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VOYAGE A NAPLES

MAI MDCCCXXXIX

NOTES INEDITES

voyagp: a naples

LES récits de voyage sont toujours incomplets et infidèles ; on le vérifie en voyageant soi-même, et à son tour, si l'on raconte, on tombera dans le même inconvénient ; à distance tout s'oublie, s'idéalise : on ne voit que les points lumineux. Et puis involontairement on dissimule ; l'amourpropre s'en mêle : les déboires, les tribulations, les duperies, on n'en dit mot, on ne

s'en vante pas, on se le nierait à soi-même la main sur la conscience; le mal de mer est passé ; on a secoué ses puces ; on raconte, l'hymne commence. Tous font ainsi... tellement que l'éloge académique en toutes choses me semble le plus naturel à l'homme.

Il en est des lieux comme des œuvres des hommes : quand une fois leur réputation est faite, chacun y passe à son tour et les admire; si elle était à faire, d'autres qui sont sans nom pourraient certes concourir avec eux.

Des lieux cités, la moitié est à rabattre, une moitié seule reste divine. Le tombeau de Virgile est une bêtise, mais le Pausilippe est divin.

A ceprétendutombeaude Virgile, au Pausilippe, il y avait un laurier, le fameux laurier de Pétrarque, replanté par M. Casimir

Delavigne : il est mort, car, me disait le gardien, tous les curieux qui venaient en coupaient chacun un morceau : c'est l'image des imitateurs autour d'une gloire de poète ; à force d'en couper et d'en copier, ils la tuent. — Elle ne renaît forte et entière, véritablement elle-même, que quand ils s'en sont allés.

Il croira encore à la perfectibilité indéfinie et à l'avènement prochain du règne humanitaire, celui qui n'aura pas vu dans Tolède (Xaples), à la tombée du jour, cette foule bruyante, bigarrée, l'éternelle humanité peinte par Gil Blas, mais ici dans des vrais et purs costumes chez nous effacés ; cette variété de moines noirs et blancs, en larges chapeaux ou en capuchons, de prêtres en bottes ou de prélats en bas rouges, de petits abbés bambins en tricorne.

de militaires de sept ans en uniforme, de femmes à chignon donnant le bras à des femmes en chapeau; cette fourmilière si active et si oisive, si à l'aise et si peu pressée d'en finir, cette mascarade naïve et si peu étonnée d'elle-même de gens en carrosse, de princesses russes, de soldats suisses, de frati, de mendiants, de vendeurs de pâtes et de catins.

... quant Romanus honos et Graeca licenlia mîscel,

a dit Stace de Naples; je vérifie la dernière partie du vers, mais il n'y a plus trace de ce que dit la première; le miscel règne; c'est V honos qui n'est pas resté \

Je ne sais pas de meilleur remède à un système que de se promener dans Tolède au tomber d'un beau jour. — Quand je me promène dans Tolède, à six heures, il me

semble lire Gil Blas pour la première fois. La nouveauté des costumes rafraîchit l'observation.

Il y a tant de puces à Naples que c'est, je crois, ce que la Vénus Callipyge y cherche.

Si je n'avais pas vu le trésor de saint Janvier à la cathédrale, je comprendrais moins la Réforme, ma chère et pauvre Lausanne, Port-Royal et Saint-Cyran. Le gros prêtre qui me montrait ces choses, et que j'ai payé, me découvrit le bas de l'autel : sur le devant sont des sirènes qui rient quand elles voient qu'on leur apporte le sang de saint Janvier, et elles ont bien raison de rire, car le sang du martyr ne les gênera pas du tout ^\

Saint Janvier et les Sirènes, cela se marie

à merveille, voîlà tout Naples. — Faut-il que Dominiquin ait prostitué sa belle peinture à cette chapelle?

Faites des raisonnements tant que vous le voudrez sur les choses; elles ont d'ellesmêmes leur force qui triomphe des idées qu'on y met. Expliquez, rationalisez, spiritualisez le catholicisme tant que vous voudrez, Lamennais, Bonald. de Maistre, ardent Lacordaire, quintessenciez son esprit ; le voilà en Italie tout cru, qui pousse à pleine terre comme si de rien n'était, — et qui vous ignore.

L'atrium des maisons romaines est encore Une espèce de petit forum intérieur.

A San Severino, les trois charmants tombeaux des trois frères par Jean de Noia. Du même, à Sainte-Claire, un élégant tombeau déjeune fille, avec des vers latins: tombeau grec, épitaphe païenne :

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