‹ Voyage en Indo-Chine et dans l'empire chinoisChapitre 6 sur 27 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

RUINES D AXGCOR. — STUNG-TRENG. — RAPIDES DE KHCW- KIIOXG. — ARRIVÉE A BASSAC

Los plus grandes colonies européennes ont eu des commencements modestes ; un comptoir fortifie fut le berceau de l'immense empire qui embrasse aujourd'hui la péninsule hindoustanique tout entière et menace de déborder sur la Chine. Quelques points obtenus sur le littoral à la suite d'une guerre ou par l'effet de négociations heureuses, quelques hommes obéissant à des mobiles divers, mais tous séduits par l'irrésistible attrait de l'inconnu, tels ont été le plus souvent les causes et les instruments d'envahissements progressifs qui ont presque toujours abouti à une conquête définitive. Comme les armées en campagne, les colonies ont leurs éclaireurs. Elles ne peuvent souffrir à leurs frontières

ni les peuples barbares ni les populations indolentes ; les indigènes qui laissent en friche un sol naturellement fécond ne sont pas moins leurs ennemis que les tribus guerrières. Par une sorte de loi de la nature que l'on ne constate pas d'ailleurs sans quelque tristesse , il n'existe guère de milieu, pour les peuples placés en dehors de la civilisation européenne, entre une transformation douloureuse ou une extermination impitoyable. Les souverains orientaux qui n'ont pas encore appris cela par expérience le devinent d'instinct, et les plus sages, ouvrant chez eux carrière aux ambitions rivales, cherchent leur salut dans cette rivalité même. C'est pour cela que la clause de notre traité qui excluait du Cambodge les autres puissances européennes irritait si profondément le roi de Siam. On conçoit donc aisément le sentiment de répugnance avec lequel les princes asiatiques accueillent les projets d'expédition dans l'intérieur de leurs domaines.

L'exploration du bassin du Mékong, préparée en 1866 par ordre du ministre de la marine et par les soins du gouverneur de la Gochinchine française, ne pouvait manquer de provoquer des suspicions de cette nature, si peu fondées que ces suspicions pussent être en elles mêmes. Des passeports furent demandés à quatre cabinets. Celui de Pékin temporisa, essaya de nous détourner d'un voyage qui devait nous conduire dans une partie du Céleste-Empire où nous rencontrerions trop de périls ; celui de Hué déclara qu'il tenait à nous cacher ses tributaires delà vallée supérieure du Mékong, uniquement par amour-propre national, ces peuplades demi-bnrbarrs ne devant lui faire aucun honneur. On a

ET DANS L'EMPIRE CHINOIS r»l

dit depuis que ce gouvernement si plein de coquetterie avait envoyé des présents aux chefs de tribus en les invitant à nous assassiner ; mais ce méchant bruit n'est peut-être qu'une de ces mystifications dont la presse civilisée n'a pas le monopole. L'empire birman accomplissait la révolution pendant laquelle le siège du gouvernement avait été transporté d'Ava à Mandalay, et les ouvertures de l'amiral de La Grandière demeurèrent sans résultat. Quant au cabinet de Bangkok, sa position vis-à-vis de nous était plus délicate. Nous avions toujours évité de reconnaître les droits du roi de Siam sur le Laos. Ce prince avait d'ailleurs dans une circonstance récente trouvé commode d'affirmer qu'il exerçait sur ce pays une souveraineté purement nominale ; il ne pouvait donc songer à nous en fermer l'accès par une défense formelle. D'un autre côté, un mauvais traitement de la part de fonctionnaires relevant de lui pouvait être un grief fourni à la France ; il redoutait que la conquête pacifique du Cambodge ne fût une étape de notre marche en Indo-Chine, et ne pouvait se défendre de considérer le voyage projeté comme le préliminaire d'une prise de possession. Les pays où nous allions d'abord pénétrer avaient été détachés de la monarchie du Cambodge ou soumis par les armées siamoises , qui y avaient exercé d'horribles ravages; le roi de Siam n'avait sur eux d'autre droit que le droit de conquête ; nous allions, en apprenant tout cela, être mis en mesure de discuter la valeur de ses titres. 11 se résigna cependant , et nous donna des passeporls. Il fut convenu à Saigon que l'expédition ferait une longue halte dans le Bas-Laos, et recevrait, quelques

mois après son départ, les lettres attendues de Pékin. Les résultats principaux qu'on attendait de l'exploration du Mékong- se résumaient en quelques mots : il s'agissait d'abord de rectifier les cartes anciennes et d'apprécier la navigabilité du fleuve, par lequel on entretenait l'espoir de relier la Cochinchino française aux provinces occidentales de la Chine. Les rapides dont on connaissait l'existence étaient-ils un obstacle absolu ? Devait-on regarder les îles de Khon comme une infranchissable barrière ? Qu'y avait-il de vrai dans l'opinion de certains géographes qui, avec Vincendon Dumoulin, croyaient à une communication entre le Môïnam et le Mékong? Recueillir des renseignements sur les sources de ce dernier, s'il était impossible de remonter jusqu'à elles, résoudre les divers problèmes géographiques qui devaient naturellement se présenter, telle était la première partie du programme que la commission avait à remplir. On nous demandait en outre de rapporter des données générales qui pussent jeter quelque lumière sur l'histoire, la philologie, l'ethnographie, la religion des peuples riverains du grand fleuve appelé à rester autant que possible le lit conducteur de notre expédition. Nous avions pour instruction de chercher un passage de l'Indo-Chinè en Chine, entreprise dans laquelle les Anglais ont toujours échoué jusqu'à présent. Il était essentiel d'ailleurs, depuis l'établissement de. la France en Goeninchine, de bien connaître nos voisins du Laos, les ressources de leur pays et la nature de leurs rapports avec les puissances de l'Indo-Chine, dont on les savait vaguement tributaires. Aucune limite de temps ne nous était tixée, on ne nous désignait aucune voie de retour.

Le Laos, vaste région qui par le nord touche à la Chine et par le sud au Cambodge, passait à Saïgon pour un des pays les plus malsains du monde. Les missionnaires qui de nos jours avaient essayé d'y porter l'Évangile étaient morts après peu de temps ou revenus gravement malades. A la suite de ces désastreuses tentatives, on avait renoncé à combattre le bouddhisme dans un des centres de sa puissance. Le seul voyageur laïque qui eût tenté récemment d'explorer ces contrées, notre compatriote Mouhot, était parti de Bangkok après avoir fait de nombreuses excursions au Cambodge, et n'avait rejoint le Mékong qu'au delà du 18e degré de latitude, un peu au-dessous de Luan-Praban, où il n'avait pas tardé à succomber. Or, Craché, le point extrême déterminé sur le Mékong par les hydrographes de la marine, est situé entre le P2C et le 13e degré. A peine à deux degrés de Saïgon, les incertitudes commençaient donc pour la science géographique, que les tracés très-inexacts du grand fleuve ne pouvaient qu'égarer. Le public sera mis en mesure d'en juger quand M. le lieutenant de vaisseau Garnier, chargé spécialement de la partie météorologique, hydrographique et géographique de l'exploration, aura terminé ses travaux.

Nous quittâmes Saïgon le 5 juin 1SG6 à midi. Ceux qui connaissaient l'indomptable énergie de notre chef nous serraient la main comme à des condamnés ; mais la plupart nous prédisaient un prompt retour après une tentative avortée. Pour moi, lorsque j'essaye de me rappeler aujourd'hui les impressions que j'éprouvai en voyant du pont de la canonnière s'éloigner les édifices principaux de Saïgon, la capitale naissante de la France

5i VOYAGE EN INDO-CHINE

asiatique, je les trouve moins vives que celles ressenties quelque temps auparavant lors de mon premier départ pour le Cambodge. J'avais passé près de six mois sous le climat énervant de la Gochinchine, et l'action s'en faisait sentir par une sorte d'indifférence générale.

Il était impossible de quitter le Cambodge sans visiter les ruines qui font à la fois sa honte et son orgueil. Elles marquent le point où battait le cœur maintenant refroidi de ce grand empire khmer, dont nous retrouverons bientôt sur notre route des membres épars , et la contemplation de ces magnifiques débris était bien faite pour augmenter notre ardeur à rechercher les autres vestiges d'une civilisation disparue. Au sortir de Compon-Luon, notre petite canonnière prit donc la direction du Grand-Lac. Le Ton-le-sap, véritable mer intérieure, n'a pas moins de 20 lieues de longueur au moment des basses eaux; mais, quand l'inondation commence, il s'épanche sur la campagne, et l'étendue en est triplée. Durant les mois d'août et de septembre, les routes sont supprimées dans la partie basse du pays; les barques circulent à travers les champs, les arbres montrent leur tète au-dessus de l'eau, les animaux féroces se retirent en masse sur les hauteurs, rien ne donne une plus juste idée du déluge. Les hommes de la plaine se réfugient eux-mêmes sur les montagnes ou y envoient leurs animaux domesliques. La crue des eaux n'atteint pas tous les ans un niveau uniforme; il arrive parfois que le riz souffre de la sécheresse, parfois aussi qu'il meurt submergé dans les plaines. Il y en a cependant une espèce particulière dont la tige, se déve-

loppant à mesure que les eaux montent, maintient toujours l'épi à la surface.

Nous étions au mois Je juin, les pluies commençaient à peine à tomber* régulièrement chaque jour, et les eaux jaunes du lac étaient encore peu profondes. Les passes de cet immense réservoir, qui, d'après des traditions fort obscures, n'aurait pas toujours existé, sont étroites et s'obstruent sensiblement chaque année. A l'entrée, sur la gauche, une chaîne de montagnes court dans la direction de Pursat. Les nuages couronnent les hauteurs, et le soleil, qui lutte contre eux sans pouvoir les traverser, leur donne une teinte blanchâtre et transparente. Nous rencontrons eà et [là quelques barques de pêcheurs attardés. De rares villages sont dispersés sur les rives, d'autres s'avancent au-dessus de l'eau, et les frêles poteaux qui supportent les cases se penchent sous l'effort des vagues sans que les habitants en paraissent effrayés. Ce sont des Annamites, et, comme le buffle, leur fidèle serviteur, si la terre venait à manquer, ils s'arrangeraient de la vase et de l'eau . Bientôt le vent se lève, il souffle avec violence, creusant des sillons profonds. La terre n'est plus sur notre droite qu'une ligne bleuâtre s'élevant à peine au-dessus des flots; à gauche, nous avons un horizon sans limite.

Une ligne imaginaire correspondant à deux poteaux placés sur les rives divise le Grand-Lac aux deux tiers de sa longueur, et marque le commencement des domaines siamois. En s'emparant des deux provinces de Battambang et d'Angcor, le roi de Siam s'est approprié une partie du lac, dont il ne peut guère profiter d'ailleurs, toutes les issues étant demeurées aux mains des

VOYAGE RN ÏNDO-CIIINE

Cambodgiens. Los Annamites sont presque seuls à exploiter l'industrie de la pèche. Plusieurs milliers de barques se livrent à cette opération dans le lac lui-même c! dans le bras qui met celui-ci en communication avec le Mékong. Les bateaux se chargent de poissons à pleins bords. Une partie du produit de cette pêche miraculeuse entre dans l'alimentation publique, dont elle constitue un élément considérable; l'autre est employée à faire de l'huile.

— Cette pêche annuelle est tenue pour une si bonne affaire qu'on voit des Annamites emprunter à 100 pour 100 L'argent nécessaire à l'achat du sel. Le taux autorisé par la loi cambodgienne n'est que de 40 pour 100 par an. Les Annamites exercent encore au Cambodge un autre genre d'industrie qui mérite d'être signalé. Quand les eaux sont hautes, ils remontent les arroyos qui se jettent dans le Mékong, et ravagent les bambous des rives. Ils en font d'immenses radeaux qu'ils livrent au courant. A l'arrivée des radeaux à Pnom-Penh les prix baissent au point qu'on a 30 ou 10 gros bambous pour une ligature l. Ils usent alors , pour relever la valeur de leur marchandise, d'Un moyen fort simple : ils incendient un quartier de la capitale.

Le soir, au moment où notre canonnière jette l'ancre, quelques pêcheries se révèlent à la lueur vacillante de la torche qui les éclaire et dessine dans l'eau comme des serpents de feu. Nul bruit humain, rien que le clapotement des vagues et la voix faiblissante du vent. La saison de pèche est finie, et les poissons jouissent de plus de tranquillité à mesure que s'étend leur domaine.

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