gouvernement impérial, d'une armée inactive sous un général complice de l'ennemi l, le seul homme du Yunan

I. Je dois dire cependant que des renseignements qui me sont parvenus très-récemment ne confirment pas l'opinion que je m'étais formée sur les lieux touchant l'altitude probable de Ma- Tagen. Peu après notre départ de Yunan-Sen, l'armée des rebelles investit cette ville. Tous les soldats mahomélans commandés par Ma-Tagen passèrent à l'ennemi; mais celui-ci tint ferme à son poste, massacra ceux de ses lieutenants dont la fidélité lui paraissait douteuse, et soutint vaillamment l'assaut avec le reste de son armée. 11 a été blessé sur les murs. — Peut-être son cœur a-t-il changé, suivant l'expression chinoise? peut-être est-il jaloux du rôle et de l'importance du sultan de Tali.

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qui ait été prier sur le tombeau du prophète continue, bien qu'il ait été compromis dans une première révolte, de toucher un gros traitement et de loger à Yunan-Sen dans un palais! Nous avons pu constater qu'il n'ignorait pas sa puissance, et qu'il ne songeait à cacher ni ses relations avec les rebelles de l'Ouest, ni son influence sur les musulmans demeurés jusqu'à présent fidèles à l'empereur. A voir la façon dont ces derniers traitent les Chinois, il est d'ailleurs impossible de ne pas reconnaître en eux des hommes pleins de confiance dans leurs forces. Ils ne forment pas le dixième de la population totale dans la partie du Yunan qu'ils ont soumise; mais ils sont plus braves que leurs ennemis, ils ont l'orgueil, l'enthousiasme et la foi. Les généraux qu'on leur oppose, gens sans honneur ou sans courage, commandent à une plèbe dont aucun sentiment patriotique ne secoue l'inertie. Lorsqu'on songe d'ailleurs que le souverain de 300 millions d'hommes n'a pu, sur le champ de bataille de Sagavane, opposer plus de 15,000 soldats aux armées européennes qui menaçaient sa capitale, on ne s'étonne plus du succès d'une poignée de rebelles dans la province la plus reculée de l'empire. Si ces derniers acceptaient pour limites du royaume indépendant qu'ils aspirent à foncier les limites mêmes du Yunan, le gouvernement de Pékin agirait sagement en renonçant, malgré les richesses qu'il contient, à un territoire demeuré si longtemps en dehors de l'unité chinoise; mais on peut craindre qu'il n'en soit pas ainsi. (-elle révolte, et c'est là ce qui la rend redoutable, est condamnée par sa double nature à suivre son cours; il ne dépend pas de ceux qui la dirigent de l'arrêter, tant

qu'elle aura des infidèles à combattre, car si la politique peut assigner d'avance des bornes à ses conquêtes, il n'en est point ainsi pour la propagande religieuse. On affirme en effet que le nouveau sultan de Tali aurait dédaigneusement repoussé les offres de l'empereur de Chine, et répondu aux ouvertures conciliantes de celui-ci en expulsant les ambassadeurs chargés de les lui adresser. S'engager à respecter les frontières des provinces voisines du Yunan alors que chacune d'elles renferme un germe de dissolution, ce serait trahir le prophète et attirer sur soi les châtiments de Dieu. Le Koueï-tcheou, par exemple, n'est guère moins troublé que le Yunan par l'insurrection des Miao-tse, ces rudes montagnards, ces fils des champs incultes, souvent battus, jamais domptes, et toujours prêts à secouer un joug que les mains débiles du Fils du Ciel ne sont plus en mesure de maintenir. Le Setchuen lui-même n'est pas épargné par la guerre civile, sans cesse rallumée dans cette belle contrée par les Mauseu, chassés il y a moins de deux siècles de Souitcheou-Fou, leur capitale, et refoulés dans le Léanchan, région montagneuse à travers laquelle coule le Fleuve- Bleu.

Au temps de la prospérité de l'empire, ces barbares vivaient insoumis, abrités par les contre-forts de l'Himalaya, descendant parfois dans la plaine et regagnant bientôt après leurs repaires, où ils se partageaient le butin. Leur audace s'accroît aujourd'hui dans la mesure où la répression s'affaiblit, et leurs efforts secondent trop bien les desseins des musulmans pour n'être pas favorisés par ceux-ci. Déjà les mahometans du Yunan. exploitant les rancunes des tribus autochthones, se sont

servis des Minkias comme des Lolos, saut' à réduire et à désarmer ces bons sauvages, qui prétendaient être traités après la victoire en auxiliaires, non en esclaves. Ce n'est pas seulement de ce côté qu'est survenu aux musulmans un secours inespéré. Sans parler de la guerre sociale des Taipings, qui a paralysé dans le Sud les forces de l'empire et menacé l'existence môme de la monarchie, sans rappeler la prise de Pékin, qui a détruit le prestige nécessaire aux souverains absolus, il est certain que les révoltés du Yunan ont rencontré un appui matériel chez leurs coreligionnaires fixés dans les parties septentrionales de la Chine, comme le Chensi et le Kansiou; en outre ils ont trouvé au moins un concours moral chez leurs frères du Turkestan oriental, qui ont pris les armes en même temps qu'eux. La coïncidence de ces divers mouvements a-t-elle été fortuite, ou bien résulte-t-elle d'un accord secret? C'est une question sur laquelle la lumière n'est pas faite encore, et qu'il serait téméraire de trancher, Cependant la dernière hypothèse paraît vraisemblable quand on sait, ce que des renseignements particuliers me permettent de confirmer, que l'islamisme recrute des adhérents jusque dans le Thibet, attaquant le bouddhisme au cœur dans la ville sainte des lamas. Ce sont des ennemis implacables du nom chrétien qui soulèvent en ce moment les passions populaires contre nos missionnaires, récemment repoussés de Rounga l par les bonzes, tandis que les mahométans s'emparent

1. Poste avancé des missions catholiques au Thibet, é\acué a la suite du meurtre de deux piètres français massacrés par h's lamas.

ET DANS L'EMl'IRE CHINOIS 4:M

peu à peu à Lhassa même du pouvoir effectif, en usant adroitement, suivant l'occasion, de la violence ou de la ruse. Ils ont des communications fréquentes avec les rebelles du Yunan, et le sultan de Tali fait répandre dans leurs montagnes des proclamations, écrites en arabe, où il s'efforce d'expliquer dans un Langage mystique le véritable caractère de la révolution qui s'accomplit. « Le vrai Dieu, dit-il, va triompher des idoles, et le royaume des croyants s'établira sur les ruines d'un empire souillé par les abominations séculaires des infidèles. »

A quelle époque l'islamisme a-t-il été introduit dans l'empire du Milieu, et quelle est l'origine des mahométans chinois? Questions connexes qu'il ne me semble pas inutile d'aborder brièvement, sans autre prétention que d'apporter, pour la solution définitive, le secours de quelques renseignements pris sur les lieux

De tout temps, les songes ont été un moyen fort employé par les puissances célestes pour communiquer avec les hommes. La fable nous en offre bien des exemples, et la Bible elle-même en fournirait au besoin. Encore qu'elles soient écrites par des lettrés et qu'elles aient à retracer l'histoire d'une société que le scepticisme dévore, les annales de la Chine n'en sont pas moins remplies de récits merveilleux. L'empereur Ming- Ti, ayant aperçu pendant son sommeil un homme resplendissant d'or qui s'avançait vers lui, comprit, et cela fait honneur à sa sagacité, qu'il y avait dans les contrées situées à l'occident de la Chine un être extraordinaire plus fort que les rois et plus sage que les lettrés. 11 envoya aussitôt chercher la statue du maître inconnu et les livres renfermant sa doctrine. Les ambassadeurs

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trouvèrent dans L'Inde les images et les préceptes de Bouddha, et rapportèrent ces trésors- Voilà comment le bouddhisme pénétra dans l'empire- an vne siècle

avant notre ère. Au dire de plusieurs mahomélans que j'ai consultésdans le Yunan, L'islamisme y fit une entrée à peu près semblable. Rien n'est stérile comme l'imagination des peuples barbares ; enfantant toujours les mêmes chimères , elle a éternellement recours aux mêmes plagiats. Qu'au lieu d'habits dorés on revête le fantôme de vêtements arabes, qu'à la place d'une simple curiosité d'esprit on veuille bien supposer chez l'empereur auquel le fantôme apparut un besoin [tressant de secours contre des troubles intérieurs et des fléaux extraordinaires, et l'on aura l'explication légendaire du fait historique qui nous occupe. Ce serait donc un empereur de Chine qui, dans une circonstance critique, aurait attiré chez lui les premiers musulmans. Quand ces auxiliaires eurent cessé d'être utiles, on peut bien penser qu'ils devinrent dangereux, et que, suivant une pratique toujours usitée en Orient à l'égard des masses embarrassantes, ils furent dispersés dans l'empire et confinés dans des provinces éloignées, où ils se sont multipliés. Les musulmans du Yunan n'ont en effet sur leur origine que des idées très-confuses; mais on démêle dans tous leurs récits, au milieu de fables qui les rattacheraient aux démons, filiation que les malheureux Chinois seraient d'ailleurs très-disposés à admet- Ire, un vague souvenir d'assistance fournie à l'empire, de triomphes obtenus sur des rebelles, triomphes payés d'ailleurs par l'ingratitude. L'histoire confirme ces traditions.

La nation chinoise n'a pas toujours élé cette nation laborieuse et d'humeur paisible, voulant vivre seule e( pour elle seule, uniquement occupée à repousser l'invasion des idées étrangères en opposant une résistance désespérée à là force qui l'entraîne clans l'universelle gravitation des peuples. Elle a souvent porté ses armes fort au delà de ses immenses frontières, et l'on peut dire qu'il n'y a pas de région dans l'Asie continentale qui n'ait été contrainte à respecter son nom. Sous les Thang, elle exerçait une suzeraineté réelle jusqu'à la Perse et à la mer Caspienne à l'ouest, et au nord jusqu'aux monts Altaï. Elle recevait des ambassadeurs du Nepatil, de l'Inde et de l'empire romain, et protégeait le roi de Perse contre les Arabes au vue siècle de notre ère1. Dès le vnie siècle , elle entrait directement en lutte avec les califes. Ceux-ci infligeaient même aux troupes de l'empereur de Chine une sanglante défaite à l'époque où les Maures succombaient à Poitiers sous les coups de Charles Martel ; mais, malgré ces récents souvenirs, en l'année 757, Sout-song, menacé par une insurrection formidable, n'hésita point à faire appel aux musulmans et à solliciter l'appui des califes contre ses propres sujets révoltés. Abou-Abbas et Abou-Giafar- Almanzor, chefs de la famille des Abbassides et fondateurs de Bagdad, expédièrent en Chine des troupes que le père Gaubil suppose avoir été des bandes arabes tenant garnison sur les frontières orientales du Khorassan et du Turkestan. Ces forces, réunies à l'armée

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