LES CHAMEAUX
mer , le grand duc a un domaine , dont le sol sablonneux ne présente que dévastes et maigres pâturages, où l'on voit errer en liberté de grands troupeaux de bêtes à cornes, de chevaux, de moutons, et ce qui parait étrange, de chameaux- au nombre d'environ deux cents. C'est la souche d'où sortent tous les chameaux que l'on promène en Europe. Ils coûtent ^o à 5o séquins ( 5 à 600 francs ) k l'âge de quatre ans. Nous les trouvâmes nonchalamment couchés la plupart, ou errants çà et, là avec lenteur; leurs grands corps maigres et dégingandés semblaient à peine avoir la force de se soutenir , et la liberté dont ils jouissaient rendait leur difformité et la maladressie de leurs mouvements plus apparentes encore qu'elles ne le sont dans l'état de contrainte et d'esclavage, où nous sommes accoutumés à les voir. On a peine. à croire que des êtres aussi mal bâtis soient agiles et forts; cependant ils portent à Pise une charge de bois, pesant douze quintaux, et leur pas ordinaire est égal au trot d'un cheval. On mit le bât sur l'un d'entre d'eux , qui s'était agenouillé pour le recevoir, non sans pousser des cris et des gémissements lamentables , accompagnés de grimaces très expressives de mécontentement, qui continuèrent pendant qu'on lui faisait faire quelques pas. Le poil de ces animaux est épais, et d'une grande finesse. Les chevaux, qui n'y sont pas accoutumés, craignent extrêmement
LES MACUIlf£S. l49
Vodeur et la vue des chameaux , et les rosses qui nous avaient amenés furent sur le point de prendre le mors aux dents. Tout un régiment de dragons fut une fois jeté dans le plus grand désordre, par l'apparition inattendue de quelquesuns de ces paisibles animaux. Il serait facile de les naturaKser dans la partie méridionale des États-Unis d'Amérique, où le sol est trop sablonneux pour les voitures , et où les chevaux souffrent beaucoup de la chaleur. Les chameaux consomment moins, se contentent du plus mauvais fourrage, et font trente à quarante milles par jour, sans boire ni manger, avec une charge triple de celle d'un fort mulet«
A notre retour, nous rencontrâmes une longue file de bêtes de somme d'une autre espèce : c'était de pauvres gens, dont la nudité était à peine déguisée par les haillons , qui leur pendaient et par devant et par derrière. Ces malheureux apportaient des fagots au marché, et leur charge, proportion gardée, excédait de beaucoup celle des quadrupèdes leurs collègues. Il semble que la civilisation italienne ne se soit pas encore élevée ici jusqu^aux charrettes, ou même jusqu'aux brouettes traînées par des hommes, et que l'usage des civières et des crochets de portefaix n'y soit pas encore connu , car ces gens-là portent leur charge sans ce secours. Peut-être quelque ennemi des machines aura-t-il obtenu du gouvernement pa-
l5o ' MBSSA CANTATA.
ternel de ce pays la prohibition de celles-là , et pour le bien des bûcherons, condamné leurs épaules à porter ce qu'ils auraient pu traîner avec bien moins de peine. Le travail facile d'un seul se trouve être ainsi la dure tâche de quatre individus, qui gagnent entre eux tout justement ce que l'homme seul, aidé de deux roues, aurait gagné.
Le domaine rural, que nous venions de voir, est bien boisé; il y croît des chênes verds ( quer^ eus ilex ) , , de dimensions peu communes ; j'en mesurai plusieurs, dont le tronc n'avait pas moins de douze pieds de circonférence, et dont l'ombrage couvrait un espace de vingt -cinq grands pas de largeur. Le feuillage de ces arbres touffus est d'un vert noir et triste. En approchant, je fus assailli par d'innombrables fourmis rouges, qui pénètrent dans les vêtements, et dont il est difficile de se débarrasser. Las de voir toujours des diamps labourés, des vignes, des peupliers mutilés , et de pâles et maigres oliviers , l'aspect des bois, des pâturages, des animaux en liberté , nous paraissait la nature hors de prison ; le manque de mouvement du terrain était corrigé par l'aspect lointain des belles montagnes de Lùcques.
Nous assistâmes hier à une messa cantata , dans la cathédrale, oùl'archevéque officiaiten personne. Immobile sur son siège épiscopal , le prélat a été
HBSSA CA^HTàTA. l5l
décoiffé dix fois, sa mitre enlevée et replacée sur sa tête sans motif apparent, pendant que les prêtres marchaient processionnellement autour du chœur , en chantant l'office d'un ton nasal , qui faisait rire sous cape les enfants de chœur qui l'imitaient; à la fin le prélat a été déshabillé et rhabillé de pied en cap ; on lui a ôté ses robes en les lui passant par-dessus la tête, et on lui en a remis d'autres de la même manière. La maigre musique de quelques violons, qui ne couvrait pas les battements de pied d'un maladroit maître de chapelle, s'est fait entendre pendant toutes ces cérémonies. Il n'y a pas eu un seul instant de tranquille recueillement, rien qui ressemblât à la prière, et qui inspirât ces sentiments religieux que les temples sont destinés à faire naître et à entretenir; c'était d'un bout à l'autre une pantomime musicale mal jouée, qui n'exprimait rien. Sincèrement disposés à nous joindre de cœur au culte rendu à l'Être suprême, dans quelque communion que ce fut , ce n'était pas notre Ëiute si ce culte, dégénérant en vaines cérémonies, substituait, aux' impressions spirituelles, celles qui ne vo^t pas plus loin que les yeux. Aujourd'hui nous avons assisté à la leçon d'un professeur de belles-lettres à l'université , lue d'un ton très déclamatoire avec une fort belle voix. Traitant du mérite comparatif de Virgile et du Tasse, le critique donnait à celui-ci l'avantage de
l5a CHEVALIERS DE SAIirT-£TIEJVK£.
la moralité, avantage qui ne tente guère les poètes. Milton fut Tobjet des plus grands éloges. Ce professeur nous a paru éminemment doué de cette qualité, pour laquelle je me souviens qu'un juge était fort loué à Paris, savoir, d'un beau physique.
Il y avait ici autrefois des chevaliers de Saint- Etienne, créés par le grand duc Côme I, en commémoration d'une victoire remportée le jour de la fête du saint. Comme les chevaliers de Malte, ceux-ci se vouaient à la guerre contre les infidèles, et dans la première ferveur et pureté de leur zèle, comme eux, ils signalèrent leur courage en maintes occasions. Les murs de leur chapelle, ainsi que ceux de leurs maisons, formant la place de Saint-Étienne,.sont encore chargés de trophées de leurs victoires , ainsi que de tableaux historiques qui y ont rapport. Trop riches pour que la révolution les épargnât, ils furent dépouillés de leurs propriétés et dispersés. C'était une injustice; mais la restauration de l'ordre, à laquelle on songe, ne réparerait pas cette injustice, et même ne restaurerait rien, puisque les propriétés sont aliénées, et que les chevaliers eux-mêmes sont morts. On ne ferait par- là que créer un ordre de chevalerie nouveau, et comme les circonstances, qui, dans le douzième siècle, motivèrent leur établissement, n'existent plus, ce serait une institution sans objet; à moins qu'au
LES BIGEURS. I 53
lieu- de faire la guerre contre les Turcs, on ne chargeât les nouveaux chevaliers de la faire pour eux.
Les propriétaires de terres, ici comme partout en Italie, n'afferment pas à rente fixe, mais amodient à moitié produit, ce qui a ses avantages et ses inconvénients. Le cultivateur à moitié pro* duit, ne jouissant pas de tout l'avantage des améliorations qui sont entièrement à ses frais, n'a pas le même motif d'en faire; mais, d'un autre côté , il ne court que la moitié des risques de mauvaise récolte. En dernière analyse , c'est un système qui ne stimule pas l'industrie au même degré que la rente fixe, et sous lequel la terre est moins productive (i); mais il en résulte l'avantage inestimable d'établir une communauté d'intérêts entre le propriétaire et le cultivateur , des relations ordinairement bienveillantes , une sorte de surveillance paternelle, infiniment précieuse sous le point de vue moral et politique, et formant des liens sociaux entre la haute et la basse classe. Le dévouement extraordinaire des métayers vendéens à leurs chefs propriétaires , n'aurait pas eu lieu.de la part de fermiers à rente fixe ; et nous ne voyons pas que les paysans ita-
(i) Les meilleures terres, aux environs de Pise, qui produisent deox ou trois récoltes dans l'année , valent cinq à sept louis les 6600 pieds carrés, ou environ 36 louis larpent de 4o,ooo pieds carrés.
l54 l'BS MOSUBS.
liens aient répondu au signal qui leur était dqnné par la France et imité les excès de la révolution. Us y étaient tellement peu disposés, que leur esprit, naturellement vif et boufifon, s'exl^kit en bons mots de circonstance. Les galériens pour la vie portent un bonnet jaune , tandis que celui des condamnés pour un temps limité est rouge : lin paysan qui arrivait de la campagne , apercevant le bonnet rouge sur l'arbre de la liberté , planté dans le milieu du marché , s'écria : fortuna che non e giallol (heureusement qu'il n'est pas jaune) et la plaisanterie euli un tel succès, qu'il Êdlut mettre à bas arbre et bonneL L'huile est un article de première nécessité en Italie; sous le règne impérial, il était une année devenu rare et cher : perche VoUo e cosi caro? demandait un fscysaUj perché, lui répondit un autre, hanno unto tanti re ed hawio JrUto lante reputbli-che{i)\
Les souvenirs de ce temps-là ont laissé ici peu de ressentiments dans les cœurs. L'on rend justice aux soldats français, qui ne commirent pas de grands excès envers les habitants, mais au contraire se montrèrent souvent plus humains et plus justes que leurs officiers, dont les exactions étaient le sujet de leurs sarcasmes militaires.
On ne connaît pas ici l'enseignement mutuel ;
(i) Pourquoi Thiiile est-elle si chère? — Parce qii£ Ton a oint tant de rois et fricassé tant de républiques.
hEB xoBuas. i55
mais les en&iits admis dans les norobteHses c€ue di cariià (maisons de charité), apprennent à Vtte et à écrire , et sont mis en apprentissage. On dit que tous les enfants présentés y sont reçus, ce qui , dans un pays déjà surchargé d'habitants , comme la multitude de mendiants le prouve , sert à en augmenter le nombre. Les curés de campagne enseignent la lecture et récriture à un petit no]Dbred*en£mts,etreçoiTentde leurs parents des présents d'œufs et de volailles. Les gens du peuple , dans les villes au moins , savent par coeur et récitent avec enthousiasme les passages favoris de leurs poètes, tels que la fuite d^Herminie dans la Gerusalemme du Tasse; la mort de Clarindaj l'épisode d^Olindo et de Sqfronia; la célèbre description de la sécheresse et de la pluie, la mort A^Argante , de VOrlando Jhrioso ; ils répètent la fuite à*Jngelica et quelques batailles. Mais Metastasio est leur poète favori ; ils le chantent en chceur , et mettent le récitatif en dialogue. Le talent de l'improvisation n'est pas réservé à quelques personnes d'un esprit cultivé , mais se rencontre partout. Dans leurs moments d'hilarité ^ le verre à la main , les gens du peuple sont souvent inspirés; ils parlent alors en langage mesuré et harmonieux pendant des heures entières sur des sujets accidentellement introduits ; s'ar-* rétent-ils, d'autres reprennent le fil de leurs idées dans le même rhythme poétique. Ces récits fugitifs
l56 LES MOEURS.
ne soutiendraient pas l'examen critique à la lecture , et ceux mêmes des improvisateurs qui se distinguent le plus , eurent rarement du succès lorsqu'ils écrivirent. On assure que Métastase regrettait de s'être jamais livré à l'improvisation, qui lui avait donné une certaine négligence de composition difficile à surmonter. Madame F
étrangère , mariée à un Italien , nous parlait de sa surprise, lorsqu'une fois, son mari , qu'elle n'avait jamais /soupçonné d'être du nombre des inspirés, se mit tout-à-coup à improviser avec succès. On trouve cependant que cette faculté devient moins Qommune;,de même que les autres traits caractéristiques, qui distinguaient les divers peuples de l'Europe , s'effacent tous les jours.
Les étrangers se plaignent amèrement du manque de probité qui les rend dupes de tous les marchés qu'ils font. Les marchands surfont indignement, et même, après marché fait, rabattent encore. L'on rabat cinquante pour cent sur un compte d'apothicaire , c'est une chose reçue ; mais les Anglais prennent tous les comptes pour des comptes d'apothicaires , vont trop loin et se font appeler ladri^ par ceux mêmes qui sont fort aises d'avoir leur pratique. La noblesse ellemême fait des choses qui ne sont pas nobles : par exemple, le théâtre appartient à une compagnie de nobles Pisans qui en sont les directeurs ; et quelques-uns d'entre eux, à ce que l'on assure, jouent
CHAPEAUX P£ PAILLE. ïSj
à l'orchestre. Il arrive souvent qu'à la porte on demande à un étranger le double du prix ordinaire, et de ce qu'un homme du pays aurait payé. Je ne pouvais d'abord le croire , mais je m'en suis assuré; ils disent que comme le théâtre est leur propriété, ils ont droit de se faire payer le plus qu'ils peuvent. Ces nobles ont des relations familières avec la classe moyenne, mais ne la reçoivent pas chez eux, c'est-à-dire dans leur casino.
A notre retour de Pise à Florence, nous eûmes occasion de voir les manufacturières de chapeaux de paille à l'ouvrage. Presque toutes les femmes étaient ainsi employées. La paille dont elles se servaient n'était pas entière, mais coupée en morceaux de sept à huit pouces réunis, je ne sais commen t, en masses arrondies , d'où les femmes tirent les brins qu'elles tressent en marchant, avec une dextérité et une rapidité admirables. Cette paille est le produit d'une culture spéciale , provenant du blé, semé serré dans un mauvais terrain, et coupé avant sa maturité. La pbnte étiolée devient ainsi longue et menue comme il la faut. Les hommes tressent aussi , non de la paille , mais des joncs dont ils font des nattes.
L'imperfection remarquable de la charrue et des autres instruments aratoires du Val d'Arno , montre au moins l'excellence du sol qui n'en exige pas de •meilleurs.
Aous avons couché à incisa y six lieues plus
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loin que Florence, sur la route de Rome. Cette route suit le Val d'Amo supérieur, plus fertile et moins pittoresque encore que le Val d'Arno inféi^eur , sans autre verdure que celle de Tolivier; sans ombrage, excepté celui du cyprès autour de quelques maisons de campagne. On connaît les beautés de la Vallombrosa^ peu éloignée du Val d'Arno, son amphithéâtre de forêts, ses cascades; mais ce sont les ouvrages de l'homme que j'accuse ici, et non ceux de la nature, qui sans doute serait partout belle en Italie, si on ne la contrariait pas.
En dépit de nos résolutions, de ne pas voyager après le coucher du soleil , il était minuit le second jour, lorsque nous arrivâmes à une maison appellée Casadelpiano^ où il entrait dans les plans de notre carrière de nous fedre coucher: nous frappâmes long-temps avant que les gens de la maison voulussent se lever , et ils n'ouvrirent qu'après nous avoir bien examinés d'une fenêtre. La lune, depuis quelques heures, éclairait un paysage alpestre, composé de rochers et de beaux châtaigniers dans l'état où Salvator Rosa aimait à les peindre , creusés jusqu'au cœur par les années et' déchirés par la tempête. Loin au-dessous de nous à droite, brillait la tranquille surlace des eaux d'un grand lac (Trasimène). Pendant que la servante de Casa del piano faisait dies lits , on lui adressa quelques mots sur les beautés du pays;
MARAIS DU VAL DE LA CHIAVA. iSq
mais secouant la tête d'un air tristement exprèssîf , elle se borna à dire que la semaine dernière on avait dévalisé des voyageurs précisément à Ten* droit que nous admirions tant. Cette maison est située sur le champ de bataille où Annibal fit un si grand carnage des Romains. Le ruisseau qui coule auprès s'appelle Sanguinetto y et en labourant on trouve encore des ossements , des bagues, des médailles , des fragments de fer et de cuivre. Un hameau des environs porte le nom à*Ossaia. Dans le milieu du jour nous avions passé par JrezzOj ville saccagée par Bonaparte, et nous saivimes dans sa longueur la célèbre vallée de la Chiana , qui fut autrefois un marais pestilentiel. En 162 5, un des Médicis, qui devint ensuite pape, souSvle nom de Clément VII, entreprit de le dessécher. Les travaux, suspendus pendant les troubles de ce temps-là, furent repris en i55i , et continués avec peu d'interruption pendant les dernières a66 années. Ce fut le savant Torricelli qui , le premier , imagina de dessécher les marais en les inondant, c'est-à-dire d'élever peu à peu leur niveau en retenant les eaux pour leur feire déposer leur limon. Dans certaines saisons, les torrents qui descendent de l'Apennin charrient de trois à neuf parties de terre sur cent parties d'eau, et le dépôt est obtenu en moins de 48 heures. Le niveau général a été ainsi élevé de quatre braccie (7a huit pieds ) dans le cours de
l6o LAC TRASIMÈNE.
trois siècles , et l'on estime la quantité de terre , et d'excellente terre , ainsi obtenue, à 867,000 mètres cubes. Il est difficile de concevoir comment la mince couche de terre qui recouvre cette partie de l'Apennin a pu y suffire. Le pavé d'une route romaine , que l'on aperçoit le long de cette vallée, impraticable en î525, montre qu'elle ne l'avait pas toujours été ; mais l'on sait pourtant, que du temps des Romains, l'air en ' était moins salubre qu'à présent. Cette méthode ingénieuse, d'obtenir de la terre enparguant l'eau, a depuis été mise en pratique dans le Bolonais de l'autre côté de l'Apennin.
Dès la pointe du jour, nous poursuivîmes notre route le long du lac Trasimène, Il est bordé d'aloës, de figuiers et d'arbres forestiers couverts de lierre et de vignes sauvages, qui croissent "ç^tsïx les rochers ; mais les vapeurs de la nuit , que le soleil n'avait pas encore dissipées, cachaient la rive opposée. Laissant le lac à notre droite, nous arrivâmes bientôt à im misérable village de pécheurs {Toricelld) , sur la frontière des États de l'Église; l'air y était infect, et les habitants de fort mauvaise mine. Les hommes avaient l'air de bandits , et leurs compagnes étaient plus repoussantes encore, quoique les très-jeunes filles fussent en général jolies. La beauté, en Italie, est un apanage naturel que les habitudes de la vie et le soleil détruisent fort vite.
PERUGIA. l6l
Après Torricella, la route s'enfonçant dans les montagnes y on découvrait sur leurs sommets les plus escarpés , des villes fortifiées à l'antique , PulcianOjCorcùinOjetc. l'c^tBient des groupes de couvents, d'églises, de châteaux et de chaumières, dans une enceinte de murs crénelés et flanqués de tours, dont le profil pittoresque se dessinait hardiment sur l'azur d'un ciel sans nuage. la plupartdes tours étaient percées, au sommet, d'une ouverture longitudinale, comme la tête d'une aiguille. Sur ce plateau élevé, des chênes avaient succédé aux oliviers; mais on y trouvait pourtant, comme partout en Italie, des raisins excellents ainsi que du mauvais vin. De ces hauteurs, la route, après nous avoir fait descendre dans la plaine , est soudainement remontée à Perugia pour redescendre encore brusquement. Ijà, vue dont on jouit de Perugia , quoique chèrement achetée, vaut presque la peine d'y monter. Elle s'étend sur un vaste pays, dont la surface variée se perd dans le vague bleuâtre de l'horison. Cette ville antique contient vingt mille habitants; elle possède une université, force couvents et maintes académies, qui sont des lieux, où de prétendus poètes se réunissent pour se lire réciproquement leurs vers et se louer outre mesure. En 1798, l'armée de Bonaparte débusqua les moines, et enleva les tableaux (la plupart du Pérugin, né dans ce lieu), ainsi que les chandeliers d'argent. I. J 1
l6si SAIITT-FRANÇOIS d'aSSISE.
Les tableaux sont revenus, de même que les moines, mais non le métal. La magnifique pers-* pective , déjà décrite , est tout ce que nous avons vu de Perugia, pendant l'heure qu'on nous y a fait passer à attendre le visa de nos passeports; formalité qui coûte beaucoup de temps et d'argent aux voyageurs sans remplir son but ostensible , puisque tous les voyageurs trouvent moyen de se procurer un passeport , et que ceux des suspects sont les mieux en régie. Cette ville, l'une des plus considérables de l'Étrurie, et dqnt l'antiquité est beaucoup plus reculée que celle de Kome, lui résista long-temps. Elle défia Annibal, et soutint un siège de sept ans pendant les guerres des Goths. Un de ses capitaines , appelle Forte- Braccio , marcha sur Rome en i4 17 et la prit
Le Tibre, que nous traversâmes sur un pont de pierre, de six à sept arches, bientôt après Perugia, nous parut plus large, plus rapide et moins trouble que nous ne nous y attendions. Trois lieues plus loin , sur le penchant d'une montagne escarpée, une longue ligne d'aqueducs, de colonnes, de temples, de murs crénelés, nous annonça Assisi^ le lieu de la naissance de Saint- François d'Assise. Au pied de la montagne s'élève une belle et vaste église , qui renferme sous son dôme une vieille petite chapelle , dédiée à la Madona degli angeliy où , de son vivant, SaintrFrançois venait prier, La belle église est l'enveloppe ,
ASftisi. i63
ou tt Ton veut , k maison de cette masure. Nous trouTameft les moines marchant en procession autour de la petite chapelle. Leurs pas solennels, leurs génuflexions, leurs chants 9 Tcncens qui fumait , je ne sais quoi dans ces vaines cérémonies , nous causait une émotion involontaire; en se trouvant ainsi la dupe d'une sorte de sensibilité erronée , on éprouve un peu de honte mêlée de quelque plaisir. Une foule incroyable de mendiants infestait ce lieu saint, et l'on aurait cru que tous les borgnes, tous les boiteux, tous les visages Saiméliques, tous les spectres ambulants de l'Italie, s'y étaient donné rendez-vous. Il y eut ici, en i8oa,à l'occasion d'une grande fête, dix personnes écrasées dans la foule, et il nous vint dans req[>rit que tous ces misérables édopés pouvaient bien être ceux qui, aux dépens de quelques membres, avaient survécu à ce joiur ÊitaL Tout le reste de la route jusqu'à Foligno longe la base de l'Apennin, ombragée de beaux arbres, parmi lesquels on aperçoit des maisons de bonne apparence. Des charmies de bois, comme dans le Vcdd^Jmo, divisaient sans peine le sol meuble de la vallée, qui ne semblait pas demander un meilleur instrument, et les bestiaux étaient des plus' belles espèces; mais, malgré ces signes de prospérité, la mendicité et la difformité , sous leurs aspects les phis dégouttants, semblaient nous poursuivre. Plusieurs des postillons qui
l64 SPOLETTE.-^CLITUMNUS.
nous ont menés y dans le cours de la journée , avaient les genoux cagneux, conformation fâ^ cheuse pour un cavalier; et nous avons aussi compté deux bossus et un borgne.
Terni j a3 novembre. Aussitôt que l'épais brouillard du matin eut commencé à céder à l'influence tardive des rayons du soleil dans cette saison avancée, nous découvrîmes , sur une montagne , la ville de Spolette\ dans toute la dignité de ses antiques tours et murailles^ de ses châteaux, de ses couvents, de ses églises; un pont hardiment jeté sur un précipice lui servait d'entrée, et les maisons, sans doute très-resserrées, paraissaient toutes surmontées d'un belvédère pour jouir d'un peu d'air et de vue. Non loin dé là , l'antique CUtumnus jaillissait tout entier de la terre ; comme du temps de Virgile , les Romains trouveraient encore sur ses bords des génisses blanches pour les sacrifices; leur race, encore sans mélange, a pu traverser les siècles, au milieu des invasions de barbares, des guerres civiles, de la famine, sans périr ou s'éloigner des m^és lieux, sans se mêler à d'autres races, sans changer de couleur, tandis qu'aucune race humaine ne s'est conservée pure. Avec tous ces beaux troupeaux le lait manque dans le pays , ainsi que les légumes; notre hôte à Terni l'attribuait à la proximité des montagnes,' et n'a pas voulu croire que ce fut à cause de la paresse des habitants. Il
CASCADB DE TEBKI. l65
était de si bonne heure , lorsque nous arrivâaaes à Terni ^ que nous pûmes , dès le soir même , aller voir la célèbre cascade qui porte son nom. On monte long-temps, pour arrrver au lieu de la chute, par un beau chemin dont les voyageurs sont redevables au pape Lambertini , qui le fit construire à grands frais , il y a soixante-et-dix ans« Cette route passe à travers un village , entouré de murs , qu'habitent des mendiants , et rien que des mendiants^ si ce n'est des voleurs. Nous les vîmes sortir en essaims de leurs étroites et sombres ruelles ; les femmes et les enfants couverts de haillons, et criant de concert tanto famé , tandis que les hommes faisaient l'arrière-garde , enveloppés*de leurs grands manteaux bruns, le chapeau pointu, orné d'une plume rouge, enfoncé sur les yeux, et ne laissant voir de leur visage qu'une barbe de quinze jours. Étant à pied, il n'y avait pas moyen d'échapper; et, ainsi esco/tés, nous traversâmes au-delà du village une verte pelouse, qui nous conduisit au bord du Yelino, torrent brge et rapide, creusé de mainç d'hommes , mais que le ciseau de vingt siècles a rendu à la nature; Ton ne se douterait pas que son lit ro» cailleux fut artificiel. Cicéron nous apprend qu'un simple particuher fit creuser ce canal, qui a plus de cinq cents toises de longueur, à travers lea rochers ^.pour dessécher le sol de sa maison do campagne. Avant l'invention de la poudre à ca-»
l66 CASCADE DE TERNI.
non , c'était un immense travail. Toujours sen'é» de plus près par notre régiment de gueux, dont le nombre et les cris devenaient inquiétants, nous entrâmes en pourparler, et il fut convenu, que s'ils voulaient retourner au village, et y attendre notre retour , ils recevraient ce que nous avions à donner, qu'autrement ils n'aursdent rien ; dès-lors ils se bornèrent à nous observer de loin. Rien de plus grand et de meilleur goût que la chute du Velino, appelée cascade de Terni, et par les Italiens , cascata délie marmore; le volume d'eau et sa hauteur , la couleur des rochers et leur forme , tout y est pittoresque. Ces rochers sont parfaitement noirs, et la bizarrerie de leur configuration est encore rehaussée par d'abon-* dan tes incrustations calcaires ; le beau vert de la mousse, perpétuellement humectée, le rouge vif des feuilles, que l'hiver n'avait pas encore fait tomber, la hauteur des montagnes derrière la chute, et la profondeur devant elle , le bleu vague dû lointain, les cimes neigeuses de l'Apennin, composaient un tableau parÊiit; et Fidée qu'un simple particulier de Rome antique en avait créé tout le premier plan, à coups de marteaux, y ajoutait un certain prestige.
Il n'y avait pas long-temps que nous avions pris congé de nos formidables gueux , lorsqu'à mi-côte nous nous trouvâmes assaillis de nouveau par un détachement qui se prétendait étranger"
AABAES iXERNELS. 167
au traité que nous avions (ait en haut, mais qui, par la connaiyance qu'ils en avaient, faisaient assez roir qu'ils y avaient participé. Parmi eux oa vojait un paysan , de qui nous avions acheté des raisins, pour le paiement desquels il nous avait changé un écu, maintenant dans sa poche; et Teffronté n'en criait pas moins tantùfame comme les autres.
Le penchant de la montagne est planté de très vieux oliviers, et ayant demandé à un paysan que nous rencontrâmes, quelle était la durée ordinaire de cet arbre , il répondit : vwe sempre , sempre (il vit toujours, toujours), ce qui est moins exagéré qu'il ne semble, puisque l'on montre des oliviers dont l'existence connue remonte à dix siècles , et qui pourraient bien avoir été plantés par les Romains; différents des animaux, les arbres n'usent pas leurs organes, car il leur en vient de nouveaux chaque année> et il n'y a par conséquent aucune cause de mort inhérente à leur natuf e. La nouvelle couche de fibres et de vaisseaux , qui chaque printemps se forme autour du tronc, suffit à l'existence de l'arbre, et les anciennes couches qui forment le vieux bois peuvent périr, l'arbre peut devenir creux, sans cesser de vivre. Ces cercles concentriques qu'un arbre coupé présente, et qui indiquent le nombre de ses années, sont autant de générations successives, comme chaque bouton du printemps