ZE MONT-CENIS. — TURIIT. — GÊNES
Mlâ'^ preseolaot quelques détails sur la portion de rif^e que j'ai parcourue , je ne prétends point donner une idée complète de ce beau pays; un séjour de cinq ou six mois est insuffi* sant pour apprécier cette contrée j qui exige ^ chez celui qui veut la connoitre , une instruc^ tion très-variée. Les Italiens se plaignent que des étrangers qui ont passé l'hiver à courir de Florence à Ronie^ de Rome à Naples, veulent^ à leur retour , tout connoitre , tout expliquer y littérature ^ beaux-arts, commerce , gouvernement. Ce peuple , forcé de supporter le joug des ultramontains , ne veut pas être jugé par^ eiix; il réclame contre des larréts rendus sou-* vent à la légère. Mais si le voyageur ne doi| pas prétendre à la connoissance exacte du pays
3 VOYAÔE EN ITALI»/
<[u'il parcourt , les impressions vives lui 'appartiennent plus qu'aux nationaut, qui ne peuvent être fortement frappés par Içs objets quHIs'ont toujours vus. Les évenemehs politiques de t8i5 ajoutent quelque inteVét au récit d'un voyage fait à l'e'poque d'une révolution dans une partie de l'Italie.
Nous partîmes de Genève au milieu de. janvier l8i5; nous voyageâmes toute la nuit; le lendemain matin, nous arrivâmes à S|iint-Jean-de^ Maurienne , capitale de la province de ce nom. Les environs de Saint-Jean sont peu fert j^ ; une / rivière couvre de son lit pierreux une grande étendue; les plantes, les arbres, les animaux mêmes ^ semblent arrêtés dans leur croissance : un iemps sombre et froid rendait le tableau plus ^iste. On éprouve un sentiment de pitié pour les pauvres habitans; lé pays ne leur fournissant pas des ressources suffisantes , une partie est forcée de s'expatrier et de chercher des moyens de subsistance en France et en Italie ; l'autre , oîccupée du soin des troupeaux, de Ja fabrica- ^ tton de draps grossiers et de la préparation du chanvre , vit de laitage et de pain de seigle dans ses demeurées couvertes de neige.
(( !La manière dont les caravanes des jeunes
DANS l'année i8i5- 5
montagnards s'organiseot ( dit le chanoine Orilletj DicL hist. de la Sauoie), est trop singulière pour ne pas mëriier d'être racontée. Un vieux mareliand de Saiût-Ferreol à qui l'expërience de plusieurs courses avoit donne' une connoissance exacte des pays qu'il avoit par-^ courus et des petits profits que l'on pouvoit y faire pendant l'hiver , rassembloit dans les hameaux toute la jeunesse qui voulort le suivre. Les pères de famille s'empressoient de lui pre'senter letirs enfans ; de louer leur intelligence , leur santé et leurs talens ; le marchand ^ en bon recruteur, examinoit attentivement leur conformation y les interrogeoit sur les connoissauces déjk acquises en fait de négoce , de service et d'industrie , et dëcidoit du prix qu'il pouvoit promettre aux cliefs de famille pour se servir de letirs enfans pendant la course hiver-' nale. Six écus de six francs furent celui des garçons de dix- huit à vingt ans; quatre ecus furent promis à ceux de la seconde classe ; et ceux qui n'avoient que douze ans n'apportèrent à leur maison que douze francs. Dès que les propositions furent acceptées, toute cette jeunesse se trouvaf au service et sous l'autorité du marchand ; chaque père recommanda a ses enfans de lui obéir 5 de le respecter et delui^te-
nir compte de tou$ les profits ; de pratiquer avec exactitude les devoirs de la religtoù y et de revenir dans le pays sans aucun reproche le printemps prochain* d
Le hasard conduisît un étranger dans la demeure ou se réunissoient à Paris ces jeunesgens. Passant un jour sur le Pont- Neuf, il s'ar* rêta auprès d'un enfant malade qui demaodoit 1,'aumône : frappé de sa misère , Fétranger s'informe de sa patrie, de ses moyens d'existence; l'enfant lui répond qu'il est Savoyard; qu'un accident l'a farce de cesser son travail; il offre deie conduire dans le lieu où il habite avec plusieurs de ses compatriotes. L'étranger le suit dans un quartier ignoré de l'île Saint-Louis ,- et entre avec lui dans une grande chambre. C'est là que se retiroient chaque 50Îr tous les mem*bres de la colonie, qui du pieid des Alpes étoît venue établir sa demeure sur les bords de la Seine; le petit marchand qiii parcouroit les rues avec sa balle et qui.étaloitses marchandises sur les quais , le joueur d'orgues , le montreur de marmottes , et >
H f . . . . . ces hokinétes enfans;
)> Dont la main lég^ement e$8uÀe #
» Les longs canaux engorgés par la suir^
revenoient le soir au naen^e gite; deu's paysans'
DANS l'année i8i5. 5
âgés recevoient Pargent et leur fèisoient rendre compte de leur journée. La soîre'e ëtoit cot>« «acre'è a l'tôfitruciioD : ces eufans apprenoîent à écrire , à Hce ; ils éiudioient le càiéchisme , ils le CQpioient^ ils écnvoieut à leurs piarens* On maintenoit ainsi parmi eux cette habitude 4^ordre et cette pr<^ité qui distinguent leur nation et qui leur assurent la confiance , lorsque devenus graiids ils passent à un emploi plus lucratif.
lia nouvelle route* du Mont-Cenis a assuré à la Matirienne de plus grands moyens d'in* dustrie. C'est de Saint-Jean , que conunèncent lest travaux ; on . vojft dans les petites villes de Saiat-Micbèl >et de Modaoe^ un grand nombre de ix>aisons neuves et d'auberges qui s'enri-^ chisseni du passage des voyageurs et de celui des marchandides d'Italie. Peu à pea.les mon^ taguès se resserrent ^ deviennent stériles ^ la èulture dîsparoîu ::>k
Nous sommes tirés de nos réflexions^ et de la vue de. ce triste paysage «par 1« ^tin. d'toi vio« Ion ; une noce de village conduîtie pa^. un.me-f nétrier , cheoiinoit gciement nuilgré les^sômbres nuages qui inenaçoient la!fét1b('illépodse; était ^née d'énormes pendans d'oreîUes et d'ornemens qu'elle oe lE^ra^noitpas d'expéser auim^u-;
6 %OYAaiË £K ITAIiIB
vais temps. Les coups de la cloche d'une clia* pelle placée sur une émiDence au-dessus de la roule, annonçolenl que la ceVémooie veùou d'y être célébrée ; uùejeune fille , restée seule devant la porte de l'église , pensive et rêveuse^ suh oit des yeux la troupe qui s'éloîgnoit d'elle.
Nous parcourions ce pays sauvage sur une route superbe , ^evée en chaussée dans les terrains maréoageut ; des aqueducs et des réservoirs recevoient l'eau des montagnes ;• ailleurs , de liants rochers étoient a^battus, et des murs soutenoient les terres profondément coupées.
Les montagnes se succédoîent et s'élevoient a mesure que nous nous enfoncions dans les gorges; leur forme devenoit plus rude, et leur as^ pect plus sévère. La neige tomboit avec force, %£ les sonmiets des pics disparoîssoient dans les tourbillons ; la rivière d'A*^cq , dont nous suivions le cours , coulant sur un lit de neige', paroissoit noire au milieu de la blancheur de ses rives ; quelques paysans descendaient la mon*** tàgoe , chassant devant eux des mulets chargés de bois , et traversoient la rivière sur ces lé^ gers ponts si'muitiplicfs dans les Alpes.
Au milieu de ces scènes sauvages , Hiomme se sent accablé devant des masses si dispropor^
BANS li'ANKlÈB l^l6. ^
tioDoëes avec ses forces ; dans la plains , il commaDde ; à son ^ré la nature se couvre de fleurs et de moîssûns, et semble* attendre^eè ordres pour revêtir sa parure ; mais quel aroH a-t-il sur les cltues que Faiglé seul petit atteindre , et où l'hiver exerce toutes ses fureurs ? ]l»es ar)>rQs qui y bravent les vents les plus'impe'tueui, ti'oi^t point crû pour lui fouriiir leur ombrage, et ne seront jamais pliaceVii sdh rôyét*! tandis qu'il i^ampe lentement au fond dés val^ lées*^ le moindre des rochers qui le tlotbinent Tecraseroit dans ^ chbte. ' ' ^ '
A la fin de la journée, le solefl, "avant de se coucher, vint éclairer un moment èe^'stittibre^ montagnes , et nous dôifn'a 'Fespoir d^iii beau jour pour le passage du Mont-Oenîf ;' la nuit succéda bientôt à ses rayonsr, et nous fehe minâmes dans l'obscurité. La lumière qui bHU lôit dans les habitations, noiis ahnoncoit de temps en temps un village; tout -sr- coup le postillon toiirne brusquement , une grai^de porte s'ouvre, le bmît dés pas des chevaui retentit dans la voûte sous laquelle Ta* voiture s'enfonce. A la vue du grand bâtiment où nous entrions , je me crus transporté dans ces châteaux que les romanciei^s placéiit dans les montagnes. Nous étions à Lansleboui^g ) xxà
^ y^^Yi^OB IBM JTA^JIB
jijomestiqiie avec des fiambeaux de résioe y vient içiou^ recevoir au bas de Fescalier ; nous par* cauroDs de longs corridors où pëoètre l^air gla- Çj^,4p^A^P^j un feu de sapin ^ qn^on se hâte d'f^l^vi'^^''^?^ fî^^il^ ^^ reqiplit d'édais enflamr mes p^çtre cbaoïbre , sans la réchauffer.
^ .fioMS, <je;scendiipes dans une js^IIe^ oà ëtoîi prçpar<^' l)pfre sou/)er ; up grand poîl^ y re'uni^qi^ le^ i^diï\ldâxs de ]a maison. L'bôte vint nouseptrei^pir, pi^pdanl le repas ; il avoit au* prèjs clçi }jui deux chiens énormes, dont il nous vanta la force et le courage , et qui lui ayoieut ph^jjd'^e^fois sauvé la vie , lorsque ,voyag.eant de i^qit jI,^]^oit.elé attaqué par des. brigands : jxn m^r4?b{iq(JjqurTev<enoit dj'Jt|?lie , et qui soupoil à; c^i,^ jdp npv>6 , saisit ce moment pour raco^aler , tç^is les^ asisassiçats qui se commet* toij^ptrds^n;^ ce pays. Aux re'citjs de yojs et. de
m0Orlrf^ 9it^i^,cc^4^^^^"^ ceux des avalanches et dfssr a,ccidens jaf rivés aux vpyageurs surpris par }a ^t^ourru^te su^ le Mont-Cenis ; et jusqu'au gl^i^çon d'écurie , debput à q^uelque^ pas, derrière sç^^maptre,. cbacup aurpit^été honteux de n'ar voir pas une hisl^ire. tragique à, fairç à l'as*" semblée* ,. ,.
Le village dc^Jjaoslebçiirg au pied d^ Mont- Çenis ^s!L élevé' de six cçnt, quatrçrvingt-neuf
i)AKS l'année i8i5. ^
toises au-ct^su8 de la mer ; la sitifaiion en est triste ; on n'y sème et on n*y recueille rien; le bpis œ^me y es^ fort fare ; les montagnes qui dominent ce lieu sont si hautes, que. les habi-* tans passent deux mois sans voir le spleil ; ià la Su Antoine, nous diti'aubergiste, le premieiT rayoq foçnbe sur les cloches de l'église,, et l'astre fidèle ramène chaque année en ce joui«. la joie dans le village. Les paysans y sont tous aubergistes, colporteurs, guidés ou muletiers. Le vaste bâiimeut oh l'on reçoit les étrangers s^ été construit par les ordres, et aux frais du Gôqyernpmeut françois.
. Nous partîmes de Lanslebourg ayant le jour> renfermés dans notre voiture ; plusieurs cbe-*. y^ux , plqices à la suite les uns des autres y 1^ tr^înc^ient avec peine dans les neiges, et, fqrmoient un ^ppg attelage ; les postillons suivaient à pied^ les excitant par leurs ctîs et 4^8 cla-> quemens de fouets : des paysans ^ qui prétendoj^nt noijs être nécessaires pour soutenir la voiti^re dans les mauvais pas , augmèntoiept notre cortège.
Le jour parut peu-à-peu.. A traders le givre qui se formoit sans cesse sur les glaces de la; voiture, nous découvrions ja montagne couverte d'une neige épaisse qui cachoit tes rochers et,
lO VOYA6B EN ITAIilJg
adoucisâpit leufs formes rudes et tranchaotes; ces masses, d'une blancheur cfclatante et pure , se détachoient sur un ciel bleu fonce où brilloient encore quelques étoiles.
La plaine du Mont-Genis, qui forme la partie la pWs éle\ee du passagi, est longue d'une lieue et demie ; au milieu se trouvent la maison de la poste , l'hospice , TeglisiB ; et plus loin une caserne fortifiée , dans l'enceinte de laquelle les voitures pénètrent sur un pont-levis, et oit l'on s'arrête pour faire viser les passeports : ces . bâtimens forment une espèce de villsige ; k droite est un petit lac qui, couvert de gUce^ se confondoit avec le^ neiges d'alentour. £n> ëté ^ l'aspect de cette plaine est riant; ^lle est couterie d'une herbe épaisse ; les troupeaux qu on y^condiiît vont se désaltérer sur les bords du lac, ornéâ de fleurs. Cette portion dé 1^ route est expdsée à des coups de vent d'uf^è violence extrême qui transportent la neige eb tourbillons , l'enlèvent presque entièremeoi à de certains endroits, et tentassent ati pied des rochers^ ce qui rend la route ipégale.
Le temps étoit superbe lorsque nous traversâmes la plaine au grand trot de nos chevaux, Muvis de notre escorte de paysans qui coi^roient à côté de la voiture; mais avant que nous ens-
i>Ai9S l'année i8i5. 11
sioos aueioi là descente, le vent qui se formoît^ 3otilevDh.Ja D^îge de la surface en poussière ' fine , «et nous vovtons s'élever de dessus tpute la pleine comme une fiuiiée blanehe*
La descente devient rapide au village de la Gi:and -Croix; la route se replie plusieurs fois sur elte-méme pour adoucir Hnolioaison de la montagne par ses «ombreux contours; le voya« geur voit se déployer à ses pieds le chemin entier qui lé- conduira dans lès plaines du Piémont. Nousxiescendons avec vitesse sur ces^pentescou* vertes d'une coucbe de glace ; le vent pénétrant par des gorges^ grondoit avec une force idcroyable; .nous apercevons dans le £Dnd des vallées des villages dont le elocher et ies toits s'élèvent au-dessus dé la neige , entr'autres celui de la Novalèse , où la route passoit autrefois. Bientôt \L nous atteignons un climat plus doux ^ des forêts de cbâtaignieJts couvrent le flanc de la monta^në;^ la vigne paroit : nous arrivons â Sqze , à l'entrée d'une fertile vallée ; quelques heures après ^ nous parcourioiis la superbe avenue de Turin , et nous découvrions la colline et l'église de la Sàperga j qui dominent cette ville.
. Avec <|ueUe promptitude le voyageur voit se succéder des scènes difierentesl Le soir même noù» assistons à une représentation du grand
la TOYAGB EK IfAIiïB
opéra ^ <)ue rendoieiit fort brillante lé pi^éseace de la cour etv la foule attirée ^^r une pièce nouvelle ; Fesprit eocore frappe' de ceà montagnes d'où nous sortions^ nous étions étoiiinlis du bruit, de Féclat des lumières, >de la râusique , de la beauté du spectacle; nous nqus demandions «i c^etoit le matin même que nous avions parcouru ces contrées où vivoit un peuple enseveli sous les glaces*
La nouvelle route du Mont*Cenis est un des plus beaux ouvrages du règne de Bonaparte ; avant sa construction , ce/passage ea Italie étoit difficile ; les neiges dont il étoit couvert une partib. de l'année, cachoient aust voyageurs la direction du chemin ; souvent ils éioieni surpris par' des. avaknclies ; cm étoit obligé de démonter les voitm^es à Lansiefeourg^ et de les transporter à dos de mulet de l'autre côté de la montagne.
M.' Courtin, dans son ouvrage sur les Ponts et Chaussées, donne des détails sur les travaux de^tte route, quia neuf lieues de longueur , et dont la dépense s'élevoit, à l'époque à laquelle il écrivoit, à six millionsdefrancs; il retrace lés obstacles que les ingénieurs ontireffconirés daàs l'exécution de leur entreprise.
Des torrens , dont le cours irrégulier et le
Ik ët^du*Qéc^sitoie4al. la construction de (iont$ b;ipdis ; des avalanches qui , se formant à un^ grande iiauteur , tomboient' chaque apnée à une certaine époque ^ et dont il falloit éviter la direction , prévenir la chute ou diminuer la force par des travavn avancés, par des palliers^ des galeries^ des rochers à percer, comme ceux ^u»de$$us de Jâ pjaine de Saint - Nicolas , où la route , sur une loi^eur de plus de lOQ toi$es , est coupée dans un granit d'une hauteur prodigieux y^que, les chamois mêmes ne pouvpient gravîr.
Malgré, ces obstacles , la route s'élevant par une pente douce en se repliant sur elle-même, semble avoir été tracée sans efibrts ; rien ne gène ses sinuosités régulières et gracieuses. Du côté de riialie , elle est de même formée par d(QS, rampes que le voyageur parcpui't. rapidement , et qui le conduisent en peu de temps des commets glacés, dans des vergers charmans ; des arriéres placées. le long des chaussées escarpées , rassurent son imagination , lorsque dans sa course, il voit, à une grande profpii* deur à ses pieds ^ des vallées et des villages qu'il atteindra bientôt. Sur la partie la plu^ élevée de lia montagne , on a construit des maisotts d^ refuge j elles sont habitées p.ar les
l4 VOYAGE EN ITALIE
ouvriers chargés de Hentreiieti du chemin , et pav* leurs femmes, cjui y vendent des vivres «ux passagers ; la direction de la route est indiquée par des perches assez rapprochées pour, que le Toyageur, dans les temps de neige et dé brouillard^ puisse être conduit d'un refuge à Fautre ; dans 1e cas où l'orage les rendroit Insuffisantes, il est dirigé par le son d'une cloche dont ces maisons sont pourvues.
Le' gouvernement françois avoit décrète l'établissetbent d'une conimunC' sur le plateau du Mont-Cenis; pour emcourager l'habiiation dans ce triste séjour, on avoit accordé à tout individu qui y passeroit les six mois d'hiver , une exemption complète de contributions. L'hospice est un bâtiment considérable j les religieux y accueillent les voyageurs avec la plus grande bienvc^lance. Une église s'élève à côte du couvent.
Ces bâtimens , la maison de poste ,, celle des ouvriers , forment , sur la plaine du Mont- Cenis , un hameau , dont l'aspect est bien fait pour inspirer de l'intérêt , quand on pense que ceux qui l'habitent sont chargés , les uns , de frayer la route , de diriger les voyageurs; les autres, de les préserver du froid et de J^ faim ^ et que quelle que soit la différence
DAK8 i^'ann^b i8i5. i5
des motifs qui ailsnt placcT dans ces lieux des paysans à côte des religieux, la seule vocation d'eux tous est de. faire du bien aux hommes et de les secourir dans les dangers.
A côté de ces édifiées qu'un sentiment d'hu-^ . madité fit construire , s'élève une caserne des* ^née à loger i aoo soldats. On passe sur un pont* levis ; on voit .des crénaux et des meurtrières : ainsi donc les rochers et les glaces du Mont* Cenis^lff^t oient pas de$ fortifications suffisantes ! On retrouve sur ces sommiteS les images delà guerre. Cependant, ces maisons de refuge, cet hospice, ces remparts contre les avalanches, S^s barrières contre les précipiceis n'annonçoientils pas que les hommes avoient déjà assez à faire à y défendre leur vie ^contre la fureur des «lémens ? '
Lors de notre arrivée à Turin , le roi de Sardaigne venoit de recouvrer les Etats de sa Maison, etétpit rentré dans sa capitale ; l'Italie entière , momentanément soumise h de nouvelles dynasties, voy oit successivement reparottre ses anciens maîtres ; l'aspect de ces différentes cours, de retour api^s de longues années, avoit quelque chose de posé quicon-* trastoit avec le brillant étalage des princes éphémères qui avoient . .occupé leurs places;
l6 VOYAGE EN ÎTAlilE
on reconndissoit cHez le concierge du palais ^ comme chez le ministre , d'anciens serviteurs qui avoient suivi leur souverain dans l'exil , et qui revenoient ei^ercer les fonctiods dont ils avoient eie' dépouillés ; les costumes seuls auroient suffi pour annoncer le changement qui eVtoit opéré dans le gouvernement ; les larges culottes des gardes suisses , les antiques uniformes , les justaucorps de velours amarante des postillons dti pape , revoyoient le^^kur; à Naples , aux jociceis ëlegans de Joachim succédèrent lout-à-coup les véne'rables écuyers de Ferdinand y étônne's de la fougue des chevaux du prince Murat ; et le vieillard qui remplissoitily aun demi-siècle lesfonciions de coureur", se hàta^ en signe de ralliement , de placer sur sa tête blanche sa toque ornëe de plumes.
Une pareille révolution est intéressante pour le voyageur qui cherche des mœurs et des impressions nouvelles. Il y a trois ans, tout en Italie devenoit françois : le langage du conquérant étoit d'un usage général j et Rome , le siège desGre'goire et des Sixte, métamorphosée en chef- lieu d'un départefment , étoit administrée par un preTet et un maire , comme la Bourgogne et l'Isle-de-France. ,
Le lendemain de notre arrivée , la neige
BAKd l'année i8i5. 17
qui tomboic à gnos flooons couvrit la belle ville
de Turin d^un voile <}e tristes&e ; , à la neige
succécla un froid très-vif que la grtfnde4ir des
appartemens reodoit eDCOi>e otoins supportable.
INous Doius bàiame» d'aller chercher au-delà
des Apennins un clunat plus 1. tempère ; les
plaines du Fiémonl éloient ensevelies sous la
neî^ynous nepùœésjugi&r .de leur fertilité.
lia roiste tjiii conduÎL de Turin à Génestiraverse
Alexandrie, et Je chàmpde. bataille de Marengo«
\ Aleiandrie fut fondée ed 1168 par les villes
libres dé la Lombardie , qui , fatjigueès des
TlBiatioas des empereurs, s'umrent pour secï)uer
le jou^ , et voulurent fonder une ville qui pût
le& t meure 'à{ l'abri des attaques des Gibelins.
;><( f£n cobsequence , )> dit M.' Sismondi ^
<c les troupes de Crémone 5 Milan et Plaisance se
portèrent sur les confins des états entre le haut
Momferrat et le Pavesan! d'outre Pô ; dans
cette vaste > et. n»8gni6que plaine, ils firent choix
d'un, sile que la ns^ture sembtoit avoir for*
tiflé^Je^tdcMBBuent duTanaro etidela Bormida^
deux des plusl {grandes* tiviëres qui découlent;
des montagnes 9 à la droite du Pô ^ ces tor-^
feus , irreguliers dânsf leur cours , ne se creu-
seàt pas un lit assez: profond pour présenter,
partout' aiix armées une barrière insurmon-
j8 voyage en ITAJjlU
table , mais leurs gués sont rares et variables « et leurs inondattoDS atmoeUes forment une défense suffisante dans la saison que les Allemands cfaoîsissoieat pour la guerre ;. une terre argileuse j profondément pénétrée par les eaux'^ s'oppose pendant llûver à la marche des soldats ci à Fassiette d'un canop^ En eté^ les vastes graviei*s que les rivières laissent a deGOuvert^^ réfléchissent les rayons d^un soleil brôlant , et l'absence de toute haie , de tout arbrisseau f etpose de partout les troupes qui. voudraient s'apprôèher, aux dards lancés du haut des murs. Ce fut dans «cette plaine que les Lombarde Coudèrent une nouvelle ville , une ville desni tinée à éterniser la mém5>ire de )ëur résistance et qu'ils appelèrent Alexandrie du noia du père des Fidèles. »
Alexandrie a toujours iété de[)uts une ville forte d'une graotde importaùce ; mais par un de ces contrastes que présente souvent l'histoire y elle éioît 9 à uoire passade ^occupée par ces mêmes troupes impériales contre lesquelles eUe étoit destinée à défendre J'kalie 4 >
Les derniers villages de Piémont sont d'une grande pauvreté ; cehii de Pouzole surtout a l'aspect le plus trbtei et le plus misérable ; des troupes d^enfans y à notre approche^ sor-
.DAKô l'ankée i8i5. 19
toîent de leurs c<ibaaes et nous poursuivoient en demandant 4'aumône. Novi est la première place de la république de Gènes ; là commedce la chaîne des Apennins ; nous eii traversâmes une partie à la clarté de la lune qui <éclairoit notre marche à travers les forêts dépouillées ; nous arrivâmes au jour k la peiite ville de Gavi, qui est dominée par un château fort. Le passage de la Bocchetta est mauvais et rapide ; la neige brisée par là multitude des chars et des mulets le rendoit pénible aux chevaux * parvenus avec peine sur le sommet^^ nous découvrîmes la mer dans le lointain.
La pente de la montagne du côté de Gènes est couverte de villages habités par^ des paysans dont les mœurs sont rudes y la figure sduvagd et le langage un idiome différent de l'italien* De Campa Marone , une ^elle chaussée cons« truiie aux frais de la famille Cambi(tso conduit à Gènes. Cette ville et*ses environs abrités contre les vents dit nord, favorisés pa^ le voisinage de hi mer , jouissent d'une température très- douce eh hiver. Nous voyons enfin disparoitré la neige qui jusqu'alors avoit été notre triste compagne ; les prairies verdissoient, quel* ques arbres avoient conservé leur feuillage ; nous sentons les souffles bienfaisans du climat
d'Iialie et les approches du printemps; la vallée de la Polcepera est couverte de maisons de campagne et de jardins; le magnifique fau^ bourg de Saint-Pierre d'Arena sert d'entrée à Gênes: l,es forêts de mâts des bâtimeus de transport et des bâtimens marchands s'élèvent ai;i-dessu^ du port, et les bannières de toutes les nations flottent dans les airs.
Le commerce de cette ville , qui avoit souffert pendant la i^uerre , reprenoit sa pre-> mière activité. Des milliers de chars attelés de bœufs et de mulets couvroient la route de la Bocchetta et transportoient au-delà des mon7 tagnes les marchandises arrivées par la mer.
Gênes n'ayoit point recouvré Findépendançe que la France ïui avoit enlevée; à la chute de Napoléon, elle avoit obtenu un gouvernement provisoire tiré de son sein , son pavillon même étoit reconnu ; mais une décision du congrès de Vienne venoit d'anéantir l'existence de la république , en la réunissant aux états du roi de Sardaigne. Les représentans de Gênes, hors d'état de résister , ne purent que protester contre cet arrêt, et les troupes angloises furent chargées de son exécution.
Gênes , qui se déploie sur la mer , est dominée au nord par des montagnes où croissent
BAKS ïi'ANN:ÈE i8l5. 21
quelques oliviers et des chênes verts ; ces moo: tagnes semblent la presser contre les Qots , et opposer un obstacle à rngrandîssement de la ville ; les superbes pâlais^ui la décorent s'e'- 'lèvent sur des rues e'iroîies ; on voit encore quelques tours gothiques bâties sur des châteaux , derniers restes de ces conslruciîons fondées à l'époque des dissénsionsi qui ont désolé l'Italie : à côté de ces raonumens liîsioriques , on montre la place qu'occupoît le palais du comte de Fiesque , qui voulut asservir sa patrie, et celui d'André Doria^cm^ donna un nouveau lustre à la république ; des casins , des maisons de plaisanèe couvrent la côte. De ces demeures superbes , entourées^ de bois de pins et d'orangers , lést ^obïes Génois voyoienl leurs galères , qui parcouroient toutes les mers, revenir cnârgées'des marchandises de l'Orient , de la Grèce et de la Sicile. Gênes, protégée par sa situation contre les entreprises des peuples du nord, s'enrichit, rapidement par Je commerce 5 de son port sortoient des ilottes nombreuses qui alloient laire
la guerre aux Infidèles , lorsque trois républiques d'Italie enlevoient a tous les princes l'^épapire des mers ; mais ensuite, t^op puissantes poiir souffrir des rivales, Pisë , Gcfaes et v éni§è*lbur-
13 TOYAGE 15^ ITALIE
nèrent leurs forces les unes contre les antres. Des marbres précieyz ont été employés à la construction de ces édifices , qui donnèrent à Gènes le nom de Superbe ; des collections de tableaux du plus ^nd prix les embellissent;^ les ornemens les plus coûteux les décorent , mais les Génois ont fait encore un plus bel usage de leurs richesses en les consacrant à des établbsemens d'utilité ^publique : de grandes routes j des églises , des hôpitaux , construits aux 'frais de simples particuliers , rappellent les noms des Justiniani , des Lomelliui y des Sailli , des. Cambiaso.
On ne' voit point dans cette ville ce luxe de Toitures qui est général dans le reste de lltalie; les habitans sont forcés de les remplacer par des chaises a porteurs lorsqu'il fait mauvais temps. .Les rues Nova et Baibi, qui sont larges et belles y servent ^e promenades : au sortir de la messe, les jours de fêtes /elles sont remplies d^une foule de femmes couvertes de voiles blancs; celles du peuple en portent de couleur. Gènes étoit. habitée , à notre arrivée , par un grand nombre d'officiers de lous les pays; les troupes angloises se distinguoient psfr leur brillant uniforme ; elles pccupolent l'état de Gênes • et Içur commandapt étoit gouverneur de la ville.
DAKS l'année i8i5. aS