‹ Voyage en Indo-Chine et dans l'empire chinoisChapitre 25 sur 27 · Fondée en · texte numérisé non relu

Fondée en

compagnie française des Messageries impériales s'obstine elle-même à maintenir à Hong-Kong sa tête de ligne, alors qu'elle s'était engagée envers l'État à l'établir à Saigon. Les capitaux, qui ont l'oreille fine à la voix de l'intérêt, sont sourds au langage du patriotisme, et j'ajoute qu'il y aurait d'ailleurs quelque injustice à quereller à ce dernier point de vue une grande compagnie qui fait tant d'honneur à notre pavillon dans ces mers éloignées ; mais enfin, depuis que Saïgon possède un dock, on ne s'explique guère le retard apporté par les Messageries impériales, largement subventionnées par l'État, à l'exécution d'une clause profitable à notre colonie naissante, et qui touche en quelque sorte à notre dignité. Pour nous, la conséquence de cette organisation du service, organisation regrettable à des titres plus sérieux, fut l'ennui de déménager et de quitter le Dupleix, spécialement affecté au trajet entre Hong-Kong et Shanghaï, pour monter à bord de Y Impératrice, qui va de Hong-Kong à Suez *. La Chine disparut derrière nous, et les côtes de la péninsule annamite ne tardèrent pas à s'élever à l'horizon au-dessus des flots. Nous les suivîmes dans la direction du sud-ouest jusqu'au promontoire qui les termine et marque l'entrée de la rivière de Saïgon.

Un soir du mois de décembre de l'année 1865, j'avais aperçu de loin trembler dans l'eau le faible rayon de

1. Depuis l'ouverture du canal, les paquebots vont Je Hong- Kong à Marseille. Ils ont ainsi quarante jours de chauffe, alors que les Anglais ne veulent pas dépasser vingt ou vingt-cinq jours. Cet inconvénient serait un motif de plus en faveur de l'installation de la tête de ligne à Saïgon.

lumière qui, du sommet du cap Saint-Jacques, se projette sur la mer. Trente mois plus tard, revenu au même lieu, je voyais la colonne blanche du phare étinceler au soleil de midi. Cédant au penchant superstitieux qui naît aisément chez l'homme demeuré longtemps dans un commerce intime avec la nature, je trouvai dans ces deux spectacles si différents l'un de l'autre comme un symbole des commencements modestes de notre colonie et un pressentiment de son développement à venir. En pénétrant dans la rivière de Saigon, nous nous rapprochions du Mékong, auquel un canal intérieur permet au Donaï de marier ses eaux ; mais nous ne devions plus revoir le grand fleuve qui nous avait si longtemps portés. Je n'aurais pas consenti d'ailleurs à faire le plus léger effort pour me procurer cette satisfaction sentimentale ; j'en étais venu pour ma part à ce point où l'obligation de tourner avec la terre vous chagrine quand on y pense, tant l'immobilité complète et le repos absolu me semblaient le bonheur suprême après plus de deux ans de vie errante.

Si nous avions été cordialement traités par les Français résidant à Hankao et à Shanghaï, nous reçûmes à Saigon un accueil encore plus chaleureux. Tous les hommes de cœur qui poursuivent courageusement leur œuvre sur cette terre où l'on souffre, mais qu'on ne peut se défendre d'aimer, se réjouirent avec nous de notre retour, et s'associèrent à notre deuil. La colonie tout entière, ayant à sa tête M. l'amiral Ohier, successeur de l'amiral de La Grandière, voulut accompagner au cimetière le corps du commandant de Lagrée ; il repose au milieu de ses compagnons d'armes, tombés comme lui

pour une cause qui a déjà suscité tant de martyrs. Les Anglais ont élevé des statues de bronze aux hommes énergiques qui, s'enfonçant les premiers loin du rivage, dans les forêts et les prairies, payèrent de leur vie l'honneur d'ouvrir à leurs compatriotes le continent australien. Ne peut-on pas attendre de la France qu'elle érige un monument durable sur le tombeau du chef intrépide qui, luttant simultanément contre le climat, la nature et les hommes, perdit dans cet effort suprême une vie déjà signalée par tant d'éminents services en Gochinchine et surtout au Cambodge, où M. de Lagrée fut l'instrument principal de l'établissement du protectorat français ? On me permettra de m' arrêter près de cette tombe pour jeter un rapide coup d'œil sur l'ensemble des résultats obtenus par la commission d'exploration du Mékong. Ce sera pour l'illustre mort la meilleure des oraisons funèbres, et pour cet humble travail la plus naturelle des conclusions.

Les lecteurs qui ont bien voulu me suivre depuis les frontières du royaume de Cambodge jusqu'au cimetière de Saigon savent déjà que notre mission aura mieux servi les progrès généraux de la science que les intérêts particuliers de la colonie dont les deniers la subventionnaient. En ce qui concerne la première partie du programme que nous avions à remplir, notre long séjour dans la vallée du Mékong, nos excursions multipliées sur les deux rives du fleuve, ont redressé les erreurs, levé les voiles, fixé les hésitations qui avaient jusqu'à présent conduit les géographes décrivant la zone orientale de la péninsule indo-chinoise à des solutions fausses ou incertaines. Los sinuosités du Mékong, les caprices bi-

zarres, la direction prolongée de son cours vers l'ouest à la hauteur de la dix-huitième parallèle, l'importance de ses affluents, le régime et le volume de ses eaux; et, si j'ose le dire, la constatation de son individualité, qui persiste jusqu'à la fin contrairement à une opinion accréditée i ; la certitude de son entrée dans le Yunan, où il reçoit les eaux du lac de Tali, et dans le Thibet, où il prend ses sources, tous ces points obscurs ont été éolaircis ; en un mot, nous avons rapporté des notions précises sur tout le parcours d'un fleuve immense qui naît au milieu des neiges et achève son cours sous les ardeurs du soleil. D'un autre côté, des observations exactes et des données probables sur les autres fleuves de l'Indo-Chine 2, sur leur position respective à divers points de leur parcours, sur la délimitation de leurs bassins, en y joignant les renseignements "recueillis sur la partie la plus inconnue de la Chine elle-même, voilà ce que je demande la permission d'appeler les découvertes de l'expédition dirigée par M. de Lagrée sur le terrain de la géographie. Ces découvertes constituent assurément la meilleure part de notre butin, et je suis d'autant plus à l'aise pour le constater que je n'y ai pas directement concouru.

En matière politique et commerciale, pour avoir été

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