Celle qui admet la réunion du Mékong et du Méïnam
2. Le Méïnam et le fleuve du Tongkin ne sont, relativement à leurs puissants voisins, que des cours d'eau secondaires, qui prennent naissance dans les dernières ramifications des monts Hima- .aya. L'Irawady, la Salween, le Mékong et le Kin-cha-kiang, au contraire, pénètrent ensemble jusque dans le cœur du grand massif. Ces trois derniers fleuves suivent, en se rapprochant de leurs sources, une direction longtemps parallèle.
couronnés de moindres succès, nos efforts ne sont pas cependant demeurés stériles.
En ne touchant pas aux sujets approfondis par M. de Lagrée avant le commencement du voyage, je rappellerai seulement la lumière que les explorations de la commission lui ont permis de jeter sur l'œuvre d'absorption persévérante que la cour de Bangkok poursuit dans l'Indo-Ghine. Cette absorption s'opère à l'aide des embarras que les Européens ont créés à ses anciens rivaux les Annamites et les Birmans; elle a eu pour conséquence de ne laisser subsister de la nationalité laotienne qu'un souvenir, et de Vien-Chan, son centre principal, que des ruines amoncelées. C'est encore cette ambition si longtemps servie par la fortune qui, après avoir rejeté de la vallée du Mékong l'empereur d'Annam, dont les domaines s'étendaient autrefois jusqu'au fleuve, attise aujourd'hui les haines de race, et rend impossible entre les populations annamites et laotiennes la reprise des relations commerciales. Nous avons pu constater en outre combien le joug de Siam, en lui-même assez léger pour les peuples, pèse à l'orgueil de certains grands vassaux, comme le roi de Luang-Praban, dont l'amitié pourrait nous êtreprécieuse. On se rappelle en effet que ses États confinent au Tongkin, qu'ils sont peuplés d'hommes vigoureux et actifs, et que dans sa capitale nous avons rencontré un certain mouvement d'affaires, manifesté par un marché quotidien, le seul qui existe probablement dans tout le Laos siamois. Le jour où nos conseils, donnés avec prudence, répétés avec fermeté, auront rapproché les sujets en contenant l'ambition des princes, des marchands annamites, remplaçant les colporteurs
birmans, partiront des rivages du Tongkin pour porter à Luang-Praban, et par là dans la plus grande partie de la vallée moyenne et inférieure du Mékong, les tissus et les autres marchandises d'Europe, introduits aujourd'hui presque exclusivement par Bangkok.
Le cours du grand fleuve, utilisé par de vastes radeaux, rendrait alors d'importants services au commerce, placé dans sa direction naturelle. Quant à la navigation à vapeur, il faut abandonner tout espoir de l'étendre au delà de ses limites présentes. Cette déception première, à laquelle nous vînmes nous heurter dès le départ, faillit nous gâter tout le voyage ; mais une compensation nous était réservée. Entrer en Chine malgré tant de probabilités contraires, échapper aux mains des Birmans sans autre sacrifice que d'y laisser un peu de notre santé, toute notre garde-robe, et de renier les Anglais, c'était assurément un succès; mais la colonie qui avait conçu la pensée de notre exploration attendait de nos efforts un résultat effectif au point de vue de ses intérêts d'avenir. Nous pouvions bien lui dire, il est vrai, que Saïgon est à tout jamais séparée de la Chine par une longue série de cascades et de rapides, tuer de la sorte la plus caressée de ses chimères ; mais c'étaient là des paroles pénibles à formuler et plus pénibles à entendre. Comme il arrive souvent, la consolation nous vint, dans cette disgrâce, du côté où nous ne l'attendions pas, d'une modification forcée introduite dans notre programme par la volonté de M. de Lagrée. Je dois dire même, à l'éloge de notre chef, que cette modification, par nous depuis reconnue nécessaire, fut, à l'heure où elle nous était annoncée, amèrement criti-
quée par tous. Laisser là le Mékong pour gagner le Sonkoï, abandonner la géographie et rencontrer un problème d'une importance plus pratique et plus immédiate, voilà ce que la révolte des musulmans nous contraignit à faire; il ne me semble point qu'il y ait lieu de le regretter, maintenant surtout qu'ayant cherché et trouvé l'occasion de lier connaissance avec les rebelles, nous sommes édifiés sur leurs vertus hospitalières.
J'ai déjà montré l'importance des renseignements que nous avons recueillis sur le fleuve du Tongkin lors de notre passage à Yuen-Kiang. A mon sens, c'est là un point capital sur lequel je ne crois pas inutile d'insister encore. A défaut d'un protectorat sur tout l'empire d' Annain, protectorat que les changements survenus dans l'esprit de Tu-Duc et de ses mandarins depuis la prise des trois provinces de l'ouest pourront peut-être faire accepter un jour à Hué, il est indispensable que notre commerce ait au moins un libre accès dans tous les ports de cet empire, qu'il puisse remonter sans être inquiété tous les cours d'eau navigables de la Haute-Cochinchine et du Tongkin. Parmi ces derniers, le Sonkoï mérite une attention particulière. Parce que nous en avons pu voir, plus encore par ce qu'on nous en a dit, il semble appelé à réaliser toutes les espérances que le Mékong a déçues. Reliant à la Chine un pays qui ne peut plus échapper à l'influence française, il est prédestiné à écouler vers la mer, avec les produits du Tongkin lui-même, les richesses d'une partie du Yunan, du Setchuen, du Koueï-tcheou et du Kouang-si. Pour ne parler que du Yunan, je trouve dans un document anglais qu'en 1854, année qui pré-
céda immédiatement l'insurrection musulmane, il se faisait entre cette province et la Birmanie un trafic dont la valeur atteignait un demi-million de livres sterling. Ce commerce, entretenu par des caravanes qui de Tali mettaient vingt jours pour se rendre à Bahmo ', en traversant le Mékong (Lantsan-kiang) et laSalween (Loutse-kiang), était alimenté par le Yunan et surtout par les provinces voisines. Les tissus russes venant de Sibérie entraient même en Birmanie par cette voie. Il y a lieu de penser que le royaume d'Ava, qui fournit aux Chinois une grande quantité de coton, continuera d'attirer à lui chaque année un certain nombre de négociants; mais en même temps il est facile de prévoir que, s'il était encouragé, libre d'entraves et affranchi de prohibitions, le commerce se partagerait de lui-même, et se porterait également vers la vallée du Sonkoï. La perturbation qu'entraîne au Yunan la guerre civile nous offre une occasion précieuse pour tenter un effort dont l'avantage peut se mesurer d'avance à l'ombrage qu'en prennent déjà nos rivaux.
Il y a plus encore. Comme un cadavre longtemps conservé sous la cloche d'une machine pneumatique et dont le contact de l'air précipite la dissolution, la Chine se décompose au souffle des idées européennes. Cet empire, le plus vieux qui soit sous le soleil, tombe à son tour
1. Les navires à vapeur peuvent remonter l'Irawady jusqu'à Bahmo. De ce point, on peut atteindre en six jours de route, à travers un pays montagneux et peuplé de sauvages insoumis, le gros village de Langchankai, situé au sud-ouest de Yonh-tchang, entre l'Irawady et la Salween, et qui est le premier marché du Yunan. C'est celte courte distance que les Anglais ne sont point encore parvenus à franchir.
en ruines; son heure est proche, et l'on peut croire qu'elle aurait sonné déjà sans la jalousie qui divise ses héritiers. Les progrès de la Russie vers le nord, la forte situation prise par l'Angleterre du côté de l'occident, les arrière-pensées entretenues par d'autres puissances, et dont les marques de sympathie données au chef des Taï-pings furent un curieux symptôme, la force des choses en un mot et la faiblesse même des Chinois permettent d'entrevoir le démembrement de l'antique édifice dont Fohi jeta les bases il y a quelques milliers d'années. En présence d'une pareille éventualité, la France doit être prête; son rôle est tracé par la position même qu'elle occupe dans la péninsule annamite. Il est absolument nécessaire qu'elle exerce une influence prépondérante au Tongkin, qui est pour elle la clef de la Chine, et que, sans devancer d'ailleurs par aucune impatience le cours des événements, elle montre son pavillon à des peuples dont la tutelle peut lui échoir un jour.
Il faut peut-être quelque courage pour venir, à l'heure présente, émettre une pareille conclusion et parler à la France de ses intérêts en Orient. Puisque le vent est aux discussions bizantines et la faveur aux chercheurs de pierre philosophale, puisque les médecins, à bout d'ordonnances, prennent le parti de consulter le malade, le premier venu peut indiquer un remède. Ce remède au mal qui nous travaille, il n'est assurément pas nouveau; mais il a le mérite d'être consacré par l'expérience d'autrui, et de se résumer en deux mots très-clairs : émigration et colonisation. Toujours posé depuis un demisiècle dans des termes au fond identiques, le problème
du prolétariat et de la misère continuera d'être pour nous une cause permanente d'agitations stériles tant que les théoriciens du socialisme , concentrant leurs regards sur l'étroit territoire de la patrie, se borneront à exciter contre ceux qui possèdent ceux qui ne possèdent pas. Une partie considérable du globe est encore à connaître, et dans les régions déjà explorées et décrites tous les prolétaires de la France pourraient, s'ils en avaient l'intelligence et le courage, s'emparer de vastes domaines par droit de premier occupant. Cela demeurera vrai longtemps encore, grâce aux solitudes de l'Afrique; quant au reste du globe, le temps presse, les races latines n'ont pas un instant à perdre, s'il leur répugne de s'en voir définitivement exclues. Les Anglo-Saxons étreignent le monde, et si les destins s'accomplissent, comme le prédisent déjà des hommes auxquels l'ardent amour de leur pays inspire une éloquente tristesse, la France avec ses quarante millions d'habitants ne sera plus qu'une école de casuistes politiques où les maîtres de l'univers viendront entendre de beaux discours sur la souveraineté du peuple. « La Chine sera, selon toute probabilité, pour l'Australie ce que l'Inde a été pour l'Angleterre, et si l'Angleterre s'éclipsait un jour, il n'est pas moins probable que son empire de l'Inde tomberait encore aux mains de l'Australie ; mais laissons de côté toutes ces conjectures, bien qu'elles s'imposent à l'esprit avec tous les caractères de la vérité, et bornons-nous à tirer des faits aujourd'hui constants la seule conclusion qui nous intéresse : que ce soit l'Australie ou les Etats-Unis qui l'emportent un jour dans les mers de la Chine, de l'Inde et du Japon, que l'Angleterre y
conserve longtemps son empire ou qu'elle y cède le pas aux deux jeunes rivales sorties de son propre sein, nos enfants n'en sont pas moins assurés de voir la race anglo-saxonne maîtresse de l'Océanie comme de l'Amérique et de toutes les parties de l'extrême Orient qui peuvent être dominées, exploitées ou influencées par la possession de la mer. Quand les choses en seront à ce point (et c'est beaucoup de dire qu'il faudra pour cela deux siècles), pourra-t-on éviter de confesser d'un bout à l'autre du globe que le monde est anglo-saxon * ? »
Avec leur climat énervant qui confine les Européens dans le domaine des opérations commerciales, et leur défend, sous peine de mort, de travailler et de produire, nos provinces annamites sont plutôt un comptoir qu'une colonie proprement dite; mais l'Inde aussi est un comptoir, et elle n'est pas inutile à la grandeur de l'Angleterre. D'ailleurs il s'ouvre de Saïgon, par delà les montagnes du Tongkin, sur des pays fertiles et salubres comme la Chine occidentale et le Thibet, des perspectives pleines de profondeur et d'attrait. La fortune, qui nous a fait si souvent payer dans nos colonies par des trahisons persistantes ses faveurs d'un jour, semble devenue moins cruelle. La Louisiane et le Canada nous ont, à deux époques néfastes pour notre puissance maritime, échappé malgré l'effort de nos armes; la Cochinchine au contraire a vécu, elle a prospéré en dépit de toutes les hésitations de la métropole. L'on peut dire que de toutes nos entreprises au dehors, celle-là a été la moins