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Klaproth, Tableaux historiques de V Asie

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chinoise, à un corps de Tartares occidentaux et au contingent fourni par les Oïgours, formèrent un effectif assez puissant pour permettre à Sout-song de tailler en pièces ses ennemis. La bataille eut lieu dans le Ghensi, non loin de Sin-gan-fou, qui était à cette époque la capitale de l'empire. Taïssoung fut contraint, comme son père, d'invoquer le secours des étrangers, dont un grand nombre, lassés, de leurs longs voyages à travers l'Asie, se fixèrent sur le sol qu'ils étaient venus défendre.

D'un autre côté, les Chinois eurent avec les peuples de l'Occident des relations commerciales, présentées souvent, il est vrai, dans les annales chinoises comme des rapports obligés de vassaux à suzerain, mais dont le véritable caractère ne saurait être contesté. Parmi ces peuples qui, dès les temps les plus reculés, envoyèrent des marchands dans l'empire, les Arabes ont toujours eu une importance particulière, et au temps où leurs coreligionnaires combattaient dans le nord sous l'étendard impérial, ils ne craignaient pas de piller et d'incendier Canton, cité déjà très-commerçante, avec laquelle ils entretenaient par mer des rapports lucratifs. Le négoce et la guerre, voilà donc les deux grandes causes qui, plusieurs fois durant le cours des siècles, mirent en contact les Chinois et les musulmans; ceuxci ont fait irruption dans l'empire à des époques diverses et par des chemins différents. Cette conclusion générale ressort également de traditions altérées, mais vivantes encore dans le pays, et de l'étude des faits ; en la soumettant au lecteur, je n'ai plus qu'à le renvoyer aux sources, s'il est curieux d'étudier fie près ces for-

midables chocs de nations dont la vieille Asie a été le théâtre et dont l'Europe a souvent ressenti le contrecoup.

Les musulmans étaient déjà si nombreux dans le Yunan au xuie siècle, que Marco-Polo, écrivant en 1295, représente la population de Yaehi comme étant « un mélange d'indigènes idolâtres, de chrétiens nestoriens et de Sarrasins ou mahométans1. » La ville que l'illustre voyageur appelle Yar-hi paraît être la même que Tali, nommée Y-tchéoupar Han-outi, qui la fonda après avoir porté ses armes au delà du Gange. Cette cité célèbre, qui est aujourd'hui le centre de la révolte, reçut le nom de Yao-tchéou sous la dynastie des Thang, puis celui de Xan-tchao- quand elle eut secoué le joug des Chinois ; elle prit enfin, après qu'elle eut été conquise par le petit-fils de Gengis-Khan-, le nom de Tali, qu'elle porte encore aujourd'hui. Depuis cette époque, les dynasties ont changé en Chine, les Mongoux ont été remplacés par des souverains nationaux, ceux-ci ont été renversés à leur tour par les Tartares-Mantchoux ; mais le pays de Tali n'en est pas moins demeuré pendant six siècles incorporé à l'empire. C'est en 185" qu'il s'en est détaché de nouveau ; pour quels motifs et dans quelles circonstances ? Je vais essayer de le dire.

1. Le savant éditeur du Toug-kien-kang-mou donne les plus curieuses indications sur les différentes religions pratiquées à la cour du Tartare Manko-Khan, religions que Marco Polo trouva en vigueur dans la ville de Tali, et principalement sur la secte chrétienne fondée au ve siècle par Nestorius.

2. Le royaume de Nan-tchao est l'un des quatre que les Chinois appellent les fléaux de l'empire. Depuis la révolte musulmane, il a conquis d< s droits nom eaux à cette qualification.

Les doctrines de l'islam ne se sont pas répandues sur la Chine à la suite des prédications qu'aurait pu y faire un apôtre voyageur ; elles s'y sont perpétuées, sans s'étendre sensiblement d'ailleurs par la voie des conversions, chez les descendants d'anciens émigrés lixés dans le Céleste-Empire. Il y a lieu de penser que le christianisme dégénéré des nestoriens et l'islamisme modifié de ceux que Marco-Polo appelle Sarrasins se sont fondus en une seule doctrine, basée sur le dogme de l'unité divine, et que cette croyance commune a entretenu chez les adeptes, à l'égard des athées et des polythéistes, un mépris facile à convertir en haine. Ces sentiments se sont traduits cent fois par des révoltes partielles qui auraient suffi1 pour éclairer sur les causes et l'étendue du danger un gouvernement moins aveugle que le gouvernement chinois.

Les premiers désordres paraissent avoir éclaté en 1855, parmi des mineurs maltraités par les mandarins préposés à la surveillance des travaux. Le plus grand nombre des ouvriers appartenait à la religion mahométane ; exaspérés par la violence et se sentant en force, ils assassinèrent les officiers chinois et se répandirent en bandes armées dans la campagne en appelant à eux leurs coreligionnaires. À la suite de ce mouvement, les musulmans redoublèrent partout d'insolence, refusèrent les impôts, bravèrent les agents de l'autorité, en témoignant un dédain profond pour là population chinoise; ils détruisirent les porcs au nom du prophète et violèrent les filles au nom d'Allah. En 1850, ils tentèrent d'assassiner à la fois tous les mandarins chinois de Yunan-Sen. C'est alors qu'un1 homme énergique, nommé

Changsou, qui avait fait ses preuves en combattant les

taïpings dans le Kouang-si, crut le moment venu de frapper un coup décisif. Gouverneur de Hokin, ville située à un jour de marche dans le sud de Likiàng et non loin de Tali, il résolut, de concert avec le mandarin de Likiang et un autre chef chinois, d'organiser pour le môme jour le massacre en masse des musulmans dans toute la province de Yunan. Il en fit périr en effet quelques centaines aux environs de Hokin, cruauté trop incomplète pour n'être pas dangereuse, et provoqua ainsi une insurrection générale. Par représailles, les mahométans, nombreux dans Tali, égorgèrent tous les officiers chinois de cette ville et se disposèrent à la lutte. Le mandarin de Hokin vint, en 1857, mettre le siège devant cette place, la seconde du Yunan, la première peut-être au double point de vue militaire et commercial. Il agissait au nom du gouvernement contre des rebelles abhorrés déjà, auxquels le temps avait manqué pour se préparer des ressources et pour se procurer des armes, et cependant il fut battu. Une sortie opérée par une vingtaine de musulmans déterminés suffit pour disperser l'armée assiégeante, composée de gens sans aveu, plus accoutumés à la fumée de l'opium qu'à celle de la poudre. Le fils d'un marchand de chevaux, lettré d'assez bas étage, originaire de Monghoa et portant le nom de Tou, fut alors proclamé souverain. Les mahométans l'ont appelé Soliman, les Chinois ont ajouté à son nom le titre de Uen-soai, et il gouverne à l'aide d'un conseil composé de quatre mandarins militaires. Toute la partie occidentale de la province est rapidement tombée sous ce joug. Dans le premier enivrement de la

victoire, ses troupes se sont avancées en plein Laos birman jusqu'à Sientong; mais, repoussées parle roi de

re pays, elles se sont portées, comme nous l'avons vu, dans le midi du Yunan, sur Seumao et Poheul, qu'elles ont prises et perdues, et elles continuent de tenir en échec le brave gouverneur de Lin-gan. Les musulmans n'ont gardé Yunan-Sen que le temps nécessaire pour ruiner en partie cette grande et belle ville *. Plus puissants par le courage que par le nombre, ils régnent par la terreur qu'ils inspirent. On dit qu'ils enterrent ou écorchent vifs les prisonniers tombés entre leurs mains. Partout où ils ont des coreligionnaires, ils ont des partisans; leurs ennemis, frappés dans l'ombre au milieu de leurs propres soldats, meurent par le poignard ou le poison. C'est ainsi qu'ils se sont défaits de leur implacable adversaire, le mandarin de Hokin. Celui-ci, enfermé à Ten-huen-chen dans un camp retranché, se prit de querelle avec ses généraux. Les soldats mirent à profit pour se débander ces contestations, issues de rivalités personnelles, et peu de temps après le terrible Ghangsou fut trouvé assassiné dans son lit.

Sans exposer en détail toutes les tentatives faites par le gouvernement de Pékin pour arrêter les progrès de l'insurrection, on peut dire qu'elles n'ont servi, en prou-

1. Ainsi que je l'ai dit dans une note précédente, ils l'ont investie de nom eau. Ce second siégea duré plus de dix-liuit mois. Je viens d'apprendre qu'ils ont été repuussés enfin à plus de trente lieuis de cette capitale, et qu'ils onl été contraints de se replier sur Tali. De cette alternative de succès et de revers, on peut inférer que cette portion de l'empire est vouée pour longtemps à l'anarchie.

vant l'impuissance ou la vénalité des Chinois, qu'à redoubler la confiance de leurs ennemis. Les mandarins militaires s'approprient l'argent qu'on leur confie pour lever une armée, ou pactisent avec les rebelles. C'est le cas de Léan-Tagen, gouverneur de Tong-Tchouan, chez lequel nous étions, comme on l'a vu, au mois de janvier 1868. A la suite de brillants succès, il s'est enfui sans profiter de sa victoire, après avoir laissé massacrer ses soldats l. Redoutant de nous voir entrer en rapport avec les musulmans, qui pouvaient nous éclairer sur sa conduite, il ne cessa de faire à notre voyage dans l'ouest une opposition désespérée; mais notre détermination était prise. Les sombres peintures, les prédictions sinistres demeuraient sans effet sur nos imaginations accoutumées à tout cela. Si nous n'avions pas senti, au moment des adieux, la main du commandant de Lagrée trembler dans la nôtre, si nous n'avions pas vu pâlir d'émotion le visage du docteur Joubert, demeuré seul près du malade, le jour de notre départ aurait été un jour de joie.

J'ai déjà dit que, d'après l'usage en vigueur depuis le Cambodge jusqu'en Chine, les étrangers ne sont pas admis à visiter ces contrées, s'ils n'ont eu la précaution de se pourvoir de passe-ports. Nous ignorions, au moment de notre départ de Saigon, l'existence du royaume naissant de Tali, et nous n'aurions eu d'ailleurs aucun moyen de communiquer avec ce pays. D'un autre côté, parmi les Chinois de Tong-Tchouan, nous n'en trou-

1. Il a été depuis révoqué de ses fonctions, cassé de son grad< et exilé au Setchuen.

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vàmes pas un seul qui osât nous précéder chez les mu- ■ sulmans pour y porter une lettre. Nous partîmes donc un peu à l'aventure, sans autre garantie que le billet écrit eu arabe par le vieux papa «le Yunan-Sen, et sans trop compter sur le succès. 11 était possible cependant que le même sentiment qui faisait envisager notre voyage avec un déplaisir très-vif par les fonctionnaires chinois nous ménageât un bon accueil de la part des autorités musulmanes. Une poignée d'hommes résolus en lutte contre un immense empire pouvaient faire bon accueil aux envoyés de l'un de ces gouvernements européens dont les peuplades les plus sauvages admirent, à travers le voile de récits fabuleux, la puissance merveilleuse, et il n'était pas impossible que les rebelles se montrassent empressés de nouer des relations avec eux. Les principaux événements de la guerre de Chine sont connus d'ailleurs, en dépit de tous les mensonges officiels, jusqu'aux extrémités de l'Empire-Céleste, et si certains épisodes de celte mémorable campagne ont pu confirmer les Chinois dans l'idée que nous étions des barbares, nous avons fait au moins preuve de force el d'audace, deux qualités fres-estimées à ïali. La guerre ayant rendu impraticable laroute directe de Tong-Tchouan à Tali, il fut convenu que nous contournerions le pays des rebelles avant d'y pénétrer, et que nous approcherions le plus tiit possible de leur capitale, en suivant les frontières de la province chinoise de Setchuen.

Notre caravane, réduite à quatre officiers l et à cinq

1. MM. Garnier, Delaporte, Thorel et de Carné. L'escorte était composée de deux Tagals et de trois Annamites, on tout neuf personnes

hommes d'escorte, se met en marche le 30 janvier 1868, à dix heures du matin. Nous entrons de nouveau dans la vallée que nous avons suivie longtemps avant d'arriver à Tong-Tchouan. Les montagnes qui rencaissent sont toujours rougeâtres et désolées. Cependant, lorsqu'on les voit s'étager derrière soi et fermer l'horizon, on ne les contemple pas sans plaisir, inévitable effet du lointain, dont les choses profitent comme les hommes. La route, sentier rocailleux tracé sur le bord de la rivière ou dans la montagne elle-même, est encombrée de chaises à porteurs, de piétons, de cavaliers enrubannés et en habits de fête. C'est la manière en Chine comme en Europe de souhaiter la bienvenue au nouvel an. 11 n'est pas jusqu'aux chevaux et aux mulets chargés de sel qui ne portent au front des festons et des banderoles Nous faisons notre première halte dans un village occupé à se fortifier. L'auberge est chét've et malpropre; les lits, toujours dressés, sont en pierre, avec oreiller? sculptés. Nous étendons nos nattes sur ces couches de granit, car nous n'avons pas eu jusqu'à présent, comme les voyageurs chinois, la ressource de porter sur la selle de nos chevaux couvertures, matelas et édredons. Cependant, comme M. de La grée nous a mesuré les jours d'une main avare, et qu'il faut, pour obtenir un résultat en restant dans les limites de temps imposées par les instructions de notre chef, marcher avec une rapidité extrême, nous nous décidons à nous procurer des montures. Dans le Yunan, rien n'est plus aisé. Les chevaux sont très-abondants dans cette province montagneuse, moins bien pourvue de cours d'eau navigables que d'autres contrées de la Chine, et où les transports

se font à dos d'hommes ou d'animaux. Ces chevaux, sont « petits, de basse taille pour la plupart, mais forts et hardis l. » — « (-'est probablement à la même race, écrit Marsden, qu'appartiennent les chevaux du Bas- Thibet qu'on mène vendre dans l'Hindoustan. Les habitants du Boulan dirent au major Hennel qu'ils faisaient venir leurs chevaux d'un pays situé à trente-cinq jours de marche au delà de leurs frontières 2. » Si tardive qu'ait été cette acquisition, elle nous a évité bien des fatigues. De Craché 5 à Tong-Tchouan, M. de Lagrée avait toujours été contraint de se renfermer dans les bornes étroites d'un budget insuffisant ; il avait plus souffert qu'aucun de nous d'une économie qu'il pratiquait en toute occasion en déplorant qu'elle fût nécessaire. L'emprunt heureusement conclu avec Ma-Tagen nous plaçait, sous le rapport financier, dans une situation meilleure , et nous permettait d'acheter des chevaux. Je n'ai conservé, pour ma part, que des souvenirs charmants de ces premiers jours de marche, pendant lesquels j'avançais en rêvant à mon aise, sans nul souci de la route, car mon cheval, accoutumé à se guider lui-même, me portait avec autant d'assurance qu'il poi tait auparavant des sacs de sel ou des ballots de coton.

Au commencement du mois de février, la terre toute frémissante de son travail intérieur, recelait encore les germes dans son sein et demeurait uniformément grise.

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