‹ Voyage en Italie et en Sicile; (volume 2)Chapitre 54 sur 99 · I-E* REVOLUTIONS · texte numérisé non relu

I-E* REVOLUTIONS

clef, et le coffre-fort est devenu un meuble inutile. Ceux de qui l'avare achète , ceux à qui il prête son argent, et ceux à qui il le donne (car les avares donnent plus volontiers que les prodigues, qui ne s'en laissent jamais les moyens), sont les véritables usufruitiers de son bien , tandis qu'il n'en est, lui ^ que l'administrateur. Enfin , l'avare de nos jours est simplement un homme, qui fait dépenser son argent par d'autres. Le riche ne peut pas dîner deux foi», souvent à peine une fois, faute d'appétit; mais d'autres dînent pour lui, et non pas ses amis seulement, ses domestiques, mais une multitude de gens qui de l'autre bout du monde pourvoient à ses besoins sans le connaître. En dernière analyse, le revenu du riche se trouve réparti parmi les pauvres , plus économiquement, plus régulièrement, avec moins de frottements incommodes et de résistances, d'inquiétudes et d'accidents , que par le moyen d'une révolution , sous l'empite de laquelle les riches deviennent pauvres , et quelques-uns des pauvres deviennent riches, mais sans que la société cesse d'être divisée en riches et en pauvres. Il y a donc peu de chose à gagner par les révolutions, à l'égard d'une meilleure division de la propriété; mais elles sont l'extrême et quelquefois le seul remède à d'autres maux de l'ordre social , remède cependant qui , s'il guérit nos enfants quelquefois très-bien , empire souvent nos propres maux ; de façon que

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ceux qui ne préfèrent pas leur postérité à euxmêmes , font bien de n'y avoir recours qu'à toute extrémité. En fait de révolution , on ne peut pas trop se fier au vieil adage voxpopuU^ vox Dei; car ceux qui y perdent blâment tout; ceux qui y gagnent ou espèrent y gagner, approuvent tout; et la majorité nous parait toujours être du côté de ceux avec qui nous vivons habituellement.

Tout ceci au reste ne s'applique guère aux Romains qui jouèrent fbrcémentle rôle de patriotes, à peu près comme Sganarelle joue celui demédecin,à coups de bâion. Après une résistance assez courte , un gouvernement, semblable à Celui de la France, fut établi chez eux. Bonaparte disait que, quand il s'agit de Êiire faire un grand pas à la multitude , il vaut mieux que le mouvement soit soudain que graduel. On n'a pas le. temps d'avoir peur et de se cramponner , et une fois la chose faite , quoiquetonné d'abord , on s'y accoutume bien vite. Ainsi, après qxielques jours seulement de régime provisoire, les Etats romains furent proclamés français; le département de Rome et celui de Trasimène marchèrent tout comme le département de la Seine et celui de la Loire , au moyen de 3ooo employés français , remplissant toutes les places hautes et basses; car les hommes capables et bien famés parmi les Romains se tinrent d'abord à l'écart; personne ne voulait se compromettre en acceptant une place. Bonaparte n'inspirait

a86 LB GÉXr^iRAL HIOLLlS.

uas personnellement la confiance , et l'on craignait cette constitution française , dont il faisait une selle à tous chevaux. Les femmes surtout se piquèrent d'esprit public, et le premier bal donné par le général Miollis, quoique magnifique, fut à peu près désert. Dans sa colère, le général menaça de l'exil à OVito Fecchia les femmes qui persisteraient dans leur désobéissance à ses cartes d'invitation. Le pape, avant de quitter Rome, avait lancé l'excommunication (i) contre ceux qui serviraient le nouveau gouvernement , ou qui communiqueraient avec lui ; mais ce n'était pas lui faire une grande Êiveur que de figurer à ces baJs. Enfin , les femmes dansèrent par force de tout leur cœur; leurs maris acceptèrent des places ; les salons des préfets et des généraux et leurs antichambres aussi se remplirent. Un maître de chapelle fut le seul qui tint ferme , et ayant refusé de chanter le Te Deum , il fut envoyé à Cii^ita Vecchia ; mais Bonaparte , qui connaissait mieux les hommes , fit venir l'héroïque soprano à Paris. On le reçut bien , on lui donna une croix et une pension , et

(i) Uindividu qui se chargea de la commission périlleuse d'afficher rexcommunication sur la porte de Saint-Pierre et sur celle du Quirinal (c'était un pauvre Yoiturier) , a été depuis si bien récompensé par le saint père, qu'il a dernièrement acheté, ou est en marché pour adieter, de Lucien Bonaparte, la principauté de Canino,

LES PBIKCES ROMAINS. 287

on le renvoya tout-à-fsiit changé ; sa conversion s'étendit même à tout le corps des chantres de sa sainteté. Les artistes furent à leur tour caressés, employés et décorés; enfin, la noblesse elle-même, lasse de se voir taxée à merci et miséricorde , voulut Élire la paix, accepta des places à la cour et des emplois publics. I^ prince Cesarini, décoré de Tordre de la Réunion, devint gouverneur du'palais impérial; le prince Piombino, dépouillé de sa principauté et de ses propriétés de File d'ïlbe, et réduit à s'appeler Ludovisi tout court, accepta la place de trésorier de la couronne; le prince Borghese , enfin , demanda la main^ d'une sœur de Bonaparte, veuve de ce général Le Clerc, qui avait enlevé le pauvre Toussaint-Louverture de Saint-Domingue. Il est vrai que les nobles avaient bien aussi leurs griefs sous l'ancien ordre de choses. Soumis à une nuée de petits collets, fils de paysans sortis de leurs domaines , pour venir faire ensuite la loi à leurs anciens seigneurs , et les gouverner despo tiquemen t, lorsque, devenus prêtres, prélats, cardinaux, ils se trouvaient les représentants de l'autorité papale ; sujets d'un gouvernement théocratique où ils ne pouvaient avoir aucune part, les nobles étaient encore souvent éclipsés pap la fortune d'un parvenu , neveu du pape : sous Bonaparte, au contraire, les nobles pouvaient arriver à tout Après quelque temps , les Romains de toutes les classes, à B.ome au

a88 LA JURISPRUDENCE.

moins, sinori à la campagne , conimencèrent a se trouver assez bien du nouvel ordre de choses, pour craindre le retour du santo padre.

La jurisprudence de Rome était un composé hétérogène du droit canon et de l'ancien droit romain; chaque ville et presque chaque village avait en outre ses statuts particuliers. Les décisions des tribunaux civils et ceux de la rota (juridiction ecclésiastique) étaient en opposition continuelle ; chacune des trois légations qui composent les États du pape avait son code pénal, qui. était la collection des décrets de ses légats successifs (gouverneurs), trop souvent absurdes et quelquefois atroces. Le régime des prisons était beaucoup plus mauvais encore que dans le nord de ritalie , où Joseph II , Léopold et le duc de Modène avaient corrigé bien des abus; et l'on voyait des prisonniers oubliés dans des cachots infects pendant la moitié de leur vie. La jurisprudence civile était peut-être plus absurde encore ; il y avait soixante-douze recours , ou manières d'éluder un premier jugement rendu; soixante-douze manières de s'opposer aux fins de la justice, d'en arrêter le cours, et de la rendre si dispendieuse, que les frais excédaient souvent la valeur de l'objet en litige. Il n était pas rare de voir un procès dui'er vingt ou trente ans.

Les éyêques et les seigneurs féodaux avaient des prisons à eux, ainsi que des sbîrri. Au milieu

LA JnmSPRDDINGE. ^89

de la confusion de droits féodaux et de droits ecclésiastiques qui se mêlaient à tout, les juges, dans le doute, décidaient toujours en faveur des Jidei<ommis et de la causa pia, A ce chaos judiciaire, succéda le Code français qui fournissait des règles constantes et uniformes. Bien qu'inapplicables assez souvent, elles assuraient au moins la publicité des débats, qui se faisaient en langue vulgaire, au lieu du latin barbare en usage auparavant; et , dans les causes criminelles , elle^ prescrivaient la confrontation des témoins et une décision motivée, rendue en public dans un court délai. La précieuse institution du jury criminel était alors trop peu enracinée en Fiance même , trop peu d'accord avec les mœiu*s du pays et l'état moral des Français^ pour qu'ils songeassent à la donner aux Italiens , à qui elle allait plus mal encore; aussi n'eurent-ils point de jury, mais ils eurent d'ailleurs la même organisation des tribunaux qu'en France. Les gens de loi ne s'étaient pas moins perfectionnés que la loi elle-même, sous le point de vue moral; ils abandonnèrent la manière de parler vaine et déclamatoire qui leur était familière , et commencèrent à plaider logiquement aussi bien que légalement, et à insister sur l'application littérale des lois. La différence de l'ancien état de choses au nouveau, à l'égard de Fadministration de la justice, fut si l^ien sentie, que, même à présent, I. 19

%gO RÉSULTATS POLITIQUES.

on entend souvent le peuple dire ; era una grari bellacosa^Ia giustizia Jrançese} Les douanes, mieux organisées et administrées strictement , étaient devenues plus productives et moins vexatoires. Les prérogatives arbitraires attachées au rang de prince, lenv prepotenza ^ leurs franches entrées, leurs dénis de justice disparurent. Pour la première fois dans les États du successeur des apôtres , tous les hommes furent égaux devant la loi. On abolit les asiles et les juridictions seigneuriales, au moyen desquelles les brigands échappaient au châtiment en sautant un fossé et passant ainsi d'une terre à l'autre. Les droks seigneuriaux étaient tels, que la livrée d*un seigneur ou d'un cardinal, sur le dos d'un assassin, arrêtait toutes poursuites; ce fut long-temps un revenu lucratif. Le majordomo d'un cardinal vendait aux criminels bannis à Ostie , la permission de revenir à Rome et d'y reprendre leur ancien métier. Mais, s'il n'y eut plus d'asile ouvert aux individus prévenus de crime, d*un autre côté, ils ne furent plus exposés à un long emprisonnement sans formes de procès, à la torture et aux jugements arbitraires. Les rues de la capitjde, qui n'étaient auparavant éclairées que par la lumière de quelques chandelles, brûlant devant les madones, ou par les lanternes sourdes de la sbirraglia^ le furent régulièrement par des réverbères, ce qui contribua beaucoup à leur sûreté.

ilÉSULTA.TS POLITIQUES. SÇ)t

La paoTrelé ou la prudence obligea les nobles à diminuer le nombre de leurs domestiques. Les moines, sécularisés, ne distribuèrent plus de dan* gereiix secours aux pauvres qu'ils avaient faits, en décourageant l'industrie; laquais et n>endiants devinrent soldats. La vente des biens du clergé popularisa la propriété, et les taxes mêmes ex* citèrent l'industrie. Les sbirrij brigands soldés, sans uniforme, sans chefs, sans discipline, furent assujétis à une organisation militaire, et on les réunit à une bonne gendarmerie, principalement recrutée en Piémont, afin quelle parlât le langage du peuple romain , sans en avoir les préjugés. Les chefs de police à la campagne , appelés barigelli , autres brigands qui achetaient leur place du produit de leurs crimes, furent supprimés (i). Le gouvernement pontifical, malgré sa banqueroute sous Pie YI, avait déjà une nouvelle dette; elle fut payée avec le produit de la vente des biens monastiques. L'éducation était si excessivement négligée qu'on ne put trouver, dans les deux départements, un seul élève pour l'Ecole polytechnique, quoique l'examen eût été réduit pour leurs jeunes gens, et que le gouvernement leur

(i) Ua de cet harigelli portait le surnom de Dieci nove , deseAàxirneixiassassinato^ le dernier desquels avait été celui de sa femme. Chassé, en conséquence, il fut, à la res. tauration du pape, réintégré dans sa place de barigdlo de FixMÛiODe.

ig^ BiS€LTAT5 POLITIQUES.

ouvrît ses lycées gmluiteraent. L'industrie et les arts mécaniques étaient aussi en arrière que possible; mais les écoles d'arts et métiei's en France reçurent cinq ou six cents enfants italiens. Une maison de travail fut organisée à Rome, pour recevoir et employer les mendiants, qui disparurent la plupart. Diverses manufactures de soude, d'alun, d'indigo, furent établies; et la culture du coton fut introduite avec succès. Des recherches bien dirigées firent découvrir divers monuments antiques; les beaux-arts furent encouragés, et Canova leur donna un nouveau lustre. »La première et seule promenade publique dans Roroe^ fut établie à Monte Pincio^ et la première pépinière, sur le Mont Palatin. Il y eut une académie archéologique, dans le chef-lieu des antiquités. On méditait de grands travaux à l'embouchure du Tibre et dans les marais pontins, afin d'assainir cette région.

Il faut convenir que. les mesures de police étaient exécutées militairement. Le général MioUis, une belle nuit, fit enlever et transporter dans l'île d'Elbe tous ces hommes infâmes qui exercent le métier de courtiers de prostitution dans les rues de Rome ( Ruffiani)\ mais les femmes firent dès-lors le métier elles-mêmes, au grand scandale des Romains, et sans que les mœurs y gagnassent beaucoup. Les nouvelles taxes et la conscription parurent d'abord insupportables; mais ici.

RIÊSULTATS POLITIQUES. a93

comme en France , on s'y accoutuma assez vite , et ce fut la perte de leur argent à laquelle les parents restèrent le plus sensibles. Car la perspective de Favancement de leurs enfants semblait adoucir extrêmement les regrets de la sépai*ation. Tels furent les résulta^js d'une révolution peu sanglante parce qu elle fut faite par une force régulière, et quoique les classes supérieures aient pu en souf« frir , la grande masse du peuple y gagna à tous égards. Malheureusement, à la restauration, on se bâta , autant qu'il fut possible , de remettre tout sur l'ancien pied , sanà égards à ce qui méritait d'être conservé. Depuis lors, on est bien un peu revenu sur ses pas; mais l'on peut dire que tout ce qu'il y a de bon dans le pays est dû à cette époque, et particulièrement à ladministration de M. Degérando , spécialement chargé de l'organisation des États romains. Le fisc était sévère, mais il p'é*tait pas corrompu , et l'époque du pillage fut exclusivement celle de l'occupation militaire ; les coupables étaient pour la plupart des commissaires et des généraux.

Bonaparte parait avoir eu l'intention de former un corps législatif composé de cardinaux. riche-r ment dotés, et qu'il aurait élus lui-même, croyant se donner , par-là , une influence religieuse ainsi <jue politique. Mais ces sénateurs ecclésiastiques, sans postérité qui dût leur succéder, et recevant dans leur^ vieille iise des biens qu'ils n'étaient pa^

^94 GOUVBRlfSMENT ACTUEL.

destinés à posséder long-temps, n'auraient pas fait de grands efforts pour obtenir une certaine in* fluence personnelle parmi leurs nouveaux clients, et cette influence, s'ils Teussent obtenue « aurait bientôt dcmnéde Tombrage à celui même qui la leur aurait fait obtenir. Il est vrai qu'un législateur militaire et conquérant peut s'amuser à ' faire des expéri^ices politiques , sur de corrriger avec son épée les mauvais résultats qu'elles pour^ raient donner.

Le gouvernement actuel participe de l'état des choses existant avant et après l'invasion des Fian* içaÀSy mais surtout du premier « Je me bornerai à énoncer quelques faits qui ont rapport à cet état actuel. On compte à Rome 545 arrestations anr nuellement, pour délits divers, sur une population de 1 3o,ooo âmes, et la population des États Tbmains s'élevant à ^,4^ I,a2!i âmes, .il y. aurait ^ dans cette proportion, 10,167 arrestations, la moitié desquelles, à peu près, se terminent par la èondàmnation. Sans égard. ajux principes reconnus en bonne justice, qu£ le doute sufipose l'innocence du prévenu , et que personne ne peut être mis deux fois en jugement pour le inéme fait^ on peut Tétre ici indéfiniment et rester toute n vie sous le poids de la même accusation ; car, lorsque les preuves ne sont pas sufiEisantes pour condamner , le prévenu n'est élargi , si toutefois il est assez heureux pour l'être, que provisoîremeat:

GOUVERHEMENT ACTUEL. agS

Dmittatur cumprœcepto de se representando noi^is et non novis supervementibus indiciisï lorsqu'il reste seulementquelques soupçons, sansaucpne preuve, la formule de lelai^ssement est ainsi : Dimittatur tanquam non repertus culpabilis. Sur cent individus mis en jugement, quarante- cinq sont condamnés, cinquante sont renvoyés provisoirement, (ou gardés en prison) en état de prévention indéfinie^et cinq seulement sont déclarés innocents. Ainsi on ajoute chaque année environ cinq mille individus au nombre, déjà si grand, de ceux qui n ont rien à perdre en se faisant voleurs de grands chemins, parce qu'ils se trouvent déjà exposés à toute la défaveur d'hommes entachés de crime.

Quant à la procédure , le prévenu est interrogé en particulier par un juge instructeur, magistrat d'un rang inférieur et peu considéré. Cet interrogatoire se fait à huis clos , le prévenu ne paraît jamais en public, il ne voit pas ceux qui doivent le juger, les témoins ne lui sont que très rarement confrontés, et cela, jamais en présence du juge qui doit le juger, mais seulement devant le juge instructeur dont les fonctions sont de rapporter seulement. Enfin le prévenu ne sait pas même quel joyr son affaire sera décidée.

Les supplices barbares , en usage autrefois ainsi que la torture, furent rétablis avec le gouvernement papal en i8i4 > mais la sagesse de Pie YI et de son ministre Gonsalvi, en aitiena l'abolition fi-

nale, et la peine de mort par la giiilloline, tes galères, la fustigation ou plutôt la bastonnade , (il ca{faleHo)doiec l'emprisonnement pour plus ou moins de temps , sont à présent les seules peines infligées. Mais Femprisonnement , loin d'avoir pour but la régénération du criminel, n'est propre qu'à le rendre de plus en plus dépravé. Sur cent criminels cpndamnés à des peines non capitales, ^soixante-dix environ obtiennent leur pardon ou la commutation de la peine , ceux mêmes coupables de meurtre , lorsque la famille de celui qui a été tué déclare avoir fait sa paix avec le criminel et demande son pardon. Le privilège dont certaines confréries jouissaient de réclamer annuellement le pardon de deux criminels , est maintenant restreint aux confréries de Saint-Jean et de Saint-Jérôme ,'et la demande est alors soumise aux juges qui ont prononcé l'arrêt. J^a détention arbitiaire et indéfinie ne peut avoir lieu de la part des juges inférieurs; la confrérie de la Caritàj qui visite les prisons une fois par mois, a droit d'en porter plainte au tribunal suprême, mais celui-ci ne rend compte à personne et peut prolonger la détention autant qu'il lui plaît, après comme avant le jugement.

Quant à l'inquisition , arbitraire per se, elle ne pouvait cependant pas être comparée à celle d'Espagne livrée à des moines fanatiques et ignorants, qui , sans témoins, asso^mssaient leur ven-

LIlfQUISITIOK. ^97

geance. A Rome, elle était composée de vingt* quatre grands dignitaires de Féglise, avec chacun leur assistant, et présidée par le pape. Une pareille assemblée ne pouvait se livrer aux mêmes excès ; d^aiileurs elle ne s'occupait guère que des prêtres. Pasqueloue, officier de l'inquisition, publia à Rome, en 1 7 3o , un code de l'inquisition ; ce livre, bientôt après prohibé , est très rare , et plus ennuyeux encore que rare, mais cependant assez curieux. Il donne la définition des crimes divers que Vinquisition était appelée à poursuivre et à punir, a Les magiciens^ dit-il, sont ceux qui^ par arti^e^ font qu'un homme ou une femme sont pos^ sédés du démon ; ceux qui tiennent le diable enfermé dans un annean^ un médaillon^ ou autres choses; ceux qui vont au bal masqué ; ceux qui ont en leur possession des triangles ^ des cercles , ou d'autres charmes; ceux qui font usage de paroles magiques- et de filtres^ pour gagner r affection dune femme ; etc. On assure qu'il n'y a maintenant dans les prisons de Finquisition qu'un seul individu, détenu pour avoir écrit contre la religion catholique , lequel a été arrêté à Modène, avec la permission du duc. Le gouverneur, à Rome, préside la cour criminelle , et dans les provinces c'est le cardinal légat. Les témoins ne sont point confrontés avec le prévenu ; mais interrogés en secret à part les uns des autres, par un membrfe inférieur du tribunal; et le juge, qui n'a rien vu ni entendu.

1Xg9 PRÉLATS ROMAINS.

décide sur le simple rapport de son sécréCaire (auditeur ). Le prévenu peut demander un déCmseur, etlacommunicationdelaprocédure, mais la cour , si elle juge bon, peut s'y refuser et juger cequi s'appelle économiquement; en ce cas, le prévenu n'est condamné qu'au minimum de la peine , qu'autrement il aurait encourue dans'son entier. Par cesingulierarrangement, la justice économise en effet du temps et des paroles, comme le prévenu de son côté économise quelques-uns des coups de bâton qui pourraient lui être strictement dus, ou enfin quelques années de prison, mais aussi il est exposé à se voir condamné sans l'avoir mérité.

Les prélats, revêtus de dignités ecclésiastiques et aspirant à la pourpre, sont, avant d'y parvenir, obligés de remplir successivement une longue série d'emplois publics dans les finances, la judicature , la guerre , la théologie qu'ils exercent trop peu de temps pour en bien connaître les devoirs, mais trop peu de temps aussi pour perdre cette envie de bien faiire que tout le monde apporte naturellement à un nouvel emploi. D'un autre côté les auditeurs ou secrétaires dont la place est beaucoup pluspermanenteque cellede leurs chefs, et que ces chefs, dans leur ignorance, sont obligés de consulter , dont ils dépendent même , comme l'acteur qui ne sait pas son rôle dépend du soul^ ^eur, se trouvent être généralem^it^des hommes capables , tirés de^la classe bourgeoise où il y a

ESPBIT FRONDEUR. ^99

de rifistmctioa et de l'indépendauce. Le peuple, romain a toujours été dans l'habitude de fronder le pouvoir: cardinaux, prélats, juges, ministres d'État, le souverain pontife lui-même, tout le monde a sa part de bons mots satiriques et da* mères critiques : il n y a pas jusqu'au Saint-Esprit quin'essuje des épigrammes.

Les auditeurs, imbus de cet esprit frondeur de la classe* à laquelle ils appartiennent, Texercent jusqu'à un certain point sur leurs propres fonctions , et cela les timii en respect de manière à tempérer les vices de cette administration.

Au reste l'opinion populaire, à Rome, etl'oppositioa qui en résulte, ne portent pas sur les principes du gouvernement, mais sur son administration; sur des faits et des résultats, non sur des opinions spéculatives ; le peuple ne voit pas que les bons principes sont le moyen d'amener les bons résultats. J'ai, par exemple, entendu des frondeurs approuver les cours prévotales, chargées de décider sommairement du sort des brigands arrêtés, et de les Élire exécuter sur-le-champ , sans voir que Farbitraire exercé contre des voleurs, le sera aussi contre les honnêtes gens.

Les débiteurs insolvables ne peuvent être détenus plus d'une année à moins de transactions finauduleuses de leur part. Il y a un moyen ingénieux d'ajourner Je paiement d'une dette, même après jugement; c'est de faire une retraite reli-

3oO BÔPITAUX.

gieuse par ordre de son confesseur, pour se préparer à la communion ; alors toute saisie ou contrainte par corps est suspendue pendant un cer* tain temps raisonnable , déterminé par le cardinal légat du département ou par son secrétaire.

Les hôpitaux et autres fondations charitables pour les pauvres et les malades, ne sont nulle part aussi nombreux qu'en Italie, ni peut-être plus mal administrés ; chacun d eux est confié à un cardinal, qui le confie à un prélat son vicaire, lequel en remet le soin à son secrétaire.

Le grand hôpital {Spirito Santo) a seul un millier de lits formant quatre rangs^ le long d'une immense salle, et Ton y reçoit tousceux qui se présentent, de quelque pays qu'ils viennent ou queHe que soit leur religion pourvu qu'en leur tâtant le pouls on leur trouve de la fièvre.

Si le malade ne peut pas venir, ni se faire transporter, on lui envoie une voiture. Cet hôpital entretient dans différentes parties de Rome des dispensaires , où les pauvres reçoivent gratis les se- . cours médicaux dont ils ontbesoin. Les autres hôpitaux sont, la plupart, institués pour des maladies spéciales. L'hospice des enfants trouvés à 3oo nourrices à demeure , outre un beaucoup plus grand nombre d'externes. Les enfants parvenus à l'âge convenable sont mis en apprentisage, ou employés dans l'hôpital même , et à vii^ ans ils reçoivent une somme de cinquante piastres, pour

HÔPITAUX. 3oC

aider à leur établissement. Malgré leurs grands revenus territoriaux, ces différents établissements peuvent à peine suffire à leurs dépenses ; l'étendue des domaines du Spirito Santo dans les environs de Rome égale le territoire de cette même Rome, sous ses premiers rois. Dans l'enceinte des murs de la ville , les trois cinquièmes du terrain appartiennent à environ cent familles^ et les deux cinqidèmes restent aux hôpitaux et aux convents.

D'après des rapports officiels que j'ai vus, le nombre des morts est à celui des individus admis dans les divers hôpitaux romains comme un estk'] ~. L'inoculation de la petite vérole n'a jamais été fort générale à Rome , mais la vaccine l'est devenue ; il y a cependant encore nombre de morts , par la petite vérole.

L'art des accouchements est presque inconnu, ou n'est pratiqué que par des femmes ignorantes, et l'on attribue à cette circonstance le grand nombre d'individus contrefaits qui se trouvent dans un pays sans manufactures , quoique ce soit elles que l'on accuse, ailleurs, de produire ces mêmes difformités.

Les Français avaient formé un établissement pour les aliénés au' Spirito Santo , dirigé par un habile médecin; mais le prélat qui, après la restauration, fut chargé de l'administration de cet hôpital, trouva que notre Seigneur guérissait bien les makuleSy mais ne rendait pas fa raison auxalié-

302l LES PArSONS.

nés^ et que par conséquent il ne fallait pas s'en mêler. L'établissement fut en conséquence supprimé, et les aliénés rendus à toute la barbarie de Tanciensystènïede traitement; en revanche la mendicité fut, comme institution évangélique, encouragée tout de nouveau.

Les prisons , à Rome, ne sont pas moins nombreuses que les établissements de charité, ce qui n'empêche pas que le crime n'y reste impuni et que la pauvreté n'y soit extrême. Chaque département de ce gouvernement anarchique,etmême chaque membre de l'autorité supérieure, a ses prisons particulières : le sénateur de Rome, par exemple, le gouverneur, le trésorier etc. etc. De toutes ces prisons, le carceri nuoi^e est la plus grande et la tnieux distribuée; les sexes etles âges y sont séparés ainsi que les condamnés le scwit des accusés. Les criminels travaillent sur les grands chemins; on les emploie aussi à fouiller la terre pour chercher les objets d'arts qui y sont enfouis; mais, comme on peut le croire, ils font aussi peu d'ouvrage que possible et se montrent inaccessibles à la honte et au repentir, offrant ainsi le dangereux exemple d'une punition qui ne punit pas, et à laquelle on peut s'exposer sans crainte.

Il y avait autrefois, et peut-être y a-t-il encore, au bas de l'escalier de la prison par oii les criminels sont conduits au lieu de leur exécution, un cmcifîx colossal, au pied duquel ils s'arrêtaient pou**

▲ NAaCHIB LÉGALE, 3o3

faire leur prière. Au moyen d'un mécanisme intérieur, la figure du Christ, se détachant de la croix, descendait jusqu'au misérable qui était à ses pieds, et jetant ses bras autour de lui , le pressait contre son sein. Cette scène de mauvais goût, burlesque et même proÊine , pouvait néanmoins avoir un effet prodigieux sur l'imagination grossière d'un malheureux, abandonné de l'univers entier, livré au bourreau, allant au supplice. Ce simulacre de sympathie, ce signe donné d'un autre monde, lorsqu'il n'y avait plus d'espérance ici-bas, pouvait réveiller en lui cette puissance intérieure, plus forte que le malheur, plus forte que les supplices, et qui, sur le bûcher, rend le sauvage américain insensible , comme elle fait la joie du martyr.

Les lois, à Rome, ne son t pas faites par une assemblée législative ( i ) , ne sont même pas faites par le pontife souverain et son conseil d'État , mais par tous ceux qui en ont besoin pour eux et contre, les autres , c'est-à-dire par tous ceux qui ont le pouvoir de se Éaire obéir. En effet , puisqu'ils ont, comme nous l'avons vu , des prisons à eux dans leurdépart^ment, il faut bien qu'ils aient le moyen de les remplir. Les lois fiscales sont donc faites

(i) Le sacré collège des cardinaux est bien une soi*te de corps législatif, qui, outre ses fonctions électives (rt^Iection du pape) , prend connaissance des affitires ecclésiastiques, sur lesquelles rien ne se fait sans son consentement 5 mais il ne se mêle que de cela.

3o4 AVARCHIR LEGALE.

par le ministre des finances, les lois criminelles par le gouverneur de Rome dans cette capitale, et par les cardinaux légats , chacun dans leur département, et ainsi de suite ; ce qui est pis que l'arbitraire pur et simple d'un seul souverain. Mais la faiblesse, qui est en elle-même un grand mal , corrige celui-ci comme bien d'autres, « A Rome, disait im minisa tre étranger, tout le monde commande, et per- <c sonne n'obéit et pourtant les choses y vont pasce sablement. d

L'impôt territorial, fixé par le ministre des finances, entièrementsuivant son bon plaisir, quoique pour la forme sous la sanction du pape, est perçu par la corporation religieuse du huon go^ vemo ; mais, ce qu'on aura peine à croire , il n y a aucun moyen de contrôler l'administration de ces receveurs ; aussi trouve-t-on que sous le gouvernement français une grosse armée était entretenue avec les fonds maintenant absorbés par la cour du pape.

A la vérité ce gouvernement avait des moyens énergiques de remplir le déficit lorsqu'il en avait En 1799 un grand seigneur fut imposé cinq cent mille francs d'un trait de plume ; mais, comme l'argent ainsi levé violemment était dépensé sur les lieux , le peuple voyait d'un œil patient ces exactions de ses nouveaux maîtres sur les anciens. Le taux légal de l'intérêt est à Rome de six pour cent, et l'on tolère celui de huit pour cent ^r hy-

£COfrOMI£ POLITIQUE. 3o5

pothéque, ce qui montre à la fois la rareté de Far* gentet combien les contributionslevées sous les Français devaient paraître exorbitantes.

Pendantlescinquantedemières années leprix des objets de premièrenécessité s'est élevé demoitiéen* viron , et les salaires d'un tiers seulement, sans que les ouvriers en soient sensiblement plus pauvres, parce qu'ils sont devenusplus industrieux. Un maçon ou un charpentier gagne en ville 35 à 4o ba^ JQchi par jour , les ouvriers de la campagne de lo à lohajôchi^X leur nourriture, égale à 10 bajochi de plus.

Il y a 1 5o fêtes par an, en y comprenant les di«> manches, mais sans compter les fêtes de paroisse pour les saints de l'endroit; celles-ci , quoiquabo* ties , sont encore observées par ceux mêmes qui préféreraient s'en dispenser, si leurs voisins étaient du même avis; car un artisan ne peut pas ouvrir boutique si tous les autres ne le font pas.

Les terres labourables de la campagne de Rome, cette plaine malsaine, au milieu de laquelle Rome est située, ne se vendent pas beaucoup plus cher qu'ily a cinquante ans, ce que l'on attribue à cette circonstance singulière , que les chenilles et les sauterelles y font de beaucoup plus grands ravages qu'autrefois; et en effet, la valeur des vignobles sur les collines environnantes, où ce fléau n'existe pas , adoublé dansle mêmeintervalle. Malgré le grand nombre de chevaux employés à I. ao

3o6 ÉCONOMIE POLITIQUE.

Rome et la cherté des fourrages, personne n'a encore pensé à établir des prairies artificielles. La valeur des maisons de Tan tique Cdmpo Marzo^Xx^iversé maintenant par la longue rue du Corso a plus que doublé , depuis quelques années , en conséquence de Faffluence des étrangers, tandis que dans d'autres parties de Rome elle reste à peu près la même.

Quand l'Italie avait un gouvernement national établi à Milan , il y eut un moment d'émulation où, entr autres sciences utiles, l'économie ' politique commençait à être cultivée, et Meîchior Gioja^ savant italien, recueillait des faits statistiques; mais ces innovations scientifiques, qui n'avaient pas jeté de profondes racines , furent, à la restauration , enveloppées dans la proscription commune de tout ce que la révolution avait produit, bon comme mauvais.

Depuis quelques années, le gouvernement romain cherche bien à rétablir quelques-unes des institutions renversées; mais l'émulation et le zèle, que demandent ces sortes de choses , n'existent plus. Je joins ici im état statistique de la population de Rome pendant les années 1800 à 1817, par lequel on trouve que les naissances sont à la population comme un est à trente 70/100. Cette basse proportion, comparée au reste de l'Europe, indique certainement un pays malade.

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