LAC MAJEUR
liorations de goût que le temps a amenées. Les modernes peuvent être aussi romantiques qu'il leur plaira, sans calembourgs , sans indécences , et même sans trop négliger les unités d'Âristote. Le Dante leur en a donné l'exemple.
Nous touchions à V Isola Bella , lorsqu'un i)a-» teau drapé d'écarlate la quittait , portant, comme nous l'apprîmes de nos conducteurs , le comte Borromeo et sa famille , qu'une troupe de mendiants déguenillés av^it accompagnés jusqu'au port. Il semble que la mendicité n'est point ici une calamité accidentelle, mais un état permanent comme un autre. Nous demandâmes à voir le palais , et un des domestiques se chargea de nous en faire les honneurs. Ses vastes appartements , mal meublés , sont pourtant revêtus de stuc et de marbre , et les plafonds peints et dorés. De toutes les fenêtres on jouit de magnifiques points de vue. Les murs de tout le rpz-dechaussée sont incrustés de petits cailloux de diverses couleurs unis , comme la mosaïque , par un ciment commun , et cette composition est solide et de bonne apparence. Dans le voisinage des liautes-Alpes l'hiver est trop rigoureux pour les orangers ; aussi la montagne de terrasses estelle dans cette saison revêtue de planches.
L'auberge où nous dînâmes était occupée par les individus en gueùilles que nous avions vus sur le port à notre arrivée. Les uns buvaient
SAINT CHARLES BORROM££. 9
OU jouaient aux cartes , d'autres dormaient couchés siu* les bancs , les tables et le plancher, étalant, demi -nus, ces formes angulaires et ces teintes brûlées que Salvator aimait à représenter.
lions aurions bien voulu prolonger notre navigation du côté du nord, où le lac Majeur pénètre jusqu'au sein d'une des plus belles vallées des Alpes, le val Levantinaj si cruellement dévasté pendant la guerre. Pour son malheur, cette vallée conduisait à l'un des passages acQsssibles de la chaîne des Âlpes, le Saint-Gothard , et les dîflférentes armées poursuivantes ou poursuivies la traversèrent tour-à-tour, dépouillant chaque fois les malheureux habitants de tout ce qui pouvait être enlevé. Mais nous avions déjà vu tant de glaciers, de lacs et de vallées, tant de champs de bataille )et de lieux rendus célèbres par leurs malheurs, nous en avions encore tant d'autres à voir, qu'il fallut faire le sacrifice du val Le^an- /ùia, et, revenant à Baueno ^ nous ipO]irsui\imes notre route. Nous cherchions des yeux dans la campagne la célèbre statue colossale de Saint- Charles , qui s'élève à peu de distance à^Arona , où nous devions coucher ; mais l'obscurité nous en dérobant la vue, il fallut remettre au lendemain.
Milan , 9 octobre. — Le comte Charles Borromée, devenu cardinal et archevêque «le Milan, à l'âge de ai ans , renonça , dès ce moment, à tous les plaisirs que son âge, son rang et sa fortune
lO SAIITT CHARLES BORROMÉE.
Fînvitaient à goûter, pour se livrer à de grands devoirs; et les efforts qu*il fit pour la réforme ' de son clergé faillirent le rendre la victime d'un assassinat.' Lors de la peste qui attaqua Milan, on le vit s'exposer aux plus grande dangers pour secourir les malades; et sa mort, arrivée en i584 ^ à l'âge de 46 ans, fut hâtée par la sévérité des devoirs qu'il s'imposait. Cent trente ans après la mort de cet illustre personnage , le peuple de Milan lui éleva une statue magnifique sur le lieu même où il était né; elle est de bronze, et a 66 pieds de hauteur ; son piédestal , de granit , a 46 pieds , et l'élévation totale est par conséquent de lia pieds. La tête, les pieds et les mains sont en fonte, tout le reste est forgé; l'expression de la physionomie est douce et mélancolique, l'attitude simple et belle, et les proportions si justes y que l'on ne s'aperçoit des dimensions colossales de cette figure , qu'en la comparant à d'autres objets; aux curieux, par exemple, qui s'en approchent, et dont la petitesse forme le plus singulier contraste avec elle. Au moyen d'un massif en maçonnerie, qui occupe l'intérieur de la statue , on monte sans grande difficulté jusque dans la tête , où les curieux peuvent se donner le plaisir d'ouir par les oreilles du saint, de respirer par ses narines , et de voir à traders la prunelle de ses yeux comme si c'était une fenêtre. Je n'eus pas cet avantage.