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appelées en Italie ) est un vaste édifice y bâti en briques , et revêtu de panneaux de marbre. Il y a quelque chose d'imposant dans le nom d'édifice de marbre, mais l'effet n'y répond pas. Le mai4>re poli a un plus mauvais effet que le marbre brut, et celui-ci ne vaut pas la pierre de taille ordinaire; mais ce qu'il y a de pire est le marbre varié. L'architecture et la sculpture veulent des formes sans couleur. Le Duomo n'est. ni grec, ni gothique, quoiqu'il date de l'époque de ce dernier genre d'architecture, et ce sont ses dimensions . seules quilui donnent de la grandeur ; on dit que Michel- Ange conçut l'idée du dôme de Saint-Pierre en ▼oyant celui-ci. L'intérieur, quoique gâté par une enceinte de colonnes grecques autour du chœur, est cependant très beau; niais la musique que nous y avons entendue nous a "Semblé peu digne du lieu. La tour isolée qui s'élève tout à côté de la cathédrale et qui lui sertd« clocher , est si belle, que Charles V disait qu'il aurait voulu la faire mettre sous verre. La chapelle des Médicis, c'està-dire leur tombeau, commencé il y a trois cents ans, n'est pas encore tout-à^fait achevée. C'est un cabinet de marbres rares plutôt qu'un monument sépulcral.
SorHa-Croce présente l'aspect d'une montagne de briques qui attend son revêtement de marbre ^t l'attendra long-temps ; je n'en parle qu a cause des illustres morts qui y reposent Le tombeau
Îîl8 FIESOLE.
de Michel-Ange est décoré de son buste &it par lui-même; celui de Vittorio Alfieri est de CanoYâ. (c Ce fut ici , dit madame de Staël , en se promenant dans l'église de Santa-Croce, qu'Alfieri sentit pour la première fois l'amour de la gloire, et c'est là qu'il est enseveli. L'épi taphe qu'il avait composée d'avance, pour sa respectable amie madame la comtesse d'Albany et pour lui , est la plus touchante et la plus simple expression d'une amitié longue et parfaite (i). »
Ici reposent encore Galilée, Aretin, Machiaval ; ce dernier est représenté balançant le poids d une épée avec celui d'un rouleau de papier.
Tout près de 'Florence, sur le penchant de l'Appennin , on voit Fiesole ou plutôt le site de cette ville antique, détruite il y a huit siècles par les Hore.ntins. Ce mauvais procédé entre voisins semble n'avoir eu pour but que de faire servir les matériaux à embellir leur propre ville , et cependant partout où l'on fouille dans les huit ou dix pieds de terre accumulés, on ne sait comment, sur l'ancienne cité , on trouve encore des débris précieux. Il y a seulement cinq ans que l'on découvrit la base d'un vaste amphithéâtre, et depuis lors, les restes d'un temple dont on fait à présent une église. La vue de Fiesole s'étend sur la plus grande partie du célèbre Val d' Arno. 11 est tout gris d'oliviers , et les montagnes de l'autre côté de
(i) Corinne, 5* "vol., page aSi. "
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la vallée sont également grises, mais c'est de stérilité. Cependant 9 le paysage sans roches sourdlleuses, sans beaux«arts, sans eaux (car rAmo« de cette hauteur, ne semble qu'un petit ruisseau), est encore admirable parce qu'il est vaste et vague. Le paysan qui nous servait de ^guide , fort au £dt des ruses du clergé payen , nous montrait , parmi les ruines d'un temple , la cachette d'où le prêtre, qui Élisait le dieu, avait coutume de rendre ses oracles, et le conduit par lequel passait sa voix. Ce cicérone rustique et tous les autres habitants du village, qui est sorti des ruines de Fiesole et en conserve le nom, étaient bien vétu^ , excepté pourtant la caste mendiante , qui portait ici comme ailleurs le costume obligé des guenilles. Tous avaient des médailles et des pièces de monnaie antique à vendre. Je n'ai jamais pu comprendre pourquoi les Romains semaient ainsi partout leur argent, et en telle quantité, qu'après en avoir ramassé pendant tant de siècles on en trouve encore txms les jours. Dans quelques milliers d'années , lorsqu'on déterrera Paris ou Londres du milieu des champs, l'on n'y trouvera pas beaucoup de louis d'or ni de guinées ; ce qui indiquera que l'état de la société était plus sûr et plus tranquille de notre temps , qu'il ne l'a été sous l'empire romain.
La pente de l'Apennin est parsemée de maisons de campagne grandes ordinairement et très or- I. Q
l3ô ' LÇ PAVÉ.
nées , mais qui , vues de près , ne répondent pas à ridée ^e Ton s'en forme à distance. Les jardins sont petits, négligés, encombrés de murs, bâtis enfin plutôt que plantés; et Ton s'étonne de ne pas y trouver des orangers de marbre, comme l'acanthe des chapiteaux corinthiens ; cela serait en harmonie avec le reste. Au-delà de l'étroite enceinte du jardin , tout est vigne , oliviers et mûriers, il y a pourtant à Florence de magnifiques arbres, qui forment une promenade publique le long de l'Arno, et que l'art a respectés. Les quais de Florence sont beaucoup plus beaux que ceux de Paris , et l'Arno, retenu par des écluses au-dessous de la ville, a précisément la largeur de la Seine aux Tuileries , ses ponts ayant, comme le Pont Royal, lao grands pas de longueur. Le pavé des rues est composé de grandes dalles, sur lesquelles tes voitures roulent sans effort, mais non sans danger pour les chevaux , qui glissent et s'estropient. Les palais ressemblent à celui du Luxembourg, surtout par la taille des pierres en relief; et leur solide magnificence a peu de grâce. Les gens du peuple en ItaUe satisfont sans se gêner aux besoins les plus grossiers en plein jour, dans la rue, devant tout le monde, comme s'ils étaient seuls ( i ). « Ils ne font rien parcequ'on les
(i) Les Grecs, à Paris , s'étonnent beaucoup et sont très-> scandalisés d'y trouver des habitudes à peu près semblables. Elles sont mes du tnéme œil par les Turcs . et les
LES MOBtJRS. l3l
c regarde, dit l'auteur de Corinne ^ et ne s'abs- « tiennent de rien parce qu'on les regarde. »
Cette remarque peut ayoir été £iite k l'occasion d'autres habitudes nationales et concerner d'autres classes de la société ; mais elle s'applique avec une égale justesse à toutes les classes dans toutes les circonstances. Les Italiens me paraissent être l]poitts artificiels , et beaucoup plus près de la nature que leurs voisins. La vanité , le désir de paraître entrent pour peu de chose dans leur caractère; il leur faut des plaisirs qui les touchent de près , et peu leur importe ce qu'on en pense. Si les motifs qui les font agir ne sont pas d'une nature bien relevée , au moins sont-ils simples et vrais, ravsûs souvent remarqué dans les rues de grandes croix appliquées aux murs avec le mot mpetfyf y en grosses lettres , sans en deviner l'objet , lorsqu'il m arriva d'observer un personnage prêt k se mettre k son aise contre un mur, évitant avec soin les croix et les rispeito , mais se plaçant entre deux sans scrupule. Le signe révéré est ainsi devenu une sorte de memejtio de propreté.
La révolution française, et surtout les malheurs de Toulon , avaient jeté sur les cotes de la Toscane tine foule de malheureux fuyant leur homicide patrie ; ils -y avaient été accueillis avec bonté , et vivaient à l'aide de leur industrie sous
habitants du IVord de l'Europe n'en sont guère moins ré- ▼oitéi.
l32 LES FRANÇAIS.
l'empire sage et doux d'un' gouveraement vraiment paternel. Les circonstances de leur émigration n'étaient assurément pas de nature à leur faire aimer personnellement l'homme qui, depuis, commanda aux destinées de l'Europe , mais qui , à l'époque dont il est ici question , remplissait à Toulon, sous les ordres de Barras'et de Dugommier, l'office d'exécuteur des vengeances de la Cofiiven*tion nationale. Bonaparte, cependant, n'eut pas plutôt pénétré en conquérant dans le cœur de l'Italie , il n'eut pas plutôt menacé les frontières de la Toscane , où les exilés avaient trouvé un asile , qu'ils devinrent ses plus zélés partisans, et continuèrent de l'être, lorsqu'il dépouillait et insultait ce pays neutre et allié, le premiçr qui eût fait un traité de paix avec la République française. Ces gens-là n'étaient, au fond, ni plus ingrats, ni plus méchants que d'autres; ils n'aimaient probablement ni les excès de la révolution , . ni Bonaparte; mais ils aimaient, par-dessus tout, l'éclat de ses victoires. Eût-il été battu à Marengo , plus de prestige : il avait été sur le point de l'être, mais il ne l'avait pas été ! Les talents miUtaires , pourvu qu'ils soient heureux, et toujours heureux, sont pour*les Français l'objet d'une passion exclusive, contre laquelle il n'y a ni. raison, ni reconnaissance , ni expérience , ni intérêt personnel qui tienne. Pourvu que les armées françaises gagnent des batailles ^ n'imporjte dans quelle
DOUCEUR TOSC4ir>:. l33
cause , ib sont heureux ; et ce délire , principe de cjuelques bonnes qualités y mais source d'un grand nombre de vices ^ de &utes et de malheurs, mettra toujours les institutions constitutionelles à la merci du pouvoir militaire placé dans d'habiles mains; ce pouvoir étant le seul quon sache en France aimer et servir sincèrement. On dit que cela change un peu, et je m'en, félicite; mais j'ai bien peur que ce ne soit encore qu'un changement de circonstances ; que la passion dominante , cellede briller et de produire de FeiTet , n'ait £ût que changer d'objet momentanément, en passant du ch^np de bataille à la tribune. On joue un rôle comme auparavant.
La douceur des Toscans est proverbiale, mais je ne sais jusqu'à quel point il faut l'attribuer à Léopold , ni s'il les a trouvés ou rendus tels. La peine de mort ne fut, je crois, infligée qu'une fois sous son règne; et le jour de l'exécution, Florence semblait un désert. Ceux de ses habitants qui ne pouvaient pas s'éloigner , se tinrent renfermés chez eux ou dans les églises, qui furent remplies. Pendant la domination française, les punitions militaires faisaient plus de peine aux habitants que leur propre assujétissement. Depuis la restauration , les anciennes lois ont été substituées au code Napoléon , dont on retient pourtant quelque chose : d'où il résulte pour le présent une sorte d'anarchie légale et tous les inconvénients
l34 « GOUVKRNXMBNT.
de lois rendues ex poitfactà. Sous ié code fiançais , par exemple , toute personne qui signe ou endosse une lettre de change, est soumise aux lois ooramerdales , d'après lesquelles le montant de la lettre de change protestée peut être exigé du tireur ou des endosseurs par une procédure sommaire; m^is suivant les lois de Léopold, il ne suffit pas d'avoir mis son nom à une lettre de change pour être justiciable des lois de corn? merce; il fiiut être tout-à«£iit négociant; ainsi, %A endosseur d'un effet protesté pourrait se soustraire au remboursement immédiat, tandis que tel autre y serait contraint, sans que ce dernier eût le même recours contre le premier, quoiqu'il tint la lettre de change de lui. Le grand Léopold lui-même tombait qudquefois dans des erreurs législatives de œtte nature, et revenait sur ses pas au risque d'accroître la confiision. On écri«vit un jour sur la porte de son palais : mùltior* diniy pih contr*ordini : moUissimi iUsordiniî
Les propriétés des communautés religî^ises, qui n^avaient pas été aliénées, ont été rendues, et les moines et religieuses recrutent avec activité. Les abus dent on se plaignait sous les Français , ont feit place à d'autres , qui commencent à ex** citer des plaintes non moins amères qu'en Lombardie; mais les plaintes en Italie ne vont guère jusqu'à l'insurrection , et l'insurrection finit mal , manqué d'union et de confiance mutuelle. Lors*
VAL DARNQ. 1 35
quQ Murât se mit en campagne contre une poignée d'Autrichiens 9 on le laissa seul, e|L ses Napolitains, qui formaient une fort belle armée, voyant qu'ils n'étaient pas secondés, eurent peur et prirent la fuite au premier feu. Les Milanais, qui se vantent de leur esprit militaire, n'ont rien fait pour s'affranchir du joug étranger. U n'y a d'esprit public en Italie que sur un seul point , la haine de toute domination étrangère; et cependant ils sont plus soumis aux étrangers qu ils ne le seraient à un prince italien ; car ils ne s'accorderaient, ni sur le choix de l'individu ni sur celui du çfaef-Ueu du gouvernement; tant la jalousie, fondée sans doute syr leurs anciennes rivalités, est invétérée.
Pise ykg novembre. Nous sommes venus de Florence ici par la rive gauche de l'Arno en neuf heures et demie, en comptant une heure de détention aux portes de la ville ; les employés de la douane ne voulant pas accepter ce que nous avions donné ailleurs pour nç pas être visités, nous nous obstinâmes et ils nous fouillèrent Je n'en p^rle que pour montrer ccNnbien les gouvernements, même les plus sages , au nombre desquels on compte celui-ci, tiennent aux anciens abus, et semblent les aimer perse et tout -à-fait gratuitement Ces vexations de douanes ne ^nt qu'un moyen de mettre à coatribulion les voyageurs au profit de quelques agents subalternes, que Ion peut à peine
|36 VAL DARNO.
accuser d'infidélité lorsqu'ils se font payer pour ne pas remplir leur devoir à la lettre ; car la chose est connue et tolérée par le gouvernement, qui les paie d'autant moins. Le secrétaire d'état , prince Corsinî , m'avait offert un ordre d'exemption de fouille , ou pour mieux dire , un ordre en vertu duquel on est dispensé de payer aux douaniers ce qu'ils sont tacitement autorisés à exiger; ainsi ^ voilà le gouvernement qui les vole après leur avoir permis de voler, et à quoi bon?
Il fut un temps où les républiques dé Florence et de Pise étaient cinq fois plus peuplées qu'elles ne le sont à présent, et où de simples négociants disposaient des trésors de l'Asie. Le Val d'Arno était alors pour eux comme une immense villa y et ils y versaient leurs richesses surabondantes; ce n'est plus tout-à-Êiit ceh maintenant, mais deux branches d'industrie s'y sont introduites ; la manufacture de toiles et ceUe de chapeaux de paille , qui remplacent un peu ces anciens avantages. Cette dernière fabrication a le double mérite d'être domestique, et réservée exclusivement aux femmes qui, participant seules à ses profits, jouissent cFune sorte d'indépendance à Tégard de l'autre sexe , et s'assurent une considération qui est tout en faveur des mœur^ sociales.
C'était dimanche , et toute la population du f^al d^Amo se montrait propre et bien mise; au teint fleuri des femmes et à leurs mains blanches , on
VAL DARIfO. l37
voyait qu'elles n'avaient pas travaillé dans les champs. Un corset de soie , fort court , leur mar* quait la taille et laissait voir du linge blanc comme la neige; le grand chapeau de paille, orné d'un noeud de ruban ou de quelques fleurs que la saison fait encore naître, les garantissait du soleil; de nombreuses petites voitures légères , attelées d'un seul cheval, conduisaient ces femmes à Féglise. A peine faisions - nous dix milles sans rencontrer une petite ville, ou deux milles sans trouver un village ; et les maisons ou chaumières isolées n'étaient pas à plus de cent cinquante toises les unes des autres; même en Angleterre, elles auraient paru propres et bien tenues. Au milieu de toute cette prospérité , le cri lamentable àjtfame^fame^ retentissait autour de nous; car la mendicité, cette lèpre de lltalie, repoussée de Florence, où l'œil du maître ne doit pas la rencontrer, en est d'autant plus active loin de llii.
Les montagnes de Lucques, qui bordent la vallée de FAmo, font fort bien dans le paysage; mais le premier plan du tableau n'y répond guère , car Ton chemine entre les murs de clôture de petits domaines de quelques arpents , cultivés avec tant de soin qu'on n'y voit pas un brin d'herbe, ni un arbre auquel on ait laissé des branches.
Pise est , comme Florence, magnifiquement pavée; c'est un plaisir de parcourir cette ville,
i38 pfSE.
soit à pied, soit eD voiture. L'Arno, plus large ici, est, bordé de quais magnifiques, qui communiquent entre eux par plusieurs beaux ponts , dont Tun est de marbre. On croirait que Pise, réduit^e; de lao mille âmes, ou même de i8o mille, qu'elle contenait autrefois, à moins de ao mille, doit présenter Taspect d'une ville abandonnée, et que les cinq sixièmes au mt>ins des maisons sont vides et en ruines; il n'en est rien du tout, et on bâtit encore : seulement les habitants sont plus grandement logés qu'autrefois. En effet, nous avons trouvé Madame F.... , qui nous avait obli* geamment invités chez elle, logée dans un palais, qui à Paris se louerait mille louis par ^n , et ici peut-être pas cent. Le premier étage, seul habité, se compose dHme grande salle, longue de 48 pieds et- large de ^7, dont le plafond est sculpté et doré, de deux salons, d'environ 3o pieds sur ^5, d'une grande salle à manger et de cinq chambres à coucher , sans compter les chambres de domestiques ; le rez-de-chaussée et le second étage, de la même étendue, ne sont point occupés» La plupart des fenêtres donnent sur l'Amo et ses magnifiques quais. Arrivés à la porte de cette belle maison (Palazzo Lanfranchi ) , ce ne fut pas sans difficulté que nous pûmes nous (aire jour à travers la foule de mendiants qui l'assiégait. On voyait là tout ce que la misèi*e a de plus hideux; hommes, femmes, enfants demi -nus, rongés
LES MKUDIAirTS. iSq
et de vermine, demandant l'aumône à grands cris , quoiqu'un peu par habitude. A ces signes on reconnaît ici une maison charitable , et cela iait honneur au maître dans l'opinion. Personne en Italie ne songe à prévenir ce dernier degré de miserai en dirigeant et en encourageant Findustrie; on ne s'en occupe que IcMrsqu'elie est à son comble , mais alors elle a son pain assuré; les misérables ont leur curée comme les chiens à la porte des riches , et plus ils sont abjects, meilleure elle est Avec un métier sûr comme celui-là, qui est-ce qui voudrait prendre la peine de travailler? C'est sans doute aux institutions politiques-qu'il faut attribuer cet état de choses. En effet, lorsque les personnes et les propriétés sont à la merci de l'aibitraire et de la corruption , lorsque les privilèges, les prohibitions, les exemptions, les restrictions entravent et découragent toutes les eotraprises utiles; lorsque les douanes, en embuscade sur les frontières de chacun des petits états qui découpent l'Italie et à l'entrée de toutes les villes de chaque état, obstruent la circulation des produits de l'industrie, cette industrie cesse d'être 4>roductive , et tout ce qui n'est pas prince devient mendiant Si tel est l'élat de la Toscane, sorte d'oasis poUtique en Italie , que sera le reste da pays ?
L'on d^>ecbe les curiosités de Pise en deux matinées, ou même en une seule, lorsqu'on est
l4o TOUR PENCHÉE.
pressé; premièrement la célèbre tour penchée , dont l'architecture rappelle celle de la tour de Babel , telle qu'on la voit représentée dans les anciennes Bibles; et si l'on n'aperçoit pas. ici la longue file d'ânes et de chameaux , charriant les briques et le mortier , au moin^ y trouve-t-on la confusion des langues, provenant des étrangers de toutes nations qui visitent cette merveille. Huit ordres, ou étages de belles colonnes de marbre blanc, supportent le même nombre de galeries extérieures , quèrinclinaison de la tour fait paraître en spirale , quoiqu'elles ne le soient point. Ce qu'il y a d'étrange est que cette inclinaison n'est pas uniforme, mais qu'elle est plus grande à la base , et décroît à mesure que l'édifice s'élève par une courbe, le sommet se trouvant comparativement de niveau. Il n'est pas improbable que les fondations s'étant affaissées plus d'un côté que de l'autre pendant hk construction de la tour, et l'architecte cherchant toujours à regagner la perpendiculaire, l'édifice a dû prendre cette courbure que l'on aperçoit; et ce qui le confirmerait , c'est que les trous de l'échafaudage laissés dans le mur sont à l'angle droit avec lui, de manière que les ouvriers se seraient trouvés sur un plan incliné, et en danger de tomber , si le mur avait eu dès le commencement l'inclinaison qu'on lui voit aujourd'hui. Cette circirconstance me paraît concluante. La tour qui
TOUK PEUCHÉE. l4l
est cylindrique en contient une autre de même forme, et l'escalier est pratiqué dans Tintervalle d'environ trois pieds. Le vide intérieur est de vingt-deux pieds , les murs ont deux pieds d'épais* seur et la galerie extérieure sept pieds de saillie , de sorte que le diamètre de l'édifice est de cinquante pieds; il a cent quatre-yingt»-dix pieds de hauteur, et surplombe de quinze pieds. Lorsqu'on regarde de haut en bas, il n'y a tête si forte qui ne tourné , et la sensation que l'on éprouve est insupportable. Au reste , comme le centre de gravité se trouve être de dix pieds en dedans de la base, on s'explique comment la tour, qui a Tairde tomber, reste debout ; mais cela dépend de l'agrégation toujours précaire des parties qui surplombent, et sont de plus ébranlées par les cloches suspendues au sommet. Ce qui doit tranquilliser sur le sort de cet édifice , c'est qu'il a résisté à des tremblements de terre, par lesquels un grand nombre d'édifices perpendiculaires ont été renversés.
Le DuomOy comme toutes les autres cathédrales italiennes du douzième siècle , est une espèce de montagne de marbre, dont l'architecture n'est ni grecque ni gothique , mais qui pourtant a des beautés. Nous y remarquâmes un très-beau tableau d'Andréa del Sarto.
On voit suspendu à la voûte un vieux lustre , ou plutôt chandelier de^ métal, lequel fut pour
l4a GALILBE. — NEWTON.
Galilée, ce que la pomme tombant d'un arbre fiif pour Newton. Galilée , se trouvant dans cette église et observant le mouvement alternatif qui avait été Accidentellement imprimé à ce chandelier, par le choc d'une échelle que des ouvriers transportaient, conçut, dit-on, pour la première fois , ridée du pendule et de sou usage. J'ai vu depuis , chez M. le professeur Foggi, la première horloge à pendule construite par Galilée, sous Tinspiration du chanddiier.
Les administrateurs du pillage, en 1796, prirent, comme de coutume, toute l'argenterie du Duomo de Pise, et même rançonnèrent Andréa del Sarto. M. F..., qui nous conduisait, dit, en montrant de belles colonnes de porphyre, apportées de Censtantinople , ce et nous aussi , autrefois , nous prîmes ce qui ne nous appartenait pas; mais c'était dans le douzième siècle , non dans le dixhuitième. »
Le Campo santo est une vaste c#ur rectangulaire , environnée d'une sorte de piazza gothique dont les murs sont ornés de fresques, où le génie et la barbarie se montrent également. Cet enclos fut construit, dans le treizième siècle, tout exprès pour recevoir une énorme masse de terre sainte, apportée de Jérusalem au retour des vaisseaui^ pisans de la troisième croisade. Le tas a , dit-on , neuf pieds de hauteur , et environ dix mille pieds carrés de base; il aurait &llu cinquante vaisseaux
GAMFD SAVTO. l43
de trois cents tonneaux, et peut-être trois fois ce luHnbre de petits bâtiments, tels que ceux en usage alors, pour transporter cette terre. Elle a la propriété de conserver les corps qui y sont enterrés, ou de les consumer très rapidement; je ne sais pas bien laquelle. Parmi les noms célèbres gravés sur les tombeaux, j'ai remarqué celui d'Al* garotti, l'ami du grand Frédéric. La tour , le Duomo et le Campo santOj à quoi il faut ajouter un autre bel édifice, le baptistère, sont situés près les uns des autres sur une verte pelouse qui contribue à Yeiïet général qu'ils produisent. L'université de Pise, comme édifice, a aussi quelques prétentions architecturales , du moins celles qui résultent d'un revêtement de marbre. Cette université a trente-cinq professeurs, dont cinq résident au collège de Florence; leur traitement an* nuel est de cinq à sept cents écus ou dollars , ils ne reçoivent rien des étudiants qui sont au nombre d'environ cinq cents seulement , tous destinés à des professions qui les obligent à prendre leurs degrés; car les jeunes gens de. la classe noble ou riche ne sont pas envoyés à l'université , mais reçoivent leur éducation sous le toit paternel ; elle est littéralement domestique , car elle se feit parmi les valets de la famille.
D'après ce que j'ai vu , les professeurs ne manquent ni de zèle, ni de connaissances, et les étudiants semblent répondre à leura soins. Le pro-
i44 l'uhiversité.
fesseur de droit canon , M. F.... , traduisait Gibbon en italien, entreprise hardie dans son pays et dans sa situation. Le fils aîné de ce professeur, par égard pour la personne qui nous recevait et à cause de notre qualité d'étrangers, avait la bonté de nous consacrer la plus grande partie de son temps avec un zèle qui excitait toute notre reconnaissance. Cet excellent jeune homme parlait bien le français, lisait l'anglais, même la poésie, avec facilité,.ainsi que les langues mortes , et avait rempli, par intérim^ la place de professeur de mathé* roatiques. Pendant ces derniers temps de disette et de maladie , il s'était dévoué aux établissements de bienfaisance. Deux autres fils et deux filles paraissaient avoir les mêmes dispositions , mais celles-ci , qui possédaient à fond plusieurs langues, ne voulaient, par modestie, faire usage que de la leur. Quoique tout ce savoir se trouvât renfermé dans un cercle de société assez étroit, il était sans pédanterie. On n'apercevait aucune envie de briller, encore moins de parvenir à rien; nulle affectation, mais au contraire une grande simplicité de caractère. Notre jeune ami, qui nous accompagnait partout, ne manquait jamais de prendre de l'eau bénite en entrant dajos une église , et de faire le signe de la croix devant toutes les madones que nou;s rencontrions , sans s'embarrasser des regards de ceux à qui ces pratiques étaient étrangères et pouvaient paraître ridicules.
LES HOBURS. l4&
Tout cela lait voir que la moralité et les vertus domestiques ne sont point bannies des mœurs italiennes, au moins dans la classe instruite, et que l'on y peut être sincère dans les pratiques extérieures de la religion. Ce n'est pas la première fois que j'ai eu l'occasion de £ûre la même observation. Nous connaissons un prêtre dont le frère laissa en mourant une famille nombreuse et des dettes; il entreprit de le xemplacer, se défit de sa voiture, retrancha toute dépense de luxe , paya les dettes, et se voua tout entier à l'éducation des enfants; il y a bien des années que cela dure, et avant sa mort, ce bon parent aura établi toute sa famille adoptive; ses intimes amis savent seuls l'étendue et la constance d'un sacrifice fait sans ostentation.
La plupart des femmes que l'on rencontre en société, sont accompagnées de leur caualiere servente ( cicisbeo signifie proprement un fat, un impertinent; le mot est injurieux, et l'on ne s'en sert pas dans ce sens); quelques-unes passent pour en avoir trois, il hello^ il brutto^ il huono\ le premier est aimé , le second £ait les commissions , le troisième paie; mais, en général, un seul réunit en sa personne ces différentesattributions. Lors de notre arrivée à Pise, l'on ne parlait que d'une dame infortunée qui avait récemmentperdu son perfide cavalière serifente. La pitié, l'indignation , remplissaient tous les coeurs. Quoique la dame ne fiit