‹ Voyage en Italie dans l'année 1815Chapitre 2 sur 16 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

PISE. — LirOURNE.

JLje venl , qui avok ëté contraire au« voya^ geurs qui vouloieul se rendre de Gènes en Toscane ^ changea ; un grand nombre de felouques mirenl à la voile ; je pris place sur Tune d*e)les. Noire bateau glissoit i travers la multitude des bâtimens qui remplissoient le port; nous laissions derrière nous une ligne de vaisseaux de transport anglois rangés contrée la jetée , de pesâmes barques ebarge'es de niar«cbaodises , et les légères nacelles de pécliettr^. ISous découvrions en avançant , les bâtini^us en quarantaine , qui avoieut jetë l'ancre près de la Lanterne et dans la rade , VAboukits de 74 canons. * / i

^ Les beaux palais de Gènes disparoiisont ; des multitudes de bourgs , entremêles de bo;t6 d'oliviers , leur succèdent. Albaro y Nervi ^ &ecco , RapaUo , et ebfin des montagnes arides, qui ne présentent sur leurs flancs que quelques habitations i$olce$ et de petites çba-

a4 VOYAGE EN ÏTAIilE

pelles. La mer e'toit animée par un grand nombre de bâiimeDS qui suivoîent la même rbute que nous , ou qui retourooient à Gênes; leurs voiles de loin paroissoient dorées par les rayons' du soleil couchant , et les flots agites réfléchissoient l'éclat du cre'puscule.

< La nuit vint ; chacun s'arraiigea le miçox qu'il put sur des matelas étendus dans le fond du bateau ; bientôt le silence y régqa ; une petite lanterne brilloit à la poupe ; quelquefois les bateliers reprenoient la rame pottr suppléer au vent y qui foibli'ssoit. Nous cheminions sans fatigue } de temps en temps ^ en ouvrant les yeux , nous voyions devant nous des roche i^ a pic , contre lesquels la mer venoit écunier ; nous doublâmes le proûK>ntoire de Porto- Fine. Le matin nous découvrîmes le village de Rio- «Maggiore, bâti dans une crevasse de rochers; dn 'bateau pouvoit avec peine entrer dans cette cVoite ouverture, et Ton apercevoit de raisërables msiisons dans une* gorge sombre ; elles sont habitées , dit-on , par quarante prêtres , qui vont dire la messe dans les paroisses des environs. Nous entrons dans le golfe de Lerici; à notre droite s'ëlève l'île Palmaria , couverte de Pins j à notre gauche , les murs de Porto- Venere et l'enceinte du cimetière de cette petite ville*

DANS l'année i8i5. s5

TjBveni etoit tombé , et lé bâiin^eni ne chemînoit plus qu'à Faîde des rames ; les 'pas« sagers qui avoient souffert dans la traversée , voyoiènt approcher le terme de leurs angoisses ; • les autres ouvrent le panier qui contient leurs provisions. Un Vieux pecbeur'à longue barbe nous apporte des coquillages qu'il est aile chercher aU' fond de la mer ; les bateliers , à peu de distance du port ^ cessent de ramer et partagent le déjeuner des voyageurs. A notre approche, toute la population de Lerici se rassemble sur le rivage. L'un*nous offre son au-* berge, Tâiitre sa voiture, ses chevaux; chacun veut s'emparer de nos effets ; la foule se presse sur le lieu où nous devons aborder, et nous ne pouvons descendre tant on met d'empres* sèment h nous i^cevoîr.

Nous prîmes une voilure, un jeune Italien et moi , laissant les autres passagers attendre à Lerici un ven^favorable. La route s'diève sur tin coteau planté d'oliviers ; elle conduit aâ bord de la Magra , que Ton traverse sur un bac ; cette rivière a un lit immense et porte avec elle le sable et la sieVilité. Nous nous arrêtâmes à Sarzane , où nous fûmes joints paV deux voyageurs qui arrivoient de Qéaes^par la pénible route de terre ^ l'un etoit un religieirx

domimcdiq^ ]'aiure, un François employé dans les douanes de Toscane ; le dominicain devoit prêcher le carême à Pise , le Frjançois alloit voir à Livourne une jeune persopne qu'il vouloic épouser. Laroute (le Sarzane à ViaReggio passe au pied des montagnes qui fonliennent le marbre blanc àe Carrare, employé aujourd'hui par tou^ les staluaires^; il çst plus blanc et d'un grain plus fin que le fameux, marbre de Paros , mais d'un aspect moins brillant ; la différence de la matière fait distinguer les statues antiques des modernes. C'est dans ces carrières, que le groupe de l'enlèvement des Sabines ^ de Jean de Bologne y et la Vénus de Canova, ont long-temps existé y attendant la nK|iu de Tartis^e ; et dans ces blocs au sein de la montagne , sont cachées des statues que nos descendans admireront un jour. M.LuIlin de Châteauvienx, dans se^ Lettres sur l'Italie (i) , a fait une peinture animée de l'agriculture de ce pays; je n'erttrerai point dans des détails qu'il me serolt.difHcile de traiter après Iqi; il parle Ae ces berceaux de vigqe qiii semblent apparteniv à la culture italienne, et qui en sont le trait le plus n>arquant. Ces bçrcQaux donnent ati pays que nous traversons un air d^ pompa et de

1^———— ■ ■ ■ ' " I ' i m 1 . Il II \W» " Il ' ^— — M^»

' (i) Cet ouvragé se ii'buve à (^nëve et à Paris «hc« J.i-J. PdschOudy Irti{*rin»eur-Lîbraire.

DANS li'ANNKE l8l5. 57

décoration ; la vîgnç , après avoir ^ototirë le peuplier au pied duquel elle croti, se déploie sur un arbre voisin ; quelquefois des lignes pa-* rallèles de vigne.^ et de peupliers couvrent le terrain ; quelquefois elles entourent une proprie'té plantée de blé Ou dVutres graines; et ce léger rideau de verdure en forme la clôture*. Nous passons devant la joUe ville de Massa- Carrara. Elle est bâtie sur une colline ; un vieux château la doniine: les maisons descendent en gradins jusqu'au bas ; elles sont sé<parées les unes des autres par des jardins; des orangers élèvent an-déssusdês mxxts leurs brancbes chargées de fruits. Le langage toscan succède au dur patois de Gènes; des p$^sanne$, qui se rendent à une fête, sont vêtues d'un corset rouge, et coiffées d'une éto&e de même couleur. Pfoiis revoyons à Via-Reggio la mer, dont la direction de la route nous avoit éloignés; l'agi*tation des flots qui se pre'cipitent sur les sables du rivage , nous annonce que nos compagnod^ restes à Lçfiçr^ n'oqt pas encore quitté le port.

Nqus arrivon^^ Pi^^,; ^a )9.fiS^®M** ^^ '^ beauté des quais ^ Péjeg^ance des popt3 , la gracieuse cpurbt{re d» cpurs delà rivière, qui, en tray versant la vijle , fprme ui[} léger açc deicercle, nous rappellent Paris, j la principale place d^

i28 VOYAGE feiî ^TÀ^LIE

PisB est toujours remplie âe vollurins^ qui offrent des chevaux pour toutes les partie» de la Toscane ,' et de celte foule d'oisifs , qui , sous des titres differens , s'attachent aux pas des étrangers. Quelque répandue que soit la meddicité en Italie , vocation de choix, et ressource d'une partie dé la population , je ne lai vue nulle part si ge'nérale qu^à Pise , où l'absence d'industrie favorise l'oisiveté' et produit la misère. Si un étranger entre dans un cafë ou dans une boutique , une foule déguenillée l'y suit; peu-à -peu il se voit renfermé dans un cercle qui interrompt ses communications avec le marchand ; on e'pîe le moment où il paiera , et à l'instant où il tire sa bourse \ vingt mains se présentent. ,

A votre arrivée dans une aubef'ge , une troupe de Facchini , sqns écouter vos représentations , s'emparent de vos effets ; en vain vous demandez à n'avoir à faire qu'avec un oii deux seulement , la côlohhe se formé de la rue à votre chambre, en' cotivrûtat les antichambres et l'escjaKer. Le prèmîér argent qii^On offre est- to^ri jours dedàîgnewsenWnt rejeté' ; le maître dé l'aubë^ge et le càmérîfer fa'ôsent prendre le hrini deiëiir hôte; ils' restent dan$ le silence , 'ôb^siô bdt^ent'ab i*61c de média-

BANS l'année iÇi5. 39

leurs'; et ce n'est qu'en doublant la comme et en l'aGcpo^pagnarit de quelques ei^pressions de colère , que vous forcez la foule;à se' retirer.

Xes demandes continuelles deviennent fati* gantes et fort importunes :. en conteipplatioa, devant un antique monument ^ on se transporte au règne d'Auguste ou dans le moyen âge y lorsqu'on est tire de ses médita tiops par une troupe de mendians qui vous ramènent^ tristement au temps pre'seot ^ tandis qu'un, homme qui s'est ,attaobé à vous en qui^litë de '^ CiceVone , et qui pMse que vous proportion- Devrez la récompense à l'abondance de ses dis-* cours I vous suit à mesure que yoys révi|tez ^ reprend la parole à chaque iqstant , et vous accable de sou eVudition routinière).

Pise , l'une des villes du grand- dpcbé de T<^scanc , . étqit autrefois . fft\^[ ^rép^^^liq^p ce- lèbre , et une puissance maritiaie -^ $es ruçs et ses places maintenant désertes^ , sçs palais, ^ ses édifices apnoocent combien elle est déchue.

Pës le dixième siècle, ses^flpttes portèrent. la guerre chez les Sarrasins ] ,dans le onzième ^ elle s'empara de la Sardaigne et des îles Baléares : son histoire se rattache à tous les événemens de ces siècles, dans lesquels elle. joua un rôle important j les croisades , la fondation

et la chtite du royaume de Jérusalem , la prise de Cohsiahnrioplé par les Latins. Dambèrt , archevêque de Pise , qui avoit amede une flotte ati secours des chrétiens à l'époque de la première croisade , disputa à Godefroi le sceptre acquis par les travaux des pèlerins, et obtint en proprie'të le quart des villes de Jafia et de Jérusalem. Les empereurs d'occident et d'oVient implorèrent souvent le secours de ces puissans républicains ; Manuel , empereur d'orient , leur accorda'la' franchise du port de Constaniinopré , et se soumit à leur payer un tribut annnel de 5oo bysans d'or. Frédéric 11 trouva chez lés Pisans de zélés deTenseurs à répoqùe dés persécutions que lui suscita Grégoire IX. Fidèle au parti gibelin , Pise , pliisieurs années' après , fournit des seéours à Coraditi , i^ôn petit-Êls , dans sa fatale expédition coniré Charles d'Anjou»

Au rbilieu du treizième siècle , la pùissahce' de Pise avoit atteint son plus haut période.

On comptôit parmi ses habitaW ides homnies dont les richesses et la puissance égaToient celleé des souverains d'Italie. Des rivalités dé commerce avoient fait naître éntr'elle et Gênes une haine violente ; ces deux villeà, qui avoient $oxivent réuni letirs bannières pour triompher

des Infidèles , se faisoient une guerre cruelle. £d ia84) les Fisans , k la suite. d'ufie c^eTaUe, mirent en nier une flotte de trois cents voiles ; grâce aux généreux sacrifices deà familles les plus considéfables delà république , et vinrent braver les Génois jusque dans leur port. Le 6 aoiit , les deilx flottes se rencontrèrent près de nie de là Meloria , où le combat s'engagea * la bataille se prolongeoit sans que Ton put en jVréyoir rissùe , lorsque des vaisseaux de resefrve qtie les Gébob avoient placés hors de vuciy vinrent faire pencher la victoire en leur feveur ; àcet instatit) le comte Ugorino délia Gherardesca , ' Ttin des command<ms Pisans ^ d >nnale signal dé la fuite, et détermina la de-* faite de son parti. La perte de Pise fut im** inense ; le deuil fut géuëral dans la ville ; les i^épubliques Guejph^s dé in Toscane s'unirent Alix Génois et exigèrent les places foi*tes qui ëtoient SI leur bienséance. iPise, dépouillée d^uq^ partie de son ter ritoii^e et: de ses vaisseaux , se Voyoit encore soumise aux Vexations du comte Ugolino, qui y profitant de Tétat dé foibtessef de sa pairie, s*y étoit arrogé le commandement. Fatigue' de sa dominàtiou despotique, l'ârche- Téque Ruggieiî deS Ubadini , uni' aux Guahodi I aux âismontH , aux LaiifrÂnohj| ^oùlevsi

grader par la chule du plaire ; elles ont été grave'es depuis peu, et il en existe une superbe collection.

Cinq cent soixante familles nobles de Pise, dont un grand nombre sont éteintes , avoieut"^ leurs tonibeaux sous -les galeries du Campo Sanlo ; d'antiques sarcophages , ornés de bas reliefs , quelques bustes , des tombeaux mo- , dernes , sont placés sous ces voûtes ; la partie^ intérieure du bâtiment qui est à découvert est revêtue de gazon; la terre , à la profondeur de neuf pieds, y a été apportée, en ii8cj, de la Terre-Sainte ; et l'on voit dans une des fresques de la galerie , le sénat de Pise , qui vient observer la promptitude avec laquelle les corps placés dans cette terre sacrée sont consumés.

La cathédrale, le Campo Samo, ainsi que le Baptistère et la Tour penohée, ont été construits dansjes onzième, douzième^et treizième siècles , époque de la grande puissance des Pîsans ; cesbàtimens, à peu de distance lesuns des autres , se groupent et font un effet remarquable dans la plaine solitaire oii ils s'élè- ^ vent ; des chevaux paissent le gaion qui croît autour d'eux , et rien ne disirait le voyageur qwi vient dan$ le silence réfléchir à l'abandon auquel ces édifices sont condamnés. Voilà tout

DANS li^ANNÉfi 1816. 53

letnples élevés par les Grecs , contrastent avec ^les rosaces et les arcs gothiques qui les sur-* moment. Voilà donc réunis des monumens de deul. époques bien éloignées : les monumens «gothiques ^ moins parfaits sans doute que les * premiers, conservent un caractère original fait pour exciter notre intérêt : nous connoissons à fond les Grecs et les Romains^ leur architec-

«lUre est devenue la notre; nous adoptons leurs costumes; nous vivons tous lés jours avec éjux; ]^s siècles du moyen âge semblent plus éloignés Se nouS) et nous sont plus étrangers; on sent le de'sir de soulever le voile qui couvi*e Fobs-» cure histoire de ces temps, que bOus appelons l>arl)ares>

Le Campo Santo est un édi&ce carre long^ «ne vaste galerie règne intérieurement dans la longueur et dans la largeur du bâtiment, et en* loure une espèce, de cour qui en occupe le milieu ; dés arcades gothiques soutiennent les voûies de la galerie ; les murs sont ornés dé fresques , ouvrages des peintres les plus anciens de Técole florentine , le Giotto , André Orgagna , Benozzo , Simon Memmi : la plupart des sujets sont tirés de l'Ecriture- Sainte» Ces peintures ,*très-^précieuses poUr l'histoire de l'art ^ commencent à pâlir et à se dé^^

s'elever du gazon , voltiger autour des tombeaux, briller et disparoître. Si les anoes revenoient errer dans les lieux qu'elles ont habité sur la terre , dq seroît-ce pas sous la forme d'une brillante étincelle qu'elles quitteroient le ciel pour se montrer à nous?

A quelques lieues de Pise , il existe en Toscane une ville où les siècles passes n'ont point laissé de monumens, et qui, par son mouvement et son commence, contraste avec son antique voisine; c'est Livourne, qui ne se fit cpnnoître qu'après la destruction de Portas Pisanus , le port des Pisans , et qpi dut son opulence à la protection des Médicis.

Le port de Livourne étoit , à oolre arrive'e , dans une grande activité ; les vieux bâtimens qui etoient restés plusieurs années sans sortir , couches sy.r le flanc , etoient radoubés ; les coups du marteau retentissoient ; la fumée épaisse du goudron s'élevoit dans Pair : des forçats traînant leurs chaînes , transpprtoient des bois de construction.

On 2^ élevé sur le port un monufaent à la mémoire de Ferdinand L" (de Medicis), grandduc de Toscane. La statue de ce prince est en marbre ; quatre Africajins^ fondus en bronze , ^nt enchaînés aux angles du piédestal. Le

DANS l'année i8i5. 37

peuple raconte que les Maures qu'ils rcpre'sentent infestoîent les mers et exerçoient des cruautés inouïes sur les chrétiens qui tomboient entre leurs mains ; le grand -duc les ayant faits prisonniers, les condamna à mourir de faim. Ces statues ont un caractère de vérité qui devient pénible ; la dureté d'un corsaire vieilli dans les combats est peinte sur la figure du père; le plus jeune regarde le ciël, et se ^plaint des tourmens qu'il endure. Oeg quatre malheureux chargés de fers ont l'expression de la souffrance ; leur châtiment sanà doute étoit mérité ; mais pourquoi entourer la statue d'un prince de l'image de la douleur , et cherche!^ k perpétuer le souvenir de sa rigueur, plutôt que celui de ses bienfaits?

Livourne entretenant un commerce trèsactif avec le Levant et des paj's souvent désolés par la peste , on prend dans ce port les mesures les plus sévères contre la contagion ; trois lazarets ont été construits sur les bords de la mer, et le voyageur qui arrive des pays infectés, voit de loin la prison qui lui est dest^nee^ J'entrai dans l'intérieur d'un de ces lazarets , après avoir obtenu 'de l'olEcîer qui y commandoit la permission de le visiter : il est entoiiré de fossés , et fermé par un pont-

levis. Il y avolt peu de temps qn'pn seigoenr qngloj^, y avoll ëlé retenu quarante jours avec toute sa famille , pour avoir touche' sur les çôies d'Espagne suspeclies de fièvre jaune.

Parvenu dans celte triste enceinte, on m'enjoignit de ne pas m'ecarier un instant de la route que me traçoit mon conducteur ; on me raconja qu'un étranger visitant cortime moi • le lazaret ^ fut averti de jae pas toucher a de» laines qui étolent exposées à l'air ; quelques momens^près, oublian^t ce quiluiavoit été dit, il ramasse un flocon que le vent avoit sépare du tas, en s'e'criant: f^oyez la belle laine! A l'instant il est saisi, par le factionnaire , ^t ms^lgré se» représentations , malgré Tofifre d'une bourse,,, il va .partager la longue réclusion de la marchandise avec laquelle il s'étoit mis en contact. Je m'avançais avec défiance , mesurant mes pa^ et craiunimt qu'un geste imprudent ne me condamnât, à un long séjour daps ces lieux. Le jeune Italien avec lequel j'avois fait le voyage de Gênes àPise, avoit été rçtepu à Malle tout le temps que la peste avoit désolé cette île , il y a peu d'années. 11 ra'avoit entretenu en roule de ce triste su^et, et je me rappelois ses récits en parcourant le laziaret.

Quelqqes effets dérobés sm: im. vaisseau en

HAKS l'année i8i5. 39

quaranlaîne ,^ apportèrent le germe de la maladie dans la cîtë Valette ; le voleur en î\x% . le premier attaque; il succomba, ainsi que^a famille ; la contagion se répaqdit autour de sa demeure. Les mesurées les plus sévères fièrent prises par le goiivemeur anglois qui comman:doit dans File ; tous les individus qui n'étoien( pas employés s'enfermèrent dans lewts maisons» De grands {e\x\ étoient allumés dans les places pour purifier l'air ; on ne vpyoit dans les rues que le gouverneur , qlii tous les jours parcourdit la ville à cheval , et le char qui enle*;; Toii les corps. Des hommes que la grandeur seule de I9 récompense pouvoit engager à cet emploi , acQompagnoient le char funéraire ; pour s'éiourdir sur le danger de leur position y ils se mainlenoient dans un état constant ,d'ivresse ; ils étoient vêtus de noir , munis de masques et de gants gainis de gpudrqn ; iU tirpîçnt les cadavres de leurs lits avec de gi*and^ crocs de fer , et les plaçolent sur le char. Par des cris ils anoonçoieut leur approche ; alors , toutes lés fepêires se férmoiei^ly les habita ns se reiiroieut dans l'intérieur .des ^p|iarietT)eDs, et chercboiei^t à se dérdbenà ce*iaff«eux spectacle ; mais te tableau de .C9 cortège funèbre et ces,cri$ de mort d«,v.oie»t.lfes|>Qui?suivi'e jus* que dans leurs retraites.

4lO VOYAGE EN ITALIE

C*csl avec ces pensiE?es que je parcouroîs le» longs corridors garni!» de grilles , et que je coosiderois de loin ceux qui subissolent la quarautaine. L'aspect d'une prison m'auroit fait EDoins d'impression. Les cours du lazaret sont nues et désertes ; pas un aibre, pas une plante; le lieu même où le bâtiment est placé est triste, c'est la grf^ve sans végétation , inondée, de fla-ques d'eau de mer. En voyant les portes se rouvrir pour moi , j'éproiivai un vif sentiment de satisfaction j je ne prévoyoîs pas, en sortant de ce lieu , que j'y serois enfermé quelques mois après.

Laissons ces tristes pensées, et montons la verte colline de Montenero qui domine la ville ; elle est couverte de maisons de campaglie et d'auberges , où le peuple vient en foule le dimanche. Au sommet , on voit une église et un ancien couvent ombragés par une forêts de cbénes verts , d'où l'on découvre Livourne et Pise lorsque le ciel est net , une grande étendue, de mer , le fanal, la Gorgosa, la Meloria , la Capraia , et même l'île de Corse, qui est à vingt lieues en mer. Je montai ht colline avec une famille de paysans qui alloit faire baptiser un enfant ; une vieille femme le portoil enveloppé dws soa fôblier ; le père ei

DANS L^ANNÉE l8l5. 4l

une jeune fille l'accompaguoieni ; les portes de l'église s'ouvrirent pour le nouveau-né et pour uaoi. Ce temple est consaci^é à la Vierge, et l'on y conserve une image, qui, dit -on, fait des miracles ; les mars etoient tapisses d'^x poio^ dans ces peintures grossières, chacun avoit représenië le danger dont il avoit e?te' délivre' , grâce à l'intercession de la Vierge. On voyoit des voitures brisées et emraîne'es par des chevaux fougueux , des malades au lit , des per-r sonnages tombant de la sommité d'un édifice et arrivant à terre en parfaite sanie\ Le chasseur qui avoit eu son fusil brisé dans ses bras sans en être blessé^ l'a voit déposé au pied de Tauiel comme un gnge de sa reconnoissance ; le navigateur, l'aviron qui l'avoit empêché d'être englouli; le malade,* les béquilles qui ne lui étoient plus nécessaires.

Je redescendis en peu de temps de Montenero, et je trouvai Livourne livrée à la joie que la dernière soirée du carnaval rendoii bruyante partout ; des bandes de musiciens parcouroient les rues et s'atrêtoient sous les fenêtres des principales maisons ] des troupes d'enfans vêtus en Arlequin et en Gille se mêloient avec eux et dansoient sur la place ; des voitures ren\plies de masques paroissoient dans U grande ruej

peii-à-peu elles devioreni si nombreuses, qu'elles formèrent deux files , forcées de cheminer air petit pas, laissant à p^ne place à la foole qui augmentoit à chaque instant ; une grêle, de dragées étoit lancée des balcons sur les piétons et sur les voitures; les passans, de leur côté, en accabloient les spectateurs au premiei^ étage. Dans cette foule d'habillemens bizarres^ on distlnguoit celui des femmes juives coiffées d'étoffes d'or et couvertes de brocarts. Un des ^effets le* plus singuliers de ces travestissemens est celui que produisent les manques, dont l'expression^ est en Qpntradictiou avec les mouvemens de celui qui les porte ; l'individu, fatigué du rôle que lui prescrit son déguisement, reprend soii caractère, qui ne se trouve plus, en harmonieavec sa physionpmie : une figure pa$$ive et san$ expression décore un jeune homme, plein de feu^ qui attaque totvs les passant ;'et l'on voit sauter et danser celui dont les traits expriment l'ennui ou le chagrin.

A l'approcbe de la nuit , la fojule se dissipa et les voilures disparurent : des plaisirs nouveaux attendoient les babitans de>I^ ville au théâtre, od brilloient des costumes plus beaux encore. A minuit, la musique cesse, lesdaases sont interrompues , la $aUe se vide ; à cette

DANS l'année i8i5. 45

heure toute Tltalie quitte le masque de la folie pour prendre raititude du recueillement; mais, de même que les flots d'une mer long • temps agitée ne s'apaisent pas au moment où le'vent cesse y le peuple parcourt les rues en dansant et en poussant des cris ; et les derniers elans^ d'une joie qui a franchi toutes les bornes, ren-dent encore tumultueuse cette nuit, à laquelle doit succéder un long état de calme.

A un quart de lieue de Livourne , on voit ï^ cimetière des Anglois; il est entouré de murs à hauteiir d'appui garnis de griHes de fer, qui' le séparent de la route sans ôter la vue de l'intérieur; à l'entrée est planté un bosquet d^ cyprès; le reste de l'enceinte est couvert de tombeau:!^ de marbre de Carrai^e, les uns déjà noircis et couverts de lichens, (d'autres d'une blancheur éclatante et élevés depuis peu. Presque tous ceux qui sont enterrés dans ce lieu étant étrangers , on a laissé sur leurs cendres un sigùe de souvenir : ici, une table de marbre couverte d'une inscription; ailleurs, des colonnes tronquées, des bas-reliefs, des armes sculptées, des urnes; j'ai retenu cette inscrip-. tion ;

Oêsa extra patriam hic $unt, anima in pairia. St9 OS «ont icirhors «le sa patrie, son ame est dans sa patrie.

44 TOYAOÈ BN ITALIE

Pans ce liea , sont réunis des homracs de par- ^ lies du monde fort éloignées , des babitans do la Pologne , des îles Hébrides , de la Suisse , vn grand nombre d'Anglois ; les uns négocianSf d'auii'es voyageurs ou militaires ; plusieurs ve- Boient chercher la santé dans un climat plus* doux ; combien de parens y ont laissé leurs enfans ! Ah ! qu'il est triste de moarir hors da. sa patrie , et que les derniers momens doivent être douloureux , lorsqu'on pense aux amis dont ime grande étendue de pays au des mers lointaines vous séparent !

Plusieurs des individus étrangers que le corn** merce conduit à Livourne , sont âutoiîsés/par une faveur étonnante en Italie, à y célébrer leur culte ; les Arméniens , les Arméniens schismatiques , les Grecs^, y ont leur église; les Apglois, une chapelle ; les Juifs, une synagogue : j'assistai par curiosité au service reli^^ gieux de ces derniers; ils se réunissent dans xmt > salle du plafond de laquelle pendent une multitude de lan^pes, qui sont alluméesie vendredi soir ; deux rangs de galeries élevées, garnies de grilles , sont réservées aux femmes; sur le mur, sont écrites des sentences en langue hébraïque : l'assemblée étoit composée d'hommes , pour la plupart vieux ,. infirmes , presque tous d'uue

DANS l'année i8i5. 45

malpropreté dégoûtante ; ils sortoient de la saDe ei y rentroient sans cesse; un Rabbîikcoifie d'un morceau d'étoffe blanche qui eniouroit son chapeau , placé dans une chaire au milieu de l'assemblée ^chantoit à\me voix rauque des passages dans une langue dure et de'sagréable; de temps en temps les assistans lui rëpondoient du même ton.

Cependant je considérois avec ëtonnement ce peuple qui , depuis plus de 1700 ans, vit d'espérance 5 qui , les yeux sans cesse tournés ■vers Ji§ru8aleni, croit que le jour suivant peutêtre verra paroître le Messie , qu'il attend toujours ; tandis que, couvert encore du sang de notre ^auveur , il porte dans le monde entier ce sceau de la réprobation divine. Proscrit par plusieurs peuples , persécuté par d'autres , regardé dans tous les p<'iy$ comme le rebut de la population , dispersé sur la terre, sans patrie ^ sans représentation nationale, étranger partout f il reste attaché , sous des dominations étrangères, aux lois qui lui ont été transmises par le plus ancien législateur du monde : né dans l'esclavage , errant dans le désert , arraché de sofa pays , l'Egypte , l'Arabie, Babylone, Rome, l'Europe entière, Tont vu fugiiif, esclave, expiant . cruellement ses fautes, mais déployant'

éth-

40 VOlfAOE EN ITAIilE

une constaDce dont il n*y a point d'exemple dans libistoire. Combien s'est-il écoule' de siècles depuis ces rois d'Egypte pour lesquels les Israélites^ élevèrent les pyramides, seules traces qui restent de la grandeur de ces princes? Ofi sont ces Romains qui ruinèrent Jérusalem , et pour les plaisirs desquels les Juifs bâtirent le Colisee ? Les peuples se confondent, changent; leurs lois, leurs langages disparoissent avec eux; de nouvelles geneVations de nations se succè*^ dent et font oublier celles qui les Ont précédées : l'aîné des peuples existe encore. 0*

BAHS li^ANNilE l8l5. 47

Page 1