‹ Voyage en Italie et en SicileChapitre 103 sur 126 · PRISE DE VOILE · texte numérisé non relu

PRISE DE VOILE

tarages de la canipagna étaient déjà aussi verts qu'au printemps, et les marguerites en pleine fleur en émaillaient la surface. L'air était doux et pur , le ciel d'un bleu clair sans nuage, et la chaleur du soleil à midi ne faisait encore qu'une impression agréable; il lui manquait cette ardeur dévorante, c[ui dégage du sein de la terre les principes délétères si pernicieux en été.

Nous venons d'être témoins d'une cérémonie intéressante et pénible en même tem-ps; c'était la prise de voile d'une jeune personne de la famille Negroni , qui a prononcé ses vœux, ce matin, dans le couvent de Saint- Silvestre; elle était yétue d'une robe de satin blanc , brochée d'or, et des plumes blanches flottaient sur sa tète. La princesse de Piombino l'accompagnait avec une nombreuse suite de domestiques et de soldats sous les armes. Après le- sermon, prononcé par un moine sur le sujet rebattu des vanités du monde, la victime a été emmenée dans l'intérieur du couvent, pour reparaître bientôt à une fenêtre grillée, au-dessus de Fautel. Ici elle a été dépouillée successivement de tous ses ornements mondains; ses beaux cheveux ont été coupés par les religieuses et par la princesse de Piombino; elle a été revêtue ensuite de la robe noire et son front a été recouvert du bandeau blanc. L'infortunée causait gaiement ; on la voyait rire ; pas un nuage n'a été aperçu sur sa figure épanouie, pas

LE COUVENT. 5l5

une larme n'a roulé dans ses yeux .-.des chants doux et harmonieux se faisaient entendre; les religieuses embrassaient leur nouvelle compagne; elles se sont agenouillées avec elle , ont entendu la messe, puis ont disparu. Voilà ce que le public a vu ; mais il ne verra pas ce qui doit suivre , lorsqu'on ne fera plus la cour à la sœur novice, dont le sort vient d'être fixé sans retour ; lorsqu'elle n'aura plus de rôle intéressant à jouer en public, de beaux cheveux à couper , de belles plumes à jeter avec dédain, de robe noire à revêtir; lorsque le temps lui aura dévoilé certains secrets qu'elle ne savait pas, sur ses compagnes, sur elle-même, sur le couvent, sur le monde auquel elle a renoncé sans le. connaître. Il lui faudra vingt ans d'inanité, de niaiseries, et pourtant de jalousies et de haines, pour user ses regrets! Voilà ce que des calculs de famille préparent à l'infortunée. Les communautés religieuses, sans vœux irrévocables , sont des établissements utiles sous tous les points de vue; mais c'est la plus grande des folies que de se lier pour sa vie par aucun autre lien que celui du mariage, comme c'est un grand crime que de lier les autres, et surtout ses propres enfants.

Je trouvai l'autre jour, dans un recoin obscur de l'église de Saint-Pierre , un prédicateur ambulant , dont les auditeurs en guenilles , la bouche béante d'attention et les mains jointes , sem-

Page 1