‹ Voyage en Italie et en Sicile; (volume 2)Chapitre 97 sur 99 · SUZE · texte numérisé non relu

SUZE

de Suze, construit avec de grands blocs de marbre , est d'un bon style d'architecture. Il portait diverses inscriptions, dont les lettres en bronze doré et scellées dans le martre, furent, nous a-t-on dit, arrachées par les Français. Celte accusation , peut-être fausse , fait pourtant voir quelle est la réputation qu'ils ont laissée, même parmi leurs amis; car TespHt des habitants du pays est certainement favorable à la domination française. C*est à partir de Suze que Ton commence k gravir la route du Mont-Cénis; elle a beaucoup de rapports avec celle du Simploii. Les chevaux peuvent monter au trot et descendre de la même manière, avec une voiture légère, et Ton atteint la hauteur de la moitié du Mont-Blanc, sans presque, s'apercevoir que l'on monte. Quatre heures et demie après notre départ de Suze, nous trouvâmes les premières neiges, dont l'impression sur les mains et dans la bouche était délicieuse en raison de la chaleur brûlante qu'il faisait. Deux heures et demie plus tard, nous parvînmes au point le plus élevé du passage. La nouvelle route se rencontre plusieurs fois avec l'ancien sentier, par les sinuosités duquel les voyageurs s^élevaient jadis péniblement, le long du profond ravin formé par les eaux de la Cerise; car ce sont toujours les tcwrfents qui indiquent les points accessibles des montagnes, par où l'on peut en franchir la

chauie« Cet ancien sentier mène encore à deux villages ruinés par l'établissement de la nouvelle route ; on en aperçoit les toits grisâtres à une grande profondeur. C'était à Fun d'eux ( la Novalese) que les voitures étaient démontées pièce à pièce lorsqu'on revenait d'Italie, pour être transportées à dos de mulet, et remontées en y allant. I^s postillons vous montrent d'un geste de mépris le sentier étroit et rapide , grossièrement taillé dans le roc, en franchissant sur des ponts d'une effrayante élévation , le lit encaissé tles torrents. Les enfants des villages dépossédés se consacrent à la mendicité ; et , dès qu'ils ont découvert une voiture, quittant leurs habi" talions de marmottes , ils grimpent avec une agilité surprenante, passant , pour abréger, par des endroits inaccessibles en apparence. Leur air de bonne santé dément le lamentable refrain de tantafame dont ils vou; accaeillent Depuisqu'il n'y a plus de descente rapide et périlleuse eu i^amasse , plus de mulets , plus de précipice à donner des vertiges, le passage du Mont-Céuis n'est plus distingué d'un autre trajet qu'en ce qu'on chemine un peu plus lentement, pendant une journée, et qu'on a le plaisir de faire des boules de neige, peu d'heures après avoir enduié les chaleurs de la zone torride, à Gènes et à Turin, 11 n'y a pas plus de vingt-cinq ans qu'on voyait sur le Mont-Cénis de belles forêts de

piD$ et de mélèzes détruites pendant les guerres de notre temps : à leur place on voit d'autres arbres et même des acacias qui réussissent trèsbien. Cette route, bien qu'un peu plus élevée que celle du Simplon , est beaucoup moins exposée aux avalanches, en ce qu'elle n'est pas dpminée immédiatement par d'autres cimes. Ce* pendant , il y a quelque danger dans les mois de janvier et de février; mais il ne faut que trois ou quatre minutes pour traverser les seuls en*' droits exposés. Trente hommes occupés à rou* vrir la route encombrée par la neige d'une avalanche , furent , il y a quelques années, balayés tous à4a*fois par use nouvelle avalanche tombée au même endroit* Quelques^ns d'entre eux. furent emportés à une incroyable distance au-delà du ravin , le long duquel serpente la route; quatre seulement périrent; mais tous fu* rent plus ou moins grièvement blessés. Le pas* sage du Mont-Cénis ne peut se comparer au Simplon sous le rapport pittoresque , au moins quant au revers méridional ; mais il n'est cepen-* dant pas sans beautés. Sur la plaine du sommet doucement inclinée au midi, s'élève l'hospice; on y trouve un joli petit lac de plusieurs mUles de tour, environné de cimes plus élevées , dont la base verdoyante plonge dans ses eaux limpides*, Des masses de neige et de glace non encore fondues prêtaient^ par leur contrastei un nouvel éclat

aux verts pâturages foulés par de nombreux i>es* tiaux, dont les cloches résonnaient au loin. Le bassin du lac parait être du gypse, dont les cris^ taux brillaient au soleil , sur ses bords. Je cédai à la tentation de me baigner dans cette belle eau ; mais je la trouvai trop froide pour récidiver le premier plongeon. C'était à tous égards im paysage d'Ecosse au premier printemps, à cela près seulement que le ciel pai*aissait plus brillant. Mais ce paysage était défigtiré par une longue rangée de casernes^ construites pendant la guerre, et qu'occupent maintenant un sergent et quatre hommes^ lesquels nous retinrent une demi-hem'e pour examiner kios passeports déjà visés la veille à Suze , et qu'ils seinbïaient à peine en état de lire. Ces casernes étaient défendues parce qu'on appelle, à ce qu'il parait, en langue technique une fusillade^ c'est-à-dire, un mur percé d'un grand nombre de trous, derrière lequel se placent les tirailleurs. Le toit humble et hospitalier des moines , qui s*apercevait autrefois de loin au milieu dd cette solitude, est maintenant éclipsé par ces constructions modernes, et toute disposition romantique s'évanovit à la vue d'une grande auberge. L'on nous y servit pourtant nn dîner fort romantique, se composant des truites renommées du petit lac, d'excellent laitage et de pain bis; on aurait également pu nota y donner des lits qu'à défaut d'une propreté scrupu-

leiisé) la teiopérature du lieu préservait de Tin- GonvénienC ordinaire aux lits italiens.

Un postillon , avec lequel j'eus tout le temps de m'entretehir tout en montant à pied le Mont* Cénis, me montra de la main une montagne peu éloignée , affirmant que c'était la plus haute du mondé. Pour ne pas lui citer un exemple de montagne plus élevée qui fut trop hors de sa portée, je lui nommai le Mont-Blanc, dont je pensais qu'il avait dû entendre parler; maiâ; il secoua la tête en disant que cela ne pouvait pas être, et voici les raisons qu'il tne fournit k l'ap^ pui de son opinion^ 11 y avait 5 dit41 , une fois un esclave chrétien retenu ches les Maures, c'é^ tait un honnête Piémontais ( car les Piémontaîs se donnent à eu jt-mémes cette épithète ); il fit Vœu que, s'il sortait jamais de captirité par l'in^^ tercessioiTcle ta bienheureuse vierge Marie qu'il implorait tous les jours, il érigerait, de retour chez lui 5 une chapelle^ sur le sommet de la plus haute montagne du monde. Sa prière fut exaucée, et ayant été délivré de captivité , il retourna dans sa chère patrie. En homme pieux , il n'oublia pas sa promesse ; mais , s'enquérant de la plus haute montagne du monde , il se mit k rassem^ bler les matériaux nécessaires, et, à la^ sueur de son front, les transporta au sommet de ceKe qu^on lui signala comme telle. A peine cependant eufî) commencé à bâtir, qu'il vit, à sa grande sur*

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prise, ce qa'il élevait pendant le jour, disparsâ^ tre dans la. nuit. Sa confiance et son zèle étaient pourtant tels qu'il continua toujours son travail , jusqu'à ce qu'il eut employé tout ce qu'il avait réuni de matériaux. Ce fut alors qu'on découvrit pour la première fois un petit édifice sur le pic isolé de Rochemehn^ où jamais créature hu^ maine n'avait mis le pied. Là-dessus ^ quelques individus entreprenants résolurent d'y mont^ , et , ayant à grand'peine atteint le sommet, y trouvèrent cette même chapelle que le captif délivré avait essayé de bâtir, intacte et achevée^ Le pieux fondateur n'était point un mesureur scientifique de montagnes . il n'entendait rien aux angles , n'avait jamais vu de baromètre, et ne se doutait seulement pas du phénomène de la pression de l'air* Sur bon témoignage il avait dû croire le point qu'il avait choisi le plus élevé du monde; son erreur ne pouvait donc lui être imputée à crime, et la Sainte- Vierge avait, an conséquence, fstit intervenir un miracle pour que le voeu se trouvât accompli de Êiit et à la lettre comme il l'avait été quant à l'esprit. C'est ainsi qu'il demeura constaté, par une autorité plus qu'humaine, que la Rochemelon était la plus haute montagne du monde. Toute la population de la contrée environnante se rend, chaque année, processionm&Uement à la chapelle miraculeuse , où il s'opère dei| gi^érisons et où l'on gagne des indulgences.

Telle est la différence du caractère national qu'en France an ne trouverait peut-être po» un postillon qui ne craignît de répéter pareille his^ toire, dans le cas même où il y croirait. Le peu* pie croit et répète Inen desabsurdités sans doute^ mais elles ne sont pas de ce genre»là , car il se pique de ne pas être superstitieux. Ce n'est pcHnt l'esprit philosophique du siècle passé qui a des^ eendu jusqu'à lui; mais c'est seulement P esprit fort y lequel en est la caricature et la burlesque imitation.

Le premier relai que l'on trouve sur le resrers du Mont-Cénb est Lans^le-Bourg , et cette partie de la montagne a plusieurs cascades d'une assez grande élévation , mais dépourvues de ces accessoires qui constituent le pittoresque. J'ignore quelle impression produirait sur un voyageur, venant du nord, l'aspect de cette partie supérieure de la Savoie; mais, pour celui qui revient d'Italie , elle ne paraît ni sale ni pauvre , et les habitants semblent être de fort honnêtes gens. LanS'le^Bourg y comme la Novalese^ sur le revers méridional , a beaucoup perdu à l'établissement de la nouvelle route, qui a mis fin au démonte* ment des voitures , aux mulets , à la ramasse ; nous n'avons cependant point été trop importunés par les mendiants, et l'apparence produc- •tive des moindres recoins cultivables prouve que l'industrie des habitants a su triompher des

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obstacles. La route continue à suivre Je coors d'un ^torrent impétueux sans cesse grossi par divers autres torrents , et dont les eaux blan» châtres et très-frcndôs annoncent la proxiorité des glaciers y qui ne sont pourtant point visibles de la route. Un de ces torrents {Vjirvctn^ je crois ) descend le long d\m canal presque vertical, formé par des incrustations latérales.

Nous étant arrêtés à Saint-Jean-de-Maurienne poiu* des réparations urgentes , j'entendis , entre quelques gens du pays, une conversation au sujet à^ llEmpereur. «Que racontez-vous là? fit observer, en les interrompant, un voyageur : Napoléon est mort et enterré ? — Point du tout , lui répondit-on , vous le verrez, il reviendra; et plusieurs voix répétèrent: — Oui , il reviendra ». Tout ced pouvait être dit jusqu'à un certain point en plaisantant ; mais pourtant il était impossible de ne pas voir de quel côté inclinaient ces gens-là ; et la tendance m'a paru encore plus nuirquée qu'en Italie ; c'est> pourquoi jis mentionne cette circonstance triviale en elle-même. Le gouvernement actuel &it, sans le vouloir, tout ce qu'il peut pour accroître cette disposition des esprilB, par le mépris qu'il témoigiie poup les intérêts et l'opinion poptilaire. Tant qu'a duré la tyrannie impériale ,. la justice au moins était bien et promptement rendue, et cela publiquement, au vu et au su de tout le- mondé ; te Êirdeaudes im*

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pots pesait égaleinent sur tous ; l'industrie était sans entraves , et c'est là tout ce que le peuple regrette. Il regrette un système qui au moins n'était pas, en pure perte, tyrannique, et ne faisait pas le mal gratuitement. Ce n'est pas la liberté qu'il demande ; il o'y était pas accoutumé , mais seulement le J)ien-étre; pourquoi le lui refuser , puisque le pouvoir ne gagne rien à ce refus.

De Saint -Jean -de -Maurienne à Aiguebelle, la pente, quoiqu'en apparence insensible, est cependant suffisante , pour que les eaux de l'Arc se précipitent en cataractes successives. La vallée ou, pour mieux dire, le défilé est tellement étroit, que la route longe très- fréquemment la base presque verticale de remparts sourcilleux, ayant plusieurs milliers de pieds d'élévation. Les fragments de rochers qui s'en détachent , surtout après de fortes pluies , sont un sujet d'alarmes continuelles pour les voyageurs. Une avalanche de neige ou de pierres pourrait d'ailleurs facilement obstruer le lit étroit de l'Arc, au point d'élever ses eaux beaucoup au-dessus de la route. Les pentes rapides de la montagne sont, dans quelques endroits, interrompues par des champs cultivés , qu'on dirait suspendus dans les airs , et la circonstance suivante donnera quelque idée des illusions d'optique auxquelles les vues de montagne donnent lieu : nous avions plusieurs fois observé certaines

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lignes, jaunes que nous prenions pour des troncs de sapin , dépouillés de leur écorce et couchée sur des saillies de la montagne, lorsque, aper<« cevant- une sorte de mouvement le long de ceâ piè<:es dé bois jaunissantes , certains aroondelle* ments de leur substance et des insectes qui s'agitaient à Tcntour, nous devinâmes enfin le véritable état des choses. La ligne jaune , semblable à un tronc de sapin couché et écorcé, devint à Tinstant un champ de blé vu en racourci , et les amoncellements se trouvèrent être des gerbes que des moissonneur^, et non des insectes , mettaient en tas pour les emporter.

L'aspect des habitants, si favorable au pied du Moiit-Cénis , le devenait moins à mesure que nous avancions dan$ la vallée; ils étaient de plus petite taille et avaient Fair d'être moins bien portants et plus pauvres. Enfin on commençait à voir des goîtreujt et quelques crétins , ce qui me faisait regretter UQtre ami , le docteur Qnadry et son aiguille (i). Sous d'autres rapports, la vallée gagnait en largeur comme en fertilité , et les terres paraissaient mieux cultivées et certainement mieux labourées que de l'autre côté deà Alpes. Les habitants pariaient français avec une pureté remarquable, quoiqu'avec un accent très?particulier, qui n'avait pourtant rien de dés^

(i) J'ignorais alors qne le docteur Qaadrj aTait depoîs abandonné son procédé , dont il arait éprouvé le danger.

agréable. Ils nous semblaient fort doux et d'une grande obligeance. Malgré le voisinage de ritalie, les vols de grands chemins sont extrêmement rares en Savoie ; Ton y peut voyager, ^^ quelque heure de la nuit que ce soit, sans le moindre danger. A partir d'Âiguebelle, la vallée, beaucoup plus large et beaucoup plus fertile, portait de belles récoltes de maïs, de blé et de chanvre. Les prairies étaient ombragées de noyers magni^ fiques 9 comparables à ceux d'Interlaken , dans roberland Bernois , et Ton voyait des plantations de mûrierS'. A Montmelliau, l'Arc, dont nous avions suivi le cours depuis le pied du Mont- Cenîs, se réunissante llsère, s'éloigna de nous pour entrer dans la vallée du Gresivaudan. C'était le point d'intersection de deux grandes vallées, savoir, celle de Saint-Jean-de-Maurienne que nous avions suivie et qui se prolongeait au nord vers Chambéry , et celle du l^etit-Saint^ Bernard qui , débouchant à notre gauche , for« mait la belle et riche vallée du Gresivaudan. Les ruines de la forteresse de Montmeillan couronnent la cime d'une montagne isolée, au centre des quatre vallées. Hors de portée des hauteurs environnantes ^ Cette position , en apparence imprenable , a pourtant été prise par Ix>uis XIV, qui en rasa les fortifications. Bientôt après, nous atteignîmes Chambéry, déjà décrit dans lin ouvrage précédent sur la Suisse , puis

/|0» MTOUR A GEîXiVE.

Genève dont nous étions absents depuis plus de neuf mois. Le délicieux pays que traverse la route depuis Chambéry était bien gâté par Teffet d'une sécheresse obstinée et de la bise (vent du nord-est), qui est ici fats^le à la végétation ; mais au moins la température était modérée , et au sortir des plaines brûlantes de l'Italie , un peu de fraîcheur semble être le premier des biens. Nous retrouvant au milieu de gens avec lesquels nous avons beaucoup plus de i*apports qu'avec les Italiens , nous croyons être de retour chez nous, et n'avoir pltis que des jouissances en perspective.

' FIN DU l)EUXli'.ME ET DERIUFR VOLUME,

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