Premier ministre du roi de Siam
il VOYAGE EN INDO-CHINE
nue par la France, qui était résolue^à n'accepter aucun intermédiaire pour traiter avec lui. On tirait à Bangkok
de la mission confiée à M. de Montigny en 1855 un argument contre nous, et l'on essayas de prouvei^ que ce plénipotentiaire, dans ses conférences avec le gouvernement siamois, avait toujours reconnu la vassalité du Cambodge. Cette assertion était dénuée de tout fondement. 11 suffit de raconter les faits pour le constater. Celle petite digression rétrospective aura un autre avantage, elle fera voir à nu les ressorts qui mettaient en mouvement la politique siamoise.
M. de Montigny ayant exprimé l'intention de faire un traité de commerce avec le Cambodge, non-seulement on ne lui fit aucune opposition, mais encore on lui conseilla de s'emparer au nom de la France, de l'île de Phu-Quoc, située en face du port cambodgien de Compof, dans le golfe de Siam, et peuplée d'Annamites. Evidemment les hommes d'Etat siamois avaient cherché de cette manière à susciter entre Français et Annamites un conflit dont ils auraient profité. D'un côté, le roi de Siam écrivait à M. Miche, aujourd'hui évoque de Sa'igon, pour le prier de mettre au service de M. de Montigny ses lumières, sa connaissance du pays et de la langue ; de l'autre, il faisait dire secrètement au roi du Cambodge que, s'il avait le malheur de traiter avec les Français, il s'en repentirait. Le roi Ong-duong; sur la nouvelle de l'arrivée de l'ambassade française, avait ordonné de rer la rouie entre lïoudon et Gompot, et s'était préparé à faire à M. de Montigny une réception magnifique; mais il conçut une véritable épouvante à la lecture de la lettre venue de Bangkok. Quand il apprit que le même
navire qui conduisait le plénipotentiaire français portait aussi un agent du roi de Siam, sa terreur ne connut plus de bornes; il se -arda bien de venir à Compot au rendez-vous qu'il avait donné, et commença immédiatement sa visite annuelle aux pagodes pour que M. de Montigny ne le rencontrât pas dans sa capitale, s'il se décidait à venir le chercher jusque-là.
Puisqu'en 1855 il fallait employer secrètement les menaces pour empêcher Ong-dudng de traiter avec nous, on lui reconnaissait donc le pouvoir de le faire. Pourquoi le successeur d'Ong-duong serait-il déclaré déchu d'un droit qu'avait son père? Après avoir été longtemps contraint de souffrir l'intervention de Siam dans ses affaires, le roi de Cambodge nous avait, par une convention librement consentie, créé des droits et des devoirs contre lesquels les protestations du gouvernement siamois demeuraient désormais sans valeur.
Le général Phnéa-rat, qui était allé conduire Phrakéo-féa à Bangkok, avait conquis un tel ascendant sur le roi que nous n'aurions probablement pas aussi aisément réussi, s'il fût resté à Houdon. Heureusement il n'y avait laissé que son frère, mandarin de peu d'influence, qui, se tenant à l'écart, exerçant de loin une surveillance inactive, ne sut rien prévoir ni rien empêcher. Quand il apprit que la convention était signée, il se sentit blessé cruellement dans son orgueil de Siamois et dans son amour-propre de diplomate ; il devint violent, comme tous les gens timides brusquement arrachés à leur torpeur, et menaça Xorodom de la colère de son maître, dont les français seraient impuissants à détourner les redoutables effets. Il l'engagea de plus
ù joindre une lettre do regrets et d'excuses au message qu'il adressait Lui-même à Bangkok pour porter à la connaissance du kalahom les graves événements qui venaient de s'accomplir. Norodom, tout éperdu, eut la faiblesse d'y consentir. Il écrivit qu'il avouait ses torts, qu'il n'aurait pas dû signer sans consulter le roi de Siam, mais qu'il avait été surpris lui-même, et qu'il n'avait pas pris le temps de réfléchir aux conséquences d'un acte dont il se repentait trop tard. Pour qui connaissait le roi, il y avait au moins autant de calcul que de terreur dans ce langage. Sa lettre pouvait passer pour un indice de la politique qu'il s'était déterminé à suivre. Il voulait paraître subir une pression de notre part, ne doutant pas que Siam ne finît par reculer devant notre volonté. Nous sachant matériellement désintéressés, parfaitement instruit du prix que nous attachions à l'indépendance de son royaume, il était résolu à nous laisser faire, à nous créer au besoin, pour sortir luimême d'embarras, des obstacles qu'il nous savait assez forts pour surmonter, à se tenir prêt, en. un mot, à jouir de la liberté que nous lui aurions rendue sans que Siam lut fondé, quoi qu'il arrivât, à lui imputer la responsabilité des événements.
L'avenir avait, il faut bien le reconnaître, certains points obscurs qui justifiaient les inquiétudes de Norodom. A cette époque, l'ambassade annamite était à Paris; son but n'était un mystère pour personne en Gochinchine, et l'on ne tarda point à en être informé au Cambodge. Les Siamois parlaient delà prochaine évacuation des Français comme d'un événement assuré, et de son Côté un agent de Tu-Duc, plus affirmatif encore, venait
réclamer à Houdon le tribut triennal. 11 n'était certes pas probable que Phan-tan-gian et ses collègues réussissent dans leurs négociations; cependant, lorsqu'on connaît les faits et les hésitations, fort naturelles d'ailleurs, qui ont précédé la résolution définitive de la France, on est porté à trouver dans la perspicacité de l'esprit du roi une sorte d'excuse pour la faiblesse de son caractère. Norodom était d'autant plus troublé qu'il ne se rendait pas un compte exact du temps nécessaire pour communiquer avec la France ; et que Bangkok , confiante dans les ressources de sa diplomatie, annonçait que la ratification du traité serait refusée par l'empereur Napoléon III.
Cependant la colère du roi de Siam, qui venait d'apprendre les événements du Cambodge, s'apaisa tout à coup ; il croyait avoir trouvé dans la lettre de Xorodom le moyen de tirer de nous une éclatante vengeance, dont il remit le soin à son fidèle Phnéa-rat. L'agent habile dont le départ subit avait tant contribué à notre succès dut se préparer à retourner à Houdon. Il apportait un projet de traité qu'il avait ordre de faire signer à tout prix par le roi du Cambodge; le sachant homme de ressources et d'éiiergie, on lui laissait le choix des moyens. Ce traité avait pour but de définir, en l'accentuant davantage, la vassalité de Norodom, qui y était appelé vice-roi et simple gouverneur du Cambodge. Le roi de Siam avait pris la peine d'écrire de sa main le préambule de cet acte diplomatique. Il voulait, disait-il, annoncer à tous que le Cambodge est un État tributaire du royaume de Siam, auquel il doit hommage, et par lequel il est protégé 'depuis longtemps. 11 s'était fait attribuer par l'article G, et malgré une restriction illu-
soire, le droit de nommer désormais suivant son bon plaisir les gouverneurs du Cambodge. L'article 1 réservait également à la cour de Bangkok la nomination des gouverneurs dos provinces cambodgiennes. Quant au traité français, il n'en était pas question, on ne daignait pas le discuter, on le considérait comme n'existant pas. Phnéa-rat, arrivant à iloudon à l'improviste, agit avec promptitude, habileté et vigueur. Sans laisser à Nôrodom le temps de se reconnaître, il lui déclara que le roi de Siam, profondément irrité contre lui, consentait à le voir devenir sujet de la France ; son traité avec nous n'avait pas d'autre signification, les consuls des autres nations l'avaient proclamé très-haut à Bangkok, et ils voyaient une preuve irrécusable de cette sujétion dans la clause qui excluait du Cambodge tous les représentants des puissances européennes. On devine facilement d'où pouvaient provenir les insinuations de ce genre. Le roi de Siam, continuait Phnéa-rat, ne prétendait rien empêcher. Seulement Xorodom , abandonnant son royaume et trahissant son peuple, était par cela même indigne du trône, et Si-vata, jusque-là retenu à Bangkok, allait être mis en liberté. La couronne des rois du Cambodge était en dépôt dans la capitale de Siam; elle y resterait, et, en supposant qu'il conservât son trône, Xorodom ne serait jamais un roi couronné. De plus sa majesté siamoise jugeait le moment venu d accepter les deux provinces de Compong-soaï et de Pnrsal, qui lui avaient été si gracieusement offertes au commencement du règne. Phnéa-rat ajoutait que les volontés de son maître ne dépassaient pas les limites de la justice et de la modération, et ne craignait pas d'affirmer qu'elles
seraient imposées à la France même par la force dans une guerre en prévision de laquelle le gouvernement siamois s'était assuré le concours d'alliés puissants. Pour conjurer tant de périls, il restait au roi Xorodom une dernière ressource : il n'avait qu'à signer un traité qu'on lui promettait de tenir secret, et qui n'était en réalité qu'une précaution prise contre les Français. Le roi de Siam daignerait alors se transporter en personne à Compot, où Xorodom viendrait le recevoir, et ses torls seraient oubliés. Ces manœuvres eurent un plein succès; Phnéa-rat, avant que M. de Lagrée le sût à Houdon, emportait du palais le traité signé par le roi. On était en novembre 1863; les ratifications furent envoyées de Siam le 22 janvier suivant, et c'est seulement au mois d'août 1864 que nous apprîmes l'existence et la teneur de ce traité par un journal anglais de Singapore qui le publia en entier.
Le rusé diplomate siamois sentait bien quel intérêt il y avait pour lui à tromper la France sur le but et le véritable résultat de sa mission. L'arrivée à Houdon d'un grand mandarin de la cour de Bangkok ne pouvait manquer de préoccuper M. de Lagrée, dont l'esprit toujours en éveil commençait à s'accoutumer aux ruses de cette diplomatie orientale, Cette difficulté n'avait point embarrassé Phnéa-rat; il s'était pourvu d'un prétexte. Résolu à éviter toute conférence avec le représentant officiel de la France, qui n'aurait pas facilement pris le change sur ses desseins, il fit adresser par le roi de Siam à M. Miche une lettre informant ce dernier que le couronnement de Xorodom aurait lieu dans quinze jours. Se sentant pris tout à coup d'un saint zèle pour
la religion catholique et d'un grand respect pour le chef vénérable des chrétiens du Cambodge, il vint le visiter à Pinhalu. Il avait une escorte de deux cents gardes, une suite de douze éléphants couverts de housses ('cariâtes lamées d'or, dont l'un, le plus richement paré, le portait lui-même. Quel ne dut pas être l'étonnement de l'humble évoque missionnaire en voyant l'ambassadeur du roi de Siam arriver devant sa demeure en aussi somptueux équipage et lui remettre une lettre de son souverain ! La France n'étant depuis longtemps connue dans ces contrées que par les prêtres des missions, Phnôa-rat affectait de croire que l'évèque la représentait officiellement, et passait dédaigneusement devant la porte de M. de Lagrée sans même faire arrêter son cortège. Quant à M. Miche, étranger à la politique par la nature de ses goûts comme par celle de ses fonctions, il ne vit que ce qu'on voulut lui montrer, n'entendit que ce qu'on voulut lui dire, et s'empressa d'informer M. de Lagrée du prochain couronnement. Ainsi le traité était fait, et personne n'en soupçonnait l'existence; Phnéa-rat avait réussi.
Cependant le bruit se répandit bientôt au Cambodge que le roi de Siam se déterminait à renvoyer à son légitime possesseur l'antique couronne des vieux princes cambodgiens, mais qu'il se réservait de la placer luimême sur la tête de Norodom en lui conférant, au jour qu'il lui conviendrait de fixer, une investiture solennelle qui le constituerait définitivement son vassal. L'opinion publique donnait d'avance à la cérémonie cette signification, et chacun se demandait curieusement quelle serait notre attitude. Il devenait urgent d'éclairer le roi
et <le lui rendre sa confiance en nous, qui paraissait fort ébranlée. M. de Lagréè n'hésita point à lui ouvrir les yeux sur une situation qui était pour la France pleine d'ennuis et pour lui grosse de périls : Norodom le remercia avec effusion de ses conseils. A l'en croire, c'était la première fois qu'il voyait clairement où Siam en voulait venir. La cour de Bangkok se considérerait après le couronnement comme souveraine maîtresse du Cambodge ; mais il était résolu à tromper ses calculs. Il voulait se couronner lui-même à Houdon, en présence de son peuple, et il exprima le désir de voir le gouverneur de la Coehin chine assister à la cérémonie. Il affirma en outre que l'époque n'en était pas fixée, et qu'il saurait trouver des prétextes pour la retarder jusqu'à l'arrivée de la réponse attendue de Paris relativement au traité du protectorat. « Siam, répétait-il sans cesse, est devenu tendre avec moi. » Un pareil revirement, dont il était impossible de deviner les causes, était bien fait pour nous surprendre. Le roi de Siam annonçait par un message solennel et spécial que le couronnement aurait lieu dans quinze jours, et nous apprenions d'un autre côté que l'époque n'en était pas fixée! Évidemment on se jouait de nous à Bangkok. If. de Lagrée dissimulait son inquiétude. Par la franchise de ses allures comme par la courtoisie de ses manières, il exerçait sur Norodom une influence toute personnelle, et, lorsqu'il se sentait maître de lui-même, celui-ci y cédait toujours. Il commit l'imprudence de témoigner publiquement son amitié aux officiers français avec une sorte d'expansion joyeuse. Ses visites à M. de Lagrée devinrent plus fréquentes; il jouissait d'une
trêve don! il aurait voulu prolonger la durée comme un écolier eu vacances . Phriéa-rat , à qui ne pouvait échapper ce changement dans les dispositions du roi, savait par expérience combien il était facile de l'entraîner, et il crut le moment venu de lui faire prendre envers Siam un engagement nouveau.
On se rappelle que, lors du traité secret, le roi de Siam avait promis de se rendre dans le port cambodgien de, Compot pour y attendre Norodom. Phnéa-rat annonça que son maître songeait à quitter sa capitale, et allait arriver les mains pleines de pardons. Afin de ne pas empoisonner par des embarras nouveaux la joie que Norodom devait ressentir à la flatteuse nouvelle de cotte auguste visite, Phnéa-rat souscrivait d'avance à toutes les exigences des Français, et ne mettait à cela qu'une condition, c'est que Norodom s'engagerait à boire l'eau du serment en présence du roi de Siam. C'est la manière de jurer obéissance et fidélité. Il s'agissait donc encore une fois pour Norodom de se déclarer sujet de Siam et simple gouverneur du Cambodge. Sur ces entrefaites, des matelots français pris de vin causèrent quelque désordre dans la ville et jusque dans la maison de la mère du roi. Le mandarin siamois exploita cet incident, en augmenta les proportions, et finit par obtenir de Norodom effrayé la promesse de se rendre à Compot. Il s'empressa de répandre cette nouvelle, de parler de l'eau du serment, et n'omit rien de ce qui pouvait compromettre le roi. Satisfait d'y être parvenu, il s'empressa de quitter Houdon, laissant M. de Lagréc aux prises avec des énigmes, et Norodom plus embarrassé que jamais, n'osant ni parler ni se taire, lié des
deux côtés par des traités, et réduit à jouer un rôle passif entre deux adversaires plus forts que lui, avec lesquels il avait tour à tour signé des engagements contradictoires.
Peu de jours après le départ du Siamois, Norodom profita de sa liberté pour se rendre à bord du Gyadinh. 11 essaya d'être expansif; mais son courage ne put lui faire dépasser les demi-confidences. « Je connais, Siam mieux que personne, dit-il aux officiers du bâtiment ; on vous y craint, on ne vous y aime point. Xe croyez pas qu'on ait à la cour de Bangkok de l'aversion pour les Anglais. On les pousse au contraire autant qu'on est poussé par eux. Depuis plus d'un an, les Siamois m'engagent à faire un traité avec l'Angleterre, et l'on m'a fait récemment à cet égard de nouvelles ouvertures. Le roi de Siam ne désire ma présence à Compot que pour essayer d'agir sur moi par l'influence religieuse . C'est lui qui à Bangkok m'a revêtu de l'habit des bonzes, je suis son filleul en religion, et c'est un lien puissant dans nos deux pays. S'il tarde à venir à Compot, la saison ne me permettra plus d'entreprendre ce voyage, et je m'en réjouirai, car je ne le ferai qu'à contre-cceur. Quand on veut m'arracher une promesse, un acte ou surtout une signature, je refuse en disant que je suis dominé par vous. » Il n'avait pas toujours trouvé la force de résister, et cette dernière phrase cachait un cuisant remords. Ses paroles témoignaient d'ailleurs d'une vue assez claire de la situaion, et ses calculs, où il entrait plus de prudence que de dignité, apparaissaient tous les jours avec plus d'é vidence. Enfin le 11 janvier 180 i on apprit qu'un bateau
à vapeur siamois venait de mouiller à Gompot. Le roi donna immédiatement des ordres pour son départ. Ce voyage était un échec pour notre politique, et M. de Lagrée cherchait le moyen de l'empêcher quand il apprit, non sans surprise, qu'au lieu du roi de Siam il n'était arrivé qu'un simple mandarin chargé par son maître d'une lettre pour Norodom . Sous un prétexte quelconque, le roi de Siam s'excusait de ne pouvoir assister au couronnement, ni môme venir à Gompot. 11 annonçait néanmoins que Phnéa-rat devait apporter la fameuse couronne quelques jours plus tard.
Le roi de Siam est l'objet dans une partie de l'indo- Chine bouddhiste d'une sorte de vénération religieuse analogue à celle qu'inspire aux musulmans le sultan de Gonstantinople. La perspective de recevoir la visite d'un tel personnage ne flattait pas médiocrement Norodom, et cette considération, qu'on fit valoir pour hâter la conclusion du traité secret, ne fut peut-être pas sans influence sur la signature de cet acte. Ce résultat une fois obtenu, le roi de Siam devait perdre toute envie de venir à (lompot. Phnéa-rat le savait bien quand il obtint de Norodom la promesse d'aller boire l'eau du serment; mais peu lui importait au fond que la cérémonie eût lieu ou non : tout le monde savait que le roi du Cambodge y avait consenti, et cela suffisait.
Tandis que M. de Lagrée ne voyait dans la douceur et la modération de la cour de Siam qu'un motif de plus de se tenir sur ses gardes, Norodom, oublieux de sa dignité, avait peine à contenir sa joie. On affectait de le traiter avec une légèreté dédaigneuse, mais on allait lu1 rendre sa couronne! 11 ne pensait qu'à cela, ne parlait
que do cela. Il donna des ordres pour que rien ne manquât à l'éclat des fêtes, et les préparatifs commencèrent. Les bonzes; consultés, se recueillirent; ils déclarèrent que le 3 février était un jour propice et désigné par le ciel. Le gouverneur de la Gochinchine fut invité à se rendre à Houdon, ou du moins à y envoyer un représentant, qui serait reçu avec tous les honneurs usités, et occuperait une place au moins égale à celle de l'envoyé siamois, quel qu'il fût. Tout était donc réglé d'avance. Le roi se montrait joyeux de tenir le premier rôle dans une cérémonie imposante. 11 attendait impatiemment les Français. C'est devant eux surtout qu'il tenait à se montrer dans l'appareil antique de la puissance, depuis longtemps disparue, des vieux rois du Cambodge.
On entrait dans la période favorable aux cérémonies religieuses ; le chef d'état-major du gouverneur de la Cochinchine était arrivé à Houdon; rien ne manquait plus pour le couronnement, si ce n'est la couronne. Des courriers parcouraient à toute bride la route de Compot, les bonzes redoublaient leurs prières, le roi, tout agité, prodiguait les ordres et les contre-ordres. On attendit autant qu'on put attendre, mais il fallut enfin se rendre à l'évidence. Siam avait simplement voulu placer Norodom dans une situation fausse vis-à-vis de nous et nous attirer nous-mêmes dans une ridicule impasse. Notre protégé s'en tira fort habilement. Il décida que par égard pour la France, les fêtes auraient lieu, et qu'on omettrait seulement les cérémonies nécessitant les insignes qu'il n'avait pas. Nous ne pouvions exiger davantage. Aucun doute ne pouvait s'élever sur la
bonne foi du roi, ({ni avait réuni autour do lui tous ses gouverneurs de provinces. L'occasion était bonne pour faire ressortir aux yeux de ceux-ci ce qu'avait d'étrange la conduite du gouvernement de Bangkok, et il fut facile, en intéressant leur amour-propre dans la question, de détourner sur la cour de Siam, déjà impopulaire, le coup qu'elle voulait nous porter. Les fêtes curent lieu en effet, ainsi que la cérémonie religieuse appelée svottrachat ou élévation du parasol, qui consiste à placer au-dessus du trône un parasol à cinq étages, et qui est presque aussi nécessaire pour compléter un roi que l'imposition même de la couronne. Ravi do voir pour la première fois au-dessus de sa tète cette sorte de quintuple diadème, Norodora s'écria dans un transport de reconnaissance et de joie : « Je considère l'empereur des Français comme mon père et l'amiral comme mon frère ! » 11 aurait pu ajouter que Siam s'obstinait à vouloir être sa mère, mère exigeante et rusée qui n'abandonnait pas l'espoir de supplanter les mâles de la famille. Le lendemain, Norodom vint à bord de la Mitraille vêtu d'un uniforme d'officier de marine en drap assez frais, aux manches couvertes de broderies. Il portait en outre un pantalon blanc, une lourde casquette ornée jusque sur la visière d'une large broderie, un ceinturon doré, un sabre à poignée d'ivoire de forme européenne, et, comme protestation contre les exigences de l'étiquette qui l'emprisonnaient dans une telle tenue, des pantoufles, une chemise de fantaisie semée de fleurs roses et une cravate nouée négligemment. Le roi était d'humeur joyeuse, se permettait même de plaisanter les Siamois. « Préparez le riz , disait-
il à ses mandarins accroupis autour de lui selon l'usage, les Siamois arrivent ; or vous n'ignorez pas qu'ils viennent ici sans provisions. » Et la cour d'applaudir à la gaieté du maître. Xorodom ne croyait pas dire si vrai.
Notre grand ennemi Phnéa-rat , qui était en effet chargé d'apporter la couronne, débarquait à Compot au moment où la mission française arrivait elle-même à Houdon. Le Siamois apprit que plusieurs officiers venus de Saigon, tout en contribuant par leur présence à l'éclat de la cérémonie, lui imprimeraient en quelque sorte un caractère français. Cette idée lui parut intolérable, il prit sur lui de renvoyer la couronne a Bangkok, et s'arrêta sur la route de Houdon pour n'arriver dans cetle ville qu'après le départ de M. Desmoulin, chef d'étatmajor de l'amiral de La Grandière. Phnéa-rat conçut sur-le-champ un plan nouveau et hardi au moyen duquel il nourrissait l'espoir de joindre une défaite à la première mystification qu'il venait de nous infliger. Au moment où nos officiers de marine quittaient Houdon par une porte, un peu honteux de leur déconvenue, l'agent siamois y entrait par l'autre. Son dessein était d'entraîner le roi à Bangkok et de l'y faire couronner sans avoir à compter avec nous. L'entreprise était audacieuse, il se mit à l'œuvre avec sa fougue habituelle. S'attaqua nt d'abord aux mandarins conseillers ordinaires de Norodom, il leur montra les avantages que leur maître et euxmêmes retireraient d'un voyage à Bangkok, et les risques sérieux qu'ils ne pouvaient manquer de courir en déplaisant au roi de Siam. Il sut profiter, pour agiter les populations, des intelligences qu'il avait dans certaines
provinces, notamment dans celles de Compong-soaï et de Pursat, dont les gouverneurs, créatures de la cour de Bangkok, avaient protesté contre l'alliance française. On n'a pas oublié que sans notre intervention ces deux provinces allaient subir le sort d'Àngcor et de Battambang et être annexées au royaume de Siam. S'en prenant enfin au roi lui-même, il lui rappels ses promesses et son traite, qu'on pouvait produire pour le brouiller avec nous. Il lui lit redouter l'insurrection des provinces du Sud, qui demandaient, selon lui, à se séparer du Cambodge ; il lui soutint avec audace que les Français le trompaient indignement, que leur empereur avait refusé sa ratification au traité ; il lui affirma que les Anglais, d'ailleurs, étaient décides à soutenir par tous les moyens la politique siamoise. Bref, il finit par arracher à Norodom son consentement, et lui enleva jusqu'au courage de s'ouvrir avec nous. Les préparatifs du départ furent tenus secrets jusqu'au moment où, plusieurs bâtiments siamois étant arrivés à Gompot, la nouvelle éclata comme un coup de tonnerre sur la tète de M, de Lagrée. Celui-ci rencontra pour la première fois chez le roi une détermination bien arrêtée et une résistance invincible. Norodom ne voulait pas perdre sa couronne, et, puisqu'on ne voulait la lui rendre qu'à Bangkok, il irait l'y chercher. D'ailleurs les ratifications du traité du protectorat n'arrivaient point, et ce retard, dont il ne voulait pas comprendre les causes, autorisait tous ses soupçons, légitimait toutes ses inquiétudes. Il annonça son départ pour le 3 mars, et ce jourlà quitta en effet sa capitale, abandonnant à ses minis très le gouvernement du Cambodge. L'agitation de Pursat et de Compong-soaï cessa comme par enchantement.
Nous allions donc être vaincus par la cour île Bangkok dans cette lutte sourde engagée depuis le traité du mois d'août 1SG3. La résignation était difficile. Quand M. de Lugrée connut par la rumeur publique les arguments qui avaient décidé le roi à se laisser enlever, il n'était plus temps de les combattre, Sa Majesté était partie. L'heure était décisive. M. de Lagrée obéit à l'une de ces inspirations subites qui relèvent les causes jugées perdues. La présence d'une petite garnison siamoise dans la capitale du Cambodge nous autorisait à faire débarquer quelques soldats. Les autorités y consentirent sans peine, et nos hommes furent logés assez près de la troupe siamoise pour observer tous ses mouvements. Le pavillon français fut arboré sur la caserne du détachement d'infanterie et salué de vingt et un coups de canon. Ce fut / là ce qui nous ramena la fortune.
Le roi n'était pas loin sur la route de Compot. Effrayé du bruit de l'artillerie, et s'imaginant que nous allions profiter de son absence pour nous emparer du Cambodge, il fit halte brusquement , puis rétrograda d'une étape. Phnéa-rat lui-même hésita. Le beau succès de tenir le roi et de perdre le royaume! Voici le parti auquel il s'arrêta. Il fit écrire par Xorodom une lettre qui avait pour but d'amener le résident français, demeuré jusque-là vis-à-vis du roi dans les limites d'une déférence courtoise, à lui adresser des menaces dont à Bangkok on comptait se prévaloir contre nous pardevant l'assemblée des consuls réunis , suivant une expression souvent employée par le plénipotentiaire siamois. Le piège était grossier, c'est Phnéa-rat qui y
fut pris. Sans contester au roi dans sa réponse le droit de se rendre à Bangkok, M. de Lagrée lui dit tout ce que ce voyage, si blessant pour la France, avait- de
compromettant pour ses propres intérêts ; il rappela surtout les plaintes amures que lui avait si souvent arrachées l'ambition de Siam et les moyens dont usait d'ordinaire le représentant de cette courà Houdon. Le général siamois se fit lire devant Xorodomla lettre de M. de Lagrée. Grands furent la colère de l'un et l'embarras de l'autre en entendant cette longue récapitulation de griefs articulés devant nous contre Siam par Norodom en personne. On voulait nous conduire à des violences de langage, et nous avions la preuve que notre adversaire ne devait son succès qu'à ses menaces. Phnéa-rat entra dans un accès de rage qui le conduisit presque aux limites de l'épilepsie, puis il perdit contenance , son aplomb l'abandonna. Aussi prompt d'ordinaire à exécuter qu'à concevoir un dessein, il perdit tout à coup jusqu'à la volonté d'un ordre. Notre vengeance commençait. Arrêté à quelques lieues de sa capitale, Norodom annonçait un jour qu'il se décidait à partir pour Bangkok , et faisait savoir le lendemain qu'il songeait à regagner Houdon. Peu à peu les mandarins tremblèrent de s'être compromis , ils se prirent à regretter tout haut les conseils qu'ils avaient donnés à leur maître ; le Siamois sentit s'évanouir tout son prestige, un moment d'indécision ruina ses habiles manoeuvres.
Depuis plusieurs siècles , Siam avait, suivant son intérêt, agi pour ou contre le Cambodge, et fait sentir matériellement sa puissance. Quant à nous, on ne nous connaissait que d'hier, et nous n'avions jamais donné
ET DANS L'EMPIRE CHINOIS .il
que des conseil?. Quelque honorable qu'elle fût, celle politique avait l'inconvénient d'exciter la défiance de notre nouveau protégé, le roi Xorodom, qui n'en pénétrait pas le sens. Selon les très-simples théories politiques et sociales de ces peuples presque barbares, théories consacrées par une pratique constante, la force est le meilleur de tous les arguments. S'il était vrai que la redoutable puissance de l'illustre roi de Siam ne nous inspirât pas une secrète terreur, pourquoi tant parlementer, pourquoi ne pas lui signifier nos volontés sans détour, pourquoi ne pas exiger la restitution immédiate de la couronne ? Xorodom en revenait toujours là. Nous faisions preuve de modération , et il nous accusait de timidité. Le temps d'ailleurs s'écoulait sans apporter les ratifications du traité conclu avec la France. Siam le combattait à Paris, et continuait à répandre avec persistance le bruit menteur de son succès. Que serait-il arrivé du malheureux monarque, si par impossible les négociateurs siamois l'avaient emporté ? Il était perdu sans ressources; sa légèreté ne l'empêchait pas de sentir cela.
Cependant de véritables rebelles, mettant toutes ces circonstances à profit, s'étaient levés dans le Sud-Ouest; ils massacrèrent le ministre de la guerre, qu'on avait envoyé contre eux. Cette insurrection eut l'avantage de procurer au roi un prétexte honorable pour rentrer dans sa capitale, ce qu'il fit le 17 mars dans la soirée, suivi de près par Phnéa-rat, battu, furieux, confus, non découragé néanmoins, car il commença par tout mettre en œuvre pour obtenir l'éloignement de nos soldats; mais il perdit sa peine. Quant à Norodom , n'osant rien refu-
ser à l'acariâtre général, dont l'humeur était devenue p,lus insupportable encore ù la suite de son dernier échec, il s'efforça d'arracher à M. de Lagrée la déclarait mi écrite que cet officier avait toujours usé de contrainte dans ses rapports avec lui. Il est inutile de dire ce qu'il advint de celte démarche, où la fourberie , perdant son nom, devenait presque aimable à force de naïveté.
Notre situation se faisait excellente de presque désespérée qu'elle était quinze jours auparavant. Cependant la partie n'était pas définitivement gagnée tant que Phnéa-rat resterait à Houdon, libre de voir le roi à toute heure, et que son influence pourrait combattre la notre. Enfin arrivèrent fort à propos les ratifications du traité. Cette nouvelle charma le roi. Il brûlait d'envie, disait-il, de voir la signature et le sceau de l'empereur des Français. Phnéa-rat essaya bien de lui persuader que tout cela avait été fabriqué à Saigon ; mais le roi, séduit par la perspective d'une cérémonie nouvelle, ne prêta nulle attention aux insinuations perfides du vieux général aux abois. Celui-ci eut le désagrément de voir notre traité apporté en grande pompe au palais. L'échange des ratifications s'opéra solennellement. Le chef d'état-major de l'amiral de La Grandière , venu de nouveau à Houdon, exprima le désir de se rencontrer avec lui ; il refusa maladroitement l'entrevue. Tout le monde en conclut qu'il avait peur d'une explication publique, preuve évidente qu'il ne se sentait pas sans reproche. Phnéa-rat se décida enfin à nous laisser maîtres du terrain ; il quitta Houdon le 25 avril. Le poste de ministre de la justice dans son pays devait le récom-
penser de ses services et le consoler de sa défaite. Le pavillon siamois fut amené pour toujours au Cambodge, et rien ne s'opposa plus dès lors au départ de la petite garnison française, dont la présence pouvait inquiéter la population.
Lorsque le roi de Siam vit revenir son mandarin favori, l'homme en qui il avait placé toutes ses espérances, il comprit que, le principal étant perdu, il ne fallait pas s'obstiner sur un détail. Il eut le mérite de s'exécuter de bonne grâce, et leva tous les obstacles au couronnement en restituant la couronne. Le 26 mai, ÏOndine quittait Saigon et emportait au Cambodge, avec une nouvelle mission française, le mandarin siamois Phya-montreysurhvan. Celui-ci, par l'étendue de son esprit, par la courtoisie de ses manières, fit heureusement oublier son insolent prédécesseur, sur lequel il ne se fit pas faute de rejeter ce qu'il y avait d'odieux dans la politique siamoise. Ainsi les efforts désespérés d'un adversaire qui avait failli nous arracher la victoire étaient publiquement désavoués. Phné a-rat , revenu à Houdon avec Phyamontrey et confondu dans la foule, dévorait son humiliation en mâchant silencieusement son bétel. Rien ne manquait à notre triomphe. L'envoyé siamois désirait placer lui-même la couronne sur la tête de Norodom ; le chef d'état-major de l'amiral-gouverneur s'y opposa' Phya-montrey offrit alors de la prendre chacun d'un côté; M. Desmoulin déclina encore cette proposition , et fit adopter la marche suivante : il recevrait la couronne des mains du Siamois, et la présenterait au roi, qui s'en ornerait le chef lui-même, tout comme Napoléon à Notre- Dame. Quand il sentit enfin bien fixée sur sa tète cette
couronne qui s'était évanouie si souvent au moment où il croyait la saisir, Norodom , oppressé par le bonheur, exprima le désir de saluer son puissant protecteur l'empereur Napoléon III. Il fit quelques pas vers l'Occident, et, portant la main à sa couronne pour imiter M. Desmoulin, qui ôtait son chapeau , il répéta les inclinations profondes qu'il voyait faire devant lui. Alors Phnéa-rat indigné, fendit la foule, réclama des saluts à l'adresse du roi de Siam, et, se précipitant la face contre terre, frappa trois fois le sol du front. Norodom l'imita par courtoisie, et chacun sourit du sentiment qui inspirait cette démarche au malheureux général, dont elle fut la dernière exigence. Le roi de Siam cependant ne s'est décidé que beaucoup plus tard à reconnaître officiellement notre protectorat et à déchirer la convention secrète négociée par Phnéa-rat ; encore a-t-il réclamé certaines concessions , qui ont été acceptées par la France , notamment l'abandon définitif des deux belles provinces de Battambang et d'Angcor. Si l'arrangement conclu en 1868 n'est pas, ainsi qu'il est permis de l'espérer, destiné à régler pour un long avenir nos rapports avec la cour de Siam, il aura eu du moins l'avantage de montrer que notre puissance note rien à notre modération. En apprenant notre succès, cette partie de la colonie européenne qui nous avait été si hostile à Bangkok feignit de se montrer satisfaite.
Je savais au prix de quels efforts le pavillon français avait été arboré à Houdon, et je ne pus me défendre d'admirer l'indifférence dédaigneuse avec laquelle le roi du Cambodge parlait de ses anciens amis les Siamois. Durant la collation qu'il voulut bien nous faire servir, il
se montra plein d'entrain, de verve et de gaieté. 11 paraissait plus fier de ses assiettes en faïence anglaise à grands ramages que de ses vases et plateaux en or massif. Son palais n'est d'ailleurs qu'un immense hangar couvert en chaume où peuvent loger un grand nombre de femmes et de serviteurs. Norodom est petit, on peut remarquer chez lui une tendance précoce à l'embonpoint. Il n'est assurément pas beau, même pour un Cambodgien; mais sa physionomie est expressive, intelligente et mobile. Il s'est fait très -vite à beaucoup de nos usages, et l'on dirait qu'il a deviné notre esprit» Sa conversation , trèspittoresque, est mêlée, de saillies presque voltairiennes; il méprise ses sujets dès qu'il n'en a plus peur, et se moque de Bouddha quand il se porte bien. Il foule aux pieds l'étiquette antique, seul débris subsistant de l'ancienne civilisation des Kmer , et il parait disposé à nous donner toujours raison, sauf en un point. Les divers emplois de la vapeur, les nombreuses applications de l'électricité, l'asservissement de la lumière à la volonté du photographe, il admet tout cela, et fait pour le comprendre des efforts visibles; mais il refuse absolument de croire qu'il y ait eu ou qu'il puisse jamais exister au monde une grande nation sans un roi absolu. Le despotisme se retrouve chez lui dans toute sa candeur naïve, et il ne craint pas de répondre, quand on lui conseille d'ouvrir ou d'entretenir une route nécessaire au commerce : C'est inutile, puisque je n'y passe jamais!
Les Cambodgiens sont généralement de mœurs fort dissolues, i.c voyageur chinois du xin° siècle que j'ai déjà eu l'occasion de citer rapporte que si un mari
B'éloignc pour une affaire et qu'il reste absent plus de dix nuils, sa femme dit : Je ne suis pas un démon, comment pourrais-je dormir seule ? Le naïf narrateur ajoute : « J'ai cependant ouï dire qu'il y avait aussi des femmes fidèles. » Je l'ai ouï dire également ; mais je doute qu'il y ait au Cambodge une vertu assez solide pour résister aux séductions du roi, qui le sait et qui en abuse. — C'est là une des causes de son impopularité trop réelle. Su nous ne l'avions soutenu en 1836, il aurait certainement perdu son trône. Les Cambodgiens ont bien quelques raisons de demander un changement de régime ; ils*ne gagneraient rien à un changement de personne. On ne peut espérer que la raison politique fasse entendre sa voix dans le conseil de ces princes asiatiques tant que celle des passions parlera si haut dans leur cœur. C'est en vain que les sujets aspireront, au repos tant que le maître n'aura pas connu la satiété des plaisirs. Les frères du roi, lorsqu'ils sont prétendants, affichent des programmes qu'ils oublieraient vite une fois souverains. Nous avons donc sagement agi en leur fermant l'accès du trône et en proclamant notre intention de rendre la stabilité au pouvoir. Cette révolte de 186C) nous aura d'ailleurs créé des droits nouveaux sur le Cambodge en même temps qu'elle aura imposé à Norodom le devoir d'écouter nos conseils. Ceux-ci ne sauraient lui manquer, et ce magnifique pays , dont la richesse prendrait un rapide essor sous une administration plus humaine, est un admirable complément de nos possessions annamites. C'est après avoir acquis celle conviction que je suis rentré à Saigon, afin de m'y préparer à l'aventureuse expédition qui devait me faire ren-
edntrer dans le Laos, à côté d'anciens vestiges <le la domination cambodgienne , la vigoureuse empreinte de la puissance de Siam, en voie de s'appesantir, à l'iiisu de l'Europe, sur presque toute l'Indo-Ghine.