‹ Voyage en Italie et en Sicile; (volume 2)Chapitre 30 sur 99 · LA POLITIQUE DB LENSEIONEMENT · texte numérisé non relu

LA POLITIQUE DB LENSEIONEMENT

les révolutions sont d'autant plus atroces et plus extravagantes qu'il y a plus d'ignorance dans le grand nombre. U est vrai qu'un peuple instruit ne goûtera pas l'arbitraire et repoussera l'oppression ; mais aussi il n'aspirera pas à une égalité chimérique et ne se livrera pas à d'aveugles fureurs ; en6ji il saura ce qu'il veut, et l'on pourra le contenter. En Italie, la restauration a mis fin au système d'instruction parmi le peuple , précisément au moment où toute l'instruction dangereuse était acquise; le poison avait été donné, on a retiré l'antidote.

Pendant la courte durée du royaume d'Italie, la liberté delà presse, qui était loin d'être entière, se trouvait cependant moins gênée qu'auparavant, car il y avait un certain ordre>de principes moraux et politiques, que le nouveau gouvernement ne pouvait décemment s'empêcher de reconnaître comme base de son existence , quoiqu'il ne les àim^t point du tout ; comme , par exemple , la division 4es pouvoirs temporel et spirituel, l'indépendance et la publicité judiciaires , la liberté de conscience, l'égalité devant la loi. Ces principes se répandaient ; on commençait à sentir l'avantage de leur application , bien qu'ils eussent été reçus avec assez d'indifférence. Sans doute des innovations philanthropiques , Élites les armes à la main , par un jeune conquérant, césar et charlatan à la fois , qm subjuguait le pays et le dé*

LflCQUISlTION. 97

pouillait , sous prétexte de le constituer , devaient inspirer quelque défiance ; et il faut convenir que c'était pour les amis de la liberté une bien fausse position , que celle d'associés d'un despote militaire. Aussi , malgré leur prédilection pour Bonaparte, inconséquents d'un bout à l'autre, les libéraux ne firent en Italie, comme en France, aucun effort pour le sauver.

L'inquisition romaine n'avait jamais été aussi sévère que celle d'Espagne, et -depuis long-temps elle se bornait à tracasser les individus un peu marquan ts,à qui il prenai t fan taisie de voyager, ceux que l'on soupçonnait delireoudepenser,ouenfinceux qui ne vivaient pas tout-à-£adt comme les autres. A l'approche des Français, l'inquisition cessa d'exister sans que personne s'en aperçût, excepté pourtant un malheureux prisonnier, trouvé dans les prisons du saint-office à Faenza près de Bologne, où il avait été enfermé nombre d'années. En Toscane et dans les états de la maison d'Autriche , le pouvoir sacerdotal était bien faible.

Je n'avais encore rien vu en Italie qui me donnât une trop favorable opinion de ses habitants: cependant, les informations que j'ai rççues sur les mœurs domestiques des campagnards de cette partie du pays , m'ont appris à ne rien conclure encore. Je tiens ces informations d'un grand propriétaire, habituellement en contact avec les gens de la campagne , mais qui d'ailleurs n'étant point

Ç)8 LliS MOEURS.

lui-même du pays (i) possède toute Texpérience d'unltalien, sans en avoir les préjugés. Les paysans de cette province ne sont point propriétaires, ils n'ont pas même un bail de la ferme qu'ils culti- ^ vent de père en fils, depuis plusieurs générations; mais letirs engagements tacites avec le proprié* taire du sol n'en sont pas moins fidèlement rem* plis. Il n'est pas rare de rencontrer sous le même toit trente ou quarante individus, appartenant à différentes branches de la même famille , en communauté absolue d'intérêts , sous la direction d'un chef qu'ils choisissent entre eux, et qui se trouve seul responsable envers le propriétaire. C'est lui qui dirige l'exploitation, tandis que sa femme gouverne l'intérieur ; une ou deux des autres femmes prennent soin de tous les enfants, pendant que les pères et mères sont aux champs. Nous auons perdu un enfant la nuit dernière , disait une d'elles , qui pourtant n'était poftit mère elle-même. Il règne, en général, la plus parfaite union dans ces tribus dlsraël, où tout est bien ordonné dans l'intérêt de tous. Lorsque le chef devient trop vieux ou se montre incapable, on en nomme un autre qui succède aux engagements de son prédécesseur, ainsi qu'à l'exercice de ses pouvoirs. Quelquefois le fei^mier paie une redevance fixe ; mais le plus souvent, il partage à moitié les produits vendables avec le propriétaire , et paie également la moitié

(ï) M. Crud , du cantoq de Vaud.

LES MCEURS. ^q

des impôts assis sur le fonds. Il est rare que le propriétaire prenne la peine de surveiller le battage du grain ou son partage ; mais il fait son choix entre les monceaux préparés par le métayer, et le grain est porté chez lui. Il en est de même di,i chanvre ; ce n'est que lorsqu'il est tout broyé et réuni en tas ou en ballots, que le partage a lieu. Les raisins se recueillent dans des tonneaux ouverts placés sur les chars déjà décrits , et le métayer en envoie au propriétaire un nombre égal à celui qu'il ^rde, sans qu'il soit d'usage non plus de surveiller cette opéi'ation.

Le propriétaire se trouve ainsi , jusqu'à un certain point, associé aux opérations agricoles du cultivateur ; il est à portée de le connaître intimement, et il s'établit des relations d'une grande importance morale et politique entre deux classes de la société , qui , sous le régime des baux à rente fixe , se trouvent tout-à-iait étrangères l'une à l'autre. Le pays contient un grand nombre de villes ou de bourgs , mais fort peu de villages , les habitations rustiques étant chacune placée sur le domaine exploité. Il en résulte moins de rapports sociaux entre les diverses familles, mais aussi beaucoup moins de risque d'épidémies, soit parmi les hommes, soit parmi le bétail. Ces associations patriarcales jouissent de beaucoup d'aisance ,,tnais elles possèdent fort peu d'argent; elles consomment une grande partie de leurs pro-

lOO LES MOEURS.

duits, achètent et vendent peu. On élève beaurcoup de volaille, et les paysans mettent de temps en temps la poule au pot. Les femmes filent et tissent, et même savent teindre. Gomme il n'y. a ni pierres, ni gravier dans le pays, elles vont ordinairement nu-pieds , et il n'est pas rare en été de les rencontrer endimanchées, portant, comme en Ecosse, leurs- souliers d'une main et de l'autre leur éventail, dont elles savent fort bien faire usage. Les ^divertissements des paysans se réduisent à peu près au jeu de boules ; ils n^ont ni danses, ni réunions bruyantes , mais ilsx>nt en revanche, de belles processions accompagnées de musique , de décharges d'artillerie , et souvent même suivies de courses de chevaux. Le vin est trèsabondant , et cependant il y a peu d'ivrognes , rarement des rixes sanglantes, et le vol n'est pas fréquent , au moins le vol domestique. Les routes sont en général plus sûres au-delà du Pô que dans la Lombardie, sans que la police autrichienne soit moins active; mais dans le Milanais, les propriétés, divisées en grandes fermes, sontexploi- • tées par des journaliers pauvres et qui ne tiennent à rien, tandis que dans la Romagne, les métayers, qui travaillent pour leur propre compte, vivent dans le bien-être , n'ont pas la tentation de voler, et n'ouvriraient pas chez eux d'asile au brigandage. L'éducation du peuple des campagnes est presque entièrement ubandonnée aux curés,

LES MCSURS. lOf

qui probablement ne s'en occupent guère, car on rencontre peu de paysafts qui sachent lire et écrire. Dans les familles nombreuses , il est dVsage de consacrer un des fils à Téglise; on Tappelle h prêtre don Pierre y don Augustin, don, etc. etc., et il devient Foracle de la famille ; cependant on n'a plus de liaisons intimes avec lui , on ne l'appelle plus mon frère. Au fait , le clergé est envisagé comme une classe à part, dont les intérêts rfonl rien de commun avec ceux du reste de la soôété. Les moines forment en outre autant de oasses distinctes qu'il y a d'ordres différents. Le rétablissement des ordres mendiants en 1816, pendant la plus cruelle disette , fut très-impopulaire , car on crut y voir une mesure d'économie par laquelle le gouvernement papal avait compté se débarrasser de la pension alimentaire que ses illégitimes prédécesseurs faisaient aux moines défroqués, qui furent ainsi forcés de reprendre la besace.

Les marais de Comachio couvrent tout un pays qui n'est ni terre ni mer, et qu'une digue de sable amoncelée par les vagues sépare de l'Adriatique. Cette espèce de golfe , qui est devenu ce que les lagunes de "Venise deviendront, pourrait facilement être tout-à-fait comblée si l'on y jetait le Pô^ qui , charriant constamment beaucoup de limon , forme des atterrissements à son embouchure, et refoulé par les vents de l'est et du nord, remonte

iOa L AGRICULTURE.

souvent entre ses digues à une hauteur qui met tout le pays en danger. Pendant les invasions des barbares dii moyen âge, ces marais protégèrent la Romagne; mais rien ne préserve des invasions modernes y qui d'ailleurs n'ont plus des conséquences aussi funestes, et il ne reste aucune raison valable pour conserver ces marais.

Le Bolonais présente l'aspect d'un sol riche et d'une belle culture ; ses campagnes , ornées de pampres entrelacés aux ormeaux, forment un tableau d'abord ravissant, mais qui finit par devenir monotone tant il est régulier. Entre ces lignes d'arbres, on voit des céréales que leurs pesants épis entraînent à terre, ou du maïs également vigoureux, surtout des chanvres qui n'ont nulle part leurs pareils, tant ils sont élevés et d'une brillante végétation. Partout la charrue trace ses sillons; on ne voit jamais de prairies naturelles, et les prairies artificielles entrent pour fort peu dans le système d'assolement. On s'é^ tonije de vcnr des bestiaiu^ nombreux et si beaux dans des fermes dont le rapprochement annonce le peu d'étendue , et où la cour, au milieu de laquelle se trouve l'habitation rustique , est le seul espace qui pronoiette une récolte de fourrage; niais l'industrie y a pourvu. Au printemps, les blés donnent les premiers indices de végétation dans ces riches terres , où ils alternent avec le chanvre ; le métayer les tond une , deux et même

l'agriculturs. Io3

trois fois y pour diminuer leur vigueur et empêcher qu'ils ne versent avant leur maturité ; il distribue à son bétail le produit de cette opération y mélangé avec de la paille , reste de la récolte précédente ; lorsqu'il est dans la disette , il recourt souvent à Fécorce des branches élaguées de Tormeau qui porte la vigne; et cette écorce hachée est un fourrage assez nourrissant. Il commence ensuite à arracher Tavoine et les mauvaises herbes qui se trouvent parmi ses froments , et leur donne la même destination. Il recueille quelque peu de trèfle ou d'autres fourrages semés en automne, sous les lignes d'arbres, dans les intervalles du chanvre. Vient ensuite la dépouille du maïs , l'orge d'hiver qu'il a semé parmi les fèves , puis les vesces, le fenugrec, le mais semé au printemps. En juillet, le métayer commence à effeuiller ses arbres; d'abord les chênes, dont la feuiUe est la plus mauvaise , les peupliers , puis les ormeaux : cette opération est pour lui d'une grande ressource. Après la moisson , il fait pâturer ses betes sur les portions de ses champs qu'il n'a pas encore rompues; il a soin d'avoir du mais ou du millet à donner en vert à ses bêtes de labour, et il y joint des feuilles de vigne, tfe marc de raisin, la paille et le chaume, et une petite quantité de foin récolté dans la cour, au bord des champs et des fossés, ou quelquefois acheté, forment toute la nourriture d'hiver. S'il y a di-

io4 LBs moBuns.

sette de fourrage ou que l'on prépare les bétes pour la vente, on donne à celles-ci un peu de grain , c'est-à-dire des criblures de froment , des fèves ou de Forge. On sème fort peu d'avoine dans ce pays-là.

Nous venons de voir qu'il existe en Italie et dans le Bolonais, quoique Bologne ne soit pas réputée la ville la plus morale de lltalie, des mœurs tout-à-fait patriarcales. Je citerai un exemple très-remarquable de ces mêmes mœurs, qu'il faut , à la vérité , aller chercher au pied des Alpes et presque hors de iltalie. Près du Mont- Rose, dans le district de Varallo (Lonpbardie), se trouve un bourg de douze cents âmes , appelé Alagna, où, depuis quatre siècles, il n'y a pas eu un seul procès civil ou criminel , et pas un seul acte passé par-devant notaire. Dans les cas rares d'inconduite ou de faute grave, l'individu coupable est bientôt obligé de s'éloigner. Une fois , leur curé se trouva dans ce cas-là, et pendant près d'une année qu'ils furent privés de pasteur, un de leurs anciens faisait la prière à l'église aux heures ordinaires du service. L'autorité paternelle est absolue ; elle dure toute la vie , et les pères disposent de la totalité de leurs biens comîne bon leur semble , sans testament écrit , la déclaration verbale de leurs dernières volontés étant toujours respectée. Un habitant d'Alagna' mourut il n'y a pas bien long-temps , laissant sa

LES MOBURS. Io5

fortune, considérable pour ce pays-là ( 1 00,000 f r.), à d'autres qu'à son héritier naturel. Celui-ci rencontrant bientôt après, dans la grille voisine, un avocat de sa connaissance , apprit de lui que les lois, ne reconnaissant point la coutume d'Âlagna, le mettraient bientôt , s'il voulait , en possession de rhéritage dont il avait été si durement privé. L'avocat offrit ses services, qui furent d'abord rejetés ; mais ensuite le parent déshérité demanda^ du temps pour y penser. Pendant trois jours on le vit inquiet et rêveur, occupé, disait-il à ses amis, d'une affaire importante. A la fin, il fut trouver Foffîcieux avocat, et lui dit simplement: « Ce que vous me proposez ne s'est jamais fait chez nous, et ce ne sera pas moi qui en donnerai l'exemple. » L'infidélité conjugale est inconnue à Alagna, bien qu'avant le mariage les femmes n'y soient pas toujours chastes ; mais il n'est pas rare qu'elles trouvent un mari qui adopte l'enÊint d un premier amour malheureux. Malgré toutes les révolutions qui pendant vingt ans ont ravagé Iltalie, ces gens-là ont conservé leurs mœurs et leurs usages. Lorsque la conscription les atteignit, ne voulant pas servir, ils firent une bourse commune pour se procurer des remplaçants , et ne marchèrent qu'à la dernière extrémité. Tous ceux que la mort épargna sont depuis revenus dans leurs foyers , et l'on y a aussi vu rentrer un médecin distingué, quiavait résidé long-temps dans

lo6 LÈS COBRIBR£.

les pays étrangers. Deux habits de noce fort antiques , l'un pour homme et l'autre pour femme , sont conservés à la. maison commune, et ceux qui se marient , pauvres ou riches , s'en revêtent pour la cérémonie. On croit reconnaître dans les belles physionomies ovales des gens d'Âlagna une ressemblance de famille avec les habitants de roberland bernois, c'est-à-dire l'origine danoise; et leur dialecte confirmerait cette opinion.

Les Italiens , dès long-temps subdivisés en un grand nombre de petits états sous différentes formes de gouvernement, ne sont point un peu-» pie homogène, et il serait peu exact, ainsi que peu juste , de les juger en bloc.

Florence , a8 octobre. — Nous sommes partis ce matin , deux heures avant le jour, pour dérober nos mouvements à l'ennemi, c'est-à-dire aux voyageurs arrivés dans notre auberge , qui , ainsi que nous et tant d'autres, se précipitent vers Rome en si grand nombre, que la poste et les auberges n'y suffisent pas. Chaque cofriere ( domestique voyageur), s'il sait son métier, commence , en arrivant le soir, par faire une reconnaissance , c'est-à-dire par s'assurer du nombre des autres voyageurs et de leurs projets pour le lendemain , ayant soin de représenter ses maîtres comme très-paresseux, d'une santé délicate, se levant tard , voyageant à très-petites journées. U se dit fatigué au dernier point de cette lenteur :

LAFPSiriflN. tCJ

cda lui attire la coafiance de ses confrères les carrière; et s'ils sont moins rusés que lui, il en obtient les lumières nécessaires. Ainsi préparé, il ya rendre compte à ses maîtres de ce qu'il a appris. Vingt Toitures^en départ au point du jour, tous les chevaux retenus ^ il faudra attendre leur retour (cinq heures au moins), ou partir les premiers. Enfin on se laisse persuader, et dès le milieu de la nuit on est en route, ce qui est moins dangereux qu'immédiatement après le soleil couché ; car les voleurs dorment et ne se dérangent pas pour vous. Le point d'honneur.des carrière est de se devancer l'un l'autre. L'objet de la plupart des voyageurs est d'arriver, et l'intérêt qu'ils portent à ce qu'on pourrait voir d'une gvande ville à l'autre n'est pas assez vif pour leur £ûre préférer le jour à la nuit.

La route qui traverse l'Apennin est excellente, et sa pente aussi douce que celle du Simplon, ce qui n'empêche pas qu'on ne vous donne des bœufs pour monter; le point culminant n'excède guère 35o toises au-dessus de Bologne. Les paysans savent profiter du moindre morceau de terre sur le flanc delà montagne, quelque escarpé qu'il soit; et malheureusement pour le pittoresque , ils ébrancbent tous les arbres jusqu'au vif, excepté le châtaignier; sous leurs mains ^ les chênes ressemblent aux malheureux saules dans leur état de domesticité. L'a^ect de l'Apennin sur cette

Io8 GRAND ORAGE.

route , a plus de rudesse que de grandeur : au lieu de rochers l'on voit des pierres éparses, et la végétation est chétive. Dans Taprès-midi, nous essuyâmes un violent orage; au plus fort de la tour^ mente, un éclair éblouissant nous enveloppa, et la détonation fut instantanée; les chevaux donnèrent un violent coup de collier, les boeufs mêmes coururent un instant à la montée, et les postillons couchés sur le cou de leurs chevaux firent des signes de croix redoublés. Revenu de la première surprise, car on n'eut pas le temps d'avoir peur, chacun voulut rendre compte de ce qu'il avait éprouvé ; l'un avait vu un globe de feu; l'autre avait ressenti un coup sur le dos, sur la poitrine; un troisième avait perdu la respiration, senti l'odeur du soufre , etc. etc. Un grand châtaignier, à notre gauche,avait paru enveloppé de feu, ses feuilles ainsi que ses branches en flammes avaient été emportées par le vent : la pluie cependant était tellement violente, que si on se fût arrêté pour examiner l'arbre, on n'aurait rien découvert.

Nous venions de lire dans le voyage de Forsyth un passage alarmant sur Pietra Mala (pag. 384), où nous devions coucher; et trouvant bientôt après une auberge qui n'avait pas trop mauvaise apparence , nous pensâmes qu'il valait mieux y rester que de pousser jusqu'au redoutable Pieira Mala. Établis auprès d'un bon feu dans la

AHECDOTE. IO9

seule chambre de la maison qui eût une cheminée , nous écoutions, non sans quelque plaisir, Forage qui battait en vain les fenêtres, lorsque Ion nous amena de jeunes voyageurs atteints comme hous par Forage ; nous leur fîmes place auprès du feu y et nous reconnûmes ensuite que c'était la fille et le fils de sir James H. d'Edimbourg , cette première, veuve de sir Thomas D., tué à Waterloo ( i ). De nouveaux arrangements furent bientôt pris pour nous loger, et nous nous réveillâmes le matin sans avoir été assassinés, quoique la femme de chambre de lady D. nous eût rapporté de terribles choses sur la mauvaise mine des gens de la maison. Les étoiles brillaient encore lorsque nous partîmes pour Florence, où nous n'arrivâmes pourtant que le soir, retardés sur la route par un ordre du grand-duc qui, diuant à la campagne, avait fait retenir tous les chevaux. Apprenant , par un exemple donné de si haut, à préférer nos convenances à celles des voyageurs qui nous suivaient ,

(1) Marié depuis quelques semaines seulement, Sir Thcv mas D. quitta sa jeune épouse, la veille de la bataille , pour se rendre à Bruxelles , Il son poste. Le lendemain au soir, la nouvelle de sa mort fit prendre à lady D. la résolution désespérée d'aller chercher son man parmi les morts. Au point du jour , après avoir couru bien des dangers^ elle aiTiva enfin au milieu des restes encore fumants da carnage de la veille , et eut le triste bonheur de trouver celui qu'elle cherchait encore vivant , et de ne s'en plus séparer pendant six joiurs que dura son agonie.

tfO FLORSIVCE.

noii9 obtînmes des postillons de nous conduire , trois relais de suite, avec les raêmes chevaux.

La première vue de Florence, du revers méridional de l'Apennin , nous parut admirable; ses murs crénelés, ses antiques tours , ses palais, ses églises, relevaient la triste uniformité des toits et des cheminées, que la lumière déjà affaiblie du crépuscule contribuait à effacer, en même temps qu'elle jetait sur l'ensemble du paysage un certain vague poétique. Le premier plan de ce tableau était composé de vergers, d'oliviers et de maisons de campagne à parterres en compartiments, à terrasses et à statues ; puis venait la célèbre vallée de l'Amo et les montagnes opposées.

Florence^ le 8 novembre. Il y a déjà onze jours que nous habitons la patrie des Médicis et le théâtre de leur ancienne grandeur; il en faut rendre compte. Le lendemain de notre arrivée se passa fort agréablement à ne rien voir et à ne rien fisdre parce qu'il pleuvait, et que la pluie, bien qu'elle n'empêchât pas de sortir si l'on en avait envie , est une excuse valable pour rester diez soi; on se sent dans son droit, et la conscience de voyageur est en paix. Le surlendemain nous envoyâmes nos lettres : mais les personnes à qui elles étaient adressées se trouvaient la plupart absentes; autre malheur, auquel il fallut se résigner. Au reste, M. le chevalier de Fontenay, chargé d'af&ires de France , se trouvait à Florence , et les bontés qu'il

LA GALBKlE. ,111

a eues pour nous ne nous ont rien laissé à regretter.

La célèbre galerie, qui doit son origine à la munificence des Médicis , occupe le premier* étage d'un immense édifice quadrangulaire. Ce n'est pas proprement une galerie, mais une suite d appartements où les tableaux sont entassés plutôt qu'arrangés. On voit d'abord, dans le corridor de dégagement, le triage de la collection et quelques tableaux curieux par leur antiquité, indiquée par leurs fonds d'or et d'azur et leurs draperies parsemées d'étoiles d'argent. C'était le goût des neuvième et dixième siècles , cinq ou six cents ans avant l'invention de la peinture à l'huile. L'on se perd au milieu des bustes , des statues et des tableaux. Sortant bientôt de cette foule de chefsd'œuvre ordinaires, je cherchai la tribune où les chefs-d'œuvre par excellence ont été réunis. Ce sanctum sanctorum est un petit salon octogone , éclairé par en haut, où je m'arrêtai long-temps, et où je suis souvent revenu depuis. On y trouve quatre statues : la Vénus de Médicis , le Rémouleur, le Faune , et les Lutteurs. Au sujet de la Vénus, je remarquerai seulement que, depuis Praxitèle jusqu'à Canova, les artistes, par imitation de l'antique , se sont accordés à lui donner le sentiment de son sexe pour toute expression. Apollon est tout nu, comme elle; mais il n'en ^yintn o\\ ny pense pas. Elle est femme, soit;

lia PUDEUR DE THKATRE.

mais elle est déesse ; c'est un être idéal ^ à qui l'on suppose d'autres sentiments que ceux d'une femme ordinaire. De deux choses l'une ; ou la déesse a le sentiment de sa nudité , ou bien elle ne l'a pas. Si sa modestie en souffre, qu'elle mette un jupon ; si elle n'en souffre pas, alors point de mains, car c'est pire que de ne rien cacher. Il est absurde à elle , autant que malhonnête , de se promener ainsi nue , sous les yeux de tout l'Olympe , dans un état de souffrance qu'il lui serait si facile de s'épargner. Milton avait d'autres idées

d'une immortelle :

...... no veil

She needed, virtue proof, no thought infirm Altered her cheek (i) .

Dans l'attitude de la Vénus, il n'y a que de la pudeur de théâtre ; c'est ainsi que ce sentiment serait joué à l'Opéra et représenté par les figurantes dans un ballet. Canova, dans sa trop belle Vénus du palais Pitti, à Florence, renchérit encore sur l'expression de l'antique ; aussi trouvet-elle encore plus d'amateurs d'un certain genre.

Les anciens sentaient toute la dignité de l'homme; mais sa compagne n'était pour eux que le complément nécessaire de l'espèce , tout simplement la femelle de l'homme; et la grossièreté, ainsi que l'injustice de cette conception , suffirait

(i) Médiocrement traduit par Delille, ainsi qu il sait :

Aimable crinnoccncc et belle de candeur, Son corps est revêtu de sa seule pudeur.

RAPHAËL... Il3

à nés yeux pour marquer les progrès immenses de l'esprit et du cœur humain , ainsi que la supériorité morale que les modernes ont acquise.

A côté des quatre statues on voit, dans cette tribune, six tableaux de Raphaël, qui caractérisent sa première , sa seconde et sa troisième manières : I** le portrait d'une dame florentine, sec et dur , conmie le Perugin , ou Albert Durer luimême , et pourtant admirable par sa simplicité , et , si je puis le dire , par la vérité du manque d'expression. Telle est l'exactitude des détaHs, qu'on y distingue la moindre inégalité de la peau, la plus petite ride , un cheveu même : cette scrupuleuse imitation. de la nature semble avoir été, dans l'enfonce de l'art , le genre de mérite dont on disait le plus de cas. Le beau idéal et la grandeur arrivèrent ensuite, la grâce enfin, jusqu'à ce que l'imitation vint dépraver l'art qu'elle ne pouvait porter-plus loin. « Mieux voudrait-on , dit Mengs, que l'obscurité la plus profonde vînt envelopper les beaux arts , que de les voir livrés à ce raflinement vicieux; car alors on pourrait espérer de voir le feu du génie se rallumer de nouveau. »

a" La Madone , Tenfent Jésus et Saint-Jean ; celui-ci tient entre ses deux mains un oiseau dont l'enfant Jésus pars^ît s'occuper! Quoique l'on aperçoive encore ici les leçons du Perugin et que Fenfant Jésu5 ne soit pas bien dessiné ( je ne crains point de le dire , caries fautes de dessin comme les I. 8

Il4 RAPHAËL.

fautes d'orthographe ne sont pas afiaire de goût), cependant, Raphaël s'élève ici au-dessus de la nature vulgaire sans rien perdre de sa simplicité. Les figures ne sont point des modèles qui posent ; elles agissent, elles parlent, sans paraître s'occupçr de ceux qui les regardent.

3°. Une autre Sladone et les mêmes enfants. Le dessin en est parfait, il y a encore moins de dureté , plus d'expression, mais un peu moins de simplicité ; les morceaux de paysage dans ces tableaux sont inexcusaljeraent mauvais. Deux autres tableaux sont donnés comme modèles de la troisième manière ; en effet, on n'y aperçoit plus aucune trace du Perugin, et l'on ne devinerait pas qu'ils sortent de la même main que ceux qu'on vient de décrire. Les connaisseurs distinguent le faire des grands artistes et leur coup de pinceau, de même qu'un caissiep de la banque distingue les diverses signatures; mais, comme lui, ils s'y trompent quelquefois. Saint-Jean dans le désert et la Fornarina sont de la dernière manière. Le genre de beauté de la célèbre maîtresse de B4phaël est ici plutôt matériel qu'idéal ; maisîle coloris l'emporte même sur celui de Saint-Jean, et ne laisse rien à désirer. Le dernier tableau et le premier en rang, est le portrait du pape. Jules IL

Plein de ces impressions, et fier de me trouver enfin sensible aux beautés du premier des peintres , que j'avais autrefois méconnues , parce que

RAPHAËL. Il5

je n'avais alors vu que les tableaux de sa première et de sa seconde manières , j'en parlai* avec enthousiasme à un connaisseur en titre , artiste de grand mérite lui-même , et fort connu à Florence, M. Fabre , que J'avais eu l'honneur de rencontrer chez madame la comtesse d'Albany. Quelle fut ma surprise d'entendre ce qui suit de la bouche de ce connaisseur : La Fornarina de la tribune est un tableau connu depuis environ quatrevingts ans seulement, et que., sur sa bonne mine, on a tiré de l'obscurité où il était injustement resté plongé pendant deux siècles; ses titres à la place qu'il occupe ont cependant été reconnus un peu arbitrairement. La Madone, avec l'en- Êmt qui grimpe sur ses genoux , est un ouvrage d'un genre précieux, qui aura été exécuté par quelque élève de Raphaël , mais non par lui-même. Quant à Jules II , il y a trois prétendus originaux de ce tableau, l'un desquels est en Angleterre ; mais Ton ne sait pas au juste quel est l'original et quelles sont les copies. Enfin , il n'y a guère que la moitié de ces Raphaël dont l'origine soit bien établie, ce qui, ajouta-t-il, est beaucoup. En effet, si Raphaël, mort à trente -six ans, n'a commencé à être grand peintre qu'après l'âge de vingt ans, comme semble le prouver son portrait, très-médiocrement peint par lui-même à Florence, lorsqu'il y vint étudier les cartons de Michel- Ange ; sî des seize années de son talent il en a

Il6 LES TRAVAUX d'hERCULE.

employé la moitié au moins à peindre à fresque ; si durant. les huit autres années il n'a g'uères pu exécuter, même en se faisant aider, au-delà de douze tableaux par an , ce qui ferait la centaine à peu près pendant sa vie, et si cependant il existe douze cents Raphaël sur les listes des connaisseurs^ que faut -il penser des onze douzièmes de ces chefs-d'œuvre? Il semble que le nom de Raphaël comme celui d'Hercule doit s'entendre collective* ment et qu'il exprime une certaine classe d'artistes, comme l'autre une certaine classe de héros contemporains , de sorte que les tableaux de Raphaël seraient comme les travaux d'Hercule; cela posé on pourrait s'entendre sur leur nombre.

Léonard de Vinci, Raphaël, et les autres grands maîtres des quinzième et seizième siècles, eurent nécessairement beaucoup de disciples, et un assez grand nombre de ceux-ci ont dû laisser après eux des tableaux faits pour passer à la postérité; ces disciples en ont eu d'autres, et le nombre des artistes est allé en croissant jusqu'à ce qu'au commencement du siècle dernier l'émulation se fut portée vers les sciences, avec une ardeur qui ralentit celle dont les beauif arts étaient l'objet. Cependant, le nombre des élèves des grands maîtres, dont le nom est parvenu jusqu'à nous, se trouve être comparativement très petit, de sorte que tous ces tableaux , noircis par le temps , qui portent

LA COMTESSE DALBAIfT. ïl'J

leur âge sur leur physionomie , portent aussi le nom de Fun des Hercules de la peinture.

Parmi la belle collection de portraits des grands maîtres peints par eux-mêmes , ceux de Michel- Ange et de Léonard de Vinci sont très remarquables ; celui-ci est un vieillard vénérable à longue barbe, Tautre est de moyen âgeet à barbe touffue. L'excellent portrait de sir Joshua Reynolds est dans le goût de Vandyck; Angelica Kauffmann sest représentée fort jolie; mais elle montre trop ses dents. Quant à Raphaël qui n*a pas Tair d'avoir plus de i8 ans, c'est un des plus mauvais portraits de la collection.

Les étrangers sont très curieux de voir la comtesse d'Albany ( Aloïsa de Stolberg ), veuve de Charles Edouard, dernier des princes anglais déchus du trône, que l'on suppose être aussi veuve en secondes noces du Shakespear de lltalie, Alfieri. Elle conserve encore, malgré son âge, de la fraîcheur et de la beauté ( i ) ; sa taille est majestueuse , ses manières ouvertes et franches ; l'allemand est sa langue maternelle, mais elle parle très bien le fran^is et l'italien, et entend l'anglais. Veuve d'un Stuart, elle n'est pourtant point ultrà-roya-

(i) Dans sa jeunesse-, il y a quarante ans , elle se faisait traiter de reine 5 mais les Anglais l'appelaient la reine des cœurs. C'est à M. de Bonstetten, qui Ta connue dans ce temps-là, que je dois cette anecdote, conservé^ dans des. lettres (encore inédites) à Thistorien Mulier.

Il8 LUGGHESINI, BORGH^SE, FABBROM.

liste, et quoique femme, ses opinions politiques sont modérées; elle â Visité l'Angleterre et a demeuré en France , où elle se trouva au commencement de la révolution. La société que Ton rencontre chez cette daine est très variée , et en grande partie composée d'étrangers. Ty ai connu le marquis Lucchesini , favori du gratid Frédéric, qui fiit ministre de Prusse à la cour de Bonaparte, où il défendait son pays avec courage ; et pourtant il est ici en honorable exil. Ce doit être un malheur en diplomatie d'avoir reçu de la nature le regard extrêmement fiù du marquis de Lucchesini. On voyait encore, chez madame d'Albany, lé prince Borghèse, connu dans le monde pour avoir fait semblant de brûler publiquement ses titres dç noblesse, que néanmoins il sut garder, et plus connu encore par son mariage avec lasœur de Bonaparte , dont il est séparé. C'est un des plus riches princes romains. Le signor Fabbroni, qui venait chez la comtesse, est un personnage extraordinaire aujourd'hui ; directeur de la monnaie en Toscane , et savant en titre, il fut autrefois danseur à ï'Opéra. Le célèbre Fontana partage avec lui la gloire d*avoir fondé , ou du moins porté à son état de perfection actuelle, le cabinet d'anatomie de Florence. L'avancement du signor Fabbroni est sans doute dû à la révolution autant qu'à son mérite; mais loin de chercher à se venger sur la société de l'espèce de disgrâce attachée à son origine , comme

FA.BBROirr. llf)

CoUot dUet-bois et tant d'autres, il n'a jamais (ait que du bien.

On nous avait fait reniarquerune Italienne, aux traits réguliers, aux beaux yeux et aux belles dents, qui,di5ait-on, avait autrefois chargé Tennenii à la tête d'une compagnie de dragons, et fait ensuite son entrée triomphale à Florence Tépée à la main, a Cette héroïne, me dit en riant le signor Fabbroni, était au temps dont vous parlez la très intime amie d'un étranger bien, connu. Je ne sais quels combats elle peut avoir livrés; mais je lai vu Élire l'entrée triomphale dont vous parlez sur le pont de Florence, jambe de ci, jambe de là, sur un grand cheval de bataille^ son amant dun côté^ un capucin de l'autre, le crucifix à la main. Si vous voulez, je vous présenterai à la signora M » Il eut en effet cettebonté, et je trouvai à cette dame toute la franchise d'une héroïne. Forcée, dit-elle, par les Français , de fuir de son pays , elle avait long-temps voyagé en Allemagne. — Mais cependant, madame , vous revîntes parmi eux ? — Oui , au fond je les ai Jtrouvés buoni bruti (bonnes créatures). Il y avait à côté de la signora M une jeune personne en conversation animée avec elle. Je demandai au signor Fabbroni qui elle était. — La femme de mon fils , marié la semaine dernière. Il aperçut ma surprise , et ajouta : a Elles ne se connaissaient pas auparavant , comme vous pouvez croire; la connaissance

lao LES MOEURS.

date de son ipariage. » Ceci amena la conversatioti .sur les moeurs italiennes, et je lui répétai ce que j'en avais entendu dire afin d'avoir son opinion. Aussitôt, lui dis-je, qu'un mari italien a un héritier ou deux, il devient impatient de recouvrer sa liberté accoutumée , et il la donne tacitement à sa jeune épouse, l'abandonnant loin de ses yeux à toutes les séductions auxquelles il sait bien qu'elle sera exposée dans un monde qu^il connaît mieux qu'elle. Dans la suite , le mari et la femme s'arrangent entr'eux de manière à suivre, chacun de leur côté, leurs inclinations, sansgéne et sans déguisement. Lorsqu'il s'élève dés querelles, entre la dame et son caçaliere servente ^ il n'est pas rare que le mari s'en mêle pour les raccommoder; interposant même son autorité maritale en faveur de celui-ci, lorsqu'il le croit maltraité, pour le bien de la paii^ domestique et de la justice. ' Pans ui> tel état de choses , les enfants , après le premier ,,nepeuvei;it être bien chers à celui qui en est réputé le père, et sont fort négligés. Les filles, élevées a,u couvent, y demeurent et prennent le voile par ennui de n'être rien , si leurs parents ne réussissent pas à leur trouver un mari , ce qui est le résultat de négociations, dont l'intérêt fait toujours la base. Les fils cadets vivent de leur légit;ime, et se font prêtres ou caç^aliere servente sans jamais se marier , et il est rare qu'ils aient assez, d'énergie pour aller chercher fortune ailleurs. Le

LES MŒURS. lai

mariage n'est jamais le résultat de rinclination réciproque. Les âges et les goûts sont mal assor* tîs^ et Tamour, dans le mariage, est chose inconnue. Les femmes, tout*à-fait sans culture d'esprit, ne s'occupent que de commérage; leur conversalion ne roule que sur les liaisons de cœur de leurs connaissances, mais sans malice et même sans plaisanterie ; c'est une affaire dont on s'pccupe sérieusement, et où l'on ne voit pas le mot pour rire. Elles se font des visites de condoléances pour la perte d'un cavalière servente,

Lesignor Fabbronî convenait bien de quelquesuns de ces chefs d'accusation ; mais il prétendait que les cavalière seivente n'étaient ordinairement autre chose que Vamico délia cajUj comme en France ou en Angleterre, un habitué de la famille est loin d'être toujours l'amant de la maîtresse de la maison. On est en Italie plus désoeuvré qu^ailleurs, disait-il , l'on y a peu d'amusements et peu d'affidres , et même dans les classes inférieures , on travaille moins qu'on ne le fait ailleurs. On a par conséquent plus de temps à donner aux soins qu'exigent les femmes, et ces soins ont leurdoucepr sans licence. Le signprFabbroni, qui a longtemps vécu à Paris, ne pouvait pas croire que la révolution y eût réformé les mœurs. Quant à l'Angleterre , où il avait été trop peu de temps pour juger de ses habitants, il se bornait à citer la conduite peu édifiante d'im grand nombre*

122 LESMOEURS.

d'Anglaises hors de leur pays; ce qui lui &isait croire que les femmes n'y étaient pas plus scrupuleuses qu'ailleurs. Les faits qu'il citait étaient notoires, et j'étais loin de les contester; mais je niai la conséquence qu'il en voulait tirer, et je l'assurai que la plupart de ces voyageuses tarées avaient quitté leu v pays précisément parce qu'elles Tétaient , tandis qu*ailléurs on ne croit pas nécessaire de changer d'air pour ce mal-là.

Est-ce là votre modestie anglaise, me dit un soir au bal le signôr Fabbroni, eh me montrant une jeune et belle personne qui tourbillonnait avec grâce dans le cercle des valseurs , et livrait froidement aux regards avides des amateurs un pied mignon , un sein d'albâtre. A peine daignaitelle jeter les yeux sur le partner, beau et bien fait , qui dansait avec elle , impatiente qu'elle était de s'en assurer un .autre, plus noble et plus riche, qu'elle avait vu. entrer dans le salon. La danse finie, suivant des yeux cette beauté calculatrice^ je la vis prendre le bras d'une autre dame et se promener nonchalamment dans l'appartement, sans paraître apercevoir celui qu'elle désirait le plus attirer vers elle. On me les nomma l\inè*et l'autre. — Voyez-vous, dis-je à mon tour au signor Fabbroni , en lui montrant la fille de M. H.... , cidevant ministre de Russie à Florence, cette autre jeune personne , non moins belle que l'objet de vos sarcasmes^ mais qui n'a pas l'air de le savoir :

IlflTATIONS ABT ÀTOBIIQUES. ia3

elle vient après la danse de rejoindre aa mère , et paraît hésiter timidement à accepteni la main du danseur qui se présente , partagée comme elle est entre le désir, franchement avoué , de recommencer, et la crainte de navoir déjà que trop dansé, mais sans mélange de calcul d'aucune espèce. Ingénue et sensible, im seul regard tendre et inquiet de sa mère la décide et lui fait refuser, de la meilleure humeur du monde , l'offre qui hii a été laite ; tous la voyea s^enveloppant de sa pelisse pour partir. Voilà , lui dis-je , une jeune Anglaise telle que vous en trouveriez partout en An* gleterre, si ce n'est que par erreur la nature fit naître celle-ci en Russie. A cela il secoua la tête d'un air d'incrédulité.

J'avais des lettres pour M. F.., et pour le prince C....... tous les deux secrétaires d'Etat ; maïs ni

l'un ni Faulre ne reçoivent chez eux ni ne tiennent leurs ménages; le prince C qui a un trèsbeau palais, dine chez le restaurateur. M. le che-

vatier de'F eut la bonté de m'acCompagner

^VLpalazzo vecchiojoix les ministres travaillent, et envoya«sQfi nom pendant que nous attendions sur l'escalier. « Il faut, disait -il, que je vous donne une leçon de diplomatie; nous pouvons nous arrêter ici à causer, sans conséquence, mais flne faut pas faire antichambre! »

Ia célèbre cabinet d'imitations anatomiques ^n dre oteiipe quinoe chambres du Musée ; on y

ia4 LES PALAIS.

voit représentés avec une exactitude parfaite de grandeur, de forme et de couleur , toutes les parties du corps humain; et quelques-uns des organes les plus délicats, tels que celui de Fouie ^ sont imités à part dans de plus grandes proportions. Il se pourrait que les hommes de l'art y trouvassent des défauts qui heureusement m'ont échappé , de sorte que le plaisir de l'admiration m'est resté dans son entier. Les secrets du sein maternel sont ici dévoilés sans immodestie, car la mort n'a point de sexe, et l'imagination, à son aspect, s'élève à de tout autres impressions que celles des sens. Dans la contemplation de cette structure merveilleuse, dont les plus petits détails . proclament un plan , une providence , une cause finale, il n'y a plus dé dégoûts, plus de terreurs, et les traces d'intelligence qui errent encore sur ces physionomies inanimées, si pâles, si calmes, si inaltérablement sereines , semblent porter des paroles de paix et d'espérance à celui qui ose les contempler., C'est beaucoup, pour nous autres mortels, que d'enlever à la mort ce qu'il y a de chimérique dans les craintes qu'elle inspire , il en restera toujours assez de bien fondées.

Un voyageur en Italie est obligé de voir des palais et des églises; quoi qu'il en dise, ses livres, ses compagnons de voyage, son Cineronele poussent^ il faut aller; mais le lecteur n'en lirait pas volontiers la description et je ne l'arrêterai qu'un instantsur ce sujet.

LES PALAIS. Il5

llpoggio Impériale est très-vaste; il occupe les quatre côtés d'un immense rectangle y et vous par* courez une suite infinie d'appartements trop modernes, trop bien meublés et trop bien tenus, trop peu italiens enfin , pour intéresser ceux qui viennent voir l'Italie. Parmi tant de pièces, la seule dont j'aie conservé le souvenir, est une espèce de rotonde dont les parois unies et sphériques re* présentent, en peinture, un lointain vaporeux et le ciel; des arbres, des chiens et quelques autres figures, fortement marquées sur le premier plan, font ressortir le vague du paysage ou plutôt l'éloignent davantage, et l'illusion est complète. Il ne nianque à cette décoration que d'être éclairée comme les panoramas. Les jardins de ce palais, que nous n'avons vus que des fenêtres, sont dans le genre classique négligé, et unissent tout ce qu'il y a de pire dans les deux genres , l'encombren^nt et le désordre en lignes droites.

Palazzo Pàti. Les pierres de taille de son soubassement forment certaines protubérances symétriques qui portent le caractère de la solidité et du pouvoir de résistance ; c'était le goût des quinzième et seizième siècles, né des circonstances orageuses de ce temps-là. L'intérieur est tout d'or, de marbre et de pierres précieuses. Il y a telle table en mosaïque qui a coûté quinze, vingt, jusqu'à vingt-cinq ans de travail, à plusieurs artistes réunis. Les objets représentés dans ces mosaïques

f!l6 L-KS PALAIS.

sont des fleiirs, des instruments de musique, des animaux vivants, et Ton n'en saurait trop admirer l'exécution. Je ne dirai rien des tableaux qui forment cependant une très belle collection. Il y avait foule autour de la célèbre Vénu^ de Canova , qui • a son cabinet à part dans ce palais. Moins nue que la Vénus de Médicis, elle est plus voluptueuse et moins faite pour être montrée à tous les yeux ; mais c'est ce que Canova a encore produit c}e plus parfait. Les jardins appelés Boboli sont fort admirés ; en effet , suivant le goût du pays , on y trouve de nombreuses terrasses avec l^irs balustrades et leurs statues; des pierres et du mortier partout, et ce qui n'est pas muraille, est charmille taillée pour imiter des murs. La vue domine sur toute la ville. Le grand duc, qui demeure au palais Pitti, se promène sans gardeâ et en simple particulier dans ces jardins; c'est un prince affable et bon et dont les intentions sont exoellentes.

Palazzo RiccardL Quoique bâti sur les dessins de Michel-Ange, il n'est pourtant remarquable que pour avoir été la Casa dé Medici^ Les appartements que cette illustre famille occupait, sont à présent dans le plus triste état de délabrement ; de .vieilles tapisseries pendent en lambeaux sur les murs, les plafonds dorés sont comme récrépis en noir par les mouches, et il y a sur les planchers un bon doigt de poussière historique.

Le Duomo (. c'est ainsi que les cathédrales sont

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