IMPIA FATA VOLUNT
Cet impia fala dans une église catholique ne choque personne. (Rapprocher cela du « destin » du Jour des morts de Fontanes). Valéry a raison sur ce gracieux et pur talent de Jean de Xola.
A l'église de Monte Oliveto, chapelle Piccolomini, quelle jolie Nalivilé de Donatello'î Adorable bijou de sculpture! Mais au prix de quelle luxure d'art et de marbres à côté un tel bijou s'achète! Je reviendrai d'Italie avec le goût chaste et sobre, par dégoût et satiété. O le peu et le bien!
A la chapelle Sainte-Marie délia Pietà de'Sangri, des princes de San Severo, statues bernesques : la Modestie, statue voilée ; Christ au tombeau, voilé; le Désinganné (détrompé) homme nu sortant des mailles d'un filet : difficulté vaincue.
23 mai. — Ce matin, en sortant de Naples vers Portici, la mer était bleue, tout riait, je voyais les côtes de Sorrente et l'harmonieux versant de Castellammare ; c'était bien le golfe de la Sirène. Ce soir, en rentrant, la mer est rousse, le flot rebrousse, verdâtre ; la ville est terne, ce pourrait être Dunkerque ou tel port de l'Océan : les fronts les plus divins ont leurs nuages.
Lundi 27 mai, mardi 28 et mercredi 29. — Tournée de Naples à Pompéi, Castellam-
mare, Sorrente, Capri, Ischia, Pouzzoles, Baies, et retour à Xaples : il faudrait raconter en vers à mon compagnon de voyage M. Dulong ce voyage si plein de sensations parfois contraires. Beauté des lieux, avilissement des hommes : belle race pourtant encore au dehors, mais de ressort moral, plus.
Admirable Sorrente : la tarentelle, — la figure de vipère sèche (la jeune Tarentine en soubrette) — la famille du marinier Raphaël, complète famille du marinier napolitain (le bel adolescent).
La grotte d'azur : il y en a plusieurs d'ébauchées auparavant; elles s essaient et manquent; c'est comme pour les hommes; pour un qui réussit, combien avortent I Peu s'en faut que l'un n'ait eu le renom de l'autre. De toutes les grottes ébauchées, une seule s'achève, resserre son entrée, arrondit sa cavité et ses contours intérieurs : elle seule a le nom.
Caprée, austère aspect, profil de Tibère.
Vu Ischîa, songé à Farcy, à Lamartine : impression triste quant à moi. Ischia me paraît aride : le volcan éteint, l'Epomée, a jadis crevé par la base et a recouvert la plage d'informes et hideuses scories : c'est laid. Ce volcan était en train de devenir quelque chose, il a manqué sa fortune de volcan; il a fait long feu.
A Ischia. Les lieux les plus vantés de la terre sont tristes et désenchantés lorsqu'on n'y porte plus ses espérances. Tout golfe de Baïay devient // mare morlo.
Est-ce parce que j'ai été parricide pour Lamartine (iu quoque fîli — moi aussi, hélas ! ) que ce golfe de Baïa, si doux pour lui, m'a paru amer? Combien j'éprouve le contraire de ce que j'y voyais d'avance sur la foi de Lamartine! Cette côte est déserte, aride, bouleversée, frappée de mort : la vie s'est déplacée, elle est vis-à-vis, sur l'autre plage, à Sorrente. A Baïa, c'est la ruine, l'abandon ; la Jérusalem et la Sodome du golfe de Naples ;
un air de désolation s'étend sur cette petite Babylone, les délices du monde romain.
Plus que jamais lèpre de cette race mendiante et avilie. Comment Mme de Staël a-telle placé au cap Misène le trône de Corinne ?
Il y a beaucoup à rabattre de tout ce qu'on a dit ; il y aurait quelque chose à ajouter.
Cette Nisida dont le poète a dit :
Combien de fois près du rivage ^ Oii Misida dort sur les mers...
a été un lazaret pendant le choléra et maintenant est un lieu de détention pour les forçats.
Il a paru piquant à Virgile de placer sa Sibylle, son Elysée et son Achéron si près de Baïa, dans le lieu même des plus molles délices de ses contemporains.
En face de Naples, Capri, la silhouette sévère, le profil formidable, Tibère : au golfe de la mollesse, le rappel grave et terrible.
Je vérifie à tout moment, en Italie, le cabaretier fripon, le caupo malignus d'Horace^ :1e Voyage à Brindes aura désormais plus de sel pour moi. (Et les disputes des mariniers et des laquais).
Vers le même temps où se retrouvaient à Pompéi toute une ville antique, tout l'art grec et romain (piquante coïncidence), André Chénier, un poète grec vivant se retrouvait aussi. En parcourant cet admirable musée de statuaire antique à Naples, je songeais à lui; la place de sa poésie est entre toutes ces Vénus, ces Ganymèdes et
ces Bacchus : c'est là son monde. Sa jeune Tarentine en est exactement et je ne cessais de l'y voir en figure. La poésie d'André Chénier est l'accompagnement sur la flûte et sur la lyre de tout cet art de marbre retrouvé.
Au retour de Pestum. En voyant dans ces lieux si beaux toute cette vermine, cette mendicité et cette bassesse qui est le fond, il me prend fréquemment de ces cris : ô France libre et généreuse!
Il est bon de mener les voyages comme la guerre et de ne pas laisser au soldat un seul jour inutile pour se reposer.
Ce soir, 31 mai, en descendant du Vésuve, à cinq heures et demie, admirable vue du golfe : fines projections des îles sur une mer blanche, sous un ciel un peu voilé ; ineffable beauté ! Découpures élégantes : Capri sévère, Ischia prolongée, les bizarres et gracieux chaînons de Procida ; le cap Misène isolé avec sa langue de terre mince et jolie, le château de l'Œuf en petit l'imitant, le Pausilippe entre eux doucement jeté : en tout un grand paysage de lointain dessiné par Raphaël — Oh! vivre là, y aimer quelqu'un et puis mourir I ^^
VOYAGE A ROME
JUIN MDCCCXXXIX
Bien que les notes ci-après, comme il a été dit plus haut, ne soient que partiellement inédites, il nous a semblé intéressant de les publier telles qu'elles figurent dans le carnet de Sainte-Beuve. On saisit ainsi sur le vif les impressions directes du voyageur. G. F.
VOYAGE A ROME
DE Civita-Vecchia à Rome. Prenez garde : il en est des temps et des hommes comme des lieux : on se croirait dans un désert, dans un pays minable et perdu et voilà tout d'un coup que la plus glorieuse des villes (ledôme de Saint-Pierre) apparaît. Ne dites pas : il n'y a plus de grands hommes! Vous êtes peut-être à la veille d'en voir surgir un et le plus grand.
Près de Rome, pour voyager en costume plus commode, on s'habille en abbé.
Rome a rempli du premier coup d'œll toute mon attente.
O Rome je t'ai vue! ineffable Beauté!
O Rome, au lieu de jouir de toi en possesseurs légitimes, nous te saccageons, en huit jours, comme des Barbares.
O Rome, que ceux qui ont pu se nourrir de toi lentement devraient être forts! Pour nous qui ne jouissons de toi qu'à la hâte, à la sueur de nos fronts, et qui devons comme t'arracher aux destins, nous t'emportons en lambeaux et comme des barbares, mais aussi comme des fils dans nos cœurs.
Rome est morte depuis quasi l'heure où Jugurtha a prononcé sur elle, en se retour-
nant, l'anathème fameux : O ville vénale! Elle a semblé vivre à de certains moments sous de grands papes ; mais c'étaient des cabinets superposés : comme nation elle n'a cessé d'être morte.
Rome est morte et bien morte. Ce n'est qu'une grande ville de province : il y a des gardiens pour les tombeaux. A travers cela un filet courant de voyageurs et de beau monde. L'imagination comble le reste. S'il y a sous cette solitude et ce silence une vie intérieure, pontificale à petit bruit, c'est un pouls de vieillard : on continue. Dans la politique générale du monde, Rome me fait l'effet d'avoir désormais le rôle qu'à eu en France le ministère du cardinal Fleury : Et le garda jusqu'à nonante! (Voltaire).
Il y avait aujourd'hui (six heures et demie) au Capitole, séance de rAcadémie des Arcades : les cardinaux et les prélats en carrosse accouraient ; la place était remplie de livrée rouge. J'ai tout regardé descendre, je me suis donné le plaisir de la parodie jusqu'au bout. Pauvre petit Capitole et assorti en vérité à toute cette gent ! On n'a pas cessé d'être au temps de Sidoine Apollinaire ; avec plus ou moins de goût, c'est la même chose depuis des siècles. Rome est finie.
A Rome, dans cette solitude peuplée de monuments et de madones, entre le Colisée et le Vatican, chaque âme disposée à une dévotion la développe démesurément et sans que rien y fasse obstacle. C'est le séjour le plus commode à une idée fixe. On la cultive, on s'en enchante : chacun abonde
à l'aise dans son sens. Les résultats promis sont frappantset se peuvent personnifier par quelques figures. Ici, Ingres dévot à l'antique et à Raphaël, et qui trépigne à ce seul nom; là, Fokelberg, le sculpteur suédois, tout Grec, dont l'œil se mouillait de larmes en nous montrant l'Apollon du Vatican et les contours lointains des paysages d'Albano. Aujourd'hui j'ai visité telle princesse russe, toute chrétienne, toute catholique et propagandiste, comme les autres sont tout païens. J'ai encore visité dans son atelier Overbeck, le peintre ascétique, dévot à l'art pur chrétien. Chacun d'eux s'étonne qu'on n'habite pas Rome à jamais quand on y a une fois touché; chacun, dans cette masse diverse, se creuse sa Rome à lui, sa catacombe, et ne voit qu'elle, et n'est troublé par rien alentour dans ce grand silence. C'est juste le contraire de Paris, où l'on est percé à jour en tous sens, à chaque heure, par l'idée du voisin. — A
Rome, chacun choisit son idée et y habite éternellement. On y passe la vie à être d'accord avec soi-même, sans contradiction de personne ^^
Saint-Pierre que je viens de voir, m'aura appris à ne pas trop dire de mal en détail des mauvaises qualités et du mauvais goût. Il y a un certain degré de puissance, d'ordonnance et d'abondance qui couvre tout et qui désarme! Cela va ici à la sublimité. C'est comme pour le gouvernement papal de Rome même : tout ce mélange de faux et de pompe a fait par moments une sublime grandeur.
Ce catholicisme romain auquel il est plus commode que facile de croire.
Mardi 11 juin. — Allé avec Liszt et Mme d'A... à Tivoli, à la villa Adriana; grande impression du soir au soleil couchant, dans ces hauts cyprès, près de ces ruines rougies : la décrire, la raconter à Liszt dans une grande pièce développée qui serait mon paysage du Poussin.
Rome et son séjour prolongé sont le plus grand prétexte à la paresse de l'âme et àun parti pris : on y penche tout d'un côté et rien ne vous y contrarie dans le grand silence.
Rome, c'est le plus grand appui aux lassitudes de l'âme, a dit M. de Chateaubriand : un appui et un tombeau.
Un balcon ruiné du Colysée pour tous les dilettantismes solitaires.
Ce Carlo Dolce, tant aimé des dames, m'a tout l'air de n'être que le Dubuffe de Raphaël.
A Rome, c'est comme pour la statue de Pasquin;ôtez le couvercle, le surtout, allez au torse ; vous retrouvez le plus admirable antique.
En marge de ces noies ^ on pourrait déchiffrer encore quelques lignes, mais sans nul inlérêl, concernant par exemple les trop fréquentes fermetures des bibliothèques romaines ou un poète local du Transtevere, nommé Belli. Nous avons jugé inutile de les donner ici.
NOTES
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